19 mai 2014

Corfou (Kerkyra), la trop domptée des Ioniennes - Introduction

Cela devait bien arriver un jour ou l’autre, une première déconvenue, un léger désenchantement, un petit dépit, un rendez-vous manqué, un tête-à-tête ajourné, bref, une non-rencontre avec une île grecque. Si, c’est possible. Et avec une Ionienne, en plus, ce qui nous a bigrement tourneboulés, ma moitié vouant un culte incommensurable à Céphalonie, ma pomme contemplant Ithaque avec les yeux d’Ulysse. 

Corfou pâtit lourdement des symptômes déjà observés en Crête, le bétonnage, le tourisme bas de gamme, le non-respect de l’environnement, le laisser-aller ; elle donne la sensation d’une île sur son déclin, qui ne peut plus entretenir son rang et qui mise désormais sur le vol incessant des charters venus d’Allemagne, d’Angleterre et de Russie pour survivre : hôtels low cost déjà défraîchis, villages de vacances sinistres, infrastructures vilaines, plages jonchées de détritus, nombre d’endroits transpirent la fin de règne. On enrage d’autant plus que la côte Nord recèle quelques sites de toute beauté, qui auraient dû être laissés à l’état sauvage et non transformés en protectorats de buveurs de bière. 

Autre source de déception pour une île qui a vu défiler nombre d’occupants (Rome, Byzance, Venise, Maison d’Anjou-Sicile, Venise à nouveau, les Français, les Britanniques…), l’absence quasi-totale (à l’exception de Corfou ville, j’y reviendrai longuement dans d’autres posts) de vestiges, de sites archéologiques, de monastères, de chapelles, de fresques, de tout ce qui donne à une île sa tonalité particulière. On cherche fébrilement un village typé, singulier (après Tinos et Chios, la barre est très haute, mais tout de même…), on veut respirer une atmosphère originale, unique, distincte des autres îles et … ça ne vient pas, l’insatisfaction s’installe. 

Alors, faut-il bouder Corfou ? Eh bien non, malgré toutes ces réserves, l’île nécessite une visite pour son « chef-lieu », sa « capitale », Corfou-ville étant pour moi un joyau incomparable. Nous sommes tombés sous le charme immédiat de sa saveur italienne, de ses couleurs, de son dédale de ruelles, de sa richesse culturelle, de sa gastronomie. On flâne des heures entières, le nez en l’air pour capter les détails d’une architecture superbe, où chaque « prédateur » a laissé sa marque. Alors que nous devions loger au Nord, après les deux premiers jours passés à l’arpenter en tous sens, nous y sommes revenus à fond de train, tant elle a su nous ravir par sa simplicité, son naturel, sa sincérité.  

Je crois qu’il s’agit, en quinze ans de Grèce, du premier voyage qui ne se déroule pas du tout comme nous l’avions prévu. En neuf jours nous avons fait et défait quatorze fois nos sacs et mangé du kilomètre : pas de vrais coups de cœur, d’innombrables atermoiements sur nos lieux de chute, une météo capricieuse, comme si l’île devenait un brin revêche, voire hostile. Nous avons alors écourté notre séjour et rappliqué plus tôt que prévu à Athènes, sous un franc soleil qui nous a redonné la pêche et le sourire. 

Quand ça ne veut pas, c’est que cela ne devait pas… on aura plus de chance en septembre, du moins je l’espère !

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27 avril 2014

La Trilogie « Gormenghast », romans de Mervyn Peake

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Titus d’Enfer (Titus Groan, 1946) / Gormenghast (Gormenghast, 1950) / Titus Errant, (Titus Alone, 1959)

Éblouissante traduction de Patrick Reumaux, chapeau bas...

La postérité peut être sacrément injuste dans le tri qu’elle fait des écrivains. Si elle est incapable de les ranger dans le bon tiroir, si ça dépasse, si ça coince, si ça se singularise à outrance, vlan, aux oubliettes de l’histoire littéraire, perte sans profit, voilà ce qui arrive aux singuliers qu’on ne peut mettre au pluriel. Dessinateur, illustrateur des Contes de Grimm, d’Alice au pays des Merveilles, de L’île au trésor, poète, dramaturge et romancier, Mervyn Peake (1911 - 1968), fait figure d’artiste bizarre à peine identifié, même dans son Albion natale. Si l’on sait ce que sa trilogie n’est pas, bien malin celui qui pourrait la définir en deux lignes : trop tardive pour être rattachée au Roman gothique, dont il n’a gardé que le goût pour les châteaux et les ruines, pas assez insolite pour lorgner vers l’Heroic Fantasy, trop réaliste pour s’arrimer au fantastique, trop sombre pour un conte, trop atypique pour devenir une légende... on la présentera comme un long récit imaginaire de 1512 pages et puis c’est tout, je ne me risquerai pas au-delà.

Le lecteur se cramponne comme il le peut à son seul point d’ancrage, le gigantesque, le dantesque château de Gormenghast, berceau héréditaire des Comtes d’Enfer : forteresse inextricable, dédale de pierres extravagant, masse grise démesurée hérissée de tours hirsutes, fantaisie architecturale, construction oppressante et lourde qui incarne les rêves excentriques des 76 Comtes qui se sont succédés dans ces murs, la superbe du château règne sur le roman, loin devant le destin des personnages, les intrigues, les rebondissements. Avant tout dessinateur, Mervyn Peake possède le don merveilleux d’une prose visuelle qui donne vie à son décor : les longues descriptions des différentes ailes du château ne sont jamais rébarbatives ou superfétatoires. Il peut se permettre de nous prendre par la main pour une balade de dix-huit pages sur les toits du château, sans que notre attention faiblisse. Il faut bien avouer que la structure de Gormenghast recèle d’inventions très graphiques, comme ces arbres jaillissant à angle droit de la maçonnerie, suffisamment énormes pour que des personnages s’y promènent comme sur un boulevard et y prennent le thé, ou ces tours circulaires, transformées en bassin par l’eau des pluies, servant de piscine naturelle pour les juments et leurs poulains… Dessinateur mais aussi poète, donc narrateur délicat, adepte de la nuance, de la demi-teinte, de la phrase qui se déroule lentement avec grâce : « accrochant à son col une broche de pierres précieuses, il soupira, et au sein de l’océan tragique de ce soupir se fit entendre le murmure d’une vague moins amère ».

