30 mars 2016

Le Magne, suite et fin - Les bergers ont toujours raison

"Νομίζω ότι είμαστε χαμένοι"*, la phrase du séjour ! Impossible de dire combien de fois nous avons tourné en rond, fait volte-face, ou demandé notre chemin pour tenter de nous repérer sur les petites routes. S’il faut être vraiment distrait pour se perdre sur la seule voie qui fait le tour de la péninsule, c’est tout de suite une autre histoire lorsque que l’on s’engage sur les chemins de traverse. J’avoue que mon sens de l’orientation est en coma dépassé, que pour moi, il y a la droite, et "l’autre droite", et que la beauté ensorcelante des paysages n’aide en rien la concentration sur la carte. Fort heureusement, quand les panneaux sont délavés, imprécis, ou un peu malmenés par les vents, il y a toujours une gentille mamie ou un berger tombé du ciel pour vous mettre dans la bonne direction ou vous conseiller de le suivre sur les hauteurs pour voir... Pour voir un sublime petit monastère en ruines (comme je les aime, pas trop retapé à la bétonneuse, mais en état de légère déliquescence naturelle - à l’exception de la chapelle rénovée, protection des fresques oblige), qui domine toute la baie de Kotronas, sur la côte Est. On monte d’abord par le petit village de Gonéa, construit au XVIIe par une célèbre et très ancienne famille crétoise (les Kallergis) qui fuyait les persécutions ottomanes, village aujourd’hui abandonné et désert. Le monastère Μεταμóρφωσης του Σωτήρος, construit au XIVe, est perché tout là-haut, au bout d’une route cimentée praticable, offrant une vue à couper le souffle (et aussi un très bel observatoire naturel pour scruter la mer et de possibles envahisseurs).

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(ruches construites en pierres)

Le berger qui nous a ouvert la voie, une fois ses bêtes abreuvées, se posera sur un bout de muraille et n’en bougera plus, buvant du regard ce panorama exceptionnel. Le monastère a, quant à lui, un charme fou. L’ensemble des bâtiments est fortifié, ceint d’un rempart sérieux, à l’abri duquel les habitants du coin pouvaient se réfugier. L’architecture intérieure est encore bien lisible (cellules, cuisine, réfectoire...), et c’est un vrai plaisir de déambuler entre les pierres, de passer sous les ogives, de grimper les escaliers qui s’envolent aujourd’hui vers le bleu du ciel. Le point fort du monastère se trouve dans sa petite chapelle, avec des fresques bien conservées, fantasques et fantastiques aux couleurs encore claquantes (admirez...).

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Toujours sur cette côte Est, deux petits villages, certes moins remarquables que Vathia, valent qu’on s’y arrête pourtant : Flomochori, et plus au Sud, Lagia. Bien dans leur jus avec leurs tours de pierres, une architecture harmonieuse et cohérente, sans doute rien de singulier, mais une belle atmosphère, et toujours ce sentiment d’être seuls au monde en ce mois de janvier quand on arpente leurs ruelles pavées.

Le paysage grandiose du Magne est aussi parsemé d’une foultitude d’églises dans les villages, mais surtout dans la campagne ; elles se cachent au creux d’un vallon, dans le repli d’une colline, derrière un renflement rocheux. Elles sont le plus souvent toutes simples, basses, trapues, solides, ornées de motifs décoratifs en briques à l’extérieur, et de fresques plus ou moins bien conservées à l’intérieur. En remontant du cap Ténaro vers Aréopolis, sur la côte Ouest donc, nous sommes tombés sur trois petites merveilles.

D’abord, Aghios Stratégos, datée du XIe, à Ano-Boularioi. Il faut partir vers la droite, commencer à grimper au-delà du village pour la découvrir lovée dans une ornière de la pente rocheuse. Les pierres plates, qui recouvrent une partie de son toit, la camouflent encore davantage des curieux, et l’agrègent parfaitement à son environnement. Elle semblerait presque minéralisée, comme encastrée dans la montagne. Même si nous avons trouvé porte close, la beauté du lieu isolé et silencieux, l’allure de cette petite chapelle un peu rabotée, suffisent à justifier une visite, surtout quand le soleil d’hiver allume le vallon et projette l’ombre mouvante des oliviers sur la pierre claire.

