12 août 2015

Lesbos - Plomari

Dernier post consacré à un coup de foudre fortuit et assez surprenant pour Plomari et ses abords. Logés sur la côte Sud, à Agios Isidoros, un peu dépourvu d’intérêt et de taverne, mais formidablement bien situé les pieds dans la grande bleue, nous avons dû passer par la case Plomari pour nous caler l’estomac. Pourtant, le tout premier contact matinal n’avait provoqué aucune béguin, tant la route qui longe le port ne casse pas des briques ; des bâtiments modernes, une grande place mal fichue, ultra-bruyante, un trafic horripilant et un port tartignole. Descendant de Molyvos, bien décidée à étriller tous les villages qui s’écarteraient du charme très addictif de notre premier point de chute, j’avais trouvé matière à raillerie. 

Parti-pris consternant. Car Plomari, le vrai Plomari, se découvre à l’arrière du front de mer, de part et d’autre du cours de la rivière Sedounda* qui trace un large ravin. La ville date de 1842, lorsque les habitants du village de Megalohori, situé à 10 kilomètres sur les hauteurs, descendirent vers la mer, après trois années consécutives d’incendies destructeurs. Ils bâtirent une ville en amphithéâtre, développèrent des chantiers navals sur le port, et Plomari devint un carrefour commercial et industriel florissant, densément peuplé, comptant un nombre impressionnant de pressoirs à olives, de savonneries, d’usines de talc, de moulins, et de fabriques d’ouzo. L’interruption des échanges commerciaux avec l’Asie mineure dans les années vingt sonna la fin de cette prospérité.

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Mais aujourd’hui, on lit encore le tissu urbain de la ville à l’aune de cet essor économique, car l’architecture civile et industrielle est restée intacte : les maisons simples des ouvriers des chantiers navals et des pêcheurs dans le quartier de Tarsanas, les demeures anciennes « orientalisées » dans le vieux quartier d’Aghios Nikolaos. Le long de la Sedounda, les maisons de maître néoclassiques des propriétaires des huileries et savonneries ; plus haut, sur les deux rives, celles des employés des usines, et plus haut encore, quelques vieilles fermes très usées, toujours en activité. Suivre la rivière est une très jolie balade dans le temps, car toutes les usines, les tanneries, les savonneries, certes désaffectées, sont toujours debout. Elles en imposent encore avec leurs belles constructions altières et leur matériel intact qui dort sagement dans leur ventre.

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Oui, les habitants de Plomari se garent et roulent DANS la rivière...

Attention, si comme nous vous avez des envies de forcer un peu les portes, c’est à vos risques et périls, car certains planchers sont souvent à bout de course.

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On peut facilement passer une matinée entière à explorer ces bâtiments vieillissants, à grimper des escaliers dérobés, à suivre des ruelles si étroites qu’on n’y passe pas à deux de front, à admirer les vieilles portes ornementées, les balcons travaillés, les structures de pierre et de bois, les premiers étages tarabiscotés qui s’avancent en saillie…

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Maison de maître

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Maison d'ouvrier

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Ferme toujours en activité, si si !

On peut redescendre par le quartier des artisans, où subsistent de très vieux ateliers, des manufactures de cuir, des ébénisteries, de minuscules distilleries d’ouzo (qui embaument à trois rues), avant d’arriver dans le vieux quartier, dit Platanos (l’arbre séculaire aurait été planté là en 1813…), ombragé et calme, repère de tavernes désuètes mais savoureuses. 

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Nous avons rapidement pris nos habitudes sur la πλατεια Βενιαμιν ο Λεσβιος **, bordée d’archaïques kafenio figés dans un autre temps. Pas une femme dans les parages, juste des παππουδες sirotant leur café, humant l’air du jour ou jouant au tavli. Le Kafeneio Koytzamani possède une petite terrasse pour profiter du spectacle de la place vers 20h, lorsque l’activité de l’après-midi bat son plein : les habitants viennent faire leurs courses dans le quartier, s’interpellent, braillent, vocifèrent dans leur portable, s’asticotent pour mieux se taper sur l’épaule ensuite, se garent n’importe où… On ne se lasse pas de cette ambiance tonique et un brin sonore. On vient pour le café du matin (excellente boulangerie à deux pas), pour la Fix en fin de matinée et pour l’apéro du soir. Avec deux trois mots de grec, on se fait vite adopter par les consommateurs hors d’âge locaux, qui cherchent loin dans leur mémoire leurs rudiments de français : ambiance conviviale assurée. À l’étage, on trouve le musée folklorique de Plomari, fermé par défaut, sauf si vous demandez très gentiment la clef au propriétaire du café. Le lieu regorge de vêtements, d’objets, de livres, de photos d’une ville  qui construisait son futur industriel. Pas incontournable mais intéressant.

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En rentrant de Plomari vers Agios Isidoros, la route longe l’ancienne savonnerie Xypteras haute de trois étages, éclairée de nuit intra-muros.  Bien sûr, nous avons foncé découvrir de l’intérieur le bâtiment (encore une fois, rien n’est sécurisé, prudence donc si vous enjambez la planche censée fermer l’entrée) et nous avons découvert un espace magnifique, digne d’un décor d’opéra, peuplé uniquement d’oiseaux qui se sont envolés à notre arrivée. Quelle idée formidable de mettre ainsi en valeur à coût réduit la mémoire de la ville !

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Il y a de belles balades à faire en suivant les gorges de la rivière Sedounda qui creusent une région montagneuse : la nature y est luxuriante, riche de sources, mélange d’oliviers, de hauts  cyprès et de platanes ; le vert omniprésent n’est troublé que du gris des petits ponts de bois, des pierres des moulins à olives, des chapelles oubliées, des petites maisons basses délabrées... un paysage assez éloigné de ceux que l’on imagine quand on pense à la Grèce, mais peu touché encore par l’homme et indubitablement authentique.

 

* Plomari s’est d’abord appelé Potamos (ο ποταμος = la rivière).