Ce fief austère, trop vaste, humide, vétuste, voire déliquescent, pourri par des pluies diluviennes, est un monde clos, figé, silencieux, vide, d’une incommensurable tristesse. La famille d’Enfer, ses serviteurs, son médecin, forment une galerie de portraits curieux, très imagés. Si au commencement était le verbe, Mervyn Peake donne à ses personnages des noms très évocateurs, pour les croquer d’un simple trait : Craclosse, Lenflure, Finelame, Tombal, Salprune, Grisamer, Brigantin, ces noms caractérisent immédiatement la nature de l’individu. Ils sont saisis sur le vif, par un détail de leur anatomie, un tic de langage, une attitude, une gestuelle, qui résume leur caractère ou leur destin : « Le Dr Salprune sourit, exhibant deux éblouissantes rangées de dents plantées dans ses gencives comme des pierres tombales… le rire du Dr Salprune faisait partie de sa conversation… ce rire évoquait le vent sifflant dans les combles, ou le hennissement du cheval. Ce n’était d’ailleurs pas un rire humoristique, mais un simple accident de conversation… ». Le chef des cuisines, l’énorme Lenflure, entre en scène et harangue ses jeunes marmitons avec un laïus à la saveur toute personnelle : « Venez mes calculs ! Venez mes biliaires ! Écoutez-moi avec attenchion ! Mes chérubins tranchpirants, dites-moi qui je chuis ? Lenflure ! C’est tout ce que chavez mon petit ochéan de trognes ? Chilenche ! Chef de Gormenghast, homme et garchon, chage et fou, choleil et pluie, chable et chiure, cornes et cul, tout cha pluche une pinchée de poivre rouge ! ». Mervyn Peake excelle dans ces représentations réalistes, animées, saisissantes, éminemment drôles, de ses personnages. Avec toujours le détail qui fait mouche : « Irma était étendue de tout son long sur le sol. Elle se contorsionnait comme une anguille qu’on vient de couper en deux et qui garde encore quelques idées personnelles sur les contorsions ».

La trilogie relate l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte de l’héritier de Gormenghast, Titus d’Enfer, au moment où un jeune apprenti des cuisines, Finelame, décide de s’élever dans l’échelle sociale du château, au prix de manigances, de trahisons et de meurtres. Ces deux personnages vont, chacun à leur manière, dynamiter l’ordonnancement du château, ses rites ancestraux, son protocole, sa tradition étouffante qui régissent la vie de ses habitants. Plus que le Comte Tombal d’Enfer, c’est Grisamer, Maître du Rituel, Gardien des documents, qui règne en ces lieux et qui régit, avec l’aide de vieux volumes poussiéreux, l’emploi du temps de la famille : « dans le premier des trois tomes, la date était suivie par la liste précise de tout ce que le comte devait faire minute par minute pendant la journée. Les heures exactes, les vêtements à porter en chaque occasion, les gestes symboliques à accomplir ». Aucun affectif pour les membres de la famille, la Loi de Gormenghast, l’obéissance à la tradition, priment sur les individus : « Aucun membre de la famille en chair et en os n’éveillait en lui la loyauté qu’il éprouvait pour le symbole. Que le grand fleuve sombre de lignée poursuivît indéfiniment son cours, sans jamais sortir du lit de la terre sacrée, était son unique souci ». Nos deux insoumis verront sur les deux premiers volumes leurs destinées se croiser, se combattre, s’opposer dans la conception même de leur mutinerie : Titus d’Enfer cherche à se réaliser hors du château, quand Finelame sème le chaos pour se rendre maître des lieux. Ce combat à l’issue fatale contamine jusqu’au cœur même des pierres, qui suintent devant l’ennemi : « le mal est dans le château… quelque chose a changé… il y a quelqu’un, un ennemi… ce n’est pas un fantôme, la rébellion ne démange pas les fantômes… la malfaisance rode. » Combattant Finelame durant une tempête apocalyptique qui noie le château sous d’incessantes trombes d’eau, Titus sauvera Gormenghast du sinistre arriviste, comme une fin du parcours initiatique, où il laisse, en même temps que les dépouilles des siens, une partie de son innocence. Titus quittera alors sa terre natale pour éprouver cette liberté nouvelle, hanté par la pensée de cet autre monde qui pouvait exister hors de Gormenghast.

Ce dernier opus, qui relate les errances de Titus d’Enfer très loin de chez lui, souffre de l’absence de la forteresse, source première de fascination chez le lecteur. Le monde imaginé par Mervyn Peake ne ressemble à rien de connu, tout en étant vaguement familier, comme une excroissance de pierre sortie de terre, un magma originel aux limites floues, autour duquel tournerait tout l’univers.  « Il n’y a pas d’ailleurs. Tu ne feras que parcourir un cercle, Titus d’Enfer. Il n’y a pas de route, pas un sentier qui ne te ramène à ta demeure. Car tout mène à Gormenghast ».

 

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18 avril 2014

Anatomie de la mélancolie de l'Ouest… Robert Adams

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L’endroit où nous vivons, exposition de Robert Adams

Musée du Jeu de Paume

Jusqu’au 18 mai 2014

Très ardu en ce moment d’éviter le battage, médiatique et ultra-people, des deux expositions Mapplethorpe, qui sévissent au Grand Palais et chez Rodin. Je suis de plus en plus hermétique à la photo composée, aux clichés « regardez, je fais de l’Art ! », à cet artifice qui se concentre davantage sur le cadrage, la lumière, le grain, que sur le sujet.  J’ai donc fui les délires SM et les b…  en érection du New Yorkais, au profit du travail d’un autre américain, Robert Adams, nettement moins racoleur, mais plus en phase avec son époque.

Né en 1937 dans le New Jersey, Robert Adams est un chroniqueur discret et humble de l’Ouest américain : se méfiant du numérique et de ses possibilités infinies de tricotage de la réalité, il reste fidèle à l’argentique, au noir et blanc, à des formats raisonnables (15*15, 15*20) et passe de longues heures enfermé dans sa chambre noire à équilibrer ses tirages. Cette exposition est une sorte de rétrospective, un choix de 270 clichés issus d’une vingtaine de séries, toutes publiées en albums, au long de la carrière du photographe. Sujet de ce demi-siècle de travail, l’homme et son environnement, les stigmates irréversibles de l’empreinte humaine sur une nature longtemps préservée. Et le paradoxe assez inattendu que cette violation d’un monde encore vierge peut produire des images d’une beauté inattendue. Robert Adams ne recherche pas l’esthétique, l’artifice, mais une forme de réconciliation, un réconfort puisé dans la lumière naturelle qui magnifie des images effrayantes. Il est une sorte de pèlerin, arpentant le Colorado, l’Oregon, la Californie, témoin des paysages abîmés, détruits, profanés par l’homme, qui grignote les grands espaces à coup de déforestation et de constructions effrénées. Mais il le fait à hauteur d’homme, humblement, calmement, avec sobriété, sans claironner l’anéantissement programmé ni se poser en moralisateur qui sermonne. Car il sait faire partie de cette humanité irresponsable et complexe, dotée « d’une tragique propension au mal ».  « Je veux avoir de l’espoir si je peux aussi être dans le vrai » Nul besoin de forcer alors le trait pour sensibiliser ses contemporains. Ses photos de Denver (série What we bought), en proie à un développement chaotique de sa banlieue, relève plus du documentaire que de la composition : zones commerciales, lotissements en construction, parc de mobile homes, cafeteria, terrain vague jonché de détritus, tout transpire le vide, l’ennui, les installations bon marché, dans une plaine du Colorado asphyxiée par la main avide de l’homme. « S’agiter frénétiquement n’est pas nécessaire pour explorer le cœur de la vie. »

