Si pour beaucoup de voyageurs, la seule évocation du mot Grèce allume des images de petites maisons cubiques blanches noyées sous les bougainvilliers, mes rêveries toutes personnelles me renvoient plutôt désormais vers des cités de pierre endormies. Cythère en porte deux, l’une byzantine (Paléochora ou Paliohora), l’autre vénitienne (Kato Chora). Elles restent les deux plus fortes images du séjour, aussi mémorables qu’a pu l’être Vathia, dans le Magne. Nous les avons arpentées sous une météo chagrine - ciel bouché et morose -, malmenés, rudoyés sous des rafales dantesques. Inutile donc de souligner que ce temps d’automne (en plein mois de mai !) a coloré de manière « romanesque » nos déambulations étrillées par le vent, et que ces éléments déchaînés, en parfaite harmonie avec la situation géographique, l’histoire, les légendes qui courent sur les cités, n’ont fait qu’ajouter à notre enchantement.

Paliohora… la plaie de l’île, le souvenir douloureux d’un massacre perpétré en 1537 par Barberousse, pirate sous la bannière du Croissant, puis Grand Amiral de la flotte ottomane. La capitale byzantine de l’île ne put se remettre du saccage, ne fut jamais reconstruite et continue doucement de d’estomper, isolée, oubliée, perdue au milieu d’une nature qui a repris ses droits. Pourtant, Agios Dimitrios - de son vrai nom -, fut une ville puissante, riche, bâtie au XIIIe siècle par les Byzantins, au moment où ceux-ci reprennent Cythère aux Vénitiens pour quarante petites années (1269-1310). Bien évidemment, son emplacement ne doit rien au hasard : totalement invisible de la côte, elle est plantée dans les terres sur une falaise abrupte, au point de rencontre de deux gorges profondes, qui s’ouvrent et se prolongent jusqu’à la mer.

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La cité semble flotter, comme sur une île, au bord de ces deux gouffres vertigineux. Les maisons construites les unes collées aux autres - leurs murs extérieurs servant de ligne de défense -, suivaient la ligne du ravin, impossible à escalader. Toutefois, la population augmentant, la ville se développe hors de cette ligne naturelle, vers le Sud, sans avoir le temps d’enfermer les nouvelles constructions à l’abri d’une muraille fortifiée. Par malchance, Barberousse sévit à ce moment-là dans les Ioniennes, cherche la capitale de Cythère et finit par apercevoir des fumées d’habitation qui lui indiquent la position d’Agios Dimitrios. Il ne lui reste plus qu’à remonter les ravins à partir de la mer et à profiter de cette brèche ouverte. La réputation du Grand Amiral est telle qu’une partie de la population préfèrera se jeter du haut des à-pics, plutôt que de tomber entre ses mains. La ville est pillée, brûlée, les habitants encore présents décimés ou vendus comme esclaves. Aujourd’hui, il ne reste de la splendeur d’Agios Dimitrios que quelques ruines, l’église d’Agia Varvara, et un pan de mur remonté, unique velléité de préservation du lieu.

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On y accède par une piste de deux kilomètres avant de s’engager sur un sentier mal entretenu, d’où émerge cette vision fabuleuse de cité fantôme. Le site n’étant pas sécurisé, il faut vraiment s’avancer prudemment, notamment lorsque les bourrasques tourbillonnent et remontent des gorges. Surtout, l’ensemble du lieu, par la violence du paysage sauvage, le sifflement aigu du vent et ce vide abyssal à nos pieds, semble encore résonner de l’écho de la sauvagerie passée. On murmure même dans l’île, qu’il n’est pas bon de s’aventurer à Agios Dimitrios de nuit, toutes les âmes n’ayant pas trouvé le repos…

Á l’opposé, sur la côté Ouest de l’île, une autre ville s’agrandit après la mise à sac d’Agios Dimitrios. Les Vénitiens bâtissent Kato Chora au XVIe siècle (certaines églises témoignent toutefois d’une présence byzantine antérieure), pour préserver les habitants d’un nouvel assaut des pirates ; la cité (des remparts, un fort de 1565 portant les armes de la Sérénissime, des maisons à étages et une flopée d’églises) occupe une situation stratégique, protégée elle aussi par des falaises abruptes mais cette fois infranchissables, sans accès direct par mer.

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De plus, pour éviter de livrer des familles sans défense à la sauvagerie des pillards, le fort possédait sa propre garnison de soldats, venus de Crète et de Chypre (c’est aussi Kato Chora qui accueillera les rescapés de Momemvasia, lorsqu’elle tombera aux mains des Turcs en 1540). Au-delà des ruelles muettes, des murs usés, des charpentes chancelantes, des édifices délabrés, la dizaine d’églises construites au bout du village, suspendues au bord du précipice, forme un ensemble saisissant ; les toits de pierres plates sont même pour certaines au niveau du sol et il fallait à l’époque descendre rudement la paroi du précipice pour trouver la petite porte d’entrée (chose aujourd’hui impossible, dame nature ayant effacé bien des chemins).

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Ces églises posées entre ciel et terre, en équilibre à l’aplomb du vide dessinent une ligne bien fragile dans un panorama grandiose ; on se sent tout petits dans un site qui nous dépasse, dans une nature sculptée par le vent et les pluies, le regard perdu vers le point de fuite naturel au creux de la vallée de pierres, tout au fond, en direction de la mer.

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