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Un peu plus au Nord, se sont les murets et les figuiers qui cachent une autre église du XIe, Aghios Soter, à Gardenitsa. Celle-ci n’a pas du tout l’humilité de la précédente, elle pointe haut sa coupole et son clocher. Piliers de marbre extérieurs, narthex ouvert, arches soulignées de briques, murs ornementés, dessins géométriques, mille détails attirent l’œil et retiennent le visiteur qui ne cesse de tourner autour d’elle (à l’intérieur, par grand’chose à se mettre sous la dent).

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Enfin, en se rapprochant d’Aréopolis, arrêt à Dryalos pour sa double-église : Aghios Georgios et Phanéroméni s’emboîtent en angle droit, se serrent bien fort pour se donner un peu d’importance, tant elles affichent des dimensions de maisons de poupées, posées sur le bord d’une petite route de campagne.

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Vous en verrez beaucoup, de ces chapelles de pierres toutes simples, certaines à nef unique et sans coupole, comme un écho à l’austérité et la pauvreté de la région. Elles n’en sont que plus émouvantes.

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* Je crois que nous sommes perdus.

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08 mars 2016

Le Magne - les incontournables, ou presque

Le Magne étant une péninsule montagneuse, impossible de la parcourir sur sa largeur, sauf si bien sûr vous êtes partants pour faire souffrir vos jarrets, sac au dos, en passant par des cols à plus de mille mètres. La seule route, ponctuée de très beaux villages plus ou moins laissés dans la brume et le silence, s'ouvre à Aréopolis (la ville d'Arès), porte d'entrée du Magne ; on descend ensuite jusqu'au cap Tenaro, avant de remonter de l'autre côté jusqu'à Gythion. Nous avons passé trois jours à arpenter le lieu, la luminosité hivernale défaillante à partir de 17h tronquant les après-midi. Si nous avons d'abord suivi le chemin classique avec des étapes dans les principaux villages épinglés par le Routard, les deux jours suivants furent consacrés "aux sentiers de traverse", c'est-à-dire aux haltes coups de cœur, visites de chapelles, de monastères, de villages oubliés dont nous ignorons jusqu'au nom. Je ne peux donc que vous conseiller à la fois une très bonne carte au 1/30000 et le guide du coin en français de Georges Hassanakos (et oui, le montreur d'ombres de Gythion, encore lui !) pour tout ce que le Routard passe sous silence (et il y a pléthore d'oublis et d'ignorance). La brochure de l'ami Hassanakos "découvrez le Magne en 300 images" explore le lieu par thématiques : les forteresses, les châteaux, les tours, les monastères, les églises, les grottes, les gorges, les ponts... libre à vous ensuite, en fonction des photos qui ont accroché votre regard, de visiter ce qui vous a interpellé, selon vos goûts et votre humeur du jour.

Le périple a donc commencé par Aréopolis, l'une de nos rares déceptions du Magne... c'est peu dire que le charme n'a pas du tout opéré, conséquence d'une restauration bien trop léchée à notre goût. Le village de pierres a tout d'un décor d'opérette, fignolé, soigné, poli, sans âme quoi. C'est propret, repeint, retapé au cordeau, rien ne dépasse, tout est bien aligné donc monotone et sans saveur. C'est aux détails des anciennes demeures et de l'église des Taxiarques, sur la vieille place, qu'on se dit que le village a dû avoir un passé, avant d'être "touristisé" à outrance (chambres d'hôtes, boutiques, cafés...). J'aime que les choses soient dans leur jus, si décrépies soient-elles ; tant pis si les pierres sont par terre, que les murs s'affalent, que les toits s'écroulent, du moment que les bâtiments racontent une histoire. Le replâtrage coquet qui aseptise et gomme les aspérités, c'est franchement soporifique, puisqu'on ne peut plus laisser son imagination voyager et reconstruire mentalement comme il nous sied.