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Pas étonnant que Robert Adams voue un culte à Edward Hopper, « clef qui permet d’accéder à la sensibilité américaine, à la lumière, à l’espace, à la beauté des lieux inachevés et à la solitude. » Le photographe partage avec le peintre la pureté des lignes, des sujets apparemment insignifiants et la contemplation de la désolation dans le silence.

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La série la plus poignante est sans conteste Turning Back, témoignage factuel du saccage de la forêt originelle du comté de Clatsop, en Oregon : larges saignées au bulldozer, collines ratiboisées, paysages désolés, sols jonchés de débris de bois, souches monumentales décapitées, on se demande quels combats effroyables ont ravagé cette forêt primitive avant de comprendre que la cupidité de l’homme est seule responsable. Adams voit d’ailleurs un lien entre « les coupes rases et la guerre », la destruction de milliers d’hectares enseignant une certaine forme de violence gratuite. C’est pourquoi il ne se laisse pas entrainer à célébrer la puissance des hommes et des machines, et à esthétiser le carnage. On croise quantité d’arbres dans les photos de Robert Adams : peupliers noirs, eucalyptus, aulnes, palmiers, car il a fait sienne cette phrase de Virginia Woolf, dans son livre de chevet, Vers le phare : « Et toutes les vies que nous avons vécues, et toutes les vies à venir, sont pleines d’arbres et de feuilles changeantes … ».

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05 avril 2014

Théorème de la lumière…Jacques Lacarrière à la galerie Desmos

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Pour tous ceux qui, dans leurs jeunes années, ne connaissaient de la Grèce que L’Été grec, le premier voyage en terre hellène avait forcément quelque chose de décalé ; même si les derniers chapitres ajoutés au livre pour sa réédition nous montraient un Lacarrière tout déconfit par les bouleversements qu’avait connus le pays, lors de son retour en terre promise après une longue parenthèse choisie, nous n’avions pris le pouls de la Grèce qu’au travers des déambulations pédestres d’un jeune homme qui l’avait arpentée à une époque totalement révolue. On avait du mal à raccorder ses récits avec ce que l’on avait sous les yeux, un état moderne et prospère (enfin, pour la prospérité, je parle des années 90…). 

Lacarrière nous a fait goûter la saveur d’un monde disparu, que nous avions un peu tendance à idéaliser, comme une sorte de paradis perdu dont on garde une nostalgie, mal à propos : combien de fois ai-je subi les admonestations de πουλακι μου, me claironnant aux oreilles l’état d’extrême pauvreté de la Grèce qui se relevait alors comme elle le pouvait de la guerre civile et la dureté du régime qui s’est instauré ensuite ? Je faisais à chaque fois profil bas, sachant pertinemment le bien-fondé de ses remarques.

Mais j’ai tout de même couru dans le XIVe, dès que j’ai su que Lacarrière avait aussi joué de son Leica lors de ses pérégrinations et que l’on allait replonger dans la Grèce « d’avant »… Des clichés noirs et blancs, des portraits, la vie des humbles ou des reclus (superbes photos des ermites du mont Athos), des jeux d’ombres de lumière, de cette lumière coupante qui aplatit les reliefs, « un pays, en somme, où la rigueur janséniste de la chaux s’opposait aux vertiges de l’ombre, un pays presque inhumain tant il devient austère ». « Ces lieux nus et brûlants avec leurs arêtes vives et leurs surfaces arasées évoquent pour moi les vieilles géométries d’Euclide et de Thalès. C’est d’ailleurs ici qu’elles sont nées, dans ce pays géométrique où le soleil joue aux mathématiques avec l’ombre. »

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Photographies de Jacques Lacarrière - "Ombre et lumière"

Librairie-galerie Desmos

14 rue Vandamme – 75014 PARIS

Jusqu’au 13 avril / 15 heures – 19 heures

Métro Edgar Quinet ou Gaité

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01 avril 2014

Scoop Me a Cookie... laissez le chocolat agir...

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Fleurissent depuis une poignée d’années dans Paris des lieux mono-produit, suivant les glorieuses traces de Pierre Hermé et de ses macarons ; sillonner Paris en diagonale pour une denrée unique est devenu mode, tendance, qu’il s’agisse de mozzarella (Mmmozza), de chou pâtissier (La Maison du chou, Popelini, Odette…), du cup cake (Berko, Chloé S, Scarlett’s Bakery, Miss Cupcake…), de l’éclair (Éclair de génie), des angels cakes (Ciel)… c’est un filon, un concept marketing, déclinable à l’infini, mais aussi un peu sclérosant. J’aime entrer dans une pâtisserie sans idée préconçue sur ce que je vais déguster, j’aime être surprise, séduite par l’inventivité du créateur qui laisse libre cours à son imagination. C’est pourquoi, j’ai longtemps laissé ces maniaques à leur monomanie, jusqu’à un sérieux accroc dans cette ligne de conduite.

« Hâtons-nous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne », prônait déjà Épicure en son temps. Respectant les principes frappés au coin du bon sens des philosophes grecs, surtout lorsqu’ils m’arrangent, j’ai donc mis gaillardement en pratique cette consigne en succombant aux cookies de Scoop Me a Cookie. Si je déteste les moelleux, les mi-cuits, les fondants et autres dégoulinants machins prémâchés sans tenue, je me délecte des vrais biscuits au chocolat. Les cookies made in US ont d’unique leur extravagance, qui confine au scandaleux : c’est le dessert régressif par excellence, bien épais, dodu, ultra-riche, croustillant sur les bords, tendre au milieu, hérissé de pépites de chocolat, de fruits secs, de caramel. Le cookie a de la tenue, une dimension, une densité de vraie pâtisserie et se décline en mille variations.

