31 mai 2016

Athènes en mai, avant Cythère

 

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Nous avons toujours une appréhension en atterrissant à Athènes : état des lieux, température du climat social,  ambiance, tension ou apathie... Si janvier avait tout du naufrage, en mai on sauve les meubles et les apparences pour la saison touristique ; les migrants ont été déplacés de la place Victoria vers les camps de rétention et les manifestations se font plus rares. Les derniers soubresauts d'une opposition à la politique imposée par la Troïka engendrent des grèves sporadiques des transports et c'est à peu près tout (suffisamment pour annuler même d'importants concerts à la dernière minute, comme celui prévu au Pirée le 26 mai avec Haris Alexiou, auquel nous avons dû renoncer, bus et métro répondant aux abonnés absents). Le passage en force des 7500 pages des énièmes élucubrations délirantes de Bruxelles, adoptées sans broncher par le Parlement, a fini par assommer définitivement les Grecs : "Τι θα κάνουμε ;" est certainement la vaine interrogation que nous entendrons le plus durant ce séjour.

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Alors, nous avons beaucoup déambulé, arpenté nos quartiers de prédilection, traîné dans les librairies, humé le printemps athénien en fleurs, bariolé de tags corrosifs : sans le vouloir ou presque, nos balades nous ramenaient sans cesse vers Exarchia (qui est, sans aucun doute, mon quartier athénien de prédilection, même si, comme le souligne la banderole de la photo... ), des placettes ombragées jusqu'à la rue piétonne de Methonis, en bas de la colline de Strefi, miraculeusement silencieuse dans le tumulte de la ville. La descente vers Monastiraki en passant par les Halles n'en est que plus brutale, lorsque l'on se jette dans le tintamarre, le trafic délirant et des odeurs à vous lever le cœur (pour la végétarienne que je suis, les effluves du pavillon des viandes par 28° vers midi est une épreuve).

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Pour s'en remettre, le meilleur moyen est de descendre se mettre au frais dans un rade du quartier, au Diporto Agoras, à l'angle de Sokratous et de Theatrou. Pas de porte mais une trappe dans le trottoir qui descend dans une cave sommairement aménagée (voir la liste des restos, remise à jour, ici). Au-delà du bon repas pour pas cher que vous y dégusterez, c'est une atmosphère, une ambiance, une parenthèse chaleureuse, que vous vous offrirez. Le temps semble s'être arrêté dans ce petit lieu tapissé de tonneaux (où les habitués vont carrément se servir, d'ailleurs). Lors de notre dernier déjeuner athénien, nous étions les seuls touristes, entourés de Grecs de tous âges venus partager ensemble bien plus qu'une assiette de poix chiches et des sardines grillées ; une tablée de musiciens, une fois les fourchettes reposées, joueront doucement en sourdine des chansons populaires, juste pour le plaisir de l'instant. C'est dans ces moments suspendus que je sais que je suis là où je dois être, que ces séjours réguliers à Athènes ont un sens et que l'on pense déjà à revenir, en fredonnant avec les autres convives, Τίποτα δεν πάει χαμένο...

 

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12 mai 2016

Trois mois de la vie d'une femme

72dpi-site-femmemetroLa Femme du métro (Η κυρία Κούλα - 1978), court roman de Ménis Koumandaréas*

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2010

 

J’aurais tant aimé partager l’enthousiasme général, m’inscrire dans le cercle des amoureux de madame Koula, être touchée par cette histoire toute simple qui a visiblement ému tant de lecteurs et de critiques ; peine perdue, je reste obstinément à la porte. J’ai beau lire et relire ces cinquante-quatre pages, la magie n’opère pas, je baille totalement détachée, insensible à cette brève rencontre entre une quadra (Koula) et un étudiant (Mimis), dans la capitale grecque fraîchement débarrassée de ses colonels.

Chaque soir, à huit heures, les deux protagonistes se croisent dans le même métro (à cette époque, seule la ligne « verte » existe), s’apprivoisent, se séduisent, partagent une éphémère liaison et s’éloignent définitivement. Résumé ainsi, on pourrait craindre un excès de sentimentalisme ou de romanesque dégoulinant, c’est tout l’opposé. Que c’est sec, raide, cruel ! Parce que Ménis Koumandaréas ne fait pas grand cas de ses deux personnages. Sans être franchement antipathiques, ils ne sont juste que l’incarnation de deux générations, de deux parcours, de deux modes de vie qui vont se télescoper à l’heure où le pays se libère de ses chaînes, dans un bouillonnement politique intense. Il ne s’agit pas d’une vraie histoire d’amour décortiquée, analysée (amateurs de Stefan Zweig, passez votre chemin), juste d’un prétexte pour une impossible rencontre entre deux réalités sociales.

Ainsi, les personnages sont stéréotypés, comme deux monolithes dotés d’habitus trop bien définis. L’auteur s’attarde sur des descriptions de vêtements qui enferment (manteau sévère, tailleur strict et lingerie compliquée de Koula) ou libèrent les individus (pantalon large et simple pull pour Mimis), sur les lieux que fréquentent les bourgeois (les salons de thé où l’on s’ennuie) et les individus libres (les rades crasseux populaires), sur les choix des professions, des lieux d’habitation… tout est binaire, en opposition, sans connexion, sans harmonie. On pourrait pu s’attendre au moins à une sensualité fougueuse, une passion physique dévorante qui permettrait de tendre un pont entre ces deux êtres que tout oppose, mais non, Ménis Koumandaréas bride la moindre velléité de débordement. On se rencontre dans le métro, on prend un verre dans une cave, on échange ses fluides corporels dans une chambre en sous-sol : ce qu’on étouffe dans ce roman !

Mimis est un gamin vaniteux, égoïste, sexuellement attiré par les femmes en âge d’être sa mère, qui s’accommode très bien aussi des relations tarifées, et qui excelle en commentaires acerbes, réquisitoires, condamnations du mode de vie « nantie » de ses conquêtes. L’auteur n’accorde même pas aux deux amants une période heureuse de complicité : Koula et Mimis ne sont pas sur la même longueur d’ondes, même dans leur garçonnière. L’étudiant se lassera très vite d’une femme qui sent vaciller ses certitudes et qui a peur de goûter la liberté une fois la porte de sa cage ouverte ; Koula ne supportera pas longtemps la remise en question permanente de sa vie bien rangée.