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Nous avons ouvert en revanche de grands yeux quelques kilomètres plus loin, en bifurquant sur les hauteurs dans un village abandonné, ruineux comme je les aime. Une tour carrée, quelques maisons, de jolies ouvertures cintrées, de vieilles roues de pressoir, rien de moderne ou d'anachronique qui vient bousculer l'ensemble et saboter mes songeries galopantes.

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En descendant la côte vers le Sud, on arrive à Géroliménas, tout petit port de poupée pas trop rafistolé, totalement craquant hors saison. Pas un chat – enfin si, seulement des chats qui lézardent au soleil, des mamies bien burinées qui regardent le jour passer sur le pas de leur porte, et ce contraste très marqué entre la douceur du bord de mer et cette haute montagne, limite menaçante, où s’accrochent les nuages. Rien de fracassant à y voir certes, mais le village est harmonieux, apaisant, comme une accalmie bien heureuse dans ce paysage du Magne hérissé de tours et baigné de brouillard. Le Routard souligne lourdement « l’accueil déplorable et mercantile » des locaux. Pas d’accord du tout, nous resterons à papoter plus d’une heure avec une gentille dame bien avenante dans l’une des rares tavernes ouvertes, dame qui oubliera d’ailleurs de compter mon yaourt au miel sur l’addition de l’en-cas de onze heures et demie (trois mots de grec font parfois des miracles !).

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Il fallait bien se caler l’estomac avant le must, le joyau, la carte postale emblématique, le panorama imparable, le village tant attendu qui orne nombre de guides, Vathia. Je trépignais de le découvrir, persuadée que les clichés étaient tous retouchés pour donner cette atmosphère de décor fantastique que n’aurait pas reniée Louis II : hé bien non, le site est sublime dans le genre cité irréelle plantée sur un éperon délaissé, isolée au milieu de collines peinturlurées de mille nuances de vert. Les nuages qui défilent à tire-d’aile et le soleil qui joue à cache-cache modifient sans cesse l’ambiance du village délaissé, qui prend parfois un aspect presque inquiétant (j’imagine qu’en juillet avec des cars de touristes, c’est un peu différent). Le silence est impressionnant et on peut se sentir un peu oppressé par ses hautes tours qui dessinent des ruelles très étroites et qui éteignent encore plus les rares rayons de lumière. Nous avons passé une bonne heure à errer parmi les demeures en débâcle, ces vestiges d’une autre époque où les chefs de clan faisaient la loi du haut de leur nid d’aigle. Le temps s’est arrêté au-dessus de Vathia, où les traces des activités humaines sont encore bien présentes. Les décombres, les stigmates, les flétrissures ne revêtent pas le village d’un linceul ; ça respire encore, quelque part entre les pierres, et on douterait presque d’être les bienvenus…

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Pour prendre l’air après cette plongée dans le Magne rude et austère, la descente vers le cap Ténaro fait un bien fou. On peut s’arrêter à Porto Kagio, tout petit port bien planqué dans sa baie, très très calme en janvier… avant de filer vers la pointe, là, tout en bas. Les deux derniers kilomètres se font à pied, après avoir laissé la voiture en bout de piste. Le lieu prend alors vraiment des allures de lande irlandaise, surtout quand un gentil soleil retrouvé vient se balader sur les pierres et les herbes folles. Le bout du Péloponnèse s’arrête là, au pied d’un phare qu’on atteint en suivant une piste de terre rouge. Plus que cette fin de terre, c’est un petit sanctuaire hors d’âge dédié à Poséidon qui a retenu notre attention. Mais un Poséidon très ancien, tellurique, qui parlait alors aux morts et qui rendait des oracles, un « ébranleur du sol » (le cap Ténaro était d’ailleurs considéré comme une porte d’entrée des enfers). Aujourd'hui ce petit temple, devenu entre temps chapelle, n'est plus qu'un tertre de pierres arrondi, qui recueille les offrandes de tous ceux qui viennent saluer des Dieux d'un autre temps. Il s'inscrit ici comme un ressouvenir séculaire, gardien d'un paysage grandiose, sauvage et primitif.

