03 septembre 2016

Cythère, the last - une côte presque parfaite

Un temps trop venté nous a un peu éloignés des plages et totalement de la baignade. Pourtant, nous avons bien des fois louché sur des criques magnifiques et de grandes plages de sable blond, qui doivent être bien délicieuses dès que Éole s’en va souffler ailleurs. Pour ceux qui résideraient à Avlémonas, une très longue plage se déroule avant d’arriver au village. Nous la trouvons un peu tristounette lorsqu’elle est déserte mais elle est facile d’accès. En amont encore, on croise l’image de carte postale des "bains d’Aphrodite", grotte creusée dans le rocher où la déesse aurait eu ses habitudes. Aphrodite, Saint Jean (qui aurait armorcé son Apocalypse dans une grotte au-dessus de Kapsali), Hélène, Pâris... du bien beau monde s’est embarqué pour Cythère...

 

IMG_1722

Sur la côte Est, la montagne plonge doucement vers le village de Diakofti, sa longue plage blanche et ses eaux turquoises paradisiaques. On découvre le panorama en descendant, incrédules devant des tonalités de bleus dignes d’un atoll. La mer est ici peu profonde, translucide, toute calme, parfaite donc pour des vacances avec de jeunes enfants. Toutefois, les tempêtes d’hiver ne doivent pas être inoffensives, comme l’atteste cette carcasse imposante, accrochée à un tout petit caillou, témoin d’un naufrage spectaculaire à moins d’un miles du bord. Si vous effectuez la traversée de Neapoli, de Gythion ou de Monemvassia, votre ferry accostera sur l’îlot de Makrykythira, relié à Diakofti par une route étroite, qui enjambe un quasi lagon azuré. Le petit village de pêcheurs qui borde la plage nous a semblé bien accueillant, certes un peu endormi en cette fin de printemps, mais pas trop avarié par le tourisme et une surexploitation débridée.

IMG_1825

IMG_1827

Je n’en dirais pas autant de la seule plaie de Cythère, un furoncle vraiment pas reluisant, Agia Pelagia, station balnéaire cheap et ratée. Sorti de terre pour l’exploitation de la plage déjà pas terrible de Firi Ammos (ne pas confondre avec l’autre Firi Ammos, beaucoup plus joli, au Sud, pas loin de Kalamos), et certainement pour dynamiser le Nord de l’île, le village factice est une succession d’hôtels, de tavernes, de bars sans âme et sans histoire, déjà défraîchis, sur laquelle flotte une vague odeur d’égout. Á fuir !

Si pour moi Limionas est l’endroit le plus agréable pour se baigner/rêvasser/lire/se couper du monde…, il faut bien avouer cependant que la plage emblématique de l’île, Kaladi, n’est en rien surcotée ; le site se situe un peu avant Avlémonas, en à-pic d’une falaise, où trois petites criques successives se sont lovées dans la pierre creusée. Se baigner ici se mérite, puisqu’il vous faudra descendre et surtout remonter une bonne centaine de marches pour y accéder ; avantage certain pour éviter une surpopulation en été, et obstacle majeur à l’envahissement de transats et de décibels incongrues.

IMG_1584

Tout au Sud, gros coup de cœur pour Kapsali, village en deux temps, qui s’étale le long de deux baies. La première est un peu pressurisée pour les visiteurs de l’été, mais un réel effort a été fait pour garder le front de mer ravissant et aéré. La seconde anse, où sont amarrés les bateaux de pêche, est restée dans son jus, plus brute, moins léchée. C’est un bon plan de loger ici, surtout lorsque la nuit tombe et que s’allume au-dessus de Kapsali le village de Chora.

IMG_1756

IMG_1517

Pour nous, mise à part la situation géographique et l’évidente beauté du lieu en entier (un dédale de maisons blanches, une forteresse italienne en surplomb au-dessus de Kapsali), nul enchantement pour ce Chora trop lisse, devenu capitale après la destruction de Paliochora. Nous avons tant adoré l’authenticité, l’isolement, la déréliction, la brutalité même de la décrépitude de Katochora et de Paliochora, que nous baillons d’ennui à arpenter un village à l’esthétique si travaillée. Sans doute, Chora ressemble trop pour nous à un village cycladique qui n’a rien à faire à deux heures de bateau du Magne. Alors oui, c’est joli, c’est fleuri, tout mignonnet, mais déjà vu et revu. Au bout de Chora, la "Fortezza" italienne mérite qu’on s’y arrête ; construite par les Vénitiens en raison de sa position stratégique, elle forme avec ses bâtiments (prison, poudrière, églises) un bel ensemble cohérent.

IMG_1759

 

 

Posté par Kefalonia à 20:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


10 août 2016

Cythère - un petit bout de paradis après Mylopotamos

Mylopotamos et Kato Chora nous avaient déjà mis des étoiles plein les yeux, c'est donc tout sourire que nous avons poursuivi la route qui descend vers la mer sur vingt bonnes minutes. Le paysage que l'on découvre peu à peu est sublime, même par temps couvert, lorsque le vent joue avec les plaques de brouillard qui cachent et révèlent tour à tour une côte très découpée.

IMG_1665

Les rafales, mais aussi les stigmates des derniers incendies ont arasé la végétation qui renaît peu à peu de ses cendres sur ce sol aride. Un petit chemin qui court le long de la falaise donne accès à la grotte d'Agia Sofia, creusée à soixante mètres au dessus de la mer. Elle n'est ouverte que de juin à septembre - donc, chou blanc en ce qui nous concerne. Mais si vous passez par là en été, je pense qu'elle vaut le détour, au vu des photos de notre guide. Fresques du XIIIe à l'entrée, puis parcours sur deux cents mètres entre les stalagmites et stalactites dans un complexe de chambres et de petits corridors. Je passe sur les croyances et légendes les plus farfelues (c'est ici que Paris et Hélène se seraient mariés après avoir quitté Gythion...), la grotte servait surtout de lieu de repli à la population en cas d'attaque de pirates. Même si nous avons trouvé porte close, la balade à flanc de paroi offre de superbes points de vue.

