03 mars 2015

David Bowie Is à la Philharmonie : de la forme, pas de fond

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On a beau se dire qu’on a passé l’âge des admirations éperdues, il est rassurant de voir que nous sommes nombreux à assumer une certaine fan-attitude, même quadragénaires. Car il y avait bien du monde vers midi à la Philharmonie, pour l’ouverture des portes de l’escale parisienne de la grande expo Bowie (on voit à quoi servent les RTT…). Petit regard en passant sur l’avancée des travaux du bâtiment Nouvel, toujours en chantier, toujours inachevé, toujours aussi froid – ce béton gris foncé brut sur les murs intérieurs de l’édifice et cette laque rouge glacée vous collent d’office un bourdon opiniâtre : ce n’est pas une Philharmonie, c’est un tombeau !

On avait alors d’autant plus hâte de plonger dans l’univers haut en couleur et singulier du chanteur anglais, cette exposition étant précédée d’une réputation flatteuse à chacune de ses haltes sur les cinq continents. Pour faire simple, trois cents pièces issues des archives privées du chanteur retracent le processus de création d'un artiste qui ne s'est jamais limité à son art de prédilection : le théâtre, la peinture, la pantomime, la mode, le cinéma, le design, ont à la fois nourri l'élaboration de ses métamorphoses successives mais lui ont aussi permis de mettre en scène ses personnages dans un univers visuel en cohérence avec sa musique. Tant que Bowie scénarise ses albums, se dédouble jusqu’à disparaître derrière le Major Tom, Ziggy, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke, ou joue les avant-gardistes à Berlin, la musique est à la fois insolite, inventive et remarquable. C'est pourquoi, comme je l'avais plus longuement expliqué ici, je décroche dès que l'imagination se tarit et que le novateur cède le pas à la machine à cash, puis au vide sidéral (tout se qui vient après Scary Monsters). L'exposition fait donc la part belle à cette flamboyante décennie des 70', qui rassemblent les plus grands albums de Bowie. Mais que vaut-elle vraiment ?

Après une première salle consacrée aux jeunes années, aux influences musicales des débuts, la scénographie privilégie une mise en espace plus thématique, avec des salles consacrées aux alter ego, aux années berlinoises, aux films tournés par le chanteur, aux influences théâtrales, à l'écriture aléatoire de certains textes avec sa propre méthode de cut-up, autour de costumes de scène tous plus fous les uns que les autres. On déambule casqué, chansons et interviews dans les oreilles selon les endroits traversés. Les murs, les vitrines, sont tapissés de photos, de pochettes de disques, de manuscrits originaux, de partitions, de dessins. Le numérique (vidéos, projections 3D) permet de donner vie à l'expo et de présenter ainsi aux plus jeunes visiteurs des performances live qui ont fait date. Seulement voilà, cette "biographie" par l'objet a tout de l'hagiographie un poil crispante, conçue d'une manière trop lisse.

En premier lieu, la Philharmonie dispose d'un espace d'exposition plus petit que le Victoria and Albert Museum où a été élaborée l'exposition en 2013. Résultat, on se sent un peu à l'étroit dans un espace confiné, très très sombre, blindé de visiteurs. On se presse pour lire les descriptifs des pièces, on joue des coudes pour déchiffrer les textes écrits et corrigés de la main de Bowie, on fait la queue devant les projections. Limiter davantage le nombre d'entrées eut été salutaire mais visiblement incompatible avec l'amortissement du coût du bâtiment. Dommage.

Ensuite, si fort que j'aime l'artiste, j'ai un peu de mal à admettre une tendance à l'idolâtrie la plus primaire ; les commissaires de l'expo n'ont aucun souci à mettre sous vitrine, telle la relique d'un Saint, un mouchoir tâché de son rouge à lèvre... par contre, on gomme volontairement tout ce qui fait le sel d'un artiste, ses contradictions, ses aspérités, ses faiblesses, ses mensonges, ses vilénies. Transformer un simple mortel, si génial soit-il, - avec tout ce que cela suppose d'humanité donc d'imperfection -, en divinité polie, inabordable et incontestable, me paraît au mieux flagorneur, voire carrément malhonnête. Rien sur les errements douteux du Thin White Duke, sur ses sorties nauséabondes concernant Hitler, sur sa paranoïa de junkie, sur ses déclarations empreintes d'un paradoxal conservatisme, sur les aléas de sa sexualité et ses reniements tardifs, qui ne trompent personne. Rien ne doit dépasser, tout doit bien tenir dans les cases, shut, ne surtout pas parler de ce qui viendrait écorner l'image du mythe.

De plus, je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim d'un point de vue musical, car Bowie est avant tout un auteur compositeur interprète. Certes, il dépense beaucoup d'énergie à contrôler son image et celle de ses doubles, mais on espérait une autre mise en valeur de son travail de musicien : composition, enregistrements, concerts... ces domaines sont à peine esquissés, les années Berlinoises, pauvrement illustrées ou d'une manière anecdotique. Affleure presque l'impression d'un total isolement de Bowie sur la scène musicale. Quid de ses musiciens, de ses affinités, de ses amitiés avec d'autres artistes ?  Je veux bien que l'exposition privilégie les influences visuelles (mode, cinéma, théâtre) mais son mécanisme créatif ne peut être exempt d'interactions avec d'autres musiciens.