** Benjamin de Lesbos est un moine, érudit et professeur, né sur les hauteurs de l’actuelle Plomari en 1759 ou 1762.

 

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19 juillet 2015

Lesbos - un peu plus à l’Est

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C’est peu dire que nous n’avons pas du tout accroché avec Mytilène-ville. Pourtant, on ne peut pas nier qu’elle abrite de bien jolies maisons néoclassiques, une belle lumière quand tombe le jour, un port plein de vie, de remarquables mosaïques au nouveau musée archéologique, mais non, rien à faire, cette cité de 30 000 habitants est horripilante : trop grande, excessivement bruyante, mal pensée, pas pratique, brouillonne, décousue. En voiture, c’est un cauchemar, à pied, une purge ! Des voitures dans tous les sens, des scooters téméraires, voire inconséquents, des taxis psychopathes qui ignorent tout du code de la route, cette ville est le règne des dangereux sans-gêne sur roues. Impossible de flâner, de prendre son temps, de lever le museau, le tintamarre des klaxons vous accompagne partout. Seule solution, sortir de la ville jusqu’au kastro et l’ancien port, pour respirer un peu et mettre ses tympans au repos.

Nous avons donc totalement délaissé Mytilène-ville et ses alentours, pour suivre immédiatement la route de la côte qui remonte jusqu’à Mandamatos. Premier arrêt pour Moria, dont le seul nom fait rêver tous les familiers de la Terre du Milieu. Nulles mines pourtant à la sortie du petit village tranquille, nuls nains armés de hache, mais un très bel aqueduc romain (bâti entre le II et le IIIe pour alimenter la cité de Mytilène), qui enjambe une vallée d’oliviers et de lauriers-roses. L’ouvrage, conçu pour une importante quantité d’eau qui dévalait depuis le Mont Olymbos (source proche d’Agiassos), est encore debout sur 170 mètres. Une seule ouverture entre deux colonnes possède encore ses trois arches empilées mais l’ouvrage, en restauration, a encore vraiment fière allure. Haut de 27 mètres, construit en marbre gris, il reste imposant, presque majestueux dans le silence absolu du site.

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Plus loin, toujours en longeant la mer, on tombe sur Thermi, un ensemble de trois villages (Pyrgi Thermis, Paralia Thermis et Loutropoli Thermis), qui demande une bonne demi-journée de visite : le vieux village de Pyrgi doit son nom aux demeures fortifiées construites par les Turcs et les riches habitants de Mytilène-ville, des "tours-habitations" dotées de murs de pierre et de balcons. Très peu sont aujourd'hui visibles, alors nous avons doucement poussé le portail d'une maison privée bien restaurée pour en admirer l'architecture, sans que son propriétaire nous cherche des noises.

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Thermi abrite aussi un site archéologique fouillé dans les années 1930 par une Américaine, Winifred Lamb, qui mit au jour les preuves de cinq implantations successives, entre 3200 et 2400 av J.-C. Le lieu fut abandonné vers 1200 av J.-C. après un gigantesque incendie. Les excavations en strates, les poteries, les foyers,  les outils, les matériaux, relient les différentes couches avec les trois civilisations de l'âge de bronze : civilisation d'abord cycladique, minoenne puis enfin mycénienne. Si les vestiges sont aujourd'hui peu lisibles, on comprend mieux l'enchaînement des constructions grâce au film pédagogique que l'on peut voir à l'entrée du site. Pourquoi cette présence humaine ininterrompue sur une si longue période ? 

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Les inscriptions retrouvées, les éléments architecturaux, les bâtiments religieux dispersés tout autour du lieu témoignent de l'importance de cette ville plusieurs fois reconstruite comme centre religieux et thérapeutique. La présence d'un temple dédié à Artémis, protectrice des sources, n'est pas une coïncidence à... Thermi. La région regorge de sources thermales riches d'une eau chargée en fer, souveraine pour une palanquée de maux. Si beaucoup de bains sont aujourd'hui fermés, on tombe presque sans le vouloir sur des restes d'anciennes installations, des citernes, de vieilles canalisations, dès que l'on tourne la tête.

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Nous avons surtout passé un long moment à fureter dans l’ancien hôtel Sarlitza Pallas de Loutropoli Thermis, vieux complexe de cure construit en 1909, aujourd’hui agonisant dans une nature qui a repris ses droits. Imaginez le Grand Hôtel des Bains du Lido pour le standing et le prestige, expirant, érodé et déliquescent. Le nom du palace est turc, comme l’était son premier propriétaire (sari = jaune, litza = eau curative) - on remarque en effet que les bassins où l’on faisait trempette ont gardé des traces jaunes orangées des eaux chaudes ferrugineuses. Pendant une trentaine d’années, l’hôtel, passé dans des mains grecques, attire les riches curistes européens (têtes couronnées, prélats, célébrités…) jusqu’aux prémices de la Seconde Guerre mondiale, qui renvoient tout ce beau monde à d’autres priorités. Définitivement fermé en 1970, le Sarlitza Pallas devait bénéficier de travaux de réhabilitation, avant que le pays ne soit asphyxié par les plans de relance. 

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Les jardins, les bâtiments de cure, l’hôtel en lui-même sont laissés en l’état (ne surtout pas rentrer dans la construction principale avec des enfants, les parquets sont croulants, les escaliers brinquebalants…) et on se balade dans cette splendeur déchue avec un brin de nostalgie, une sorte de mélancolie diffuse pour ce qui n’est plus mais qui a fait les grandes heures de l’île de Lesbos.

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08 juillet 2015

Lesbos - La boucle du Sud, carrément frustrante.

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Le triangle méridional de l’île est étranglé à son sommet par deux golfes aux eaux placides, qui délimitent une région sereine, tranquille, autour du Mont Olymbos.  L’Est du golfe de Kalloni abrite des marais salants et une réserve ornithologique classée Natura 2000, qui drainent en ce début mai une foule de connaisseurs, armés de leurs seuls téléobjectifs. C’est une des rares îles visitées qui bénéficie d’un tourisme vert, respectueux des sites naturels, où l’on dédaigne la bronzette au profit de longues heures passées à scruter les bêtes à plumes. Nous croiserons souvent dans les tavernes du Sud ces groupes de Hollandais et d’Allemands enthousiastes, toqués d’oiseaux, drapés de vert, encombrés d’un lourd matériel.

De Kalloni, nous sommes descendus vers Agiassos, village traditionnel vanté par tous les guides, construit en amphithéâtre sur un des versant d’Olymbos : maisons imbriquées, serrées pour se tenir d’aplomb, toits de tuiles rouges, façades colorées, ruelles pavées escarpées, impasses soudaines, escaliers raides, inclinaison très marquée, Agiassos semble vraiment dégringoler sur toute la pente. Mon sens de l’orientation en coma dépassé, m’a amenée à tourner en rond durant 20 minutes dans ce labyrinthe, avant de me résoudre à demander mon chemin (pendant que J-P, plus doué pour se repérer par rapport au soleil, m’attendait goguenard devant un ouzo bien frais). Surtout, ne commettez pas l’erreur de vouloir vous engager dans ces étroits boyaux qui servent de rues avec votre voiture, traquenard dédaléen à sens unique assuré.