St Sophia

St Sophia2

Et ensuite, en descendant toujours, cap sur ma plage préférée, Limionas. Même le soleil s'est mis de la partie pour illuminer cette petite anse de toute beauté. Évidemment personne en ce mois de mai trop venteux pour tenter une baignade, le site est donc tout à nous. Trois hangars à bateaux, deux minuscules maisons blanches d'un côté, une jolie demeure retapée sur la gauche, en haut, une chapelle de poupée, nulle autre pollution visuelle. Des tamariniers, des épineux, des brassées de thym en fleur encadrent un dégradé de bleus divin.

IMG_1844

IMG_1853

L'endroit caresse dans le bon sens ma forte propension à la sauvagerie ; J-P calme mon enthousiasme d'ermite atrabilaire en soulignant que les rayons insolents de l'astre solaire sont pour beaucoup dans la féérie de ce décor et que les hivers doivent être sacrément pénibles dans ce bout du monde isolé de tout. Qu'importe la voix de la sagesse, je me liquéfie pour cette crique de carte postale, dont ma moitié a bien du mal à m'extraire. Décidemment, cette île qui ne payait pas de mine sur le papier, dévoile chaque jour des merveilles insoupçonnées. 

IMG_1858

Posté par Kefalonia à 23:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

23 juillet 2016

Cythère - villages de l'intérieur

Mitata - Potamos - Mylopotamos

 

Contrairement aux îles enlaidies par le béton, Cythère garde, sagement indemnes de nouvelles constructions modernes, ses villages séculaires ; on retape, on préserve, on embellit, on agrémente. Les petites routes sont parsemées de ces hameaux au naturel, où les horloges ne sont pas pressées d’avancer, toujours rythmées par un tempo bien lent. L’île est biffée d’une route Nord-Sud, coupée à angle droit en son milieu par une deuxième, qui part à l’Est vers le port de Diakofti. Ces deux routes très empruntées, très dégradées ne permettent pas de prendre le pouls de Cythère ; préférez nettement les voies secondaires, moins abîmées de fait, qui serpentent entre les genêts, les champs et les oliviers, pour partir à la découverte des villages. Détail qui n’en est pas un, les panneaux de signalisation sont dans un état de délabrement rarement vu ailleurs, une bonne carte s’impose donc.

IMG_1780

IMG_1788

Au Sud de l’île, prenez le temps de vous perdre dans deux grappes de lieux-dits, posées des deux côtés de la route principale : rien d’architecturalement renversant certes, mais on roule à vingt à l’heure entre de vieilles fermes imposantes, on découvre des chapelles cachées, des moulins endormis, des ruines vénitiennes et des demeures néo-classiques aux balcons ouvragés, aux entrées voûtées et on s’arrête souvent pour laisser les troupeaux de chèvres et de moutons changer de prés.

IMG_1723

IMG_1834

Cette campagne sèche, pauvre, silencieuse, austère, laisse la place en remontant vers le Nord à une végétation de plus en plus luxuriante, le relief se modifiant rapidement : la couleur passe du jaune au vert, le paysage bien lisse se hérisse de gorges, d’à-pics, d’où ruissellent d’importantes cascades. Le village de Mitata, construit au bord d’un plateau, avec à ses pieds une vallée émeraude, est couvert de jardins échelonnés le long des pentes, arrosés naturellement par les nombreuses sources. Ce nom de Mitata vient de το Μιτάτο, qui désigne le lieu où le berger transformait le lait en fromage, construction de pierres que l’on peut toujours rencontrer sur les plateaux crétois. Ce village très boisé, entouré de ravines, est aussi le plus vieux de l’île, déjà mentionné au 12e siècle. Ces vastes maisons anciennes sont construites selon le même plan, entourées d’un mur extérieur, agrémentées de petites cours fleuries comme des patios : stockage de vivres et de bois au rez-de-chaussée, four extérieur, habitation à l’étage pour les plus belles. Le village entretient ces vieilles bâtisses, les repeint de couleurs chaudes, les transforme en chambres d’hôtes pour les faire revivre. Rien de factice toutefois, le village baigne toujours dans son jus.  

IMG_1732  IMG_1733

IMG_1730

 

Ces sources abondantes ont donné son nom au plus grand village du Nord, Potamos, carrefour économique et commercial de 350 habitants - la mégalopole de Cythère en quelque sorte ! On y vient le dimanche matin, d’abord pour le marché où se retrouvent les producteurs de l’île (fruits et légumes, miel et fromages) et surtout pour se raconter les dernières nouvelles - et cela prend du temps ! La grand’place du village se partage entre les étals et les terrasses de café qui débordent, accueillant les familles au sens large, les bandes de quadras pipelettes, les papous qui s’écharpent en parlant politique, les yiayias qui potinent ; frappés, ouzo, mezzés, bières, le ballet des serveuses est spectaculaire. Le contraste est vraiment impressionnant entre le niveau sonore dominical et la quiétude du reste de la semaine où il est agréable de se balader dans des rues moins fréquentées ; avec ses belles maisons, ses jolies devantures, ses excellentes pâtisseries et fromageries, Potamos marie une vie de village dynamique avec une forte identité et une tradition de franc-tireur : à l’époque vénitienne, Potamos déjà oppose ses idées "libérales" à l’ordre établi des aristocrates italiens, qui vivent plus au Sud, à Chora. Potamos fut d’ailleurs le berceau du Commandant Panos Koronaios, héros de la lutte pour l’indépendance de la Crète en 1886, et dont la statue orne la place centrale. Le village fut ensuite le siège de l’administration pendant une brève période, en 1917, lorsque, pro-Venizelos, Cythère se déclare "région autonome". Pendant la 2ème Guerre mondiale, c’est Potamos qui abritera évidemment le QG des résistants, invariablement hostile à tous les envahisseurs. *