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25 février 2016

Le Magne - avant-propos

De quelle autre contrée rapprocher le Magne ? De Chios, bien sûr, pour sa minéralité, sa rusticité, son austérité, mais une Chios bariolée de vert, humide, coutumière des vents violents et des pluies d’hiver soutenues (sauf si, comme nous, vous passez entre deux dépressions). Á moins qu’il ne faille plutôt regarder vers San Gimignano, pour ses hautes tours de pierre bâties sur les collines. En fait, le Magne permet de concilier l’envoûtement des terres du Nord baignées de brouillard et secouées de rafales, avec une architecture rurale sévère et des habitudes claniques presque féodales, longtemps de mise en Toscane.

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Le Magne est la péninsule centrale du Péloponnèse, ce long doigt escarpé, montagneux, dont la crête émerge à plus de 1000 mètres. De chaque côté de cette griffe acérée, les habitants se sont installés dans de tout petits villages resserrés, tassés, isolés, protégés par les châteaux et les forteresses. Le sol aride et rocailleux, lessivé par les pluies et le vent, s’adoucit en descendant vers la mer, jusqu’à ressembler parfois aux landes irlandaises. La région est sauvage, brute, pauvre, protégée par ses frontières naturelles, et totalement discordante de l’image « paradisiaque » que l’on se fait souvent de la Grèce.

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Le Maniote n’est pas, en premier lieu, grec, il est avant tout le descendant des Spartiates - comprendre fier, libre, rétif aux envahisseurs et maîtres de tout poil. Après la chute de Sparte, un certains nombre de citoyens, plutôt que de reconnaître l’autorité des « souverains oppresseurs » se seraient retirés dans les montagnes du Magne, y faisant souche. Même les Ottomans se cassèrent les dents sur ce coin du bout du monde, qu’ils ne purent jamais totalement conquérir. Bien évidemment insoumis, réfractaires à un pouvoir central, les Maniotes se sont, des siècles durant, regroupés en famille, en faction, n’obéissant qu’à leur Protogéros, protégés derrière leurs hautes tours de pierre. L’absence d’organisation, de concertation, d’entente au sein de la région a favorisé la rivalité entre les clans locaux ; on affirme sa puissance en construisant des forteresses, des citadelles, épaisses, rectilignes, sans une once de fioriture ou de décoration (plus de huit cents au début du XIXe). Ces saillies souvent plantées sur les promontoires, protègent le clan et annoncent le prestige et la puissance de son patriarche. Excédées par la vendetta permanente, certaines familles Maniotes s’exilèrent en Corse au XVIIe... de quoi tomber de Charybde en Scylla… Repliés sur eux-mêmes, les Maniotes se sont construit une existence à part, qui fut difficile à concilier avec la notion d’État et les lois d’une société structurée, après l’Indépendance de la Grèce. Désenclavé, inscrit dans le développement du pays, le Magne se vide peu à peu de ses habitants, qui recherchent une vie moins difficile dans les grandes villes.

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Aujourd’hui, les centaines de tours se dressent dans le silence, abandonnées, malmenées sous un climat hostile. Des villages entiers se sont tus, enveloppés d’un brouillard qui se déchire sous les assauts du vent. Le contraste est souvent abrupt, entre le golfe de Laconie, baigné de soleil, et les contreforts montagneux, prisonniers des brumes. C’est sans doute ce qui frappe d’emblée, lorsque l’on quitte Gythion pour rejoindre Aréopolis, porte d’entrée de cette autre finis terræ ; la douceur du bord de mer disparaît sous les ombres des montagnes, le ciel bleu se dérobe, les nuages bas voilent de gris le paysage, l’atmosphère se rafraîchit, les premières tours fantômatiques se dessinent… dans un décor que le roman gothique anglais ne renierait pas.