Si je n’adhère absolument pas à l’histoire qui nous est racontée, il faudrait être sourde pour ne pas entendre la langue de Koumandaréas, sa rythmique, sa musicalité. Le texte file vite, les phrases sont courtes, dégraissées, les descriptions, frugales. L’auteur alterne une cadence rapide pour Mimis et des monologues au ralenti pour les atermoiements de Koula : un monde nouveau s’ouvre pour l’étudiant, celui de la mère de famille, déjà écrit, s’étire avec monotonie.

La Femme du métro est un roman daté qui manque de nuances, de subtilités. Certains lecteurs y voient une « ode à la jeunesse et à la beauté qui passent à toute allure, une hantise du vieillissement, une échappée mélancolique douce-amère, le rappel que le bonheur ne saurait durer…». Nous n’avons visiblement pas la même lecture de l’ouvrage.

 

* Romancier et essayiste athénien (1931-2014)

 

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06 mai 2016

"Et les sages perçoivent les choses qui s’approchent..."*

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Le Vent d’Anatolie (Ο αέρας της Ανατολής, in Στην ερημιά με χάρι - 1986), nouvelle de Zyrànna Zatèli

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2012

 

Première et (trop) brève rencontre avec une romancière majeure de la littérature grecque contemporaine, Zyrànna Zatèli. Coup de foudre immédiat pour une écriture qui griffe, qui écorche, pour une habileté manifeste à l’ébauche, aux traits rapides et secs qui esquissent des personnages insolites qu’on n’oublie pas. La langue, taillée jusqu’à l’os, ne s’autorise aucune digression, description, explication. Elle file vers l’essentiel, croque les situations, dessine un caractère, un geste, une intonation avec une urgence qui ne tolère aucune pesanteur.

Ainsi, Zyrànna Zatèli crée un univers en pointillé, où l’imagination du lecteur doit combler les vides. Dans cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, l’auteur ne donne aucune indication sur le lieu où se déroule notre histoire ; on s’accroche à une petite fille qui parcourt les ruelles de son village avant de rendre visite à la paria du coin, une femme plus âgée que sa maladie tient loin des habitants terrifiés. La narratrice, aujourd’hui adulte, se souvient de ces moments partagés, de ce lien singulier qui les a unies durant quelques mois / années (là, encore, la temporalité reste volontairement flou). Les souvenirs lui reviennent tels des fragments, des vagues qu’elle laisse monter comme le souffle d'une respiration.

Vus à hauteur d’enfant, les villageois sont tous étranges, dotés de noms rares, saisis dans leurs détails les plus surprenants, comme ce bijoutier qui accroche aux oreilles des chats des pompons en fil de soie, ou ce boucher paillard et frustre qui déshonore toutes les jeunes filles avec cynisme. Et il y a Anatolie, qui éclipse tous les personnages dès qu’elle apparaît dans la vie de la fillette ; tuberculeuse recluse, femme énigmatique, capable d’une implacable cruauté comme de la plus exquise délicatesse, elle va bouleverser, émerveiller la vie de la petite. Venue lui porter une simple assiette de bouillie de maïs, l’enfant est immédiatement saisie par la bizarrerie de cette créature fantasque, qui métamorphose un quotidien de souffrances et de pauvreté en monde fabuleux ; plus encore qu’une possible contagion, c’est bien Anatolie elle-même qui éloigne les adultes, – son imagination galopante, ses excès, ses mystères, sa folie.

Elle enchevêtre souvenirs et inventions, entretient sa zone d’ombre, se livre par à-coups, se contredit sans sourciller. Rendue âpre et dure par cette solitude forcée, ce rejet de toute une communauté, son esprit est, dans le même temps, libre de bâtir un univers bien à elle, baigné de poésie, de jeux de langage, de décalages, qui métamorphosent sa lente agonie. Ses crachats sanglants deviennent pour elle des rubis, le brouillard d’hiver se métamorphose autour de sa maison en lumière dorée, "sa démarche et son corps lui-même avaient quelque chose d’oblique, une ondulation incessante et fascinante en forme de huit", elle enfile ses pieds nus dans des chaussures "vertes comme des poivrons et munies d’attaches rouges en cornes", et surtout, Anatolie est une fille du vent et de la lune. Si la petite fille est fascinée par ses yeux "cet éclat de cauchemar, et en même temps la plus grande blessure que j’aie jamais vue dans des yeux mutilés, creusés au couteau", par sa voix rauque et ses éclats de rire cristallins, c’est son aura surnaturel, cette relation avec des forces fabuleuses qui l’ensorcelle.

Isolée entre deux mondes (la vie qui refuse de la garder et la mort qui attend encore son heure), Anatolie est attentive et réceptive à toutes les manifestations de l’au-delà, qui prennent pour elle la puissance de l'astre lunaire et surtout ce vent froid, qui la visite au cœur des ténèbres : "elle me décrivait les nuits où ce vent, de plus en plus fréquent, la réveillait, où elle l’entendait de très loin se rapprocher peu à peu, tourbillonner dans son tympan diaboliquement comme une vrille. Froid, on ne peut plus violent, il la secouait avant de la paralyser. Il lui sembla même une fois qu’il riait dans ses oreilles, tout en soufflant sauvagement, et elle donnait de ce rire malgré sa terreur une explication consolante : ce vent jouait avec elle, la terrifiait, la paralysait, mais il repartait et attendrait encore avant de l’emporter. Elle disait aussi que, certaines nuits, elle le sentait prendre forme humaine." Comme le souligne Michel Volkovitch dans la présentation de cette nouvelle, "ces passages sont parmi les plus forts, les plus beaux jamais écrits sur la mort... ces pages du milieu m’ont donné le frisson".

 

* Constantin Cavafy

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25 avril 2016

L'habit ne fait pas le moine...