 

IMG_1714  IMG_1710

IMG_1713

 

Troisième incontournable village, l’adorable Mylopotamos, qui ouvre la porte des ruines de Kato Chora : une seule rue où s’échelonnent trois boutiques, une taverne succulente blottie sous des platanes, et le clocher d’Agios Sostis qui égrène les heures. Se développent rapidement une langueur, des gestes au ralenti, une propension à l’indolence dont on a bien du mal à s’extirper. Juste au-dessous de la place, une sorte d’écluse transforme la rivière en retenue d’eau, où les femmes du village lavaient jadis leur linge. Lorsque les pluies d’hiver ont été abondantes évidemment, car cette année, les canards pataugeaient dans trente centimètres d’eau, un peu saumâtre. Pour la même raison, impossible d’apprécier les chutes d’eau et les moulins qui parsèment le coin. Toutefois, ce petit patelin silencieux, lové à l’entrée d’un site de toute beauté, est une halte obligée de la Cythère intacte, immuable, tranquille et hospitalière.

 

IMG_1602  IMG_1607

IMG_1865

 

* Potamos possède aussi une très chouette librairie (et une charmante libraire), après le marchand de fromages en montant...  nous y avons déniché au rayon scolaire, une histoire de la mythologie grecque en bandes dessinées truculente.

 

Posté par Kefalonia à 23:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

07 juillet 2016

Cythère - des ruines et du vent

Si pour beaucoup de voyageurs, la seule évocation du mot Grèce allume des images de petites maisons cubiques blanches noyées sous les bougainvilliers, mes rêveries toutes personnelles me renvoient plutôt désormais vers des cités de pierre endormies. Cythère en porte deux, l’une byzantine (Paléochora ou Paliohora), l’autre vénitienne (Kato Chora). Elles restent les deux plus fortes images du séjour, aussi mémorables qu’a pu l’être Vathia, dans le Magne. Nous les avons arpentées sous une météo chagrine - ciel bouché et morose -, malmenés, rudoyés sous des rafales dantesques. Inutile donc de souligner que ce temps d’automne (en plein mois de mai !) a coloré de manière « romanesque » nos déambulations étrillées par le vent, et que ces éléments déchaînés, en parfaite harmonie avec la situation géographique, l’histoire, les légendes qui courent sur les cités, n’ont fait qu’ajouter à notre enchantement.

Paliohora… la plaie de l’île, le souvenir douloureux d’un massacre perpétré en 1537 par Barberousse, pirate sous la bannière du Croissant, puis Grand Amiral de la flotte ottomane. La capitale byzantine de l’île ne put se remettre du saccage, ne fut jamais reconstruite et continue doucement de d’estomper, isolée, oubliée, perdue au milieu d’une nature qui a repris ses droits. Pourtant, Agios Dimitrios - de son vrai nom -, fut une ville puissante, riche, bâtie au XIIIe siècle par les Byzantins, au moment où ceux-ci reprennent Cythère aux Vénitiens pour quarante petites années (1269-1310). Bien évidemment, son emplacement ne doit rien au hasard : totalement invisible de la côte, elle est plantée dans les terres sur une falaise abrupte, au point de rencontre de deux gorges profondes, qui s’ouvrent et se prolongent jusqu’à la mer.

IMG_1799

IMG_1804

La cité semble flotter, comme sur une île, au bord de ces deux gouffres vertigineux. Les maisons construites les unes collées aux autres - leurs murs extérieurs servant de ligne de défense -, suivaient la ligne du ravin, impossible à escalader. Toutefois, la population augmentant, la ville se développe hors de cette ligne naturelle, vers le Sud, sans avoir le temps d’enfermer les nouvelles constructions à l’abri d’une muraille fortifiée. Par malchance, Barberousse sévit à ce moment-là dans les Ioniennes, cherche la capitale de Cythère et finit par apercevoir des fumées d’habitation qui lui indiquent la position d’Agios Dimitrios. Il ne lui reste plus qu’à remonter les ravins à partir de la mer et à profiter de cette brèche ouverte. La réputation du Grand Amiral est telle qu’une partie de la population préfèrera se jeter du haut des à-pics, plutôt que de tomber entre ses mains. La ville est pillée, brûlée, les habitants encore présents décimés ou vendus comme esclaves. Aujourd’hui, il ne reste de la splendeur d’Agios Dimitrios que quelques ruines, l’église d’Agia Varvara, et un pan de mur remonté, unique velléité de préservation du lieu.