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13 février 2016

Mystra sous le soleil

Merci à I.G pour son cours dense mais très clair sur Mystra

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La situation géographique de Gythion permet à la fois de parcourir le Magne mais aussi de remonter vers une Sparte toute proche pour retrouver Mystra, vingt-quatre ans après ma première visite, au printemps 1992. J’ignore quelle est la fréquentation du site en pleine saison, mais en janvier, le lieu est d’un calme absolu et quasi-désert (nous ne croiserons en tout et pour tout qu’une quinzaine de visiteurs durant les trois heures et demie nécessaires pour arpenter cette cité fantôme construite à flanc de colline).

Si vous faites une légère overdose de colonnes, de temples et de théâtres antiques lors de votre périple dans le Péloponnèse, Mystra est là pour vous renvoyer tout droit à l’époque de la Quatrième Croisade, de la prise de Constantinople et de la famille de Villehardouin. Certes, la place forte franque a vu le jour en 1249, sur un piton rocheux qui surplombe la plaine de Sparte, mais elle est d’abord le résultat de la déconfiture des Byzantins devant les Italiens et les Francs en 1204, qui se partagèrent la bête vaincue en créant l’Empire latin de Constantinople. Geoffroy Ier de Villehardouin obtient la Principauté d’Achaïe* ou de Morée**, en récompense de ses loyaux services. Son second fils, Guillaume, devenu Prince d’Achaïe à la mort de son frère aîné, agrandit encore ses possessions en avalant toute la côte Est de l’actuelle Laconie. On peut accorder au garçon un certain goût pour les citadelles imprenables grandioses, au vu des forteresses qu’il bâtit, Mystra et Monemvassia. De ce nid d’aigle posé à 621 mètres d’altitude reste aujourd’hui le château fort à double-enceintes, une tour de guet et une chapelle. La montée ne vaut que pour la vue…

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Les Byzantins, retirés dans leur Empire de Nicée (pour faire simple, en Asie mineure), n’entendent pas laisser Constantinople aux mains de leurs ennemis et préparent leur revanche pour reprendre les territoires perdus. En 1259, c’est chose faite, lors de la bataille de Pélagonia, où Guillaume Villehardouin est fait prisonnier. En guise de rançon, il cède les forteresses d’Achaïe : Mystra bat désormais pavillon byzantin et va devenir une cité florissante, la « Florence de l’Orient ».

La stabilité politique y est pour beaucoup ; l'empereur de Byzance Jean VI Cantacuzène enverra son fils Manuel diriger la région, ce grand despotat de Morée dont Mystra est la capitale. Le long règne de Manuel (1348-1380) pacifie la région, calme les rébellions des gouverneurs locaux, et fait de la cité un important centre politique et culturel. Lorsque la famille rivale (les Paléologues) arrive aux affaires, elle mène une politique expansionniste ; Mystra s'agrandit, construit églises et monastères, sort de sa première enceinte, dévale toute la pente de la colline jusqu'aux maisons de maître construits par les familles nobles, bien plus bas. Certains monastères, construits d'abord à l'écart des habitations, sont rattrapés par une urbanisation galopante et se retrouvent englobés dans une large seconde enceinte. Cette période prospère s'étend du milieu du XIVe au milieu du XVe. Mystra est alors le siège d'une Renaissance hellénique, politique et culturelle. C'est un carrefour d'échanges intellectuels et religieux, où se croisent prélats de l'église orthodoxe,  savants, copistes, penseurs, philosophes... dans cette émulation commune, on retourne aux mythes anciens, on relit les auteurs antiques, jusqu'à fonder une nouvelle école philosophique néo-platonicienne qui résonnera jusqu'en Italie, à Florence.

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Las, des querelles de famille chez les Paléologue, qui se partagent trois despotats dans le Péloponnèse, affaiblissent leur autorité. Des stratégies d'alliances contraires, des divisions, les coups de boutoir des Ottomans qui frappent à la porte de Constantinople, précipitent la chute de Mystra qui tombe en 1460.