Je n'ai ressenti en définitive que peu d'émotions durant cette heure et demie passée en compagnie d'un "certain"  Bowie qui ne ressemble par tout à fait au mien : trop de révérence, de froideur, aucun background social ou politique (les personnages de Bowie sont nés en rébellion à une certaine société - sujet totalement passé sous silence), beaucoup de mode et peu de son, et des priorités données à des sujets de médiocre intérêt (une salle complète pour les années MTV, on se pince pour y croire !). Mais en sortant, dans cette dernière salle obscure qui projette sur les murs des vidéos de concert, j'ai enfin senti un frisson me parcourir, de la nuque au bas des reins. Oublié le mégalo qui archive jusqu'à ses mouchoirs, le maniaque qui opère un contrôle absolu sur sa production, on retrouvait une bête de scène halluciné crachant Rock and Roll Suicide comme un damné...

 

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20 février 2015

Gand - Musée du STAM*, "Le Récit de Gand"

Le STAM a été notre dernier musée visité, ce qui fut une erreur. C'est par lui qu'il faut rencontrer la ville, car il retrace toute la métamorphose de cette cité des Flandres dans un lieu magnifique, une abbaye du XIIIème, dite de la Bijloke**. Le site, à l'époque en dehors de l'enceinte de la ville - risque de contagion oblige -, a abrité d'abord un simple hospice, puis dès 1250 un grand hôpital, complété quelques années plus tard par une chapelle, enfin par une importante abbaye cistercienne et son couvent. Seul le réfectoire, salle gothique à voûte de bois en berceau, ornée de peintures murales, et une partie du dortoir, ont échappé à la fureur calviniste  (1577 - 1584) qui endommagea considérablement les bâtiments. Au fil des siècles, le lieu a bénéficié de reconstruction, de restauration, d'agrandissement, tout en gardant sa vocation caritative et médicale. La vétusté des locaux a sonné le glas de la poursuite des activités hospitalières en 1982, date à partir de laquelle, les murs de l'abbaye et du couvent se reconvertissent en lieux culturels (musées, salles de concert, expositions temporaires, ballets en résidence...).

Réfectoire

Aujourd'hui, on entre dans le STAM par un bâtiment moderne tout en verre, qui jouxte une partie de l'ancien cloître intérieur du XVIIe ; on se promène alors, tout au long du circuit de l'exposition, dans les murs même de l'abbaye. Le musée accueille et organise des fonds dispersés, pour raconter l'histoire de Gand dans un parcours chronologique de six périodes :

-       Les origines

-       La métropole (1200 – 1600)

-       Une époque paisible (1600 – 1800)

-       La cité de l’industrie (1800 – 1950)

-       Une ville en croissance (1950 – aujourd’hui)

-       La ville de demain,

plus deux salles consacrées à des sujets qui dépassent la seule ville de Gand, comme Charles Quint, et le vol du panneau des Juges Intègres, volet du polyptique l’Agneau mystique des frères Van Eyck. Tout comme son comparse d'Anvers, le MAS, le STAM bénéficie de la muséographie du XXIe qui bannit le didactisme périmé, assistée des moyens numériques modernes, sur un site historique d'exception.

Nos salles préférées furent celles qui retracent l'apogée de Gand au Moyen Age, riche et puissante grâce à son industrie drapière florissante : plus de la moitié de la population travaille pour cette activité, favorisée par la situation géographique de la ville sur deux fleuves, qui la met aussi à l'abri des difficultés de ravitaillement. Gand deviendra même le passage obligé de toutes les importations en grains du comté de Flandre, la préservant de toute famine. Gand se veut, de part sa prospérité, une cité farouchement indépendante qui s'oppose souvent au pouvoir central des Comtes de Flandre, aux Ducs de Bourgogne puis aux Habsbourg. La mise en espace de ces salles, particulièrement inventive et bien aidée par le numérique, nous plongent vraiment dans l'atmosphère médiévale de Gand. Passer un peu de temps aussi dans la salle de Charles Quint rappelle qu'à la fureur des iconoclastes calvinistes répondit la violence des catholiques espagnols tout autant enragés : persécution, destruction, radicalisme, fanatisme... cette incapacité à accepter que d'autres pensent différemment n'est décidemment pas d'aujourd'hui. 

Avant de quitter l'exposition sur le développement urbain futur de Gand, poussez la porte de la Trésorerie de l'Hôtel de ville, déménagée et installée au STAM, salle magnifique tendue de cuir de Cordoue, avec lambris et cheminée baroque, qui nous ramène dans l'ambiance du XVIIème. 

Trésorerie

* Musée de la ville de Gand – quartier des Arts. Arrêt Verlorenkost sur la ligne 1 du tramway que l'on prend place Sint-Veerleplein / fermeture le lundi

** Bijloke = "endroit fermé" en néerlandais, fermé par la Lys

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15 février 2015

Gand (Gent), si proche et si loin de Bruges - Introduction

La Flandre peut paraître une destination un peu fraîche pour un mois de novembre, mais après le joli périple anversois, une envie de maisons à pignons dentelés, de balades à vélo, de béguinages et de bonnes bières est venue nous chatouiller l’humeur. Pas de fringale pour Bruxelles en hiver, de caprice pour Ostende déserte dès les premiers frimas, ni de tocade pour Bruges, la ville-musée assoupie. Gand a l’avantage de mêler tout ce que l’on aime des vieilles villes flamandes à une modernité maîtrisée. La cité est vaste, bigarrée, opulente, généreuse, fière de son passé mais aussi bien campée dans son temps, éveillée, dynamique et très attrayante.

