12 juin 2014

Corfou - épilogue : un barbier, deux goyim, un romancier

Pour Ben et Linda

En flânant dans les ruelles de Corfou-ville, un samedi vers treize heures, notre regard s’accroche soudain à des bâtiments en ruines, qui dénotent nettement dans l’architecture italienne ; leur allure a je-ne-sais-quoi de déjà-vu, mais un déjà-vu* qui nous met un peu mal à l’aise, une impression de vague gêne, d’inconfort. Les maisons sont plus hautes, les fenêtres empilées, plus serrées, dessinent des pièces bas de plafond. Je sors mon APN pour isoler quelques détails quand le barbier du coin sort de sa boutique, un peu plus haut, et me demande avec le sourire pourquoi je veux photographier cette partie de la rue. Je n’ai aucune raison valable à donner, je bredouille en anglais une vague réponse, imaginant qu’il me prend pour une touriste un peu toquée. En réalité, il est ravi de nous voir préférer ces ruines étroites aux belles maisons joliment retapées, car dit-il, « c’est là que ça commence ». « Allez tout droit, tournez à droite et trouvez le passage, vous verrez, vous verrez… » .

Nous avons souvent rencontré dans les îles ce genre de passeur, un inconnu sorti de nulle part qui nous a orientés vers une chapelle, une ruine, un beau point de vue, comme on murmure un secret, une émotion personnelle que l’on souhaite partager. Nous suivons ses indications, repérons une ouverture dans la maçonnerie qui borde une petite place, nous nous faufilons entre deux pans de murs un peu affligés et nous comprenons que nous nous trouvons au cœur de ce qui reste du quartier juif, devant l’immeuble de naissance d’Albert Cohen, qui se dresse en hauteur, au fond d’une cour où la nature a repris ses droits. Le bâtiment n’a plus que ses quatre murs extérieurs, en très mauvais état mais il se dresse toujours vers le ciel, entouré de maisons qui abritent des familles et d’un petit jardin, où poussent des roses et un figuier. Le brouhaha de la ville semble loin, seuls les oiseaux viennent troubler le silence. On se souvient alors de ces romaniotes**, des juifs ni sépharades, ni ashkénazes, des juifs grecs, installés depuis plus de 2 000 ans autour de la Méditerranée, jusqu’en mer Noire ; la langue, les rites liturgiques les distinguent de leurs frères. Albert Cohen (1895 - 1981) est issu par son père de cette communauté et a passé ses cinq premières années là, à jouer dans cette cour où nous restons plantés. Corfou a été le théâtre de pogroms dès 1891 et la famille Cohen émigre à Marseille en 1900. Ce lieu respire aujourd’hui le souvenir, le calme, presque une certaine douceur. Une plaque commémorative est apposée sur la maison natale de l’écrivain, la placette porte son nom, cet hommage posthume passe un baume sur de terribles événements (87% des juifs grecs ne reviendront pas des camps).

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En quittant cet enclave riche en émotions, nous tomberons sur la synagogue, que le gardien nous ouvrira, tout sourire de nous voir sortir de ce pan d’histoire. Nous avons beau lui expliquer que nous ne sommes pas juifs et que sans doute, il est déplacé de déambuler dans un lieu consacré, il n’en démord pas et nous offre l’hospitalité. C’est sans doute la seule et unique fois de ma vie que j’arpenterais en totale liberté les allées d’une synagogue en activité et que l’on me laissera me pencher sur des « objets de culte » dont j’ignore tout, dans un élan sincère de partage et de fraternité.

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Nous n’avons pas pu remercier le barbier, qui avait dans l’intervalle fermé sa boutique, pour ce moment suspendu. C’est désormais chose faite.