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Laura Petit concocte ses cookies depuis 2010, se fait connaître d’abord sur le net et dans quelques points de vente, avant de lancer sa propre boutique dans le 11ème, depuis janvier. Le lieu est un peu exigu (4 petites places pour déguster sur place et c’est tout) mais l’accueil est extrêmement chaleureux. On y trouve des whoopies (pas testés, je n’en suis pas une grande fan) et des cookies donc, des créations uniques aux noms rigolos, concoctées à partir d’excellentes matières premières. Impossible de tout tester, mais vous pouvez commander des mini-biscuits pour varier les saveurs.

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Mon préféré est sans conteste « Give me more », au gianduja et noisettes du Piémont caramélisées, suivi par « Je veux un câlin », au chocolat au lait et fleur de sel. Ces cookies ont presque quelque chose d’indécent (genre plaisir solitaire pour adulte averti) tant leurs goûts sont puissants, bien marqués : certains d’entre eux sont travaillés à partir d’une pâte au chocolat noir Valrhona à forte concentration de cacao et les papilles en sont toutes secouées ; on est très très loin de la platitude des produits industriels.

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Pour les gastronomes en culottes courtes, et les grands aussi, Laura Petit propose des saveurs plus douces, tels les cookies incrustés de Schokobons, de barre Kinder Maxi ou de beurre de cacahuète. Je suis arrivée tôt, à l’heure où les cookies sortaient du four… un ravissement pour l’odorat mais tous n’étaient pas encore disponibles : je reviendrai dans pas longtemps pour goûter ceux préparés au thé Matcha. Pas de crainte pour la ligne, un cookie est largement suffisant pour le goûter (3.50 ou 3.90 euros le cookie au choix), impossible d'en manger un second tant le biscuit est généreux. Le bon plan, en acheter plusieurs, couper en quatre et partager entre amateurs !

Le site, c’est ici : http://www.scoopmeacookie.com/fr/

Le shop, c’est là : http://www.scoopmeacookie.com/fr/3-cookies#

 5/7 rue Crespin du Gast - 75011 PARIS         Métro Parmentier, Saint Maur ou Ménilmontant

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23 mars 2014

« La Belle Mèche » en vaut bien la chandelle…

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Moi qui n’ai rien d’une vraie fille (j’entends par là le côté girly hypertrophié / shopping débridé / soldes hystériques / magazines féminins / science de la déco tendance / pâmoison devant une paire de Louboutin) - encore que mon budget cosmétiques mensuel participe considérablement à la bonne santé de Nuxe et de Melvita -, la demi-fille que je suis donc, craque, fond, se ruine cependant en bougies aux senteurs délicates et rares. Mais lorsque l’on est dotée d’une caboche facilement migraineuse, les arômes trop marqués, trop bigarrés, les composants chimiques, synthétiques, voire carrément nocifs qui empreignent des cires venues dont on ne sait où, n’ont pas droit de cité. Ce motif et une pointe d’intransigeance m’avaient amenée à ne voir mon salut qu’en Diptyque : Thé, Feu de bois et Bois ciré en hiver, Jasmin, Gardénia et Tubéreuse* en été. Á quarante quatre euros la bougie de 190 grammes, ça commençait à devenir dispendieux au-delà du raisonnable.

En passant ma commande annuelle de chaussettes bouclettes Made In France sur le site de l’Archiduchesse (six euros la paire, mais la qualité impec’, les couleurs tendances, les jeunes entrepreneurs qui osent et le soutien à nos petites mains très qualifiées, les valent largement), le blog dudit site saluait l’arrivée d’une nouvelle entreprise de deux frais trentenaires, partis de la ville vers les espaces verts pour s’aérer les neurones et travailler un beau produit, simple, clean, rajeuni, fabriqué dans le Sud de la France par des artisans qui connaissent leur métier. « La Belle Mèche » propose donc des bougies colorées bien flashy et douze bougies parfumées, que je me suis empressée de tester (enfin, pas toutes, trois sur douze). Les créateurs certifient une cire végétale de haute qualité et des parfums de Grasse, ce qui a rassuré la céphalée chronique que je suis. La grande majorité des bougies fonctionnent en bi-goût (Tomate-Basilic, Pamplemousse-Citron vert, Verveine-Lavande…) que l’on ne retrouve pas partout. Les associations sont originales sans être extravagantes et elles ont toutes un sens, olfactif, ça va de soi. Et surtout rien de sucré, poisseux ou entêtant.

Les pots sont tout simples, droits comme des verres à whisky, la cire toujours blanche fond uniformément, différence notable avec les cires bas de gamme.

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Résultat du crash test :

- Bougie Menthe-Basilic. C’est tonique, stimulant, le basilic adoucissant la vivacité de la menthe. Parfait pour mettre de bonne humeur le matin.

- Bougie Verveine-Lavande. On perçoit d’abord les senteurs citronnées, rafraichissantes, de la verveine avant la lavande. Les premières notes sont vivifiantes, acidulées avant d’être tempérées par le calme rassurant de la lavande. Idéal pour retrouver sa zénitude après un moment de stress.

- Bougie Figue-Rhubarbe. Je redoutais la redondance de fruits, et le pic de glycémie. Pas du tout, c’est fruité sans être écœurant, la rondeur de la figue (le fruit, pas la feuille) venant contrebalancer le mordant de la rhubarbe. Ce mélange étonnant évoquerait presque l’odeur d’un smoothie à la fraise, les yeux fermés, tant il paraît doux. Oui, j’ignorais que la fraise était le chaînon manquant entre la rhubarbe et la figue…

Les trois bougies sont parfaitement équilibrées, réfléchies, les alliances de parfums sont harmonieuses sans être banales. Validé ! Je testerai la prochaine fois Encens-Papyrus et Bois d’Ébène, de vraies intéressantes créations. Le prix de chaque bougie parfumée est fixé à 29 euros, pour 190 grammes, ce qui ne me paraît pas onéreux vu leur qualité et leur durée de vie.

Le site c’est là : http://www.labellemeche.com/

 

* ce mélange de senteurs rappelle Jardin de Bagatelle de Guerlain, humé de mon museau.

 

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17 mars 2014

Incandescente Tauride… pour redécouvrir Gluck

IETIphigénie en Aulide (1774), Iphigénie en Tauride (1779)

Christoph Willibald Ritter von Glück – Enregistré au De Nederlandse Opera, Amsterdam, 2011 / DVD 2013

Dans la famille des amateurs d’art lyrique, on croise les férus du baroque, les amoureux du bel canto, les wagnériens, les groupies d’Amadeus… mais rarement des glückistes.  Alceste, Orphée et Eurydice, les deux Iphigénie, et c’est à peu prêt tout ce que je suis capable de citer des opéras du monsieur. Glück reste bien souvent méconnu du grand public, coincé entre Haendel et Mozart, considéré comme austère, solennel, en un mot, barbant. On redécouvre un peu honteux l’œuvre du compositeur allemand depuis que des chefs plutôt orientés « baroque » ont soufflé la poussière des partitions : William Christie, Christophe Rousset, Marc Minkowski ont redonné vie à des pièces, qui sidèrent aujourd’hui par leur superbe et leur profondeur.