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Le centre historique ne se résume pas à une large place bordée de maisons de guildes, il est étendu, aéré, dans la boucle que forment les deux fleuves de la ville, la Lys et l’Escaut. Tout au Sud, le quartier des Arts et des musées ; au Nord, Patershol et Prinsenhof, les quartiers médiévaux rénovés. Quatre jours sont nécessaires pour arpenter Gand en tous sens, à pied et en vélo, pour visiter quelques musées, longer les quais en bateau, goûter aux douceurs sucrées d’une ville très gourmande, profiter de la sérénité des habitants qui savent prendre leur temps.

Le Thalys vous dépose à Bruxelles et toutes les heures en hiver, un train relie la capitale belge à Ostende, en passant par Gand, puis Bruges. Attention à ne pas vous emmêler les pinceaux avec le flamand, votre train part pour Gent et non pour Genk, autre destination à l’opposé de la première. Heureusement que ma moitié est là pour corriger inlassablement mon désastreux sens de l’orientation…

L’office de tourisme gantois est un passage obligé pour retirer la City Card, bien pratique pour accéder aux tramways, aux bus et aux musées. Elle comprend aussi une balade en bateau que nous n’avons pas regrettée. Le souci, c’est que cet endroit est fort mal indiqué. Situé au pied du château des Comtes, sur la Sint-Veerleplein, il faut passer sous la statue de Neptune, visible de loin avec son trident, gardien de l’entrée de l’ancien Marché aux Poissons, pour y accéder. Les employés sont très serviables, patients et débrouillards, surtout quand il s’agit de nous trouver deux vélos pour ce long week-end du 11 novembre. Une seule adresse dès le mois d’octobre, Max Mobiel, derrière la gare Saint-Pierre, atelier de réparation et loueur de lourdes bécanes bien entretenues. Faire vraiment très attention dans le centre historique ultra fréquenté, entre les piétons, les locaux en vélos qui foncent comme des brindezingues, les bus, les voitures, et surtout les tramways et leurs rails, traîtres en diable.

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Les hôtels ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Le Routard donne une liste de B&Breakfast et de chambres d’hôtes bien fournie. Nous nous sommes posés chez Simon Says, dans le Prinsenhof, lieu de rencontre des Gantois du quartier, du petit-déjeuner au goûter tardif. Au-dessus de ce petit café convivial qui ne désemplit pas de la journée, on peut louer deux grandes chambres design joliment agencées. Le lieu est tenu par deux Anglais avenants et bien faits de leur personne, ce qui ne gâche rien. Si votre estomac crie encore famine après le petit-déjeuner pantagruélique (produits bios, ça va de soi), vous pouvez aussi y déjeuner sur le pouce (soupes, tartes salées, sandwiches savoureux et desserts alléchants). Tout est fait maison et orienté végétarien, ne boudons pas notre plaisir. La température glaciale n’empêche nullement les Gantois de rester au grand air, chaque café et restaurant fournissant des couvertures à leurs clients.

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Pour profiter au maximum des courtes journées d’hiver, nous avons fait l’impasse sur de vrais déjeuners, nous contentant de grignoter entre deux visites. Mais lorsque le soleil se couche, il est temps de suivre les locaux vers les temples de la gourmandise. Max est une vieille pâtisserie (1839 !) à la déco Art Nouveau, où seraient nés la gaufre et le beignet soufflé aux pommes. La légende dit ce qu’elle veut, mais on la croirait sans problème lorsqu’arrivent sur votre table ces deux merveilles. L’ambiance est familiale, le service vif mais affable, voilà un bel endroit, certes un brin touristique, mais incontournable.

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Á quelques pas, le chocolatier artisanal qui a fait chauffer la carte bleue, Luc Van Hoorebeke... j’ai peu de goût d’ordinaire pour le chocolat belge, que je trouve trop gras et trop sucré. La seule joliesse de la boutique m’avait faite entrer, mais lorsque la gentille dame me mit dans la bouche le plus fin des pralinés, je remisais au placard mes préjugés et dévalisais le présentoir. Nous y sommes même retournés le lendemain, la première réserve ayant servi de carburant lors d’une balade nocturne le long de la Lys.

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Pas très loin de la place Sint-Veerleplein, on trouve la petite boulangerie Himschoot, l’une des plus anciennes de la ville, qui propose des pains et des biscuits qui valent le détour. L’espace est réduit mais déborde de ces bons gros pains du Nord, riches de céréales brutes, de levains bien prononcés, de fruits secs, dodus, riches, lourds en main, mais savoureux en bouche. On y trouve toutes sortes de biscuits secs et des spéculoos maison délicats et aériens.

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Côté assiette, coup de cœur pour le Belga Queen, sur le quai Graslei, niché dans un ancien entrepôt du XIIIème siècle, tout en pierre et poutres apparentes. Le lieu est magnifique, à la fois contemporain, raffiné mais dans le respect du vieux bâtiment. La carte est orientée poissons et nous nous sommes régalés de saumon massé à la Rodenbach, d’anguille de l’Escaut fumée, d’un bar poêlé́ avec son risotto d’orge et coques, et d’un délicat turbot rôti. Les vins termineront de ratisser votre portefeuille mais nous ne regretterons pas ce dîner dans un cadre enchanteur.