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Au bas du village, se regroupent les cafés, les tavernes, les boutiques de bois sculptées, un petit marché. Nous avons été absolument hermétiques au charme frelaté du lieu, beaucoup trop attrape-nigauds pour nous (Poulaki mou trouvera bizarre de rester insensible au charme d’Agiassos quand je pare Molyvos, beaucoup plus touristique, de toutes les vertus, mais c’est ainsi). Une église du XIIè, très chargée, renferme là aussi une icone "miraculeuse", objet d’un culte toujours actif chez les locaux.

Bref, nous avons quitté Agiassos insatisfaits, un peu frustrés, rattrapant la route qui longe le golfe de Yera. Le rivage du golfe est on ne peut plus paisible, bordé de roseaux et de cyprès, ponctué de petits ports endormis où clapotent quelques barques de pêche. On continue jusqu’à Pérama, ancien centre "industriel", doté de hangars désaffectés, d’usines silencieuses et de cheminées assoupies. Rien de sinistre, les bâtiments s’effacent doucement.

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La route vire vers l’intérieur et on traverse ensuite de jolis villages tout simples, en longeant une rivière ombragée de platanes, avant d’arriver à Trygonas. De là, cap sur Agios Isidoros, à quelques kilomètres de Plomari, où nous logeons au bord d’une plage plus avenante que de coutume à Lesbos.

Agios Isodoros

Le petit village d’Agios Isidoros n’a en lui-même aucun intérêt majeur, pas même une bonne taverne ouverte en ce début de saison, si ce n’est son emplacement les pieds dans l’eau et notre lieu de villégiature "Pano sto kima". Je reviendrai longuement sur Plomari, tant ce gros bourg s’est révélé un coup de cœur, bien inattendu, de cette côte Sud.

Passé Plomari, en suivant la route de la mer, on atteint Melinda, tout petit village de poupées, caché au creux d’une crique de galets. Quelques tavernes, une poignées de chambres à louer, une mer plus nerveuse, des embruns et du vent, un lieu retiré mais en rien délaissé, où se retrouvent chaque année les mêmes amoureux du silence et de l’isolement. Rien de dénaturé, de ripoliné pour les touristes, c’est brut de décoffrage.

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La route qui quitte Melinda se perd ensuite dans la montagne, asphaltée d’abord puis simple piste, praticable à vitesse raisonnable. On ne croise pas foule sur ce versant du mont Olymbos, silencieux et rugueux. On peut ensuite, partir vers Vatera, station balnéaire pas très engageante mais dotée d’une vraie longue plage de sable, qui conviendra aux familles avec enfants. Le lieu est tout de même décentré et sans charme, plat et monotone. Nous avons tenté de remonter par Polichnitos, puis jusqu’à Nifida (la pointe la plus à l’Ouest de cette côte Sud) mais nous n’y avons rien trouvé pour nous enthousiasmer. En fait, passé Mélinda, le paysage devient étonnamment quelconque, les villages sans identité, le bord de mer piteux. Il s’agit de la seule partie de l’île qui nous semble dénuée de saveur, de consistance. Il faudra donc privilégier l’Est de cette côte Sud, qui permet aussi de rayonner vers Mytilène-ville, Moria, Thermis et les sites archéologiques de l’île. 

 

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01 juillet 2015

Lesbos - La route de l'Ouest

La boucle que nous avons effectuée vers la partie Ouest de Lesbos requiert une vraie grosse journée bien chargée, à condition de faire l’impasse sur l’étape baignade ; sinon, prévoir une halte nocturne à Sigri ou Skala Eressou.

Départ à la fraîche du port de Molyvos, arrêt pour un deuxième, voire troisième café à Pétra (il est toujours pour nous impossible de nous lancer sur les routes sans ce petit rebond caféiné, nécessaire pour s’extirper de dessous la glycine, sans trop de flemme) et direction Vatoussa, puis Antissa, villages traditionnels* de l’intérieur des terres. Le paysage change doucement, il se déshydrate, les arbres haut-perchés disparaissent au profit des broussailles, des arbustes, d’un maquis de plantes odorantes qui libèrent toute leur puissance olfactive sous la chaleur. Le vert foncé et les tapis de fleurs jaune pétant, font place à l’ocre, au vert amande, à des teintes décolorées par le soleil. Cette région de Lesbos, volcanique, pierreuse, âpre, abrite des villages séculaires au pied des « montagnes » : mêmes maisons aux tuiles rouges, même silence, même placette lovée sous les platanes, mêmes ruelles qui grimpent, mêmes mamies taiseuses, mêmes tavernes d’un autre âge, une Grèce prodigieusement éloignée des Santorins frelatés et consorts…  

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Á Antissa, on peut partir sur la droite vers Gavvathas, une des rares plages de l’île digne de ce nom. Mais nous préférons visiter le monastère d’Ypsilou, et prendre un peu de temps dans les collines rocheuses pour admirer le paysage rocailleux, qui me rappelle un peu la pointe Est de la Crète. C’est après le monastère que l’on accède à la Forêt pétrifiée, vaste étendue rêche et pelées qui aurait abrité, il y a vingt millions d’années, une forêt subtropicale. Ce patrimoine géologique rare est issu de l’intense activité volcanique de la région ; les éruptions de l’époque ont provoqué d’énormes quantités de lave et de cendres. Les troncs d’arbres pétrifiés, fossilisés, en très bon état, abondent sur un site vaste, en pente douce où il fait bon se promener. Certes, ces souches d’un autre temps sont étonnantes mais elles se ressemblent malgré tout toutes un peu. Et l’on finit par davantage apprécier la balade pour la sérénité de l’endroit, la vue magnifique, le calme et l’odeur de dictame, que pour les troncs fossilisés.

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Surtout qu’on en retrouve tout du long de la route qui mène au port de Sigri, à l’extrème pointe Ouest, petit port tranquille, parfait pour une pause déjeuner. Comme à Molyvos et Mytilène, présence d’un kastro, qui s’écroule un peu faute de moyens pour le restaurer. Nous croiserons un ancien hammam ottoman (le frère jumeau de celui de Tinos), qui, lui aussi, périclite doucement, sans que personne ne semble vouloir en prendre soin. 