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Le Peintre et le Pirate (Ο θρύλος του Κωσταντή - 1963), "roublardise" de Cóstas Hadziaryíris

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Cambourakis

  

« Nous sommes en l’an mil cinq cent, ou mil six cent, ou mil sept cent. Quand exactement, cela n’a guère d’importance, et d’ailleurs nous n’en savons rien. » On ne sait pas trop bien non plus d’où sort cet ancêtre de l’auteur, grand écumeur des mers sous son drapeau noir, virtuose du sabre et des supplices gratinés. La pseudo-histoire de piraterie prend vite l’eau et la tangente, quand le capitaine et son équipage se convertissent, avec toute la démesure des novices, à la religion chrétienne, passant d’une dialectique du massacre à une dialectique du salut. Cette révélation divine, bien orchestrée par le peintre du navire, manipulateur aux dents longues et stratège aguerri, aura raison de l’unité et de la santé mentale de l’équipage. Une crise mystique virera au massacre à bord de la frégate, laissant les survivants en proie aux repentirs et aux lamentations ; il est grand temps de laisser tomber la piraterie et d’effectuer une autre "conversion". Le Capitaine laissera son navire, rebaptisé Vierge Marie, aux mains de son second, amateur de robes de bure et d’encensoirs qui voguera vers l’Angleterre, annonciateur du Jugement Dernier, tandis que Costandis, le peintre - devenu son directeur de conscience -, et l’ancien cambusier rentrent en Grèce, faire main basse, pacifiquement, sur un petit village de campagne.

Mais quel escroc ce Cóstas Hadziaryíris ! Comme il sait entourlouper son monde, mettre sous le nez de son lecteur une invraisemblable histoire et le laisser en plan, se gausser d’avance de son désarroi, après avoir bâclé une fin rocambolesque. On referme les 173 pages dubitatif, perplexe, en s’interrogeant sur les motivations du monsieur. On rembobine alors l’intrigue, on se gratte un peu le cervelet, jusqu’à ce que, fiat lux, nove sed non nova.* Parce qu’à force de nous refiler des citations latines foireuses tronquées (legato alacrem eorum...**), une intrigue en trois parties bien distinctes, des personnages caricaturaux, une dramaturgie ampoulée, des effets très marqués, un chaos hénaurme, on finit par comprendre... qu’on est au théâtre. Le Peintre et le Pirate n’est ni une épopée, ni un pastiche, encore moins un roman, mais sans doute un "presque manuscrit" pour marionnettistes ou montreur d’ombres ; au moins une "farce" en trois actes facile à suivre, extrêmement drôle, sarcastique en diable, qui cache aussi des préoccupations contemporaines sous une intrigue faussement ludique.

Les personnages, tous masculins, ont une sensibilité hypertrophiée, des gestes larges, des attitudes bien en place, comme s’il fallait aller chercher le spectateur tout au fond, là-bas. Alors, ce qu’ils peuvent pleurer (de joie ou de tristesse), s’évanouir, se jurer des amitiés éternelles, exploser de joie, hurler et se taper dessus comme de simples pantins ! On s’assomme à coup de gourdin, on pend, on s’égorge, on vole, nous sommes en plein milieu d’une représentation d’un théâtre populaire, où le but n’est pas seulement de se distraire et de muscler ses zygomatiques.

Cóstas Hadziaryíris a écrit son manuscrit dans les années 1950, période bien sombre de l’histoire grecque contemporaine. Pas étonnant alors que l’auteur raille la loi du plus fort, la fausse vertu, la veulerie, la corruption, le mensonge et l’éveil de la Grèce à l’économie de marché, qui, entre les mains de villageois crédules, tourne à la sombre bouffonnerie. Fi d’une quelconque leçon de morale, l’auteur reprend la main à la fin de la représentation pour saluer ses lecteurs, comme Puck s’adresse aux spectateurs à la fin du Songe d’une nuit d’été : « Á partir d’ici, nous aurons du mal à poursuivre notre histoire. Les sources qui nous ont servi s’arrêtent là. Et pour tout dire, nous n’avons jamais eu de sources, mais de vagues rumeurs qui ne valaient pas bien cher. Nous nous sommes fiés à notre imagination, mais la malheureuse, elle aussi, est maintenant soumise à rude épreuve. Car elle est épuisée, notre héroïque patience, celle qui nous faisait écrire, sachant à l’avance que nos lecteurs payants ne seraient pas plus que deux. Oui, tel est le nombre de lecteurs fidèles qui vont m’acheter en librairie. Mais ce que j’éprouve pour ces deux-là, c’est plus que de la reconnaissance. Je les imagine en train de me lire, et profitant du fait que je ne les connais pas, mon imagination leur donne l’aspect le plus aimable, les idéaux les plus élevés. Ce sont, d’après moi, les êtres les plus parfaits. » Merci Cóstas !

  

*Comme quoi, le roi Loth d’Orcanie avait tort, cette citation-là est tout à fait utilisable, même loin de Kaamelott...

** Quand on fait du latin de cuisine à brailler, autant être précis : "Caesar vir a sumpti bonum et portavit legatos alacrem eorum a Venus edit : "Venus certe quis, Caesar illa tremens !"(variante pour les hellénistes potaches, "ουκ έλαβον πόλιν, αλλα γαρ ελπις εφη κακα"). 

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14 avril 2016

Á la recherche de l’Autre perdu

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Le Dicôlon (Σαν μυθιστόρημα - 1995), roman de Yannis Kiourtsakis*

Traduction René Bouchet

Éditions Verdier, 2011

 

De la littérature grecque contemporaine, je connais peu de chose ; je picore ça et là, je découvre, je pioche au hasard. Si, jusqu’à présent, certains auteurs, certains poètes m’ont captivée ou émue, c’est la première fois que je suis convaincue d’avoir ouvert un Grand livre, une œuvre singulière, exigeante et considérable : cinq cent pages mouvantes, ondoyantes, insaisissables, qu’il m’est impossible de qualifier sans les atrophier, les ébrécher : roman, quête, fresque familiale, autobiographie, réflexion, essai, journal… j’ignore à quelle forme rattacher le lourd pavé, puisqu’il est un peu tout cela sans l’être réellement. L’auteur s’est visiblement posé ce même insoluble problème puisqu’il le nomme en grec « Comme un roman ».