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Pour le dîner suivant nous avons choisi un tout autre endroit, beaucoup plus simple, car nous l’avons vu déborder de jeunes qui l’ont adopté comme QG, le Grand Café Godot. On dîne dehors, les genoux sous une bonne couverture, de tapas, de bruschetta, de pâtes bien garnies, arrosés d’une bonne bière. L’endroit est parfait pour observer la vie nocturne gantoise, c’est sympa, sans prétention et on s’y sent très bien. Nous avons choisi pour le dernier dîner la brasserie Packhuis, d’abord pour le décor mais la table se tenait tout à fait debout. Il s’agit là aussi d’un ancien entrepôt daté XIXè dont on a gardé la structure métallique. Nous avons craint une cuisine standardisée mais que nenni : croquettes de crevettes, sashimi de bar, faisan et saumon, revisités à la mode de Flandre, bonne bière locale, une bonne surprise que nous recommandons.

Pakhuis

A contrario de toutes ces bonnes choses, éviter le cuberdon, sucrerie locale composée de gomme arabique violette fourrée d’un sirop très sucré aux fruits rouges ; déjà peu appétissante à voir mais quelconque en bouche.

 

Vélos MAX MOBIEL / Voskenslaan 27http://www.max-mobiel.be/Home

B&B SIMON SAYS / Sluizeken 8 / http://simon-says.be/fr

Pâtisserie MAX / Goudenleeuwplein 3 / http://www.etablissementmax.be/en

Chocolatier Luc Van HOOREBEKE / Sint-Baafsplein 15 / http://www.chocolatesvanhoorebeke.be

Boulanger HIMSCHOOT / Groentenmarkt 1 / http://www.bakkerijhimschoot.be

Restaurant BELGA QUEEN / Graslei 10 / http://www.belgaqueen.be/fr/Ghent.aspx

GRAND CAFÉ GODOT / Hooiard 8 / http://www.godotgent.be

BRASSERIE PAKHUIS / Schuurkenstraat 4 / http://www.pakhuis.be/fr

 

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25 janvier 2015

Athènes, la vie d'après... variations.

81Qzo7a3oiLEva (Ευα), roman d’Ersi Sotiropoulos

Stock, « La Cosmopolite », 2015

Traduction Michel Volkovitch

 

Ersi Sotiropoulos aime décidément les personnages bancals, mal arrimés à leur vie ; après la culbute d’un sous-secrétaire d’État dans la courte parenthèse prospère que furent les années 2000, la romancière nous colle aujourd’hui aux basques d’une héroïne à la dérive pendant une nuit de Noël, dans une Athènes que la crise économique vient d’harponner. Ce portrait de femme en extérieur peut dérouter à la première lecture si on le considère comme un roman contemporain ordinaire à l’intrigue rondement menée ; or, Ersi Sotiropoulos rédige comme un diesel, faisant encore une fois le choix d’une longue mise en place ronronnante, avant de laisser ses personnages partir enfin en roue libre. Pour faire simple, Eva tiendrait d’Antonioni, de Losey et de Panos Koutras.

Entre Eva et son mari Nikos, le silence, l’ennui, l’incommunicabilité, ont remplacé l’euphorie des débuts. Le couple d’artistes ratés (elle, dans la littérature, lui, dans le dessin) s’est délité mais joue les prolongations, englué dans les déceptions, les revers et les factures qu’ils peinent à régler. Une première gifle vient de désagréger le peu qu’il restait. Le livre s’ouvre sur ce qui deviendra leur dernière soirée en commun, une fête dans une boîte de nuit où s’exhibe le gratin culturel et politique d’Athènes, ramassis de « bouffons, de pseudo-intellos et de détraqués ». Le couple traverse la soirée en invisible, « personne n’est venu nous parler, tous ceux qui passaient à côté nous bousculaient et tournaient les talons sans s’excuser … Nikos absorbait cette indifférence, ce mépris, par tous les pores de la peau ». Tous les deux flirtent tristement avec d’autres perdants, durant cette notte frelatée où l’on comble le vide avec des illusions. L’irruption des premiers laissés-pour-compte de la crise, venus quémander travail et nourriture dans l’antre des nantis titubants et vaseux, précipite les fêtards dans la ville.

Commence alors l’errance d’Eva en solitaire dans la nuit glaciale, dans une Athènes déserte, comme filmée en noir et blanc. Passablement défoncée, Eva mélange réalité et hallucinations, et contemple dans les magasins crasseux d’Omonia « des bestioles à carapaces dorées… des insectes capables de diffuser une lumière d’une immuable intensité. Un halo l’enveloppait comme une auréole et les rayons aveuglants embrasaient le corps minuscule ». L’atmosphère vire à l’étrange, la ville devient ruine mortifère, linceul grisâtre où s’étendent les sans-logis. L’Athènes de carte postale est écartée au profit de sa face cachée, un décor hostile, usé, pourri, bas-fond sordide devenu repère de marginaux en tout genre. « La chaussée était crevassée, de grands trous béaient, remplis d’eau stagnante… les dalles semblaient avoir explosé, des pierres, des fils électriques et des tuyaux rouillés émergeaient à la surface du sol comme d’un ventre ouvert. Les pierres louchaient…chaque flaque emprisonnait un œil d’argent dans ses eaux troubles ». L’hôtel du Parthénon n’abrite plus qu’une faune hétéroclite de vieilles putes sur le retour, de camés, de mediums boiteuses et de pickpockets, comme exilés dans un no man’s land oublié, que les promoteurs laissent se gangréner pour mieux spéculer.