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La route descend ensuite vers Eressos, puis Skala Eressou. On retrouve à Eressos les caractéristiques des villages de l’intérieur entourés de collines rocailleuses (maisons de pierre, tuiles rouges...) avant de prendre une bonne bouffée d’embruns dans ce qui serait la ville natale de Sappho. La présence de la poétesse y est fort discrète (quelques statues, toutes plus affreuses les unes que les autres), et la station balnéaire, en mai, tourne au ralenti. Mais la plage est l’une des plus belles de l’île, longue et large, malmenée par une mer tonique et turbulente, qui nous change des eaux apathiques des deux golfes. Les tavernes et les cafés colorés du front de mer alignent des balcons de bois au dessus des eaux, épousant la baie entre deux petits caps.

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Nul besoin d’être une fille qui préfère les filles pour se sentir bien à Skala Eressou ; le lieu dégage de bonnes ondes, une ambiance conviviale, cool et amicale. On s’affale sur des coussins en sirotant un bon cocktail sans voir le temps passer et l’on est tout surpris de voir déjà le soleil se coucher. En remontant vers Molyvos, on se dit qu’il faudrait revenir vers cet Ouest, car nous avons fait l’impasse sur d’autres monastères, d’autres villages, d’autres lieux certainement moins évidents, qui demandent plus d’attention, de fouille et de quête, que cette première prise de contact avec Lesbos. Le sourire béat de ma moitié en dit long ; si demain nous partons vers le Sud, nous reviendrons inévitablement ici arpenter d’autres chemins.

 

* Plusieurs villages importants de Lesbos portent les noms des enfants du roi Macarée, un Pélasgien (donc, un Grec d’avant, un préhellénique), comme Méthymne, Mytilène, Antissa ou Eressos.

 

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17 juin 2015

Lesbos - Monastères des plaines et des hauteurs

Sur une île qui s’affale copieusement sur la mer, les monastères, les kastros, les sites archéologiques et les jolies chapelles sont légion, du moins sur le papier. Á moult reprises, nous avons dû déchanter en trouvant portes closes : crise économique qui s’éternise oblige, le Ministère de la Culture n’a plus les moyens d’assurer les salaires des gardiens, d’entretenir les sites, encore moins de rénover. C’est assez rageant, surtout lorsque des guides grecs vieux d’une dizaine d’années nous mettent l’eau à la bouche et que nous faisons chou blanc.

Si nombre de chapelles dérobent désormais leurs fresques à nos regards, les monastères s’ouvrent heureusement encore aux visiteurs.

Sur la route qui traverse la région la plus sèche, les collines les plus déplumées, la végétation la plus rachitique – l’Ouest donc, volcanique et stérile –, on se heurte au mont Ordymnos, au sommet duquel, tel un nid d’aigle, se dresse le monastère d’Ypsilou (υψηλος = haut, élevé) ; ce Neuschwanstein local est une lourde citadelle de pierres et de briques, flanquée d’un mur d’enceinte avec tour carrée à créneaux, lieu idéal pour échapper aux oppresseurs de tous poils et mettre à l’abri les habitants.

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Le lieu, consacré à Ayios Ioannis Théologos Evanguélistis, aurait été fondé entre 800 et 1100, sans doute par un moine revenu de Syrie. On doit ce vide d’archives historiques à l’occupation ottomane (Lesbos est ravie aux Gênois en 1462), qui a fait table rase des manuscrits, des objets précieux et des moines. Le monastère sera reconstruit au XVIème siècle, les peintures de l’église, attribuées à un iconographe crétois, datent elles de 1684. Aujourd’hui, une poignée de moines (un peu rugueux…) vit toujours sur ces hauteurs étrillées par le vent, entretenant de jolis bâtiments bordés d’arcades. Un petit musée est ouvert, qui abrite de vieux écrits, des encycliques, des icônes, des bois peints et des vêtements liturgiques. De la terrasse au-dessus du musée, la vue jusqu’à la mer est absolument phénoménale par grand beau.

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Vers la fôret pétrifiée

 

Ce petit bastion austère, rude, esseulé – mais qui pour moi possède un charme fou –, est à l’opposé du vaste monastère Limonos (à quelques kilomètres de Kalloni), riche, puissant et même un peu arrogant. Il est confortablement posé sur une prairie (λειμων), ses bâtiments, imposants par leur taille, ceints d’un mur protecteur. Son influence déborde de cette limite car les champs qui l’entourent, sur une surface impressionnante, sont piqués de chapelles, de petits oratoires, ronds comme des champignons.

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Le monastère a été fondé en 1526 par Saint Ignace et a abrité durant la domination ottomane un important centre de résistance culturelle. Son histoire, le culte voué au Saint, sa collection d’objets religieux d’une haute valeur (financière autant que spirituelle), sa bibliothèque, son prestige, son autorité, font de lui un des plus importants monastères grecs, toujours en activité. Il est célèbre pour la beauté de l’iconostase de son église, en bois sculpté recouvert d’or et ses fresques. Je suis incapable de vous dire si cette réputation est usurpée ou non, car il est interdit aux femmes de sortir des arcades du cloître et de pénétrer, non seulement dans l’église mais aussi dans la cour. Inutile de préciser que cette ségrégation sexiste d’un autre âge me consterne et que j’ai un peu de mal à concevoir au XXIème siècle, surtout sur l’île de Sappho, cette défiance réactionnaire envers les femmes. Ma moitié qui, lui, était le bienvenu, m’a toutefois confirmé la splendeur certaine de l’église – avec un petit sourire railleur devant mon ébullition mal contenue…

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On visite tout le reste du domaine, des entrepôts d’huile aux cuisines (tiens, là, les femmes sont acceptées !), en passant par les cellules des moines et celle reconstituée du Saint. Les passerelles en bois, sur trois étages, sont un peu bringuebalantes, faire très attention si vous y venez avec de jeunes enfants. Les jardins sont magnifiques, il faut le reconnaître, et l’ensemble, bien entretenu, dégage une atmosphère sereine, paisible, comme ces paons qui se promènent entre les visiteurs.

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Enfin, près du village de Mantamados, tout à l’Est, un petit monastère qui ne paie pas de mine, se trouve être un haut lieu de pèlerinage ; le monastère des Taxiarques (des Archanges) renferme une icône de Saint Michel considérée comme "miraculeuse". Des pirates sarrasins auraient attaqué le monastère et massacré tous les moines à l’exception d’un seul novice, protégé par une vision de l’Archange Michel. Le jeune moine aurait mélangé le sang de ses condisciples à de l’argile, pour sculpter son protecteur et rendre ainsi grâce à l’intervention divine. Depuis 1776, la tête est présentée dans une vitrine ornementée, au pied de laquelle on dépose des souliers en métal, en hommage aux pas de l’archange, qui les chausse pour exaucer les prières des croyants et « se battre pour le Sauveur ». La ferveur sincère qui entoure l’icône en dit long sur la foi orthodoxe... 