IMG_1814

On y accède par une piste de deux kilomètres avant de s’engager sur un sentier mal entretenu, d’où émerge cette vision fabuleuse de cité fantôme. Le site n’étant pas sécurisé, il faut vraiment s’avancer prudemment, notamment lorsque les bourrasques tourbillonnent et remontent des gorges. Surtout, l’ensemble du lieu, par la violence du paysage sauvage, le sifflement aigu du vent et ce vide abyssal à nos pieds, semble encore résonner de l’écho de la sauvagerie passée. On murmure même dans l’île, qu’il n’est pas bon de s’aventurer à Agios Dimitrios de nuit, toutes les âmes n’ayant pas trouvé le repos…

Á l’opposé, sur la côté Ouest de l’île, une autre ville s’agrandit après la mise à sac d’Agios Dimitrios. Les Vénitiens bâtissent Kato Chora au XVIe siècle (certaines églises témoignent toutefois d’une présence byzantine antérieure), pour préserver les habitants d’un nouvel assaut des pirates ; la cité (des remparts, un fort de 1565 portant les armes de la Sérénissime, des maisons à étages et une flopée d’églises) occupe une situation stratégique, protégée elle aussi par des falaises abruptes mais cette fois infranchissables, sans accès direct par mer.

IMG_1613

De plus, pour éviter de livrer des familles sans défense à la sauvagerie des pillards, le fort possédait sa propre garnison de soldats, venus de Crète et de Chypre (c’est aussi Kato Chora qui accueillera les rescapés de Momemvasia, lorsqu’elle tombera aux mains des Turcs en 1540). Au-delà des ruelles muettes, des murs usés, des charpentes chancelantes, des édifices délabrés, la dizaine d’églises construites au bout du village, suspendues au bord du précipice, forme un ensemble saisissant ; les toits de pierres plates sont même pour certaines au niveau du sol et il fallait à l’époque descendre rudement la paroi du précipice pour trouver la petite porte d’entrée (chose aujourd’hui impossible, dame nature ayant effacé bien des chemins).

IMG_1636

IMG_1627

Ces églises posées entre ciel et terre, en équilibre à l’aplomb du vide dessinent une ligne bien fragile dans un panorama grandiose ; on se sent tout petits dans un site qui nous dépasse, dans une nature sculptée par le vent et les pluies, le regard perdu vers le point de fuite naturel au creux de la vallée de pierres, tout au fond, en direction de la mer.

IMG_1642

 

Posté par Kefalonia à 00:31 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,

14 juin 2016

Cythère - sublime Avlemonas !

L’un des nombreux avantages à arpenter la Grèce hors saison, est de pouvoir partir mains dans les poches, le nez au vent et vous arrêter là où le coup de cœur vous tombe dessus. Et pour nous, ce fût le petit village d’Avlemonas, tout au bout d’une route qui trace jusqu’à la pointe Est de l’île. Considéré comme l’un des plus jolis endroits de Cythère, je certifie que cette réputation n’est en rien usurpée. La beauté du site, dans une région restée vierge de toute construction, est tellement manifeste, tellement perceptible, qu’on ne peut s’en extraire.

DSC02375

IMG_0035

 

Posé au bord d’une petite calanque, dont les eaux hésitent entre le bleu céruléen et le vert translucide, le village semble transporté des Cyclades, avec ses maisons cubiques blanches aux volets bleus, bien fleuries. Mais, avec modestie, sans se hausser du col. Car les habitants ont compris qu’il ne servait à rien de multiplier les habitations qui restent fermées neuf mois sur douze, d’aligner bars et boutiques pour touristes, de défigurer l’âme d’un village pour vendre la leur. Avlemonas est resté dans son jus, minuscule village de pêcheurs, simple et vrai. Alors, pas d’hôtel évidemment, juste quelques chambres à louer, trois tavernes, deux cafés, une épicerie, rien de plus. Encore moins au mois de mai d’ailleurs, puisque une seule taverne et le café tout proche nourrissent alors les locaux et les quatre touristes venus s'échouer ici. C’est d’ailleurs au-dessus du café Mpotzio, que nous avons eu le privilège de nous poser, dans un appartement avec terrasse, à la vue imprenable, directement sur la calanque. Les habitants du village, comme la famille Mpotzio, n’ont rien de ces Grecs volubiles, démonstratifs, aux capacités vocales impressionnantes : ils parlent peu, lentement, doucement, vous évaluent les yeux mi-clos et à force de vous croiser au retour des bateaux de pêche, à la taverne, lors des promenades vespérales,  ils vous acceptent bien volontiers dans la vie locale.

On arrive à Avlemonas en longeant la belle et longue plage de Paleopoli (déserte en ce mois de mai, en raison d’un vent tenace et froid), puis les rochers battus par la mer qui délimitent parfois de petits lacs intérieurs formant de minuscules marais salants naturels. Selon les guides, Cythère possèderait bon nombre de marais salants de poche, donnant un sel rare mais savoureux. Ensuite, sur la lande arasée par les rafales, se dressent les ruines d’une forteresse vénitienne, le Kastelo, datant du XVIe siècle, poste avancé qui gardait un œil sur la mer Égée mais aussi défense hérissée de canons contre les incursions de pirates.

IMG_1559

 

De là, on suit un chemin côtier qui longe le rivage très découpé, jusqu’au mouillage des embarcations des pêcheurs, Agios Nikolaos, port principal de l’île durant toute l’occupation de la Sérénissime. Au-dessus de cette anse bien protégée, se dresse toujours un vardiola en bon état, ancien observatoire ou poste de garde planté sur un écueil, aux allures de petite chapelle. Les Vénitiens l'utilisaient à des fins de communication, en combinaison avec tous les autres situés sur les sommets des montagnes.

DSC02382

 

Enfin, tout au fond de la baie, se dresse l'impressionnant manoir d'Angelo Cavallini, un riche italien de Gênes. Le bâtiment qu'il fit construire en 1827 devint ensuite l'ambassade austro-hongroise, un poste de douanes, puis un simple café de village. C'est un descendant actuel de la famille Cavallini qui l'a racheté et restauré.