Mais, c’est ici qu’a lieu la collision frontale entre le monde réel et les visions extravagantes d’Eva, dans un temps suspendu où surgissent des personnages trop burlesques pour être réels : comme Alice suivrait son Lapin Blanc sans se poser de questions, Eva se met à la remorque de quatre individus aussi improbables que leurs noms, comme cette Moïra, dont la jarretière pend entre les genoux « parce qu’il faut qu’un truc cloche, sorte des clous. Sinon, la vie est insupportable ». Cette parenthèse chaleureuse permet à Eva de remonter le fil de son mal-être dans des monologues sans concession, jusqu’à l’élément déclencheur, un contact furtif avec un voleur à la tire pas très doué qui a su «rappeler d’autres gestes et frôlements que je m’étais moi-même interdits. Des gestes oubliés mais bien réels ». Le souvenir de sa voix  « suffisait à me réchauffer, répandant un souffle de liberté, un espoir ». La longue flânerie à travers les rues d’Athènes singulières n’est en fait qu’un voyage dans le psychisme d’une femme qui redécouvre au bout d’une nuit de divagations ce qu’elle est réellement, et la solitude de son existence qui lui a échappé. Évidemment, dans le petit matin neigeux qui la ramène chez elle, cette introspection nocturne laissera plus que des désillusions, Ersi Sotiropoulos maniant d’une plume acide l’ironie et le pessimisme.

 

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18 janvier 2015

Athènes, la vie d'avant...

41aGqBoPK-LDompter la bête (Δαμάζοντας το κτήνος), roman d’Ersi Sotiropoulos

Quidam Éditeur, 2011

Traduction Michel Volkovitch

 

Á trois milles kilomètres d’Athènes, bien audacieux celui qui espère vraiment comprendre ce qui se passe depuis six ans dans le berceau de la démocratie. On a beau y passer du temps, se vriller le cervelet sur les subtilités de la langue, laisser parler les Grecs que l’on croise en chemin, lire toute la glose journalistique, harceler de questions les amies expats’, peine perdue, on entend tout et son contraire, vérités, approximations, calomnie, mystifications… le plus simple était de demander à Ersi Sotiropoulos, née à Patras en 1953, de nous brosser le portrait d’une certaine société athénienne, celle au pouvoir au début des années 2000, avant le grand plongeon ; nul doute que la romancière connaisse son sujet de l’intérieur, on allait donc y voir un peu plus clair dans les faux-semblants.

Eh bien, on est servi. Le roman s'ouvre sur une peinture sarcastique des mœurs et coutumes des anciens opposants de gauche en exil durant la dictature, arrivés au pouvoir en cultivant des relations douteuses, totalement aveugles aux premiers symptômes du chancre qui gangrène toute la société ; corruption, paresse, cynisme, dépravation, irresponsabilité, le navire prend déjà l'eau pendant que la bourgeoisie abêtie de la banlieue chic du Nord d'Athènes danse avec insouciance et narcissisme sur le pont. La ploutocratie tient tous les pouvoirs en main, elle croit encore aux lendemains qui chantent à coup de pots de vins, de privilèges, forte d'une richesse à crédit qui semble couler à flot. Que cette prospérité aussi soudaine qu'inattendue soit déjà en sursis n'effleure pas grand monde. Aris Pavlopoulos est pourtant de ceux-là, d'une manière... indirecte. Sous-secrétaire d'État, puis simple conseiller d'un obscur ministre, clairement rétrogradé avant d'être remisé en "disponibilité", ce quinquagénaire libidineux, poète à ses heures, subit en une vingtaine de jours une dégringolade professionnelle, familiale et artistique. L'univers personnel d'Aris se délite en même temps que se referme la parenthèse frivole sur une crise du pouvoir toute proche. Il sait que cette vie facile et superficielle n'aura qu'un temps, car elle sonne faux. Son emploi est bidon, sa belle épouse italienne, anorexique et névrosée, son fils unique, retardé, sa mère, alcoolique et accro aux séries américaines, sa maîtresse, intéressée et un poil perverse. N'avait-il pas affublé son premier recueil de poèmes d'un titre prémonitoire, "Les Tambours de la Défaite"?

Il va suffire alors d'une simple question de sa mère sur un événement lointain de son adolescence pour que bascule cet équilibre précaire dans un désarroi existentiel. Comme ces lotophages qui consommaient les exquises fleurs de l'oubli, Aris a mis depuis longtemps sa mémoire en sommeil, s'est construit un passé pour supporter son présent boiteux. Mais que se passe t-il le jour où les souvenirs se réveillent et que l'on doit faire face à la vérité ?

Ce glissement subtil de la fresque sociale vers le roman d'introspection est la grande réussite du livre. À travers la chute d'Aris qui ne s'y retrouve plus dans une histoire déformée, c'est tout un pays qu'Ersi Sotiropoulos met face à son amnésie sélective. Ne plus savoir qui l'on est, d'où l'on vient, est un aller simple pour une déconfiture annoncée. Voire davantage. Aris s'imagine tenir comme il le peut sa vie en main alors qu'un concours de circonstances, de coïncidences rondement tissées par le Destin, l'amène en droite ligne vers le grand saut final.