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Dans ce monastère aussi, faute de preuves historiques, la date de fondation reste des plus floues : byzantin pour les uns, plus tardif pour les autres, abîmé par les ottomans, reconstruit au XVIIIème et au XIXème, le lieu n’a en lui même pas vraiment d’intérêt ; mais on y passe un agréable moment lorsque des pèlerins grecs débarquent, papotent avec le pope et échangent avec les touristes. 

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10 juin 2015

Lesbos - De part et d'autre de Molyvos...

Lorsque l’on arrive de Mytilène ville, la route intérieure rejoint la côte Nord au niveau de Pétra. Ce tout petit village couché autour d’une baie est un avant-goût de Molyvos, une mise en bouche, un amuse-gueule. Nulle forteresse byzantine sur les hauteurs mais une chapelle perchée sur un rocher, la glycine recouvre également les coquettes rues piétonnes, même plaisir de l’oisiveté et de l’indolence sur la placette où il fait bon vivre, le tout dans un mouchoir de poche. Une plage aussi, tarte, de sable grisâtre grossier, où l’on n’a aucune envie de mettre les pieds.

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Pétra tire donc son patronyme de ce rocher imposant (40 mètres) au sommet duquel est posé la Glykofiloussa Panagia (la Vierge-aux-doux-baisers), construite en 1747, sur les ruines d’une chapelle de 1609. Les 114 marches taillées dans le rocher se montent facilement et la vue dominante sur la baie est bien évidemment magnifique. L’intérieur de l’église à trois nefs n’est pas très intéressant, mais les locaux semblent rendre un véritable culte à l’icône de la Vierge, chargée d’ex-voto : selon la légende, une tempête amena dans la baie de Petra un navire ; son capitaine, qui ne se départait jamais de son icône de la Vierge, fut incapable de remettre la main sur elle. L’icône avait trouvé place en haut du rocher, où elle souhaitait demeurer. Il la ramena dans son bateau, elle disparut de nouveau. La capitaine se plia aux exigences de la Sainte et lui construisit alors une chapelle pour respecter ses vœux.

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Sur le chemin qui mène de la mignonette place centrale de Pétra à la Glykofiloussa, on passe presque sans la voir devant l’église d’Agios Nikolaos, aussi discrète que la Panagia en impose, de toute sa hauteur. Le bâtiment bas à nef unique, restauré en 2011, possède de très belles fresques, de deux époques différentes : la couche picturale antérieure daterait du XVIe siècle, la seconde couche de 1721 selon une inscription. La modestie des lieux, sa petitesse, sa pénombre perpétuelle, la rendent beaucoup attachante et plus appropriée au recueillement que sa proéminente rivale.

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Toujours en bas dans le village, sur la droite, on peut visiter la Maison Vareltzidéna, une demeure de maître (archontiko) du XVIIIe siècle, témoin de la richesse des propriétaires terriens. Le rez-de-chaussée, carrossé de pierres bien lourdes, servait à stocker vins et huiles, tandis que l’étage, léger, en encorbellement, fait de plâtre et de bois, accueillait la famille. L’influence ottomane est visible dans l’agencement des pièces autour d’une grande salle de réception, les peintures murales, les plafonds, le peu de mobilier. La maison est élégante, délicate et raffinée. Restaurée en 2000, elle est un très beau témoignage d’une architecture  que l’on retrouve dans les Balkans et en Asie Mineure.  

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Á l’opposée de Pétra, à droite de Molyvos, que l’on suive les sept kilomètres de piste le long de la mer ou la route intérieure, on arrive à Skala Sykaminias, après avoir dépassé la plage d’Eftalou, elle aussi, peu engageante. Skala Sykaminias est un port de pêche en miniature, flanqué d’une gracieuse chapelle juchée sur un écueil sorti des flots. Pas d’ostentation, de m’as-tu-vu dans ce lieu, c’est coquet, joliet, presque trop, avec cette barque peinturlurée de bleu azur. Je reste un peu hermétique à ce port de poupée, car il manque de vie et de justesse ; autant le port de Molyvos (oui, encore, je sais…) sent le sel, le poisson, le verbe haut, quelque chose de vrai et de spontané, autant Skala Sykaminias est lisse, vernis, trop bien proportionné. Pour faire simple, c’est sage, mignon et touristique en diable.

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04 juin 2015

Lesbos - Parce qu'il est difficile de ne pas s'enticher de Molyvos...

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Tous les lecteurs des Chroniques de San Francisco, et de son sixième tome Bye-bye Barbary Lane, connaissent Molyvos, où du moins la perception qu'en avait Armistead Maupin dans les années 1980, c'est-à-dire une vision très personnelle et très orientée. On ne retrouve rien aujourd'hui des provocations de l'écrivain dans l'attitude des visiteurs et des locaux, mais les descriptions de la beauté de Molyvos restent toujours respectueuses de la réalité.

Je peste fréquemment contre les restaurations de villages trop léchées, trop jolies, qui transforment le lieu en un décor factice qui hurle son artifice (exemple type de Mesta, à Chios). Or, Molyvos a beau avoir été entièrement retapé par un riche mécène dans les années 1960, le village dégage toujours une véracité palpable. Tout sonne juste parce que tout est beau. De loin, on aperçoit d'abord sa forteresse byzantine bâtie au sommet d'une colline, d'où dégringolent des maisons de pierre coiffées de tuiles, serrées les unes contre les autres. Si on reste en bas, par la route qui longe la mer, on arrive sur le petit port, croquignolet, absolument irrésistible : une vraie carte postale.

Molivos 

Molivos

Les marins de Molyvos sont des pirates...

Au XIVe siècle, les Gênois débaptiseront le village, qui répondait alors au nom de "Mithymna" pour lui donner celui de "Molyvos", qui serait la contraction du français "Mont d'Olives". Les deux noms sont utilisés depuis cette époque, même si à compter du rattachement de Lesbos à la Grèce en 1912, c'est officiellement l'appellation Mithymna qui fait foi (sur le dépliant touristique de la ville, le nom de Molyvos n'a pas droit de cité).