 

* Déjà-vu à Venise, of course…

**ce mot viendrait de « Romaioi », qui signifiait « romain », ancien nom des Grecs byzantins.

In the provinces close to Constantinople, where the Greek language predominated over the Latin of Old Rome, the idea of Roman citizenship and identity appealed to a broad segment of the population. Greek speaking citizens were proud to be Romans: in Latin, "Romani," or, in Greek, "Romaioi." The word "Romaioi" became descriptive of the Greek speaking population of the Empire. The old ethnic name applied to Greeks, "Hellene", fell into disuse.

http://www.romanity.org/htm/fox.01.en.what_if_anything_is_a_byzantine.01.htm

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10 juin 2014

Corfou - le centre et le Sud, de l'aigre et du doux

Corfou a essuyé un printemps particulièrement pluvieux, ce qui a conféré à sa campagne de très beaux paysages, des fleurs à foison, des collines bien vertes, des champs bordés de genêts et de coquelicots en pleine forme. C’est en suivant ses routes intérieures qu’on se souvient qu’elle est une ionienne, la grande sœur de Céphalonie, de part sa végétation et ses hauts cyprès qui pointent vers le ciel.

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Si on longe la côte Ouest en descendant après la plage de Glyfada, on traverse une forêt d’oliviers, puis une sorte de sous-bois, avant d’arriver au village de Pélékas, haut perché sur le « Trône de l’empereur »,  point de vue remarquable sur le littoral, où venait méditer Guillaume II. On y monte surtout à l’heure du couchant, lorsque le temps est bien dégagé (je radote, mais quand les nuages plaquent leur brumaille sur le panorama, c’est tout de suite moins enivrant…).

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Le soleil nous accordera une bonne heure de lumière et de relative chaleur à Sinarades, petit village de caractère où nous ferons une longue pause, ravis d’arpenter enfin des ruelles bordées de demeures relativement anciennes ; clocher du XVIIème, voûtes, arcades, escaliers de pierre, vigne en treille, café où des papis taiseux regardent défiler la journée, la Mythos à un euro cinquante, une parlote en trois langues, plus celle des signes, avec une mamie bien affable, tout ce qu’il faut pour nous redonner le sourire et redorer un peu le blason de Corfou. Comme indiqué sur le Routard, nous continuerons jusqu’à la falaise d’Aérostato, déserte, où la dispersion temporaire de la brume nous donnera enfin un bel aperçu de la côte et des plages en à-pic des falaises.

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Faites l’impasse sur Agios Gordis, toujours en descendant vers le Sud (front de mer en béton, constructions anarchiques…) mais arrêtez-vous au bout d’une route en lacets qui monte sec, dans le tout petit village de Pendati, silencieux, discret, modeste. On en fait vite le tour mais il respire au rythme nonchalant des lieux bien ancrés dans le passé, qui n’ont pas l’intention de se renier.

Toujours plus bas, on atteint le lac Korission, et la plage d’Agios Georgios avec ses dunes de sables, qui serait magnifique sans des monceaux de détritus qui dégradent le lieu ; c’est la première fois, en quinze ans de Grèce que nous avons à déplorer un tel laisser-aller, une si manifeste démonstration d’abandon, de je-m’en-foutisme radical qui ne semble pas gêner les locaux : infrastructures délaissées, carcasses de buvette, ossature de taverne, poteaux rouillés, piliers de bois solitaires, bouteilles, canettes, plastique, métal, l’incurie la plus totale ! Visiblement, tant que la saison n’a pas commencé, transformer les plages en dépotoirs ne choque pas les corfiotes, nous si ! Les plages de Gardenos et d’Agia Varvara nous ont semblé plus propres mais pas encore bien nettes… de toute façon, sous le ciel chargé, y’a plus que des canards pour s’y balader…

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Cette dégringolade le long de la côte Ouest prendra fin en bifurquant à l’Est vers le petit port (propre et silencieux) de Boukaris, où nous poserons enfin nos sacs. Le vieux village de Chlomos, accroché à son épieux rocheux mérite une visite, pour la vue que l’on a jusqu’en Albanie : la terrasse du café Balis est parfaite pour s’en mettre plein les yeux en dégustant un café (remarque pour les filles, le proprio a les mains bien baladeuses…).