IMG_1568

C''est aussi au large d'Avlemonas que sombra en 1802 le Mentor, navire de Lord Elgin, avec à son bord 17 caisses en bois contenant les sculptures du Parthénon et autres antiquités provenant du Rocher Sacré. Sur le chemin de l'Angleterre, le navire essuie une terrible tempête et le capitaine décide de trouver un mouillage sûr à Cythère. Ce port n’est pas choisi par hasard, puisque l’île est alors sous domination anglaise, personne ne posera donc de question concernant la cargaison « sensible ». Le 17 septembre, le Mentor heurte les rochers et coule par 22m de profondeur. Immédiatement après le naufrage, Lord Elgin organise le sauvetage de la cargaison, qu'il décrit lui-même dans une lettre à l’intention du vice-consul de Grande-Bretagne à Cythère, comme «… quelques pierres sans valeur…». Des pêcheurs d’éponges de Symi sont réquisitionnés ; il leur faudra deux ans pour récupérer l'intégralité du butin, après avoir cassé une partie de la coque afin d’accéder à la cale.

Ce petit village d'Avlemonas et sa poignée d'habitants vivent à la fois dans un lieu chargé d'histoire mais aussi au creux d'une nature sauvage et indomptée. Si par beau temps c'est un délice de rêvasser au bord d'une mer limpide qui a sculpté un littoral de dentelle, c'est une tout autre atmosphère quand Poséidon se fâche et envoie tout valser. La tempête de printemps que nous avons essuyée n'a rien à envier aux coups de vent bretons. En l'espace de quelques heures, le brouillard, la pluie, les bourrasques, les vagues ont régné en maître, nous ramenant avec force à notre petite condition de mortels.  Cette leçon d'humilité explique aussi sans doute la modestie et la réserve des habitants taiseux, coutumiers de ces démonstrations d'éléments qui nous dépassent. 

DSC02356

DSC02350

Avlemonas pratique :

            - La location de voiture est impérative. Trois, quatre loueurs se partagent le marché. Bonne expérience chez Cerigo Car (Cerigo est le nom vénitien de Cythère) ; 175 euros pour huit jours de location d'une petite Hyundai et aucune remarque sur les éraflures de bas de caisse glanées sur les routes non asphaltées. Sympa et très cool.

            - Mpotzio, café et loueur de notre petit nid idéalement placé. Une famille délicieuse, qui, en fonction de la météo du jour, vous conseille sur les lieux à visiter. Pour les soirs d'appétit léger, la maman d'Alexis prépare des assiettes de Pikilia végétariennes succulentes. La terrasse au bord de l'eau est très calme les soirs de mai, vous êtes seuls au monde !

IMG_0067

            - Taverne Sotiris, voisine du café Mpotzio - reconnue comme la meilleure taverne de poissons de l'île ; pêche du jour, langoustes grillées, pâtes au homard et certainement LA soupe de poissons la plus goûteuse jamais dégustée. 

IMG_0071

 

Et enfin, la compagne de ces vacances, surnommée Grisounette... admirez les yeux soulignés de Khôl...

DSC02374

Posté par Kefalonia à 00:46 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,


07 juin 2016

Embarquement pour Cythère - Introduction

Aphrodite y aurait vu le jour, Hugo, Nerval, Baudelaire et Verlaine l’ont chantée, Watteau l’a peinte… et pourtant, si l’île fait partie de notre imaginaire collectif, elle est très injustement méconnue. Quatre pauvres pages dans le Routard, pas de guide en français, elle reste le petit caillou isolé tout seul au Sud du Péloponnèse, le galet posé à la croisée des trois mers, Égée, Ionienne et Crétoise. Rattachée administrativement à l’Attique, elle fait pourtant partie de l’Heptanèse - les sept îles ioniennes. Bref, on ne sait pas trop quoi faire de ce bout de terre ignoré. Et c’est tant mieux ! À l’écart des lignes de ferry, mal desservie, l’île se rallie obligatoirement par avion si vous venez d’Athènes (et le billet n’est pas bon marché). Par conséquent, Cythère (Τα Κύθηρα) ne subit aucune pression touristique, préserve son mode de vie rural et sobre, ne vend pas ses terrains aux promoteurs avides et ne construit aucun complexe de béton. L’été, les Grecs exilés en Australie reviennent sur leur terre, s’installent dans leurs maisons de famille, louent les villas et les studios, font vivre les commerces et les tavernes, contribuant largement au développement des infrastructures de l’île.

IMG_1787

Nul besoin donc de défigurer Cythère avec des charters venus du Nord. Les locaux ont gardé le sens de l’hospitalité, un rythme de vie posé, des goûts simples. Excepté les mois d’été, 4000 habitants seulement vivent à Cythère ; agriculture, pêche, petits élevages, apiculture, rien d'autre. Pas de grands musées, de sites archéologiques notables, de temples, mais les vestiges fanés d'une présence byzantine puis vénitienne.

IMG_1619

IMG_1514

Alors, pourquoi faire escale à Cythère ? Parce qu'elle est un peu "désorientée", avec un petit goût de beurre salé assez inattendu. Ces côtes découpées, ses brusques changements de climat, la réserve de ses habitants, m'ont parfois rappelé le Finistère. En plein de mois de mai, nous n'avons pas échappé à la pluie, au vent déchaîné, au brouillard qui vient noyer les collines, avec en prime une jolie tempête assez mémorable. Mais nous avons aussi goûté à une nature ripolinée de fleurs jaunes, aux plages encore tranquilles, aux chapelles perchées sur des pics improbables et à ces ruines de cités aujourd'hui silencieuses que j'affectionne tant. Elle est une des rares îles à ne pas porter l'empreinte du joug ottoman - elle restera possession vénitienne durant cinq siècles, mais subira d'importants pillages de pirates.