Si vous souhaitez rapporter des souvenirs, des objets, des douceurs, des herbes de Lesbos, délaissez les boutiques des venelles hautes, au profit de la Coopérative agricole des femmes, qui se trouve en bas de la ville, sur la rue qui mène au port. La qualité n'en sera que meilleure (leurs petits gâteaux sont absolument délicieux), et vous soutiendrez une jolie initiative. Pas de belle plage à Molyvos (oserais-je dire, pas de vraies belles plages de sable fin et blond à Lesbos ? Ben oui.), nous nous sommes donc rabattus sur Anaxos, à une dizaine de kilomètres à l'ouest ; une taverne et quelques cafés bordent une étroite plage de sable rugueux passable, mais comme nous n'y venons que pour nous baigner, nous n'en demandons pas plus.

Les habitants ont manifestement compris qu'il ne fallait rien dénaturer pour ne pas se vendre au tourisme de masse et aucune place n'est faite pour des constructions nouvelles. On se sent à Molyvos comme dans un écrin de pierre, protégé, un peu hors du temps – si vous êtes autant que moi sensible à son charme, bien entendu. Le village est piéton, on flâne le nez en l'air, l'œil captivé par mille détails (portes, ornements, fontaines, fleurs), à l'abri sous la glycine qui couvre les ruelles escarpées. Évidemment, il y a bien les marchands du temple sur le tracé principal, qui tentent d'attirer le chaland, mais en mai, ça reste très supportable. Il suffit de toute façon de monter plus haut, toujours plus haut et de profiter du panorama qui se dessine. On peut ensuite pousser jusqu'au kastro bien trapu, qui protégeait la passe étroite entre Lesbos et l'Asie mineure. Sa visite ne vous laissera pas un souvenir mémorable, mais la vue plongeante est fabuleuse. Cette forteresse en ruine a aussi été rafraîchie en 2007 et on peut se balader sur son chemin de ronde, entre de puissantes tours. Les Byzantins, les Gênois, les Turcs ensuite l'ont préservée, agrandie, améliorée. Le soir, elle s'illumine et semble veiller sur les habitants du lieu. Molyvos réussit le tour de force d'offrir une enclave harmonieuse, esthétique, polie sans être fade, cohérente sans être ennuyeuse, car elle mêle la rudesse et la force de la pierre séculaire aux variations douces de la mer et aux possibilités du large...

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31 mai 2015

Lesbos pratique - Le gite et le couvert

Pour rejoindre Lesbos à partir d’Athènes, deux moyens habituels, l’avion et le bateau. Le ferry de nuit a pour avantage de ne pas croquer le temps des vacances et d’arriver bien en forme à destination. Deux compagnies desservent les Égéennes du Nord : Blue Star Ferries et Hellenic Seaways, que nous avons testées pour l’aller, puis le retour. Á tarif similaire, pour une cabine double extérieure (avec fenêtre), aucune hésitation possible, Blue Star Ferries propose une qualité de services bien plus élevée. Le ferry d’Hellenic Seaways est vieillissant, un peu usé et mal entretenu (ne pas être trop regardant sur la propreté de la douche dans la cabine...). Le B.S. Ferries part du Pirée à 20h, fait une escale à Chios et arrive à Lesbos à 08h. Le quai de départ pour les Égéennes du Nord est le E2, à l’opposé de celui des Cyclades (prévoir 20 minutes de marche si vous êtes lestés de bagages, depuis l’arrêt du bus X96 venant de l’aéroport).

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Nous sommes arrivés au port de Mytilène, la "capitale" de Lesbos, un peu en dilettantes, sans aucune idée préconçue du lieu où nous allions nous poser. Le loueur de voiture qui nous attendait, nous envoya directement à Molyvos, le Sud de l’île étant balayé par un vent violent. Je le répète : Lesbos est la troisième plus grande île grecque après la Crète et Rhodes. Il est impossible de circuler dans l’île sans véhicule, le service de bus étant très limité. Si comme nous vous avez le temps de vous perdre un peu sur l’île, prévoyez deux points de chute successifs : l’un au Nord, l’autre au Sud pour limiter les kilomètres ; à titre d’indication, nous avons tout de même effectué en onze jours plus de 1000 kilomètres.  Nous sommes, c’est vrai, plutôt du genre gourmands de découvertes (vive les chemins de traverse, les pistes un peu chaotiques, les routes de montagne, – ma moitié ajouterait "et les nombreux demi-tours effectués suite aux lectures hasardeuses des cartes..." –, et passer de longues heures à rôtir sur une plage n’est pas notre occupation préférée. Oui, car on se baigne dès le mois de mai à Lesbos sans problème – même si certaines timorées de ma connaissance nous prévoyaient une eau frisquette. Les habituées des plages bretonnes ou de la Somme la trouveront délicieuse...

Á Molyvos, arrêt petit-déjeuner sur le port (ah, le premier yaourt au miel !), attablés au Sea Horse Hotel... pour faire simple, gros coup de cœur immédiat pour les gens, le lieu, l’ambiance. Renseignements pris, il reste des chambres libres et nous resterons là six nuits. Juste un détail pour ceux qui aiment les grasses matinées : le petit port abrite une vingtaine de bateaux de pêche qui reviennent tôt le matin. Dès sept heures, la journée commence avec moult palabres et vente du poisson à la hauteur des capacités vocales grecques... c’est un spectacle dont nous ne nous lassons pas, mais c’est un présupposé à prendre en compte. 

Pour découvrir le Sud, nous descendrons ensuite vers Plomari et la côte, à la recherche d’un endroit aussi attachant que le port de Molyvos ; nos investigations tourneront au casse-tête, tant je suis partie du Sea Horse ronchon. Persuadée que nous avons vu le plus beau de l’île, je traîne les pieds et dénigre tous les lieux possibles, avant que J-P décide de prendre les choses en main. Il marquera d’indéniables points avec Pano sto kyma, un ensemble de huit studios les pieds dans l’eau, au bord d’une plage déserte (en mai...). Le couple de propriétaires est adorable, le calme, absolu, la vue, superbe. Les nuits fraîches gardent à bonne distance les moustiques, mais en été, vu les doubles moustiquaires installées et la présence de roseaux, donc d’eau douce pas loin, je serais sans doute moins enthousiaste.