Mystra est donc le lieu d'un rayonnement de l'art byzantin au sein d'une cité entière, en liaison avec la redécouverte de l'Antiquité grecque. Et ce qui est stupéfiant, c'est qu'aujourd'hui encore, la ville semble toujours respirer. Si on retape les églises, les monastères, le palais du Despote pour les rendre pérennes, ce sont encore une fois les constructions en déliquescence qui me touchent le plus. Les édifices religieux, mélange de briques et de pierres sont évidemment remarquables (Sainte-Sophie, Vrontochio, les coupoles, les fresques - tout est matière à émerveillement) - mais le souffle vient plutôt pour moi des maisons en ruines, des escaliers, des passages, des ruelles étroites toujours lisibles, harmonieux. Dans ce silence qui règne en hiver sur le site dépeuplé, avec cette légère brume flottante qui s'accroche le matin aux arbres, les vieilles demeures de pierres semblent s'éveiller lentement de leur long sommeil. On ne serait pas étonnés de croiser un bout de manteau d'un seigneur franc, la capuche d'un prélat, ou l'épée d'un chevalier. Le décor fait bouillonner l'imagination parce qu'il est brut, naturel, originel et qu'il fait revivre une époque révolue.

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Vous viendrez sans doute à Mystra pour l'architecture byzantine, pour les fresques qui s'éloignent doucement des images religieuses traditionnelles, pour les plans un peu compliqués des églises, pour les monastères toujours en activité. Moi, j'y entrouvre pour quelques heures un livre d'histoire. 

 

* La principauté d’Achaïe englobe à l’époque une grande partie du Péloponnèse, rien à voir donc avec la région qui porte aujourd’hui ce même nom, située au Nord du Péloponnèse (chef-lieu Patras).

** Morée, autre nom du Péloponnèse

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06 février 2016

Gythion - une reine, un temple, un pantin

La petite ville de Gythion, aujourd’hui bien paisible et sage, pelotonnée sur la courbure du golfe de Laconie, réalise le grand écart entre le mythe et la grande histoire ; c’est ici, sur le petit îlot de Kranaï (appelé aussi Marathonissi), que le roi de Sparte Ménélas fût cocufié par sa reine pour la première fois. Pâris, en route vers Troie, fit une halte nocturne avec la belle Hélène sur ce petit bout de verdure isolé, avant de filer au matin pour d’autres horizons. La légende veut que sous l’ombre des pins, il s’en passa de belles… aujourd’hui, le lieu fait moins rêver, rattaché à la terre ferme par une digue étroite. On peut s’y promener, visiter la tour Tzanetakis du XVIIIe aménagée en musée, mais franchement, rien de bien mémorable. Ce nom de Kranaï viendrait de κράνος, casque oublié par un Pâris énamouré et étourdi sur l’îlot, lors de son embarquement pour Cythère, avant de rallier Troie (« Va, pars pour Cythère ! Sur cette galère, coquette et légère… » - Offenbach a décidemment laissé dans ma mémoire plus de souvenirs qu’Homére… ).

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Gythion, d’abord dépendante de Sparte, passa ensuite aux mains de Rome, puis fut délaissée après un important tremblement de terre (en 375 ap J.-C.), qui engloutit sous un raz de marée une part importante de la ville antique. Les recherches effectuées dans le port ont mis au jour des fondations de constructions romaines et surtout une importante installation de thermes. Redevenu un simple village au travers des épisodes byzantins et ottomans, Gythion se réveille pendant la guerre d’indépendance grecque et devient un important bastion de résistance aux envahisseurs de tout poil (des Turcs à Othon de Bavière), et surtout à tous ceux qui voudront mettre la Laconie au pas - comprendre, briser la toute-puissance des quelques familles dominatrices de la région.