Et l'on comprend mieux ce que Glück modifie à la fin du XVIIIe, sur le plan musical, mais aussi dans la conception même de l’opéra : terminée l’alternance du récitatif et des arias, la musique doit porter le texte d’une manière fluide, harmonieuse et continue. Ce ne sont plus les interprètes et leur virtuosité technique qui doivent concentrer toute l’attention mais la seule musique, dépouillée de ses ornements superflus. Les grandes machineries, les longs ballets purement décoratifs, les décors imposants passent à la trappe, l’intrigue est resserrée autour de quelques personnages et d’une idée forte, pour davantage de simplicité et de naturel. Il faut évidemment des sujets à la hauteur de cet ambitieux chamboulement, et Gluck les trouve dans les grands mythes fondateurs, chargés de morale et d’idéaux. Mais morale ne veut pas dire moralisme, sermon, froideur et rigidité.

C’est là le tour de force de Glück, superbement illustré par ces deux Iphigénie (en Aulide et en Tauride), réunies dans une même soirée à Bruxelles, puis à Amsterdam et enfin dans le DVD d’Opus Arte. Les deux opéras, composés à cinq ans d’intervalle, n’étaient pas destinés à être joués à la suite. Mais il y a comme une évidence à suivre le destin de la princesse d’Argos, victime sacrifiée par Agamemnon en Aulide, puis retrouvée en exil en Tauride, quinze ans plus tard, sacrificatrice à son tour, pour de mêmes sombres raisons d’Etat. J’ai, en ce qui me concerne, une très nette préférence pour Iphigénie en Tauride, plus noir, plus dramatique, plus violent ; pas de roucoulades entre le ténor et la soprano, de tergiversations, de rêveries, de parenthèses de douceur, nous plongeons abruptement dans une tragédie enténébrée, dense, ramassée, sans que l’on puisse reprendre notre souffle. Glück excelle à révéler la dimension humaine des descendants maudits des Atrides, leur complexité, évitant le piège de la distanciation du spectateur avec les héros grecs. Il n’est pas seulement question de fatalité, d’honneur, de devoir, d’obéissance aux Dieux mais aussi de trahison, de vengeance, de colère, d’amitié et de justice. 

La mise en scène d'Iphigénie en Tauride accentue encore cette contraction de l’intrigue par un rétrécissement de l’espace scénique, qui concentre le déroulé du drame : un simple plateau dépouillé figure l’autel des sacrifices, une fosse centrale accueille les cauchemars d’Oreste, torturé par les Euménides, deux escaliers encadrent la scène pour que règnent Artémis (Diane ici dans le livret) et Thoas, le Roi des Scythes, des symboles qui font sens (haches et gants noirs, entre les mains blanches d’Iphigénie), une alternance de lumières blafardes et acides,  encerclent les lieux où les personnages se heurtent à l’inflexible autorité des Dieux sur leur destin, sans échappatoire. Même les musiciens sont relégués derrière la scène, les chœurs encore plus loin, derrière l’orchestre. Le regard du spectateur ne doit être perturbé par aucun filtre pour que naisse l’émotion. La mise en scène reste minimaliste, les costumes sobres, (même si peu flatteurs pour la silhouette d’Iphigénie), les déplacements limités, mais une touche de modernité, pas toujours de bon goût, transforme les Scythes en un bataillon de barbouzes en treillis sur-armés, prêts pour une guérilla, et leur Roi Thoas, en cruel tyran pervers, chaussé de Ray-ban, cigare aux lèvres. C’est un peu fatiguant cette mode de transposer tout guerrier en brute épaisse habillée de kaki, paré de son FM ou de son AK, et déjà tellement vu…

Mais il y a la musique et quelle musique ! Pas d’ouverture, de gazouillis, de gentils frottements d’archets, mais immédiatement un terrible orage qui s’abat sur Iphigénie et ses prêtresses, un déluge de cordes aussi violent qu’inattendu. Minkowski aime houspiller les tempi, intensifier, appuyer, accélérer, il trouve donc avec la partition matière à jubiler. Plus de musique de cour policée, mais une fougue, une hardiesse très moderne, une forte présence des percussions pour porter de fulgurantes dynamiques, comme cette danse barbare des Scythes au rythme saccadé (« il nous fallait du sang pour expier nos crimes ») et des contrastes d’atmosphères  impressionnants, d’une très grande force dramatique ; ça ne traine pas, les deux heures passent prestement car jamais la tension ne se relâche.

Le rôle d’Iphigénie en Tauride, plus âgée qu’Iphigénie en Aulide, est souvent interprété par une mezzo, pour souligner le temps passé, les épreuves subies et la maturité venue. C’est pourtant Mireille Delunsch, soprano, qui s’y colle, rôle déjà tenu sous la baguette du même Minkowski en 2001. Ses qualités d’interprète, sa capacité à habiter un personnage, à le faire bouger, respirer selon le texte, ne sont plus à démontrer.  Delunsch n’a pas la voix aussi pure et souple de Véronique Gens (qui incarne la première Iphigénie) et c’est sans doute tant mieux pour camper l’angoisse, la fébrilité, le malaise de celle qui cauchemarde du meurtre de son père par sa mère et qui s’apprête à devoir immoler son propre frère.  Lorsque le rythme s’emballe, les fins de phrases ne sont pas toujours tenues, le souffle fluctue et le timbre flotte parfois, surtout dans les graves,  mais le texte n’est ni poli, ni lustré et difficile à articuler :

« La terre tremble sous mes pas,

Le soleil indigné fuit ces lieux qu'il abhorre,

Le feu brille dans l'air, et la foudre en éclats

Tombe sur le palais, l'embrase et le dévore !...

A mes yeux aussitôt se présente mon père,

Sanglant, percé de coups, et d'un spectre inhumain

Fuyant la rage meurtrière;

Ce spectre affreux, c'était ma mère!