Au nord - À Molyvos (Mithymna)

Sea Horse Hotel (En bas, sur le port) / www.seahorse-hotel.com

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Au Sud - À Agios Isodoros, à 5 minutes de Plomari

Pano sto kyma (Plus bas que l’église, fléché et comme son nom l’indique, sur la vague, tout tout près des flots) / www.panostokyma.gr/fr

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Côté tables, les amateurs de poisson seront aux anges... Les pêcheurs ravitaillent les tavernes en direct, et pour ma part, ça a été open-bar un soir sur deux (je parle du poisson, pas de boisson... ). Du bar grillé accompagné de fleurs de courgettes farcies, on frôle la perfection. Pour ma moitié, calmars et poulpes, petites fritures et copieuses salades à partager. De toute manière, on mange toujours bien en Grèce, même si je déplore souvent la dose d’huile d’olives phénoménale dans laquelle baigne le briam ou l’Iman bayildi.

 

À Molyvos (Mithymna)

Table du Sea Horse Hotel *4

Le poisson saute de la mer dans votre assiette, homard sur commande en fonction de la pêche, toujours une alternative végétarienne dans les plats du jour, baklavas et kadaïfi à tomber par terre...

Deux autres tables sur le port tout aussi recommandables

- The Octapus (nappe rouge, en angle) / http://www.octapus-restaurant.com

- To Ouzadiko tou baboukou (Grands panneaux bleus bordéliques, avant Octapus).

Apéro au Bazaar café, juste avant de tourner sur la zone piétonne du port.

 

À Skala Sykaminias

I Mouria tou Myrivili / www.skamnia.net.gr

Comme à notre habitude, on écoute où la tonalité grecque est dominante et on fait confiance aux locaux. Bonne taverne avec un service un peu speed, vu les tablées à satisfaire.

 

À Petra

Café-pâtisserie-glacier Tsalikis, sur la place centrale / http://www.tsalikis.com.gr

Ici, on oublie son régime et on plonge dans le sucre et le miel jusqu’aux oreilles. Quand on m’amène avec mon café des petits gâteaux aussi savoureux, j’ai envie de tout goûter (verdict sur la balance au retour = trois kilos qui n’étaient pas prévus...)

 

À Sigri

Australia Restaurant

Tenu par un Grec revenu du pays des kangourous, table simple avec des plats du jour savoureux. C’est bon et sans prétention, la fréquentation des papis du coin ne saurait mentir.

 

À Skala Éressou

Nous nous sommes contentés d’un cocktail de fruits frais au Café parasol, en front de mer, alanguis sur des coussins moelleux. Un bel endroit coloré et sympa, où les jeunes du coin se retrouvent pour jouer au tavli.

 

À Mytilène ville

Dans Ermou , la rue piétonne derrière le front de mer, deux tavernes valeurs sûres :

Averof (oui, comme le navire) et l’Ouzeri Kalderimi (Pâtisserie O Kimonas à côté).

Averof est vraiment brut de décoffrage, un vieil établissement où l’on choisit parmi les plats du jour, présentés de la cuisine ouverte sur la salle. Pas de panique si cela paraît un peu rugueux, c’est ultra frais, vraiment bon marché (deux plats et une demi-portion de bamies, un demi-litre de blanc, 16 euros !) et visiblement très fréquenté.

 

À Paralia Thermis

Nous nous sommes arrêtés par le plus simple des hasards, très affamés après une matinée chargée en visites, ici, chez Artemion. Une espèce de grand bazar devant lequel s’alignait une dizaine de Toyota de bergers et d’agriculteurs. Nous ne saurons jamais ce qu’ils fêtaient, peut-être juste le plaisir d’être ensemble, mais il y avait un bon niveau sonore, des toasts portés toutes les cinq minutes, de la bière et de l’ouzo coulant à flots, de nouveaux arrivants, des chaises qu’on ajoute et une table qui s’allonge. J-P dégustera ses padaïkia en se léchant les doigts ; je ferai pour ma part honneur à un briam. La table vaut autant pour son authenticité, son ambiance que pour ces plats sans chichis.

 

À Plomari

Deux quartiers à Plomari, celui au bord de la mer où s’alignent les tavernes de poisson, et le quartier historique, riche de kafeneios et vieilles tavernes. Dans ce quartier historique, record battu de l’apéro le moins cher en douze ans de Grèce, six euros pour un ouzo (Barbayanni, of course) et un gin tonic, au Kafeneio Koytzamani (Καφενειο Κουτζαμάνη). J’y reviendrai.

Au bord de l’eau, deux tavernes qui se valent, présence de popes et de leurs familles. Vu leurs tours de taille, ces popes aimaient la bonne chair, nous les avons donc suivis, avec raison.

- Taverne Seven Seas / http://www.seven-seas.gr

- Taverne Sea Shell (Αχιβαδα) - du bar, encore du bar...

Chez O Platanos, dans le quartier qui porte ce même nom, changement d’ambiance et d’époque. Taverne à l’ancienne, pas de carte, plats du jour déclinés en grec, plats à la casserole. Simple, très bon, pas cher.

 

À Melinda

Taverna Maria

Mon cher et tendre me parle encore de ces calmars comme les meilleurs jamais mangés en Grèce. Melinda, c’est un bout de nulle part, une fin de route, le genre d’endroit où je l’on se pose pour méditer ou écrire ses mémoires, un "middle of nowhere". En mai, une seule taverne ouverte sur trois, deux seules possibilités de logement et une plage sauvage battue par les vagues. Mais des tablées de Grecs en ce dimanche chez Maria, tavern et room to let. Belle atmosphère, bonne table, bonnes ondes, belle vue... vous ne regrettez pas le détour. Nous retrouverons le gentil serveur à la distillerie Barbayanni de Plomari deux jours plus tard. Il nous expliquera qu’il travaille jusqu’à 14h à la distillerie, et là qu’il part assurer le service du midi et du soir à la taverne, – son emploi du temps de mai à septembre. Le prochain que j’entends dire que les Grecs regardent passer le temps en sirotant leur frappé, je le cogne !

 

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27 mai 2015

Et pourquoi pas Lesbos ? - Introduction

Melinda

Mais pourquoi si peu de Français à Lesbos* ? C’est une question que nous nous poserons durant tout le voyage (11 jours au total), tant l’île semble boudée de nos compatriotes. D’accord, elle n’a pas le charme carte-postaleux des Cyclades, elle est un peu excentrée à 11 heures de ferry, on ne sait pas très bien par quel côté l’aborder, vu sa forme bizarre, mais croyez-moi, qu’elle est attachante !