DSC02359

Á la première rencontre, l'île paraît pierreuse, sèche, très déboisée pourtant elle cache dans de profondes gorges des chutes d'eau, des cascades, mais aussi des forêts de hauts pins et d'eucalyptus. Il faut prendre son temps pour découvrir Cythère, dont la beauté ne resplendit pas immédiatement aux yeux des voyageurs. Mais en suivant les petites routes, en écarquillant bien les yeux, en adoptant le pas lent des îliens, on découvre de vrais trésors dans des villages paisibles, des criques perdues au bout d'une piste,  des églises tapies au creux d'un vallon, et des paysages sauvages noyés de brume, comme un bout de Magne qui aurait glissé sur les flots.

IMG_1665

 

Un guide toutefois précieux, réalisé avec le soutien financier des associations d’Australiens émigrés : In search of Kythera, Venturing to the island of Aphrodite, par Tzeli Hadjidimitriou

 

Posté par Kefalonia à 23:07 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,

12 juin 2014

Corfou - épilogue : un barbier, deux goyim, un romancier

Pour Ben et Linda

En flânant dans les ruelles de Corfou-ville, un samedi vers treize heures, notre regard s’accroche soudain à des bâtiments en ruines, qui dénotent nettement dans l’architecture italienne ; leur allure a je-ne-sais-quoi de déjà-vu, mais un déjà-vu* qui nous met un peu mal à l’aise, une impression de vague gêne, d’inconfort. Les maisons sont plus hautes, les fenêtres empilées, plus serrées, dessinent des pièces bas de plafond. Je sors mon APN pour isoler quelques détails quand le barbier du coin sort de sa boutique, un peu plus haut, et me demande avec le sourire pourquoi je veux photographier cette partie de la rue. Je n’ai aucune raison valable à donner, je bredouille en anglais une vague réponse, imaginant qu’il me prend pour une touriste un peu toquée. En réalité, il est ravi de nous voir préférer ces ruines étroites aux belles maisons joliment retapées, car dit-il, « c’est là que ça commence ». « Allez tout droit, tournez à droite et trouvez le passage, vous verrez, vous verrez… » .

Nous avons souvent rencontré dans les îles ce genre de passeur, un inconnu sorti de nulle part qui nous a orientés vers une chapelle, une ruine, un beau point de vue, comme on murmure un secret, une émotion personnelle que l’on souhaite partager. Nous suivons ses indications, repérons une ouverture dans la maçonnerie qui borde une petite place, nous nous faufilons entre deux pans de murs un peu affligés et nous comprenons que nous nous trouvons au cœur de ce qui reste du quartier juif, devant l’immeuble de naissance d’Albert Cohen, qui se dresse en hauteur, au fond d’une cour où la nature a repris ses droits. Le bâtiment n’a plus que ses quatre murs extérieurs, en très mauvais état mais il se dresse toujours vers le ciel, entouré de maisons qui abritent des familles et d’un petit jardin, où poussent des roses et un figuier. Le brouhaha de la ville semble loin, seuls les oiseaux viennent troubler le silence. On se souvient alors de ces romaniotes**, des juifs ni sépharades, ni ashkénazes, des juifs grecs, installés depuis plus de 2 000 ans autour de la Méditerranée, jusqu’en mer Noire ; la langue, les rites liturgiques les distinguent de leurs frères. Albert Cohen (1895 - 1981) est issu par son père de cette communauté et a passé ses cinq premières années là, à jouer dans cette cour où nous restons plantés. Corfou a été le théâtre de pogroms dès 1891 et la famille Cohen émigre à Marseille en 1900. Ce lieu respire aujourd’hui le souvenir, le calme, presque une certaine douceur. Une plaque commémorative est apposée sur la maison natale de l’écrivain, la placette porte son nom, cet hommage posthume passe un baume sur de terribles événements (87% des juifs grecs ne reviendront pas des camps).

IMG_0267  IMG_0277

IMG_0275 

IMG_0276

En quittant cet enclave riche en émotions, nous tomberons sur la synagogue, que le gardien nous ouvrira, tout sourire de nous voir sortir de ce pan d’histoire. Nous avons beau lui expliquer que nous ne sommes pas juifs et que sans doute, il est déplacé de déambuler dans un lieu consacré, il n’en démord pas et nous offre l’hospitalité. C’est sans doute la seule et unique fois de ma vie que j’arpenterais en totale liberté les allées d’une synagogue en activité et que l’on me laissera me pencher sur des « objets de culte » dont j’ignore tout, dans un élan sincère de partage et de fraternité.

IMG_0262  IMG_0278

Nous n’avons pas pu remercier le barbier, qui avait dans l’intervalle fermé sa boutique, pour ce moment suspendu. C’est désormais chose faite.

 

* Déjà-vu à Venise, of course…

**ce mot viendrait de « Romaioi », qui signifiait « romain », ancien nom des Grecs byzantins.

In the provinces close to Constantinople, where the Greek language predominated over the Latin of Old Rome, the idea of Roman citizenship and identity appealed to a broad segment of the population. Greek speaking citizens were proud to be Romans: in Latin, "Romani," or, in Greek, "Romaioi." The word "Romaioi" became descriptive of the Greek speaking population of the Empire. The old ethnic name applied to Greeks, "Hellene", fell into disuse.

http://www.romanity.org/htm/fox.01.en.what_if_anything_is_a_byzantine.01.htm

Posté par Kefalonia à 01:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

10 juin 2014

Corfou - le centre et le Sud, de l'aigre et du doux

Corfou a essuyé un printemps particulièrement pluvieux, ce qui a conféré à sa campagne de très beaux paysages, des fleurs à foison, des collines bien vertes, des champs bordés de genêts et de coquelicots en pleine forme. C’est en suivant ses routes intérieures qu’on se souvient qu’elle est une ionienne, la grande sœur de Céphalonie, de part sa végétation et ses hauts cyprès qui pointent vers le ciel.