Les Romains ont laissé une empreinte toujours visible aujourd’hui, le théâtre antique, très bien conservé, malheureusement ceinturé de grillages. C’est là qu’intervient Yiorgos Hassanakos, artiste peintre et plasticien originaire du Pirée, installé à Gythion depuis 1987. Nous l’avons rencontré par hasard, dans la boutique que tient son épouse au pied de l’hôtel Aktaion. Entrés pour une simple carte routière du coin, nous sommes repartis après moultes palabres (mélange de grec et d’anglais) en nous promettant de nous revoir le lendemain, pour visiter avec lui un lieu qui faisait saliver ma moitié, le musée du théâtre d’ombres. D’un théâtre à un autre, il n’y a qu’un pas. Alors que Yiorgos nous véhiculait dans sa propre voiture dans les rues de la ville, il nous mena d’abord sur l’ancien site (bâti sous Auguste), à côté duquel l’armée s’est construit une caserne. Le planton de service a bien commencé à s’époumoner en nous voyant nous approcher mais la présence de Yiorgos a immédiatement calmé le galonné. Pire, il a détourné le regard quand l’artiste de la ville a écarté deux pans de grillage pour entrer sur le lieu même, construit à flanc de colline et entouré d’oliviers. Oh, rien à voir avec la magnificence d’Épidaure ; l’endroit est tout petit (la scène faisait moins de 100 mètres), mais joliet comme un théâtre de poupée, toujours très lisible avec ses gradins de pierre (seul le premier rang était en marbre). On a tout loisir de grimper, de s’asseoir en hauteur pour admirer le demi-cercle gris qui tranche sur l’herbe bien verte. Les thymeliques (musiciens qui intervenaient durant les représentations de théâtre), se mesuraient ici dans des concours dédiés à Dionysos lors de grandes fêtes ponctuées de défilés devant le gratin romain local. Aujourd’hui, le lieu n’est ouvert que l’été pour quelques événements culturels.

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Yiorgos, féru d’art populaire, est photographe, peintre mais aussi "montreur d’ombres" et responsable du musée Karaghiozis de la ville. Il gère le fond, organise des représentations pour les enfants, fabrique de nouveaux pantins pour coller à l’actualité et prend un plaisir non dissimulé à vous emmener dans son antre. Car au-delà de la visite proprement dite qui vous entraîne sur les origines (supposées ou improbables) et l’évolution physique du personnage à travers le temps, Yiorgos vous fera rentrer dans l’envers du décor, derrière le rideau et vous initiera au maniement des pantins. Inutile de signaler que je me suis sentie bien godiche à tenter vainement de faire bouger "naturellement" les personnages. C’est un tour de main qui demande des années de pratique, surtout lorsque, en sus du maniement manuel, il faut aussi effectuer les bruitages... au-delà de ma pathétique tentative qui a fait, bien gentiment, rire notre hôte, nous avons passé une grosse demi-journée instructive et sympathique, en compagnie d’un homme généreux qui aime transmettre son savoir, faire découvrir sa région et aider les touristes en détresse (c’est par lui que nous sommes passés, après le désastreux épisode hôtelier de la "Saga pension", pour nous trouver un nouveau point de chute). N’hésitez pas à pousser la porte de sa boutique - sa femme est tout aussi avenante - pour papoter, et plus, si affinité.

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29 janvier 2016

En route pour Gythion (Γύθειο) - le pratique d’abord

Si l’on ne dispose que de quelques jours en hiver (eux-mêmes raccourcis par une durée d’ensoleillement rachititique - la nuit et les températures s’écroulant à 17h), impossible de visiter les deux doigts du Péloponnèse qui dessinent la région de la Laconie. Nous avons donc renoncé au dème de Monemvassia pour privilégier le Magne.

Le plus simple et le plus rapide consiste à emprunter le bus Ktel au départ du terminal A d’Athènes (odos Kifissou), toujours aussi sinistre, dans un quartier toujours aussi improbable, mais aucunement menaçant. Les bus sont confortables, fréquents et étonnement ponctuels. Même en plein hiver, il y a pléthore d’horaires pour relier Gythion via Sparte, où s'effectue la correspondance. Au final, comptez quatre heures et demie de trajet. Á l’aller, nous avons été accompagnés d’une pluie continue durant tout le voyage ; si le trajet n’est pas désagréable jusqu’en Argolide, la plaine de Tripoli, en janvier, par une matinée brumeuse, maussade et humide, est passablement lugubre : on se pendrait pour moins. Heureusement, à notre arrivée à Gythion, le grand beau était de retour et ne nous a pas lâchés du séjour.