On va tout de suite préluder en cassant le mythe qui tourne au fantasme chez certains. Non, Lesbos n’est pas la réplique au féminin de Mykonos. Nous ne croiserons pas plus de lesbiennes se voulant visibles, qu’ailleurs. Certes, la ville natale de Sappho (Skala Eressou) accueille en septembre un festival pour les filles (et alors ?), mais l’île ne se transforme pas pour autant en boîte de nuit géante, façon Ibiza, proscrivant les garçons. Le tourisme est familial, discret, écologique (oui, j’y reviendrai), assez peu développé d’ailleurs, car la belle est un tantinet fauchée du côté plages. Mais il faut avouer qu’elle se rattrape par la diversité de ses paysages : plaines couvertes d’oliviers, forêts de grands pins, maquis de résineux, collines pierreuses, platanes protecteurs au-dessus des ruisseaux, il y en a pour tous les appétits. Sommairement, l’Ouest volcanique est sec, l’Est ressemble aux Ioniennes, et le Sud, creusé de deux golfes bordés de marais salants et de réserves d’oiseaux, offre un panorama très serein et doux. Cette grande île bien arrosée en hiver (les toits d’épaisses tuiles rouges l’attestent) déborde d’eau en mai et se farde d’un vert presque irlandais.

Á l’écart donc des circuits touristiques classiques, l’île a préservé une importante activité rurale : au bestiaire familier des îles (des chats, des chèvres, des moutons), on ajoute vaches et chevaux. Cette omniprésence de bien belles montures dans les près, très éloignées des percherons ou des simples canassons, est restée pour nous un mystère. Si l’élevage et la production d’huile d’olive sont toujours dominants, l’île garde les souvenirs de son passé industriel florissant (distilleries d’ouzo, savonneries, huileries) dans presque chaque village : usines désaffectées, matériel à l’abandon, bâtiments oubliés. Lorsqu’une nouvelle usine est construite, on garde néanmoins les ruines de la précédente à côté. Ce paysage parsemé de cheminées éteintes et de bâtiments de briques qui font doucement naufrage n’a rien de déprimant, juste un témoignage d’une certaine époque de l’île.

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Quels moments forts retenir de Lesbos au printemps ?

Le village de Molyvos, la ville de Plomari, l’église de Mégalochori, l’Agios Nikolaos de Petra, le monastère d’Ypsilou, la route de montagne reliant Antissa à Sigri, le vieux bain thermal de Paralia Thermis, les petits villages colorés de jaune, de rose et de bleu qui dévalent les collines, la plage d’Agios Isidoros déserte, les béliers à cornes torsadées, les calmars de Melinda, les baklavas de la maman de Dimitri…

Et puis, il faut aussi parler d’autre chose. Si vous passez un peu de temps sur la côte Est de l’île, de Molyvos à Mytilène, vous croiserez beaucoup de migrants. Ils arrivent la nuit par bateaux, venus de la Turquie toute proche. Ils sont nombreux. Les femmes du petit port de Molyvos, où certains sont « en attente », accueillent avec bonté et calme ces familles : eau, nourriture, vêtements, aide médicale, les Grecs donnent. L’Europe regarde ailleurs en laissant un pays déjà exsangue par la crise économique, se débrouiller tout seul. Ces migrants ne restent pas à Lesbos et remontent vers le Nord. Je doute fort que la suite de leur voyage rencontre cette même générosité désintéressée.

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* Lesbos, petit-fils d’Éole. On l’appelle aussi Mytilène, du nom de sa capitale

 

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02 juin 2013

Chios - Parce qu’il y a monastère… et monastère

Il devait être un moment fort du voyage, le rendez-vous incontournable, le lieu dont il fallait s’imbiber, longtemps fermé pour travaux, un must, le miel sur le yaourt, l’image certifiée conforme, emblématique de cette semaine à Chios : loupé ! Νέα Μονή, inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, est un monastère byzantin du XIe siècle, aussi renommé qu’Οσιος Λουκας, célèbre pour ses mosaïques, son opulence, son rayonnement. Le complexe est vaste et comporte de nombreux bâtiments (église octogonale, réfectoire, chapelles, cellules), déjà replâtrés ou en cours de restauration. Car le monastère enchaîna les désastres au XIXe siècle ;  les Turcs le pillèrent et le saccagèrent à deux reprises, en 1822 et 1828, et le tremblement de terre de 1881 acheva l’effondrement amorcé. Depuis, les interventions, les réparations, quand ce ne sont pas carrément des transformations, se sont succédées. Certes, les fragments importants des mosaïques sur fond d’or qui ont résisté au temps, sont absolument superbes mais les différentes rénovations successives jurent avec les murs d’origine, à vous fendre la rétine : certaines surfaces extérieures sont carrément recouvertes d’enduit blanc ! Alors, la sauce ne prend pas et on reste partagé entre la beauté intérieure du narthex et de la nef et une « remise à neuf » très discutable et trop ostensible. Il faut avouer que le week-end de Pâques n’est sans doute pas le moment opportun pour un premier tête-à-tête avec ce haut lieu du monachisme, et que la foultitude de pèlerins au fort potentiel vocal, déversée par les cars de tourisme, modifie quelque peu le ressenti d’une enclave où devaient prévaloir le silence et le recueillement.

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Toutes autres furent nos impressions au tout petit Μονή Μουνδων, situé au Nord de Chios : pas sûre d’être totalement objective, cette partie de l’île étant pour nous bien plus attachante que le Sud : villages du bout du monde, côte sinueuse et escarpée, grèves malmenées, troupeaux de chèvres, sol pierreux et pauvre, genêts touffus, brouillard et… cataractes d’eau. La pluie ne fait pas semblant à Chios, elle a une petite saveur bretonne assez prononcée.

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C’est en redescendant de Kambia vers Katavasi que nous sommes tombés dessus, au travers des allers et retours des essuie-glace en surrégime. Le monastère, d’époque byzantine tardive, placé sous la protection de Saint Jean le Précurseur, est aujourd’hui désert mais ses différents bâtiments sont toujours debout. Il suffit de pousser la porte pour remonter le temps : si certains toits se sont écroulés, le katholikon, le vestibule en forme de dôme, les cellules, bien qu’endormis, sont facilement identifiables. Pas un bruit, autre que les gouttes martelant la pierre et les feuilles, dans une nature qui a repris ses droits ; on buissonne doucement, pour ne pas troubler la quiétude de l’endroit, on chuchote, on s’imprègne, on ne serait pas étonné d’accrocher du regard un pan de soutane sombre et furtive au coin d’un édifice, comme si ce monastère avait sa propre alchimie et quelques secrets bien gardés. On referme doucement la porte derrière nous, vaguement confus d’avoir laissé nos empreintes de mortels sur le sol détrempé, dans un lieu hors du temps.

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