DSC00886 

 

Si on longe la côte Ouest en descendant après la plage de Glyfada, on traverse une forêt d’oliviers, puis une sorte de sous-bois, avant d’arriver au village de Pélékas, haut perché sur le « Trône de l’empereur »,  point de vue remarquable sur le littoral, où venait méditer Guillaume II. On y monte surtout à l’heure du couchant, lorsque le temps est bien dégagé (je radote, mais quand les nuages plaquent leur brumaille sur le panorama, c’est tout de suite moins enivrant…).

IMG_0315  IMG_0317

Le soleil nous accordera une bonne heure de lumière et de relative chaleur à Sinarades, petit village de caractère où nous ferons une longue pause, ravis d’arpenter enfin des ruelles bordées de demeures relativement anciennes ; clocher du XVIIème, voûtes, arcades, escaliers de pierre, vigne en treille, café où des papis taiseux regardent défiler la journée, la Mythos à un euro cinquante, une parlote en trois langues, plus celle des signes, avec une mamie bien affable, tout ce qu’il faut pour nous redonner le sourire et redorer un peu le blason de Corfou. Comme indiqué sur le Routard, nous continuerons jusqu’à la falaise d’Aérostato, déserte, où la dispersion temporaire de la brume nous donnera enfin un bel aperçu de la côte et des plages en à-pic des falaises.

IMG_0324  IMG_0326

Faites l’impasse sur Agios Gordis, toujours en descendant vers le Sud (front de mer en béton, constructions anarchiques…) mais arrêtez-vous au bout d’une route en lacets qui monte sec, dans le tout petit village de Pendati, silencieux, discret, modeste. On en fait vite le tour mais il respire au rythme nonchalant des lieux bien ancrés dans le passé, qui n’ont pas l’intention de se renier.

Toujours plus bas, on atteint le lac Korission, et la plage d’Agios Georgios avec ses dunes de sables, qui serait magnifique sans des monceaux de détritus qui dégradent le lieu ; c’est la première fois, en quinze ans de Grèce que nous avons à déplorer un tel laisser-aller, une si manifeste démonstration d’abandon, de je-m’en-foutisme radical qui ne semble pas gêner les locaux : infrastructures délaissées, carcasses de buvette, ossature de taverne, poteaux rouillés, piliers de bois solitaires, bouteilles, canettes, plastique, métal, l’incurie la plus totale ! Visiblement, tant que la saison n’a pas commencé, transformer les plages en dépotoirs ne choque pas les corfiotes, nous si ! Les plages de Gardenos et d’Agia Varvara nous ont semblé plus propres mais pas encore bien nettes… de toute façon, sous le ciel chargé, y’a plus que des canards pour s’y balader…

DSC00908

 

Cette dégringolade le long de la côte Ouest prendra fin en bifurquant à l’Est vers le petit port (propre et silencieux) de Boukaris, où nous poserons enfin nos sacs. Le vieux village de Chlomos, accroché à son épieux rocheux mérite une visite, pour la vue que l’on a jusqu’en Albanie : la terrasse du café Balis est parfaite pour s’en mettre plein les yeux en dégustant un café (remarque pour les filles, le proprio a les mains bien baladeuses…).

DSC00891  DSC00915 

 

 

Posté par Kefalonia à 00:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

05 juin 2014

Corfou - le Nord : ce fût, ce n'est plus !

Le Nord de Corfou, plus élevé, plus escarpé, plus contrasté, compose la partie qui devrait être la plus fascinante de l’île. Ben oui mais ça, c’était avant ! Avant que les cages à touristes ne sortent de terre, avant que les figuiers, les oliviers ne disparaissent sous les pelleteuses, avant que les sous-œuvres des architectes inaptes ne gangrènent un littoral de carte postale.

Il n’y a que Peroulades que je sortirais du lot, village en fin de vie au bout du quel les falaises dominent en à-pic : la roche blanche, striée de nervures plus sombres, couronnée d’arbustes verts, surplombe un mince trait de plage ocre, balayé par une mer aux mille nuances de vert et de bleu. Nous y sommes allés en fin de journée venteuse qui interdisait la baignade et le site, vide de toute présence humaine, était vraiment magnifique. Un seul café restaurant est installé là-haut, doté d’un promontoire qui permet d’embrasser le panorama à couper le souffle. Pourvu que se maintienne ce respect, totalement inattendu au vu des ravages rencontrés, d’un des derniers coins de nature intact.

IMG_0310

IMG_0311

Je n’en dirai certes pas autant de Sidari, exemple accablant de dégradation sans limites. Sidari est une baie, avec plages de sable et eaux limpides, dont il ne reste aucun mètre carré non construit : béton, baraquements bien vilains, piscines, sono, bar, pintes au litre, matchs du championnat anglais retransmis à fond, tout ce bazar au rabais va, de plus, très mal vieillir. Ce chancre ultra-touristique vient souiller une suite de petites falaises blondes érodées, sculptées, découpées, qui semblent s’avancer sur le turquoise de la mer, comme des bras. Elles dessinent des petites criques protégées où il ferait bon paresser en silence. Impossible, car les hôtels ont envahi jusque très loin les saillies rocheuses et déversent leurs décibels. J’ai un peu de mal à comprendre alors le plaisir que l’on peut prendre à s’imbriquer comme des sardines, et ce dès le mois de mai, dans un espace défiguré. Mais visiblement, les tours operator britanniques font le plein !