Et, cerise sur le gâteau, la romancière fait de la ville d'Athènes un personnage à part entière, une entité fabuleuse, grouillante de vie, braillarde, paralysée par un trafic du diable mais inépuisable source de vitalité : Il aimait Athènes, une ville moche, plus moche de jour en jour... une ville pour les porcs, fantastique... elle avait, cette ville, une énergie incroyable. (p. 28). Les rues adjacentes étaient pleines de voitures qui se déversaient dans la voie principale. Où allaient-ils tous à trois heures de matin, joyeux et pomponnés, vitres baissées, musique à fond ? Grecs de merde. Il était plongé dans une mer de voitures qui klaxonnaient toutes ensemble. Dans des moments pareils elle lui plaisait, Athènes, il y avait là une intensité qui l'électrisait. Ville géniale. Il mit la main dehors et frappa la portière en cadence. (P. 174)

 

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17 janvier 2015

Inauguration de la Philharmonie - "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée"… fermée en l'occurrence, cher Musset !

L’État et la ville de Paris ont longtemps priorisé l’art lyrique au détriment de la musique symphonique : on chante à l’Opéra-Comique, à Garnier, à la Bastille, au Châtelet, au théâtre des Champs-Élysées (la multiplicité de l’offre ne faisant pas baisser les prix démesurés pour autant), mais aucune salle n’était taillée jusqu’à ce jour pour accueillir une formation orchestrale importante, contrairement à Berlin, Cologne, Copenhague ou Rome. Le projet n’était pas nouveau, Boulez la réclamait déjà il y a quarante ans...

Les amoureux de la musique se sont donc réjouis, quand, en 2007, Jean Nouvel emporta le morceau avec un projet d’envergure, audacieux et généreux. On pouvait faire confiance à cet architecte esthète, cette Philharmonie-là allait marquer son temps et les années à venir. Oui, mais. Inscrire un nouvel espace dans son siècle, rivaliser avec les plus belles salles d’Europe, être à la fois visionnaire et exigeant a un coût. Un coût réel, très éloigné de celui sous-estimé pour permettre une attribution faite d’avance, que tous connaissaient pourtant dès la validation du projet de Nouvel. Chaque « monarque » doit ajouter sa tour sur l’échiquier de la Capitale, un symbole fort, ambitieux, qu’importe s’il doit engloutir les deniers de l’État. Au bal des hypocrites, il faut ajouter une crise économique, une flambée des matières premières, des atermoiements politiques qui retardent le chantier, des combats d’egos, les hurlements de la Cour des Comptes et de l’Inspection des Finances, la mainmise des financiers sur le projet pour réduire la facture, l’éviction de Nouvel, une maîtrise d’ouvrage trop pressée qui fait, défait et refait, un projet donc taillé à la serpe, revu à la baisse, que son concepteur n’assume plus. Comme cette inauguration aux forceps, trop hâtive (mais on a déjà décommandé une première fois les orchestres invités pour une ouverture espérée en 2013), dans un bâtiment en chantier, inabouti, dans on ne voit en fait ... rien.

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Certes, le grand vaisseau en fonte d’aluminium et en inox brillant est impressionnant de l’extérieur, même inachevé ; ses courbes, ses décrochés sont magnifiques, il rutile sous le soleil comme un bijou d’argent. On passe sur les ascenseurs en panne, les escalators qui ne fonctionnent pas, le bruit des pelleteuses qui s’activent, mais on s’énerve vraiment quand on se voit refuser l’entrée de la Grande salle, au motif des répétions du pianiste Lang Lang dans le lieu saint. Il est 12h30, la foule s’entasse dehors, sur la terrasse du troisième étage par un froid de gueux, et un gentil préposé nous annonce alors que tout l’étage restera fermé jusqu’à 15h00. Vous imaginez la bronca ? Était-il si difficile de le notifier sur le site internet des journées « Portes ouvertes » ? L’état de mon dos ne nous a pas permis de patienter deux heures et demi debout, dans le froid, comme bon nombre de visiteurs accompagnés d’enfants. On tente bien de redescendre pour visiter le niveau zéro -  lieu dédié aux ateliers éducatifs et à la formation, mais il n’y a pas grand'chose à voir non plus. Des salles fermées, un seul orchestre en répétition, des couloirs rouges bas de plafond, un vide sidéral … comme l’a remarqué un journaliste dans son papier « je veux bien essuyer les plâtres, encore faut-il qu’il y en ait. » Rien n’est prêt, rien n’est terminé, rien n’est fonctionnel, sauf la Grande salle de concert, dont nous avons tous admiré l’agencement lors de reportages, mais que l’on verrouille un jour de « portes ouvertes ». Quid des 17 salles de répétition, des 10 loges, du studio d’enregistrement, de la salle d’exposition, de la salle de conférence, du toit-terrasse, du restaurant panoramique ? Rien de tout cela n’est accessible. Il est rageant de constater comment le temps des politiques n’est pas celui de la culture. Concevoir un lieu de vie dédié à toutes les musiques, dans un quartier un peu décentré de la capitale, est fort louable. Son ouverture bâclée n’est que le énième épisode d’un immense gâchis. On a d'ailleurs joué au soir de l'inauguration, le Requiem de Fauré... comme enterrement de première classe, on a rarement fait mieux !