Le Dicôlon est un livre écrit par fragments entre 1986 et 1994, qui ouvre une trilogie. Ce premier tome était destiné à raconter l’histoire du frère de l’auteur, Haris, mort par asphyxie au gaz en Belgique en 1960, à l’âge de 26 ans. Mais comment raconter l’indicible, la tragédie, le suicide de l’aîné qui leste à jamais la vie du cadet ? Il fallait attendre que le travail d’écriture s’impose, qu’hier réapparaisse sans crier gare, un matin de décembre, sur la colline d’Ékali : « soudain, le filet infranchissable qui sépare le présent du passé s’est déchiré sous mes yeux. J’ai senti que cette lumière avait tout à coup usé l’étoffe du temps, et qu’elle ramenait sous mon regard ma vie d’autrefois… j’ai senti mon frère mort revivre dans mon sang ».

Sur ce terreau mémoriel qui aurait pu tourner au narcissisme plaintif, Yannis Kiourtsakis relie l’infortune personnelle et le destin d’un pays tout entier. Le livre se construit sous les yeux du lecteur, au fil des années, enrichi de lettres, d’archives, de recherches, d’inserts où l’auteur se dédouble et se parle à la deuxième personne pour s’interroger sur la finalité de son projet. Et nous sommes conscients d’être les témoins d’une vraie gestation littéraire, d’une réflexion sur la création, la construction d’une œuvre qui va dépasser le postulat d’origine de son initiateur, un peu à la manière d’un Proust qui prend prétexte aux souvenirs déclenchés par une simple madeleine pour élaborer une réflexion sur la mémoire et le temps : « De même que l’homme qui écrit à présent ouvre son âme pour faire face à son passé, de même cet enfant ouvrait son âme pour faire place à son avenir ; et le monde devenait toujours plus grand, et le soir, avant que je m’endorme, le train qui quittait une fois de plus la gare de Larissa ne sifflait plus tristement, mais gaiement et résolument, prêt à transpercer la ligne d’horizon et la nuit noire, me révélant déjà les espaces qu’il allait traverser au-delà d’Athènes, déroulant désormais le vaste monde qui me contenait et contenait toute chose, voyageant déjà dans l’avenir qui, lui aussi, mûrissait dans l’obscure chambre à coucher, dans le corps et la sensibilité d’un petit enfant, dans ma veille et mon sommeil. »

Pour comprendre le présent, les ratages et les faiblesses des vivants, il faut se retourner vers ceux dont l’auteur et son frère sont les héritiers, remonter le fil du récit vers la Crète originelle à la fin du XIXe et son rattachement bien tardif à la Grèce. Le père de Yannis et Haris Kiourtsakis appartient à cette génération qui a vécu ses années de jeunesse et de maturité à l’époque où le pays actuel s’est construit : on le suit de Vénizélos à Métaxas, en passant par les guerres balkaniques et la grande Catastrophe ; cette période d’enthousiasme, d’événements terribles, d’ébranlements profonds, a forgé une conscience nationale, façonné les personnalités et l’identité collective actuelle. Acteur et témoin de l’Histoire, procureur intègre, leur père s’engage dans les luttes qui bâtissent un monde nouveau, une langue vivante accessible à tous (le démotique) et une justice libre et impartiale. La corruption (déjà !) aura raison de cet homme droit, comme si la marche du pays vers la « modernité », son rapprochement avec les mœurs européennes l’avait fait tomber, comme tombera son fils Haris, parti étudier puis travailler loin de chez lui. Vouloir réformer un pays, changer ce qu’il est intrinsèquement, modifier ses valeurs, balayer le Mythe reviendrait-il alors à renoncer à son identité ? La mentalité, la sensibilité, l’histoire grecque sont tellement ancrées, inscrites dans les gènes des personnages que la relation avec un Occident moins « antique » ne peut-elle que tourner à l’échec, à moins de renier tout bonnement sa patrie pour un ailleurs ?

Car bien plus qu’un simple récit familial sur deux générations, Le Dicôlon nous parle de l’âme grecque, d’exil, de nostalgie**, donc de ce νόστος, ce désir d’un retour impossible vers la terre natale. Or, pour Yannis Kiourtsakis, la patrie n’est pas seulement géographique ; elle est surtout le vert paradis des amours enfantines, elle n’est autre « que cette première fusion, cette sensation première que tout ce qui t’entoure, tout ce qui t’arrive, tout ce que tu sens, vois, entends, les choses et les mots sont tes choses, tes mots, que ce pays est ton pays, une part de toi-même. » Une patrie n’est un lieu qui n’existerait que dans la mémoire ou l’imagination et où il est impossible de revenir. Ce voyage du retour n’est que chimère, illusion, une quête de ce premier « moi » qui nous échappe toujours mais qu’on ne cesse de poursuivre. Alors, comment accepter cette perte originelle quand la patrie nouvelle que l’on s’était choisie déçoit, et qu’elle renvoie dans le même temps une image archaïque de sa terre d’origine ?

La correspondance d’Haris Kiourtsakis avec les siens ne cesse de relayer cette oscillation constante entre les deux mondes : « L’Europe, c’est les lumières, le progrès, la civilisation ; mais les Européens se révèlent souvent inhumains et barbares. Á l’opposé, notre petite Grèce, pauvre et attardée, a encore du chemin à faire pour atteindre cette civilisation : mais les Grecs ont quelque chose de précieux qui fait défaut à ces Européens « civilisés » : ils ont de l’humanité, un cœur d’homme et cet état d’esprit particulier qui est l’héritage de la culture antique. » Mais avoir deux parties, c’est n’en avoir aucune. Yannis Kiourtsakis qui, comme son frère, quittera la Grèce pour étudier en Europe, trouvera par l’écriture l’unique possibilité du retour, l’unique voyage intérieur qui abolit l’exil pour le ramener vers ses racines.