Elle m'arme d'un glaive et disparaît soudain,

Je veux fuir... on me crie: Arrête ! C'est Oreste:

Je vois un malheureux, et je lui tends la main,

Je veux le secourir; un ascendant funeste

Forçait mon bras à lui percer le sein ! »

On l’attendait sur les deux grands airs, signatures de cet opéra « Ô toi qui prolongeas mes jours » dans le I et « Ô malheureuse Iphigénie ! Ta famille est anéantie ! » à la fin du II. Si certains reprochent à Mireille Delunsch d’être « plus expressive que musicale », c’est qu’ils ont de sacrés problèmes d’audition. L’incantation à Diane et la grande scène d’affliction sont deux moments de grande musicalité, d’une délicatesse inouïe, comme une simple ligne instrumentale. La paire Oreste / Pylade (Jean-François Lapointe et Yann Beuron) est tout aussi satisfaisante ; le baryton et le ténor ont des timbres proches, qui se mêlent harmonieusement dans de touchants duos. Les solos sont puissants, convaincants, portent loin, avec une diction du texte magistrale.

Le DVD a tourné trois soirs de suite à la maison… pour la musique, les interprètes et un sublime livret aux qualités littéraires évidentes. « La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes, doivent tendre à un seul but qui est l’expression ; et l’union doit être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le poème » - Gluck, 1777.

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09 mars 2014

Petits meurtres entre amis… Dona Tartt

bookLe maître des illusions (The secret story), roman de Dona Tartt

Éditions Plon, 1993

 

Dans quel univers plonger après le séisme Kerangal ? Pas envie d’un roman très tranchant, marquant, salissant, juste le besoin d’un bon gros pavé rassurant, où l’on se laisse vivre sans se poser de questions, laissant l’auteur faire tout le travail et mener son lecteur dans le méandre d’une intrigue bien ficelée, pas trop déliquescente. F. m’a alors rappelé que je n’avais jamais ouvert un seul des trois livres de Dona Tartt, romancière américaine précoce et discrète, qui sort un lourd volume tous les dix ans, avant de replonger dans un silence studieux, et accessoirement ancienne copine de fac de Bret Easton Ellis dans les années 80’. Gros soupir au nom d’Ellis… « glauque, illisible, vide sidéral, pas ma cam’, je passe »…. Mais F. a dégainé l’argument  béton « elle aussi pose son roman sur un campus, mais ça te rappellera plutôt Keating, ‘Capitaine oh mon Capitaine’, ‘Carpe Diem’, dans une version plus retorse et plus adulte que le film, mais très éloignée toutefois des Lois de l’Attraction de son condisciple ».

Belle rencontre en effet que ce roman daté de vingt ans, toujours solide, dont on dévore les 700 pages d’une seule traite, malgré une intrigue déflorée dans les deux premières pages du prologue. Si le suspens n’est donc pas le muscle qui tient une intrigue assez classique, le lecteur est captivé par la douceâtre manipulation qui lie entre eux les personnages, la séduction des mystificateurs, la dissimulation, la fausseté, qui perlent sous des coutures bien lisses. On entre à l’université d’Hampden, dans le très sélect Vermont, candide et propre, on en ressort tartuffe, avec du sang sur les mains.

Nous suivons durant toute une année scolaire une suite d’événements calamiteux qui vont s’abattre sur les étudiants de l’unique classe de grec du campus. Aux cinq premiers élèves, seuls admis à suivre le cours élitiste d’un professeur hors normes et fascinant, s’ajoute en début de semestre le narrateur du roman, boursier déraciné de sa Californie natale, ébloui de découvrir ce nouvel horizon d’érudition qui s’ouvre devant lui. Prenant à la lettre les enseignements de leur mentor, un peu provocateur sous le vernis du fin lettré distingué, quatre d’entre eux vont mettre en pratique le sujet d’un cours sur « Platon et la folie dionysiaque » et recréer les conditions d’une vraie bacchanale : « l’attrait de ne plus être soi-même est très puissant. Échapper au monde cognitif de l’expérience, transcender l’accident de son propre moment d’existence… comme si l’univers se dilatait pour remplir les limites du soi. Après une telle extase, à quel point peut être insipide l’existence ordinaire dans ses limites quotidiennes ! » . L’expérience d’exaltation collective va tourner au cauchemar : un homme croisé par hasard y laissera le vie, « le cou brisé, le visage couvert de cervelle » massacré par deux des membres du quatuor, en transes. Pas de témoin du drame, le groupe des hellénistes semble se serrer les coudes, l’incident est clos. Le venin va venir de l’intérieur du groupe, au compte-gouttes, distillé par celui que l’on avait écarté de la démence rituelle pour son instabilité, son insouciance, son irrespect chronique. Chantage, menaces, provocations, il faut faire taire celui qui enfreint les règles de la fraternité, son meurtre est savamment organisé.  Mais on ne retire pas deux vies en quelques mois sans que cela ne provoque des séismes au sein de ce petit groupe refermé sur lui-même, vivant en vase clos, sans contact avec le reste de l’université ; la certitude de leur singularité, de leur supériorité, avait soudé les six jeunes gens comme une famille, qui n’envisageaient en aucune manière de se séparer après leurs études. Les longs interrogatoires de police, la pression, les soupçons, les doutes sur les rôles de chacun, la défiance généralisée, les manœuvres ambigües, une insupportable tension, vont venir raboter le vernis de l’indéfectible amitié et de la culture portée en étendard ; chacun va alors se révéler plus complexe, plus faible, plus lâche, plus laid, jusqu’à la déflagration ultime. Car ce n’est pas Dionysos que les étudiants ont rencontré dans les champs du Vermont, mais Thanatos.

La principale qualité du roman tient dans le portrait du quintette hellène, bastion anachronique et élégant qui évolue au rythme du trimètre iambique : Hampden est un campus pour gosses de riches, indolents, arrogants, pour qui les années universitaires riment avec défonce et beuverie. Émerge au-dessus de cette médiocrité la poignée d’érudits, attachée à son unique professeur, qui tient ses cours dans un bureau/salon, saturé de fleurs, de tapis, de porcelaines, embaumant le thé de Chine et la bergamote : les jumeaux (frère et sœur) « joyeux et graves comme des anges flamands » affectionnent les vêtements de couleurs pâles et apparaissent « ici et là, tels les personnages d’une allégorie ou les invités morts depuis longtemps d’une garden-party oubliée », le génie linguiste aborde de minuscules lunettes rondes à l’ancienne, de sombres costumes anglais et un parapluie, en traversant d’un pas raide les foules de hippies et de punks « avec l’air contrait et cérémonieux d’une vieille ballerine », le dandy albinos affectionne les chemises empesées, les manchettes à la française, des cravates splendides à la Montesquiou et le dilettante du groupe, faussement négligé, apprécie les marches militaires qu’il fait brailler au beau milieu de la nuit. On verrait mieux ces étudiants à Oxford ou entre les pages d’un roman d’E. M. Foster. La fascination que le lecteur éprouve pour ces personnages tient à cet équilibre ténu entre l’élégance revendiquée et un certain maniérisme pervers. Ils ont quelque chose d’extrêmement suranné, d’exquis, de précieux, de secret, qui ne déparerait pas dans un roman gothique anglais, car chacun porte une zone d’ombre évidente. Á l’issu des meurtres perpétrés, le charme diffus vire à l’angoisse, les secrets aux vices, la séduction à la dépravation. L’esthétisme disparaît au profit d’une brutale décadence, terrible et tranchante, sans rédemption possible.