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11 janvier 2015

Christos Chryssopoulos… un rendez-vous presque manqué, mais pas tout à fait.

J’avais prévu de démarrer l’année avec lui, à l’heure où les beuglements venus d’outre-Rhin  contestent à un pays européen la plus élémentaire liberté de conscience, le choix d’élire qui lui sied. Le timing étant parfait, j’ai donc ouvert avec une mine réjouie Une lampe entre les dents (Φακος στο στομα) - Éditions Actes Sud, 2013, avant de déchanter et que le livre me tombe littéralement des mains. Je ne connaissais de Christos Chryssopoulos (né en 1968) que la réputation qu’on lui prête, ses dons multiformes (professeur, critique, traducteur, essayiste, photographe, vidéaste, lauréat du prix de l’Académie d’Athènes en 2008) et quelques avis de critiques littéraires patentés, le considérant comme « l’un des plus prolifiques et des plus originaux écrivains de sa génération ». Original, certainement. Tellement que je m’y suis perdue, incapable de trouver une place dans ce récit sec, fuyant, hybride, mais surtout anesthésié.

Une lampe entre les dents se veut le récit des déambulations de l’auteur dans les rues d’une Athènes bouleversée par plusieurs années de crise. Cette chronique tricote des éléments réels, de la fiction et des digressions générales sur la ville. Ce n’est pas un reportage, encore moins un essai, ni une réflexion, c’est un Objet Littéraire non Identifié où l’on apprend en fait peu de choses sur la transformation d’une capitale saignée à blanc par la récession. Car l’auteur parle avant tout beaucoup de lui, de son rapport à l’espace, à l’identité, à sa condition d’écrivain et même lorsqu’il échange avec un SDF, son discours le ramène toujours à son introversion. L’auteur flâne, photographie, constate froidement les modifications que le paysage urbain a subies, croise tous les laissés-pour-compte, sans empathie, sans émotion. À l’opposé, il se vautre avec délice dans l’intellectualisme le plus revêche, le plus hermétique, à grand renfort d’expressions pour moi nébuleuses : « La pensée se projette en un espace intermédiaire défini par notre répugnance à choisir une fois pour toutes l’un ou l’autre extrême (attention : je n’ai pas dit de façon disjonctive) ». Athènes fonctionnerait selon les lois de l’entropie, elle est une hétéropie, … un continuum spatial, … un gigantesque processus de subjectivation.

Page 67 : « Je regardais les passants quand mes yeux se sont attardés sur les pas d’un homme qui marchait pieds nus dans ses chaussures. Enveloppés de haillons en guise de chaussettes… Les lumières d’une vitrine voisine éclairaient une blessure qu’il avait sur la cheville gauche et ça m’a aussitôt fait penser aux chaussures du tableau de Van Gogh et au débat entre Heidegger et Schapiro* (avec entre eux l’intervention contestable de Derrida)… ». Alors, soit je fonçais questionner ma moitié sur les références philosophiques qui me font cruellement défaut - mais je pressentais de longues heures d’ennui assurées** -, ou bien je déclarais forfait, en feuilletant paresseusement les 53 pages restantes (heureusement, le Monsieur écrit court), toutes aussi assommantes. La deuxième option m’a semblé plus raisonnable. Je reposais donc le pensum en bougonnant.

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Mais dans la pile de livres qui m’attendait, dormait un second ouvrage du même auteur, La Destruction du Parthénon (Ο Βομβιστης του Παρθενωνα) - Éditions Actes Sud, 2012, plus proche d’un roman - et encore… - que d’un embrouillamini égocentrique et indigeste. Quatre-vingt onze pages alignent les pièces du dossier, morcelé comme autant de vérités, un peu bancal, impartial aussi (témoignages, aveux, pièces à conviction, photographies, archives) d'un attentat fomenté par un jeune athénien contre le monument qui veille sur la ville depuis deux mille cinq cents ans, le Parthénon, l'incarnation quasi-sacrée d'Athènes dans l’inconscient collectif. Il y avait bien eu dans les années 1940 une bande d'énergumènes*** pour coucher sur le papier la volonté de faire carrément sauter l'Acropole, mais désormais c'est chose faite, le Parthénon est parti en fumée un soir d'été. Évidemment, avec Christos Chryssopoulos, ce n'est jamais limpide et on se doute bien que le Parthénon n'est qu'un prétexte tout trouvé pour nous parler d'autre chose****. Car l’édifice voué à Athéna n'est jamais nommé, il est "Lui", "Il", entité trop puissante, ou trop distante, dont il ne faut pas prononcer le nom : "Qu'est ce que la ville sans Lui ? N'était-ce pas auprès de Lui que nous trouvions refuge quand cela était nécessaire ? ... Notre ville ne Le méritait pas, elle ne Le valait pas... c'est la ville, c'est elle qui L'a tué. Car derrière le Parthénon, c’est de l’identité grecque qu’il s’agit : comment exister lorsque l’on a perdu « un point de repère unique qui, pour cette raison même, remplit de multiples fonctions. Il n’existe alentour aucun autre jalon identifiable et si ce lieu de mémoire venait à manquer, alors nous aurions le sentiment de vivre dans un monde étranger. » Faut-il sacrifier le passé, se détacher des vieilles pierres pour enfin exister ? Car après tout, l’édifice - du moins ce qu’il en reste, enlaidi d’étais et de grues -  n’a comme grandeur que celle qu’on veut bien lui prêter. « Je cherchais seulement à nous libérer de ce que d’aucuns considéraient comme la perfection indépassable. Je me voyais comme quelqu’un qui offre un cadeau, qui propose une issue, qui relève un défi… il devait tomber, à n’importe quel prix. » Le criminel, Ch. K. (dont les initiales ressemblent étrangement à celles de l’auteur) abomine la disparition de l’idéal antique au détriment de la laideur d’une ville indigne de son histoire : qu’ont fait les Athéniens de cet idéal de Beauté, devenue vertu oubliée ? Le monologue de l’insoumis vire alors au réquisitoire à charge contre ses contemporains : avidité, ignorance, bêtification, repli sur soi, lâcheté, torpeur, et surtout cette servitude aux colonnes de marbre mal rafistolées, tout y passe. Mais lorsque le symbole s’écroule, que là où Il se dressait, il n’y a plus que le ciel, les Athéniens, pour la première fois, « n’ont plus d’origine… le parcours doit être réinventé, l’histoire doit être réécrite. »