Et même davantage, il est un Dîcolon, cette figure du carnaval bossue qui porte en permanence sur son dos le cadavre de son frère : il est le vivant et le mort, le passé et le présent qui se confondent dans un même corps, dans une même langue, personnages d’un même roman qui transcende leur vie. Le livre devient un combat pour regagner le temps perdu, se fondre avec les siens et revenir là où tout a commencé, au paradis de l’enfance, la seule patrie qui soit. « Chacun de nous ne désire-t-il pas revenir à un paradis, chacun de nous n’a-t-il pas une patrie, chacun de nous ne porte-il pas une Grèce en lui : cette lumière de l’amour et de la connaissance dont il ne cessera d’être profondément nostalgique ? Tout comme toi : l’écrivain ou le lecteur, le frère de Haris ou un autre, ton moi unique qui n’a pas son pareil ou n’importe qui d’autre – quand reviendras-tu en Grèce, quand reviendrons-nous en Grèce ? »

Pour en savoir plus sur Yannis Kiourtsakis et Le Dîcolon - excellente revue chez Flammarion, L'Atelier du Roman du 16 mars 2011

 

* Essayiste (spécialiste de Karaghiozis / du théâtre d’ombres grec), traducteur et romancier, né à Athènes en 1941.

**Nostalgie, « l’algie du nostos », soit la douleur du retour impossible.

 

 

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30 mars 2016

Le Magne, suite et fin - Les bergers ont toujours raison

"Νομίζω ότι είμαστε χαμένοι"*, la phrase du séjour ! Impossible de dire combien de fois nous avons tourné en rond, fait volte-face, ou demandé notre chemin pour tenter de nous repérer sur les petites routes. S’il faut être vraiment distrait pour se perdre sur la seule voie qui fait le tour de la péninsule, c’est tout de suite une autre histoire lorsque que l’on s’engage sur les chemins de traverse. J’avoue que mon sens de l’orientation est en coma dépassé, que pour moi, il y a la droite, et "l’autre droite", et que la beauté ensorcelante des paysages n’aide en rien la concentration sur la carte. Fort heureusement, quand les panneaux sont délavés, imprécis, ou un peu malmenés par les vents, il y a toujours une gentille mamie ou un berger tombé du ciel pour vous mettre dans la bonne direction ou vous conseiller de le suivre sur les hauteurs pour voir... Pour voir un sublime petit monastère en ruines (comme je les aime, pas trop retapé à la bétonneuse, mais en état de légère déliquescence naturelle - à l’exception de la chapelle rénovée, protection des fresques oblige), qui domine toute la baie de Kotronas, sur la côte Est. On monte d’abord par le petit village de Gonéa, construit au XVIIe par une célèbre et très ancienne famille crétoise (les Kallergis) qui fuyait les persécutions ottomanes, village aujourd’hui abandonné et désert. Le monastère Μεταμóρφωσης του Σωτήρος, construit au XIVe, est perché tout là-haut, au bout d’une route cimentée praticable, offrant une vue à couper le souffle (et aussi un très bel observatoire naturel pour scruter la mer et de possibles envahisseurs).

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(ruches construites en pierres)

Le berger qui nous a ouvert la voie, une fois ses bêtes abreuvées, se posera sur un bout de muraille et n’en bougera plus, buvant du regard ce panorama exceptionnel. Le monastère a, quant à lui, un charme fou. L’ensemble des bâtiments est fortifié, ceint d’un rempart sérieux, à l’abri duquel les habitants du coin pouvaient se réfugier. L’architecture intérieure est encore bien lisible (cellules, cuisine, réfectoire...), et c’est un vrai plaisir de déambuler entre les pierres, de passer sous les ogives, de grimper les escaliers qui s’envolent aujourd’hui vers le bleu du ciel. Le point fort du monastère se trouve dans sa petite chapelle, avec des fresques bien conservées, fantasques et fantastiques aux couleurs encore claquantes (admirez...).

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Toujours sur cette côte Est, deux petits villages, certes moins remarquables que Vathia, valent qu’on s’y arrête pourtant : Flomochori, et plus au Sud, Lagia. Bien dans leur jus avec leurs tours de pierres, une architecture harmonieuse et cohérente, sans doute rien de singulier, mais une belle atmosphère, et toujours ce sentiment d’être seuls au monde en ce mois de janvier quand on arpente leurs ruelles pavées.

Le paysage grandiose du Magne est aussi parsemé d’une foultitude d’églises dans les villages, mais surtout dans la campagne ; elles se cachent au creux d’un vallon, dans le repli d’une colline, derrière un renflement rocheux. Elles sont le plus souvent toutes simples, basses, trapues, solides, ornées de motifs décoratifs en briques à l’extérieur, et de fresques plus ou moins bien conservées à l’intérieur. En remontant du cap Ténaro vers Aréopolis, sur la côte Ouest donc, nous sommes tombés sur trois petites merveilles.

D’abord, Aghios Stratégos, datée du XIe, à Ano-Boularioi. Il faut partir vers la droite, commencer à grimper au-delà du village pour la découvrir lovée dans une ornière de la pente rocheuse. Les pierres plates, qui recouvrent une partie de son toit, la camouflent encore davantage des curieux, et l’agrègent parfaitement à son environnement. Elle semblerait presque minéralisée, comme encastrée dans la montagne. Même si nous avons trouvé porte close, la beauté du lieu isolé et silencieux, l’allure de cette petite chapelle un peu rabotée, suffisent à justifier une visite, surtout quand le soleil d’hiver allume le vallon et projette l’ombre mouvante des oliviers sur la pierre claire.

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Un peu plus au Nord, se sont les murets et les figuiers qui cachent une autre église du XIe, Aghios Soter, à Gardenitsa. Celle-ci n’a pas du tout l’humilité de la précédente, elle pointe haut sa coupole et son clocher. Piliers de marbre extérieurs, narthex ouvert, arches soulignées de briques, murs ornementés, dessins géométriques, mille détails attirent l’œil et retiennent le visiteur qui ne cesse de tourner autour d’elle (à l’intérieur, par grand’chose à se mettre sous la dent).

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Enfin, en se rapprochant d’Aréopolis, arrêt à Dryalos pour sa double-église : Aghios Georgios et Phanéroméni s’emboîtent en angle droit, se serrent bien fort pour se donner un peu d’importance, tant elles affichent des dimensions de maisons de poupées, posées sur le bord d’une petite route de campagne.

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Vous en verrez beaucoup, de ces chapelles de pierres toutes simples, certaines à nef unique et sans coupole, comme un écho à l’austérité et la pauvreté de la région. Elles n’en sont que plus émouvantes.

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* Je crois que nous sommes perdus.