Dionysos est bien ce maître des illusions, de faire voir à ses fidèles le monde tel qui n’est pas : « La mort est mère de la beauté. Et qu’est ce que la beauté ? La terreur… ce que nous appelons beau nous fait frémir… quelle gloire de déchaîner ces passions destructrices ! », scandait leur professeur. Les survivants de cette tragédie, qui se traduira par la mort réelle ou symbolique de chaque acteur, ne liront plus jamais Eschyle de la même manière : le meurtre ne peut être séduisant, il n’est que déchéance et irrémédiable destruction.

 

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02 mars 2014

Le cœur déposé… Maylis de Kerangal

71CoFPox9GLRéparer les vivants, roman de Maylis de Kerangal

Éditions Verticales, 2014

 

Après m’être ensevelie avec frénésie dans les 5 000 pages de Game Of Thrones durant deux mois et demi, le dernier roman de Maylis de Kerangal me semblait un écart de genre et de style suffisamment monumental pour revenir bon train à la réalité du monde : du fantastique légendaire à la transplantation cardiaque, il y avait une foulée de géant, et la percussion ne devait en être que plus frontale. En 2010, la romancière nous menait en Californie (Naissance d’un pont), deux ans plus tard en Sibérie (Tangente vers l’Est), nous naviguons cette année entre Le Havre et Paris, pour accompagner le voyage d’un cœur, de la poitrine d’un jeune surfeur mort sur la route, à celle qui va renaître. J’étais très perplexe devant un sujet tel que le don d’organes, qui me semblait, comme les services de réanimation et les blocs de chirurgie, peu matière à « romanesque ». Je craignais le pathos, les bons sentiments, la larmichette en coin et l’emphase du discours convenu. Á côté de la plaque sur toute la ligne, Réparer les vivants est un remarquable roman sur la tragédie de la mort, qui transforme une vie en destin.

Car on ne donne pas pour patronyme à son héros celui de Simon Limbres, (à une lettre près…) au moment où ce dernier va rencontrer Charon, sans raison. Le lecteur perçoit rapidement que, derrière le réalisme prosaïque d’un accident de la circulation, la lumière crue d’un hôpital et la douleur sidérante des parents d’un adolescent parti bien avant son heure, Kerangal dissimule une histoire plus universelle, qui raisonne comme une inéluctable tragédie. Le jeune Simon n’est pas seulement un beau lycéen fou de surf, il est celui qui « devient déferlement, devient vague ». Lui et ses deux amis « partiront à la recherche de la plus belle vague qui se soit jamais formée sur Terre… et seront seuls sur le line up quand surgira enfin celle qu’ils attendaient, cette onde venue du fond de l’océan, archaïque et parfaite, la beauté en personne, alors le mouvement et la vitesse les dresseront sur leur planche dans un rush d’adrénaline quand sur tout leur jeune corps perlera une joie terrible, et ils chevaucheront la vague, rallieront la terre et la tribu des surfeurs, humanité nomade aux chevelures décolorées par le sel et l’éternel été ». Simon sur sa planche a tout de la version moderne d’un valeureux guerrier, tel Achille sur son char, que sa mère plongeait d’ailleurs dans les flots (!) du Styx pour le rendre immortel et qui préféra une courte mais glorieuse existence à une longue vie d’ennui.

Le fleuve sombre est aussi présent au moment où les parents de Simon, en état de mort cérébrale, se débattent dans un cauchemar d’une magnitude inconnue : celle de ne pas avoir su protéger leur enfant, en lui ayant inoculé le virus de la mer, du surf, des expéditions périlleuses, en oubliant d’écouter ses propres limites de fatigue : « ils arrivent enfin en vue du fleuve…ne freinent que lorsque le pré commence à verser lentement dans l’eau, noire ici, congestionnée de branches molles, de souches en décomposition, de cadavres d’insectes que l’hiver aura tués et pourris, une fange saumâtre, immobile… la pâleur de la sauge, le drapé d’un linceul, le franchir semble possible mais dangereux… ils sont piégés là, devant des eaux hostiles. ». C’est devant ce paysage lugubre, sépulcral, horizon désolé répondant au chagrin sans fond des parents, que l’acceptation de la disparition a lieu : les adultes passent le cinquième cercle de l’Enfer, consentent à la réalité physique de la mort de leur fils et ouvrent la porte à la possibilité du don de ses organes (cœur, poumons, foie, reins), comme un sens nouveau révélé au décès de Simon.

Thomas, l’infirmier coordinateur des prélèvements, percevra la singularité de la situation lorsqu’il se penchera sur le cadavre du jeune homme, mutilé après ces prélèvements multiples, sur cette intimité déformée traversée d’une longue entaille, et ressentira alors la nécessité de rétablir l’ordre en cette fin de parcours : « Est-ce le geste de coudre qui a reconduit le chant de l’aède, celui du rhapsode de la Grèce ancienne, est-ce la figure de Simon, sa beauté de jeune homme issu de la vague marine, ses cheveux plein de sel encore et bouclés comme ceux des compagnons d’Ulysse qui le troublent, est-ce sa cicatrice en croix, mais Thomas commence à chanter… le chant s’amplifie encore dans le bloc opératoire tandis que Thomas enveloppe la dépouille d’un drap immaculé, et l’observant travailler, on songe aux rituels funéraires qui conservait intacte la beauté du héros grec venu mourir délibérément sur le champ de bataille, afin de lui garantir une place dans la mémoire des hommes ».

L’enchaînement des événements dramatiques, Simon passant au travers d’un pare-brise jusqu’à la remise en route de son cœur dans le corps d’une femme qui ignore tout de lui,  relève d’une implacable fatalité. Simon a défié les éléments, l’hybris a causé sa perte. Mais le héros a un destin à accomplir, celui de sauver quatre vies et de triompher ainsi de la mort, en une seule journée (contrainte de la tragédie classique).