IMG_0298

IMG_0304

Autre haut lieu malmené par le ballet incessant des cars de tourisme, Paléokastritsa, doubles arêtes rocheuses qui dessinent trois baies, cannelées de plages et de criques, aux eaux bleues et vertes de toute beauté. Oui mais, le charme s’évapore devant les marchands du temple qui ruinent l’ambiance : on aurait pu construire de jolies infrastructures pour garder le cachet du lieu, éloigner le parking des bus, garder à distance les boutiques et les restos, protéger un écosystème que l’on devine fragile, non, rentabilité maximum à moindre coût, retour rapide sur investissement à court terme, une mise à sac. Paléokastritsa serait le lieu de résidence du roi Alkinoos, qui recueillit Ulysse et lui fournit un navire pour rejoindre Ithaque. Un parmi d’autres, puisque comme souvent, les fouilles archéologiques n’ont rien donné de probant. La vue, du haut du monastère de la Panagia Théotokos, construit au bout de la plus importante des presqu’îles, est fabuleuse… le monastère en lui-même n’a pas grand intérêt, historique ou culturel, c’est une halte agréable de quelques instants au calme, dans un petit jardin peuplé de chats qui se prélassent sous les rosiers, avant de replonger dans le tumulte.   

DSC00880

IMG_0296

Si vous reliez ensuite Angélokastro, arrêtez-vous à Lakones (vous ne serez pas les seuls…) : La vision du paysage et des deux écueils de pierre, s’avançant dans cette eau aux teintes sublimes, vaut le détour : Paléokastritsa est bien plus beau, vu d’en haut ! La forteresse d’Angélokastro est un poste de garde du XIIIème siècle, le plus à l’ouest du Despotat d’Épire (un des successeurs de l’empire byzantin affaibli et découpé, sur le territoire qui englobait l’actuelle Albanie et Corfou), qui s’élève sur un rocher, 160 mètres au dessus de la mer. Elle est trapue, courte sur patte, construite comme une vigie qui protégeait l’île des incursions pirates ou turques.

DSC00885

Évidemment, panorama impressionnant… par beau temps...  meteo011

 

 

Posté par Kefalonia à 00:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

01 juin 2014

Corfou, suite - le cas Kanoni

Image emblématique, tarte à la crème des guides, sempiternel symbole de Corfou, la presqu’île de Kanoni est un passage obligé pour tous les visiteurs. J’y suis allée avec un rythme cardiaque de junkie sous emphét’, découvrant dans le Routard que le site aurait inspiré Böcklin et ses différentes versions de L’Île des morts, tableaux qui illustraient, avec ceux de Friedrich, un grand nombre des œuvres littéraires du XIXe dans mes manuels de littérature du lycée. Cette plongée soudaine et inattendue dans les Nuits de Musset et le « luth constellé » de Nerval appelait sur-le-champ une visite matutinale.

Bockli2

Le bus N°2 part du Liston et s’arrête dans son périple juste en surplomb du site : on descend alors à pied en pente douce, jusqu’au niveau de la mer. Deux îlots sont posés sur l’eau, chacun coiffé d’un lieu de culte (monastère de la Vlacherna, accessible à pied par une jetée pour le premier, église du Pantocrator, pour le second, au loin). C’est évidemment celui à l’arrière-plan, que l’on ne peut atteindre qu’en bateau qui sollicite toute mon attention (on le nomme en grec Pontikonissi - l’île de la Souris -, pour une vague ressemblance de forme avec le dos du rongeur)  … ah, il faut faire preuve de beaucoup d’imagination pour retrouver la vision du peintre suisse, qui a, dans ses toiles, ceint le bosquet d’arbres central de hautes falaises blanches. J’ai beau tenter de m’extraire du brouhaha ambiant, du va-et-vient des touristes, rien n’y fait, la magie ne prend pas.

IMG_0191

Outre le décalage entre la réalité de l’île et l’hallucination picturale qu’elle a su faire naître chez Böcklin, la présence de la piste d’atterrissage de l’aéroport à moins de 500 mètres perturbe violement ce qu’il reste de magie au site ; je ne sais dans quel cerveau moisi a germé cette idée scélérate d’accoler le tarmac à ce décor de carte postale, mais on aimerait lui dire deux mots, peu conviviaux. Tous les quarts d’heures, un charter survole à très basse altitude le clocher du monastère de la Vlacherna avant de se poser dans un hurlement de réacteur : on se pince pour y croire !

D’autant plus que Kanoni, serait aussi le lieu de la dernière halte d’Ulysse avant son retour pour Ithaque. On ne peut décidément pas mettre une demi-sandale sur une île ionienne sans retrouver la trace du protégé d’Athéna! Poséidon, très remonté contre Ulysse qui a sérieusement aveuglé son fiston, le cyclope Polyphème, le poursuit de sa vengeance et le retrouve sur les rives de Corfou (enfin, plutôt de Schéríe, comme la nomme Homère, l’île des Phéaciens) ; pour contrarier son retour, il retourne le navire de « l’homme aux mille ruses » et le pétrifie, le transformant en rocher. Seul survivant de ce désastre, Ulysse s’échoue sur le rivage où il sera découvert et secouru par Nausicaa, fille du roi Alkinoos.

Comme il est difficile aujourd’hui de s’immerger dans des univers mythiques, quand la main de l’homme a saccagé des lieux qu’il fallait préserver. Voilà l’état des lieux de la destruction du site de Kanoni (monastère de la Vlacherna en bas à droite) quand la seule vénalité règne sur la gestion d’une île, (photo prise dans le guide Toubis)… édifiant, non ?

K

 

Posté par Kefalonia à 17:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,