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15 mars 2016

"Tout poète se souvient de l'avenir"*

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Ça va aller, tu vas voir (Κάτι θα γίναι, θα δεις - 2010), recueil de 16 nouvelles de Chrìstos Ikonómou**, traduites du grec par Michel Volkovitch

Quidam Éditeur, 2016 

 

« Je regarde mon fils et au lieu de voir devant moi je retourne au passé ; Et j’ai honte comme si maintenant c’était un crime, la nostalgie. Et je fais tout le temps des rêves de passé. Je rêve à ce que ça ferait si les choses s’étaient passées autrement. En principe on ne fait pas des rêves de passé mais d’avenir, non ?… Et le boulot mon vieux. Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur. »

Amer constat de Tákis, serveur à Nikaia (ou Kokkinia pour les rebétès), banlieue populaire du Pirée minée par le chômage et la débâcle. Christos Ikonómou chronique la pauvreté, la faim, le désespoir des plus miséreux dans un quartier qui n’a pas attendu la Troïka et les plans de sauvetage pour sombrer. Seize nouvelles dissèquent les tranches de vie, les épreuves, les revers et les défaites de toute une armée des ombres qui tourne en rond dans les faubourgs d’un port qui s’essouffle. Les usines ferment, les chantiers débauchent, les ateliers disparaissent. Dans cette plaie béante, à vif, pas si loin des beaux quartiers encore en sursis, survivent comme ils le peuvent les laissés-pour-compte, les invisibles ; pas d’espoir néanmoins pour ces opprimés, la cigüe de l’humiliation se boit jusqu’à la lie, condamnés à tenir encore un peu, sans savoir pour quoi, sans savoir pour qui.

Cet enterrement de la classe ouvrière ne se fait pas sans heurts, sans drames, sans cruelle déception, sans trahison, sans dégoût. Tout est bon pour survivre, alors tant pis s’il faut piétiner un peu le voisin, voler moins pauvre que soi, retourner sa veste, fayoter avec les syndicats corrompus, tabasser ou tuer. Résister, protester n’est même plus de mise quand l’urgence de la survie contraint à pactiser avec l’ennemi. Quand un monde s’écroule et qu’au cœur de la tourmente on ne nourrit plus sa famille qu’avec les rogatons des autres, la rébellion devient un luxe très théorique.

Tous les personnages d’Ikonómou sont malhabiles à communiquer, à exprimer leur souffrance, qui les retient dans un mutisme asphyxiant, comme un hurlement muet. Le silence, la stupeur, l’hébétude imposent leur chape qui s’abat comme un éteignoir sur les relations humaines. On lit bien encore les poètes d’ailleurs, des contes lointains, on s’invente des histoires, on raconte ses rêves, tout est bon pour supporter l'insupportable, les souvenirs amers des jours heureux, les factures en attente, les appels des banques, les retards de versements, les appartements qu’on ne peut plus chauffer quand ils ne sont pas tout simplement saisis, les proches qui crèvent faute d’argent pour graisser la patte des médecins. Mais on tait le plus dur, on se terre sous les draps, on refuse d’avouer cette peur primitive qui colle à la peau, qui obscurcit jusqu’au ciel (le climat du Pirée s’ajuste méchamment aux désespoirs des hommes ; ce qu’il peut geler, tempêter, venter, pleuvoir à seaux dans ces quartiers perdus !). Cette frayeur unit tous ces pauvres bougres dont l’existence n’est plus que ruine ; « petit bout par petit bout ils me prennent tout ». Leurs vies se dissolvent irrémédiablement, sans que rien ni quiconque puisse la remettre à flot : « Mais maintenant Nίki a peur. Il y a plein de petites choses toutes petites qui lui font peur. Et puis cette douleur dans la poitrine. Comme si quelque chose était abîmé, décroché… comme un ressort cassé….elle observe les lignes de sa main… droites obliques tournantes. Certaines ressemblent à des barbelés, d’autres à des arbres déracinés. Certaines se croisent et s’estompent, s’arrêtent brusquement comme des routes qui mènent au bord du gouffre ».

Si le regard de l’auteur se penche sans pitié ni fards sur ces petites vies banales, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’il leur garde leur humanité, dans ce qu’elle a de plus brutal quand il s’agit de subsister, mais aussi dans sa plus exquise et délicate expression quand demeure encore un peu d’amour ou d’amitié. Un ferrailleur « plein d’un vide incroyable » sait encore lever sa pancarte, tout seul devant un chantier fermé, un lundi de Pâques frileux, pour raconter au monde la mort cruelle de son collègue, même si cette pancarte reste désespérément vide. Un vieil homme, qui ne peut accepter la mort de son épouse, relave sans cesse robes et chemisiers pour garder un contact physique avec la défunte tant aimée. Les retraités se serrent les coudes au-dessus d’un brasero de fortune pour supporter la nuit passée à attendre que les portes de la Sécu s’ouvrent. Une femme est prête à coller ses mains à celles de son compagnon pour ne jamais être séparés, un père avale des clous par solidarité avec son fils envoyé en prison … et deux ouvriers récitent les vers de Miguel Hernandez, en sachant « qu’il y a des mains dans ce monde faites seulement pour tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons ».

Christos Ikonómou utilise une langue très acérée, très précise, pour scruter les tourments des âmes en détresse, une voix forte et rythmée où l’existence des faibles peut s’accrocher. La ponctuation vole en éclat pour ne pas perdre de temps, les phrases tournent en boucle comme un cercle infernal sans issue possible, le tempo se fait chaotique, la parole se fragmente, et puis soudain revient à la longue sentence sinueuse, sans respiration, callée sur la suffocation de ses personnages sidérés.

 

* Jean Cocteau, in Le Journal d’un inconnu

** Chrìstos Ikonómou est un journaliste, né à Athènes en 1970. Il est l’auteur à ce jour de trois recueils de nouvelles.

*** La quatrième nouvelle « Et un œuf Kinder pour le petit » est un intense joyau funèbre de 12 pages, implacable. Á lire absolument.