Gythion, ancien port de Sparte, se trouve aux portes du Magne, posé entre mer et montagne - le golf de Laconie et la chaîne du Taygète. La petite ville, qui dégringole des hauteurs vers le quai, est absolument délicieuse ; pas de construction hideuse, de grand bazar à touristes, de verrue qui dénature et déshonore l’harmonie du lieu. Les toits de tuiles rouges, les façades colorées, les barques de pêcheurs, le bleu coupant du ciel et les neiges du Taygète composent un tableau délicat, gracieux et reposant. On s’y sent bien sur-le-champ et on a bien du mal à en repartir.

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Où se loger à Gythion ? C'est le point faible de la ville, de ne proposer aucun hôtel digne de ce nom. Le Routard s'extasie sur la Saga Pension, tenue par une Bretonne depuis des lustres. C'est bien tout le problème. Le lieu est vieillissant, la déco hors d'âge, la literie totalement périmée (de quoi vous coller d'office un bon lumbago). J'ai beau appartenir moi aussi à la Chouchen Connection, je ne trouve en toute franchise rien à sauver dans un hôtel* qui laisse ses clients sans chauffage en hiver (l'installation est bien là mais les tuyaux restent désespérément froids) ; rien ne sèche, tout empeste très vite l'humidité, des serviettes aux vêtements, même fraîchement lavés. Nous avons fui au bout de trois nuits à l'Aktaion Hôtel, autre établissement en front de mer, impersonnel au possible et aussi peu engageant, mais chauffé par une clim' réversible toute neuve ; une renaissance !

Côté table, dominance du poisson sous toutes ses formes, grillé, en soupe, en friture, et tout cela est très frais. La soupe de poisson à la grecque ressemble davantage à notre cotriade bretonne qu’à la soupe « moulinée », et elle tient bien au corps, croyez-moi. Il y a pas mal de tavernes le long du port, alimentées par les pêcheurs et les cartes se ressemblent toutes. Pas de coup de cœur réel, de repas mémorable, de plat remarquable (les pâtes aux langoustines de Pano Koufonissi auront du mal à trouver un challenger). On se nourrit correctement et richement mais « gustativement », ça manque un peu d’originalité et de finesse (je ne donne donc volontairement aucune adresse particulière).

Pour un « vrai » petit-déjeuner (puisque qu’aucun des deux hôtels n’en sert qui vaille le déplacement), nous passions rafler des douceurs à la pâtisserie de la place avant de nous attabler au café voisin pour le complément ; on se fait son petit coin entre le pope et les papis du quartier et on commence ainsi la journée avec le sourire.

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Petit-déj' de ma moitié, pourtant peu porté sur le sucre, les Dipla ; feuilles frites et roulées arrosées de miel... moi, je préfère les baklava !

Louer une voiture est obligatoire pour parcourir les environs (routes en excellent état) ; 25 euros la journée à l'agence Rozakis Travel, sur le quai, où le personnel est adorable, arrangeant, souriant. Pour le retour en bus vers Athènes, impossible d'acheter les billets dans cette agence. Il faut retourner là où le bus vous a laissés à l'aller et entrer dans la boulangerie pâtisserie qui fait office de bureau Ktel, à côté de la banque ; oui, c'est un peu bizarre mais c'est ainsi - et cela permet de perdre un bon en-cas avant de prendre la route.

Ah, contact important, Yorgos Hassanakos ! Son épouse et lui tiennent une boutique de souvenirs, journaux, livres… au pied de l’Aktaion Hôtel. Ce monsieur, charmant, accueillant, bienveillant et serviable, peintre et marionnettiste, est une mine de renseignements sur la région et se met en quatre pour vous faciliter le séjour. Il nous a véhiculés une demi-journée dans Gythion, ce qui nous a permis de pousser quelques portes. Mais ça, ce sera le sujet du prochain post…

 

* Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le jus de d'orange coupé d'eau au petit-déjeuner... du jamais vu en quinze ans de Grèce, dans une région plantée d'orangers...

 

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17 janvier 2016

Pour faire taire les Cassandre...

Alors, spéciale dédicace pour Isabella, Dominique et Oana... tout faux les filles !

 

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La Laconie en janvier, ce n'est pas l'apocalypse, bien au contraire... parasol07a

  

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