Le sacrilège fera t-il office de catharsis pour contraindre les Grecs à se construire un futur en tournant le dos à un passé trop accablant ? La prise de conscience n’aura pas lieu, on rebâtit à l’identique le Parthénon. Christos Chryssopoulos cite Giorgio Agamben (philosophe italien né à Rome en 1942) comme dernière pièce du dossier « le sacrilège est la tâche politique de la génération qui vient » *****. Selon l’auteur, « cela signifie que cette génération doit être capable de changer elle-même »…

 

* Je vous rassure, je ne sais absolument pas de qui on parle non plus…

** Oui, on peut être totalement sourde à la Philo, je n’y peux rien.

*** La Société des Saboteurs Esthétiques d'Antiquités, par la voix de son Président, le poète surréaliste Yorgos Makris (1923 - 1968).

**** De nombreux lecteurs grecs ont pris au pied de la lettre la provocation de Chryssopoulos, l’amenant à se justifier d’avoir choisi une telle métaphore. « La destruction de monuments est moralement fausse et politiquement inutile », a-t-il martelé à chaque interview ou conférence. Cette réaction épidermique des Athéniens justifie à elle seule le roman.

***** Profanations, trad. Martin Rueff, Rivages Poche, n° 549, 2006, 128 p. – un livre d’actualité...

 

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07 janvier 2015

No Pasaran...

ch10121

 

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17 décembre 2014

Folégandros – pour épargner vos mollets, prenez le bateau

Si vous venez à Folégandros avec de jeunes enfants, vous n’aurez pas pléthore d’endroits où aller vous baigner sans entendre moult récriminations : le port de Karavostasis dispose bien d’une petite plage de galets facile d’accès, mais patauger dans une eau où les bateaux font trempette n’est pas très engageant. Un bus relie Chora au village d’Agali et à sa plage de sable ; mais étant la seule accessible par une route asphaltée, cette dernière souffre vite de sur fréquentation et de nuisances sonores. Il faudra marcher une bonne demi-heure sur le chemin qui longe la côte pour relier la jolie crique d’Agios Nikolaos, toute calme en septembre, bordée de tamariniers.

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Le lieu est plaisant, les eaux bien claires, le silence souverain, notre plage durant le séjour. Pour le reste, il faudra jouer du jarret et supporter les remontées éreintantes sous le soleil après la baignade ; si les descentes des crêtes vers la mer se font sourire aux lèvres, les retours sur les hauteurs escarpées requièrent quelques efforts et de bonnes chaussures, de quoi y laisser tout le bénéfice du bain rafraichissant.

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De Karavostasis, partent de petits bateaux bien équipés pour une journée autour de l’île, balade très agréable en fin de saison lorsque vous vous retrouvez à dix, sur un bateau prévu pour trente. Chacun trouve son espace, l’équipage est détendu et le programme peut être aménagé sans souci. Nous avons suivi la côte Sud et ses falaises de craies rectilignes jusqu’au premier arrêt baignade dans la baie bien encaissée de Livadaki : une nature brute, vierge de toute construction, aux eaux turquoises illuminées de soleil. La joliesse, la sérénité, la quiétude du lieu, distillent de bonnes ondes dans notre petit groupe où la bonne humeur est contagieuse.

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Nous nous arrêterons ensuite dans une petite crique pour que les amateurs de plongée profitent des fonds rocheux et des grottes creusées dans les à-pics, avant de revenir vers Agios Nikolaos, où les amateurs de bronzette iront se faire rôtir la carnation à l’heure de la sieste, tandis que certains comme nous préféreront rester à bord du bateau pour multiplier les plongeons. L’après-midi prendra fin sur la belle plage de Katergo, dessinée entre les rochers, un peu longuette à rallier par un chemin de terre depuis Karavostasis, mais si délicieuse quand on vous y mène par la mer. J’imagine bien qu’en plein mois d’août, ce genre d’excursion n’a sans doute pas la même saveur. Mais économiser ses gambettes l’espace d’une journée, se baigner dans des eaux cristallines inapprochables à pied, appréhender une île par le tracé de ses côtes, accoster sur une plage totalement déserte, partager avec d’autres visiteurs notre attachement pour la Grèce autour d’un tsipouro bien servi après le dernier bain, est totalement délectable !

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