Le roman se déroule sous vingt quatre heures moins une minute, les temps du deuil et du recueillement viendront plus tard. Kerangal reste clinique, physique, lorsqu’elle décrit les couloirs des hôpitaux, l’espace confiné et oppressant, le langage codé des médecins, les scalpels et les écarteurs, avec une précision d’orfèvre. La galerie de portraits qui s’agitent autour du cadavre de Simon est un peu la faiblesse du roman – grands pontes caricaturaux,  infirmières d’avantage intéressées par leurs nuits tumultueuses que par les patients, médecins insomniaques accros à la nicotine ou aux substances hallucinogènes, leurs petites amies déjantées, on se fiche de tout ce beau monde qui contamine le lyrisme du roman. Le face-à-face, le duel, l’affrontement qui va opposer l’infirmier aux parents de Simon, pour faire de leur fils un stock d’organes sur lequel il s’agit de faire main basse, est une hallucinante partie d’échecs qui se serait avérée suffisante pour appréhender le milieu des blouses blanches ; discours bien huilé, questions orientées, contre-arguments prémâchés, oscillation permanente entre le passage en force et le recul prudent, cet échange est limite nauséeux. La médecine glaciale et pressée ne sait pas parler à ceux qui restent ; il faudra un peu de temps, le calme d’un moment passé à suivre du regard un navire solitaire qui désigne à lui seul l’absence des autres, la douceur d’une main qui apaise, la douleur qu’on laisse jaillir afin qu’elle devienne supportable, pour que les parents acceptent que Simon se donne à des inconnus.

Il faut sortir de ce carcan médical étriqué pour que se déploie le verbe de la romancière, qui jaillit alors, libéré comme une eau longtemps retenue. Certaines phrases dévalent sur une page entière, comme une respiration que l’on fait durer pour vérifier que l’on est bien en vie. Court une formidable énergie dans ces lignes, qui atteignent le sublime dans leur description des éléments, mer, fleuve, ciel… Maylis de Kerangal est fille et petite-fille de marin, elle sait regarder et traduire l’indicible, les nuances infimes, les teintes délicates en images singulières. On retrouve alors, en tournant le dos à l’hôpital, les grands espaces ouverts que Simon affectionnait, somptueux et resplendissants, pour nimber le jeune surfeur d’éclat : « des pans entiers de mer et de ciel surgissent et disparaissent dans chaque remous de la surface lente, lourde, ligneuse, une pâte basaltique. L’aube abrasive brûle son visage et sa peau se tend, ses cils se durcissent comme des fils de vinyle, les cristallins derrière ses pupilles se givrent…il se place pour s’insérer dans l’envers de la vague, dans cette torsion de la matière où le dedans s’éprouve plus vaste et plus profond encore que le dehors… cette seconde-là est celle que Simon préfère, celle qui lui permet de ressaisir un à un tout l’éclatement de son existence, de s’incorporer au vivant, d’étirer l’espace ».

 

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16 février 2014

I ♥ Martine*, au Musée en Herbe

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Les filles de ma génération (nées entre 1970 et 1980) suivaient dans leur lecture une immuable progression : Caroline et Martine, Fantômette, Le Club des Cinq et Alice. Impossible d’y couper, aussi inévitable que nos sous-pulls acryliques et les couleurs flashy de nos pantalons en velours côtelé ! Les photos de classe sont, à ce sujet, accablantes…

Martine fête cette année ses soixante printemps et le Musée en Herbe** propose une petite exposition pour les enfants (et pour ceux qui le sont restés) autour des albums. Beaucoup de petites filles accompagnées de leurs mamans (plus émotionnées que leur progéniture d’ailleurs pour cette parenthèse un brin nostalgique) déambulent dans les deux salles consacrées à l’héroïne belge. La première ravira les grands, puisqu’elle salue le travail des deux créateurs, l’illustrateur Marcel Marlier et le scénariste Gilbert Delahaye. Les dessins préparatoires aux albums sont les pièces maitresses de cette salle : Marcel Marlier dessinait plus de 600 esquisses par album pour ne garder que 18 dessins définitifs. Ces dessins au crayon levé sont presque plus vivants que leur version finale, écrasée par les aplats de couleurs.

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Dans la seconde salle, les albums sont présentés par thématique (Martine apprend, Martine et le sport, Martine et le voyage.) autour d’objets issus de l’univers un peu daté de la petite fille : paire de skis des années 50, bureau d’écolier, machine à laver à l’ancienne… les enfants sont invités dans une sorte de jeu de piste interactif avec un quizz, des puzzles, pour s’approprier une époque qui doit leur apparaître bien archaïque.

On suit ainsi, au long des dessins qui parsèment les murs, l’évolution de Martine à travers sa coupe de cheveux, ses vêtements, ses activités, mais aussi celle de toute une société qui n’a plus rien à voir avec celle de 1954. Même le style des dessins a bien changé entre le premier album Martine à la ferme et l’ultime Martine et le prince mystérieux, en 2010 : moins vif, moins « école belge », au profit d’un univers « évoquant la peinture romantique allemande », dixit l’éditeur Casterman. L’univers s’est peu à peu affadi, s’est « aquarellisé » à outrance et c’est bien regrettable.

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J’ai cherché un peu perfidement dans les dessins accrochés les fameuses petites culottes blanches que Marlier dessinait sans arrière-pensées, à un moment où toutes les gamines portaient de très courtes robes. Il a fallu attendre notre époque qui voit le mal partout pour rendre pervers ce qui était parfaitement innocent, et qui ne choquait ni les jeunes lectrices ni leurs parents. Le regard des pères-la-vertu est devenu bien vicieux… Alors Marlier rallonge les robes de Martine et ses cheveux par la même occasion (hé oui, Tomboy avant l’heure avec ses cheveux courts, à ses débuts, notre Martine !), et aseptise un univers qui n’a plus rien de réaliste.

Je reprochais d’ailleurs à Martine sa perfection, sa sagesse, son dévouement, son bon caractère, ses dons innombrables et son goût aberrant pour les tâches ménagères : nous nous sommes définitivement quittés avec la parution de Martine, petit rat de l’Opéra, les bornes étant pour moi dépassées. Je n’ai jamais compris l’engouement de certaines de mes camarades de l’école primaire pour les tutus roses et les pointes, les chignons et les rubans, tout ce qui me les faisait ranger dans la catégorie définitive des « pimbêches chichiteuses », alors que je trouvais formidable de jouer au foot, de rouler à fond sur mon vélo et d’escalader les arbres ; ça c’était le programme d’un mercredi réussi ! Alors j’ai délaissé Martine pour Caroline, l’autre héroïne beaucoup moins lisse, moins nunuche, affublée d’une salopette rouge, de couettes blondes et d’une bande d’animaux très dissipés dont deux impayables chats. Caroline est, elle aussi, sexagénaire : dommage qu’aucun musée ne s’en soit aperçu.

Caroline

 

* I ♥ Martine …je cherche toujours le pourquoi du choix d’un titre pareil….

**Le Musée en Herbe
21, rue Herold
75001 Paris

Jusqu’au 02 mars 2014

 

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