 

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08 mars 2016

Le Magne - les incontournables, ou presque

Le Magne étant une péninsule montagneuse, impossible de la parcourir sur sa largeur, sauf si bien sûr vous êtes partants pour faire souffrir vos jarrets, sac au dos, en passant par des cols à plus de mille mètres. La seule route, ponctuée de très beaux villages plus ou moins laissés dans la brume et le silence, s'ouvre à Aréopolis (la ville d'Arès), porte d'entrée du Magne ; on descend ensuite jusqu'au cap Tenaro, avant de remonter de l'autre côté jusqu'à Gythion. Nous avons passé trois jours à arpenter le lieu, la luminosité hivernale défaillante à partir de 17h tronquant les après-midi. Si nous avons d'abord suivi le chemin classique avec des étapes dans les principaux villages épinglés par le Routard, les deux jours suivants furent consacrés "aux sentiers de traverse", c'est-à-dire aux haltes coups de cœur, visites de chapelles, de monastères, de villages oubliés dont nous ignorons jusqu'au nom. Je ne peux donc que vous conseiller à la fois une très bonne carte au 1/30000 et le guide du coin en français de Georges Hassanakos (et oui, le montreur d'ombres de Gythion, encore lui !) pour tout ce que le Routard passe sous silence (et il y a pléthore d'oublis et d'ignorance). La brochure de l'ami Hassanakos "découvrez le Magne en 300 images" explore le lieu par thématiques : les forteresses, les châteaux, les tours, les monastères, les églises, les grottes, les gorges, les ponts... libre à vous ensuite, en fonction des photos qui ont accroché votre regard, de visiter ce qui vous a interpellé, selon vos goûts et votre humeur du jour.

Le périple a donc commencé par Aréopolis, l'une de nos rares déceptions du Magne... c'est peu dire que le charme n'a pas du tout opéré, conséquence d'une restauration bien trop léchée à notre goût. Le village de pierres a tout d'un décor d'opérette, fignolé, soigné, poli, sans âme quoi. C'est propret, repeint, retapé au cordeau, rien ne dépasse, tout est bien aligné donc monotone et sans saveur. C'est aux détails des anciennes demeures et de l'église des Taxiarques, sur la vieille place, qu'on se dit que le village a dû avoir un passé, avant d'être "touristisé" à outrance (chambres d'hôtes, boutiques, cafés...). J'aime que les choses soient dans leur jus, si décrépies soient-elles ; tant pis si les pierres sont par terre, que les murs s'affalent, que les toits s'écroulent, du moment que les bâtiments racontent une histoire. Le replâtrage coquet qui aseptise et gomme les aspérités, c'est franchement soporifique, puisqu'on ne peut plus laisser son imagination voyager et reconstruire mentalement comme il nous sied.

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Nous avons ouvert en revanche de grands yeux quelques kilomètres plus loin, en bifurquant sur les hauteurs dans un village abandonné, ruineux comme je les aime. Une tour carrée, quelques maisons, de jolies ouvertures cintrées, de vieilles roues de pressoir, rien de moderne ou d'anachronique qui vient bousculer l'ensemble et saboter mes songeries galopantes.

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En descendant la côte vers le Sud, on arrive à Géroliménas, tout petit port de poupée pas trop rafistolé, totalement craquant hors saison. Pas un chat – enfin si, seulement des chats qui lézardent au soleil, des mamies bien burinées qui regardent le jour passer sur le pas de leur porte, et ce contraste très marqué entre la douceur du bord de mer et cette haute montagne, limite menaçante, où s’accrochent les nuages. Rien de fracassant à y voir certes, mais le village est harmonieux, apaisant, comme une accalmie bien heureuse dans ce paysage du Magne hérissé de tours et baigné de brouillard. Le Routard souligne lourdement « l’accueil déplorable et mercantile » des locaux. Pas d’accord du tout, nous resterons à papoter plus d’une heure avec une gentille dame bien avenante dans l’une des rares tavernes ouvertes, dame qui oubliera d’ailleurs de compter mon yaourt au miel sur l’addition de l’en-cas de onze heures et demie (trois mots de grec font parfois des miracles !).

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Il fallait bien se caler l’estomac avant le must, le joyau, la carte postale emblématique, le panorama imparable, le village tant attendu qui orne nombre de guides, Vathia. Je trépignais de le découvrir, persuadée que les clichés étaient tous retouchés pour donner cette atmosphère de décor fantastique que n’aurait pas reniée Louis II : hé bien non, le site est sublime dans le genre cité irréelle plantée sur un éperon délaissé, isolée au milieu de collines peinturlurées de mille nuances de vert. Les nuages qui défilent à tire-d’aile et le soleil qui joue à cache-cache modifient sans cesse l’ambiance du village délaissé, qui prend parfois un aspect presque inquiétant (j’imagine qu’en juillet avec des cars de touristes, c’est un peu différent). Le silence est impressionnant et on peut se sentir un peu oppressé par ses hautes tours qui dessinent des ruelles très étroites et qui éteignent encore plus les rares rayons de lumière. Nous avons passé une bonne heure à errer parmi les demeures en débâcle, ces vestiges d’une autre époque où les chefs de clan faisaient la loi du haut de leur nid d’aigle. Le temps s’est arrêté au-dessus de Vathia, où les traces des activités humaines sont encore bien présentes. Les décombres, les stigmates, les flétrissures ne revêtent pas le village d’un linceul ; ça respire encore, quelque part entre les pierres, et on douterait presque d’être les bienvenus…

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Pour prendre l’air après cette plongée dans le Magne rude et austère, la descente vers le cap Ténaro fait un bien fou. On peut s’arrêter à Porto Kagio, tout petit port bien planqué dans sa baie, très très calme en janvier… avant de filer vers la pointe, là, tout en bas. Les deux derniers kilomètres se font à pied, après avoir laissé la voiture en bout de piste. Le lieu prend alors vraiment des allures de lande irlandaise, surtout quand un gentil soleil retrouvé vient se balader sur les pierres et les herbes folles. Le bout du Péloponnèse s’arrête là, au pied d’un phare qu’on atteint en suivant une piste de terre rouge. Plus que cette fin de terre, c’est un petit sanctuaire hors d’âge dédié à Poséidon qui a retenu notre attention. Mais un Poséidon très ancien, tellurique, qui parlait alors aux morts et qui rendait des oracles, un « ébranleur du sol » (le cap Ténaro était d’ailleurs considéré comme une porte d’entrée des enfers). Aujourd'hui ce petit temple, devenu entre temps chapelle, n'est plus qu'un tertre de pierres arrondi, qui recueille les offrandes de tous ceux qui viennent saluer des Dieux d'un autre temps. Il s'inscrit ici comme un ressouvenir séculaire, gardien d'un paysage grandiose, sauvage et primitif.

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02 mars 2016

Athènes, année zéro

Sur ce blog, les billets d’humeur se font très rares – pas envie ni besoin d’étaler mes états d’âme.

Pourtant, la décision de Bruxelles de lever aujourd’hui 300 000 000 d’euros en 24 heures pour la Grèce (en court-circuitant totalement le Parlement !) mesure la panique qui règne en haut lieu. Imaginer un seul instant qu’il s’agisse d’une largesse faite la main sur le cœur serait bien naïf : Bruxelles vient de ratifier la « mutation » d’un pays européen en gigantesque camp de réfugiés. C’est officiel, c’est gravé. Tsipras est prié de garder les « indésirables » chez lui et on dégaine pour cela le chéquier, comme on a tenté de le faire avec Erdogan (avec les résultats que l’on sait). L’Europe admet qu’elle a minimisé la crise, que 2016 va être très compliquée et que faute de mieux, elle sacrifie un pays de l’Union Européenne.

Les expats, les blogueurs, les amis qui vivent avec au moins un pied en Grèce, tous nous racontent depuis un an une tragédie annoncée. Nous l’avons vu lors de nos propres voyages (Lesbos en mai dernier, ce n’était déjà pas de tout repos pour les locaux) et revu (Athènes se couvre de migrants, ce n’est pas un fantasme, j’en parlais dans ce post de janvier). Que Merkel (qui n’est, à ce que je sache, pas Présidente de l’Europe) ait besoin d’une main d’œuvre bon marché est une chose. Qu’elle allume le feu en demandant ensuite aux Grecs de l’éteindre en est une autre. Ce que Schaüble avant commencé, la chancelière l’a terminé. Je n’ai aucune idée du devenir de la Grèce ni comment elle va pouvoir gérer sur le long terme la fermeture des frontières du Nord. Mais qu’on s’essuie encore une fois les pieds sur ce pays est insupportable. Et le rendre responsable de ne pas savoir garder les frontières extérieures de l’Europe (comme on l’entend beaucoup à Bruxelles) confine à la malhonnêteté la plus crasse. Évidemment, il faut venir et revenir en Grèce, qui ne doit pas, en plus, perdre la seule ressource qui lui reste.

 

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25 février 2016

Le Magne - avant-propos

De quelle autre contrée rapprocher le Magne ? De Chios, bien sûr, pour sa minéralité, sa rusticité, son austérité, mais une Chios bariolée de vert, humide, coutumière des vents violents et des pluies d’hiver soutenues (sauf si, comme nous, vous passez entre deux dépressions). Á moins qu’il ne faille plutôt regarder vers San Gimignano, pour ses hautes tours de pierre bâties sur les collines. En fait, le Magne permet de concilier l’envoûtement des terres du Nord baignées de brouillard et secouées de rafales, avec une architecture rurale sévère et des habitudes claniques presque féodales, longtemps de mise en Toscane.

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Le Magne est la péninsule centrale du Péloponnèse, ce long doigt escarpé, montagneux, dont la crête émerge à plus de 1000 mètres. De chaque côté de cette griffe acérée, les habitants se sont installés dans de tout petits villages resserrés, tassés, isolés, protégés par les châteaux et les forteresses. Le sol aride et rocailleux, lessivé par les pluies et le vent, s’adoucit en descendant vers la mer, jusqu’à ressembler parfois aux landes irlandaises. La région est sauvage, brute, pauvre, protégée par ses frontières naturelles, et totalement discordante de l’image « paradisiaque » que l’on se fait souvent de la Grèce.

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Le Maniote n’est pas, en premier lieu, grec, il est avant tout le descendant des Spartiates - comprendre fier, libre, rétif aux envahisseurs et maîtres de tout poil. Après la chute de Sparte, un certains nombre de citoyens, plutôt que de reconnaître l’autorité des « souverains oppresseurs » se seraient retirés dans les montagnes du Magne, y faisant souche. Même les Ottomans se cassèrent les dents sur ce coin du bout du monde, qu’ils ne purent jamais totalement conquérir. Bien évidemment insoumis, réfractaires à un pouvoir central, les Maniotes se sont, des siècles durant, regroupés en famille, en faction, n’obéissant qu’à leur Protogéros, protégés derrière leurs hautes tours de pierre. L’absence d’organisation, de concertation, d’entente au sein de la région a favorisé la rivalité entre les clans locaux ; on affirme sa puissance en construisant des forteresses, des citadelles, épaisses, rectilignes, sans une once de fioriture ou de décoration (plus de huit cents au début du XIXe). Ces saillies souvent plantées sur les promontoires, protègent le clan et annoncent le prestige et la puissance de son patriarche. Excédées par la vendetta permanente, certaines familles Maniotes s’exilèrent en Corse au XVIIe... de quoi tomber de Charybde en Scylla… Repliés sur eux-mêmes, les Maniotes se sont construit une existence à part, qui fut difficile à concilier avec la notion d’État et les lois d’une société structurée, après l’Indépendance de la Grèce. Désenclavé, inscrit dans le développement du pays, le Magne se vide peu à peu de ses habitants, qui recherchent une vie moins difficile dans les grandes villes.

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Aujourd’hui, les centaines de tours se dressent dans le silence, abandonnées, malmenées sous un climat hostile. Des villages entiers se sont tus, enveloppés d’un brouillard qui se déchire sous les assauts du vent. Le contraste est souvent abrupt, entre le golfe de Laconie, baigné de soleil, et les contreforts montagneux, prisonniers des brumes. C’est sans doute ce qui frappe d’emblée, lorsque l’on quitte Gythion pour rejoindre Aréopolis, porte d’entrée de cette autre finis terræ ; la douceur du bord de mer disparaît sous les ombres des montagnes, le ciel bleu se dérobe, les nuages bas voilent de gris le paysage, l’atmosphère se rafraîchit, les premières tours fantômatiques se dessinent… dans un décor que le roman gothique anglais ne renierait pas.

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