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05 juin 2014

Corfou - le Nord : ce fût, ce n'est plus !

Le Nord de Corfou, plus élevé, plus escarpé, plus contrasté, compose la partie qui devrait être la plus fascinante de l’île. Ben oui mais ça, c’était avant ! Avant que les cages à touristes ne sortent de terre, avant que les figuiers, les oliviers ne disparaissent sous les pelleteuses, avant que les sous-œuvres des architectes inaptes ne gangrènent un littoral de carte postale.

Il n’y a que Peroulades que je sortirais du lot, village en fin de vie au bout du quel les falaises dominent en à-pic : la roche blanche, striée de nervures plus sombres, couronnée d’arbustes verts, surplombe un mince trait de plage ocre, balayé par une mer aux mille nuances de vert et de bleu. Nous y sommes allés en fin de journée venteuse qui interdisait la baignade et le site, vide de toute présence humaine, était vraiment magnifique. Un seul café restaurant est installé là-haut, doté d’un promontoire qui permet d’embrasser le panorama à couper le souffle. Pourvu que se maintienne ce respect, totalement inattendu au vu des ravages rencontrés, d’un des derniers coins de nature intact.

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Je n’en dirai certes pas autant de Sidari, exemple accablant de dégradation sans limites. Sidari est une baie, avec plages de sable et eaux limpides, dont il ne reste aucun mètre carré non construit : béton, baraquements bien vilains, piscines, sono, bar, pintes au litre, matchs du championnat anglais retransmis à fond, tout ce bazar au rabais va, de plus, très mal vieillir. Ce chancre ultra-touristique vient souiller une suite de petites falaises blondes érodées, sculptées, découpées, qui semblent s’avancer sur le turquoise de la mer, comme des bras. Elles dessinent des petites criques protégées où il ferait bon paresser en silence. Impossible, car les hôtels ont envahi jusque très loin les saillies rocheuses et déversent leurs décibels. J’ai un peu de mal à comprendre alors le plaisir que l’on peut prendre à s’imbriquer comme des sardines, et ce dès le mois de mai, dans un espace défiguré. Mais visiblement, les tours operator britanniques font le plein !

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Autre haut lieu malmené par le ballet incessant des cars de tourisme, Paléokastritsa, doubles arêtes rocheuses qui dessinent trois baies, cannelées de plages et de criques, aux eaux bleues et vertes de toute beauté. Oui mais, le charme s’évapore devant les marchands du temple qui ruinent l’ambiance : on aurait pu construire de jolies infrastructures pour garder le cachet du lieu, éloigner le parking des bus, garder à distance les boutiques et les restos, protéger un écosystème que l’on devine fragile, non, rentabilité maximum à moindre coût, retour rapide sur investissement à court terme, une mise à sac. Paléokastritsa serait le lieu de résidence du roi Alkinoos, qui recueillit Ulysse et lui fournit un navire pour rejoindre Ithaque. Un parmi d’autres, puisque comme souvent, les fouilles archéologiques n’ont rien donné de probant. La vue, du haut du monastère de la Panagia Théotokos, construit au bout de la plus importante des presqu’îles, est fabuleuse… le monastère en lui-même n’a pas grand intérêt, historique ou culturel, c’est une halte agréable de quelques instants au calme, dans un petit jardin peuplé de chats qui se prélassent sous les rosiers, avant de replonger dans le tumulte.   

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Si vous reliez ensuite Angélokastro, arrêtez-vous à Lakones (vous ne serez pas les seuls…) : La vision du paysage et des deux écueils de pierre, s’avançant dans cette eau aux teintes sublimes, vaut le détour : Paléokastritsa est bien plus beau, vu d’en haut ! La forteresse d’Angélokastro est un poste de garde du XIIIème siècle, le plus à l’ouest du Despotat d’Épire (un des successeurs de l’empire byzantin affaibli et découpé, sur le territoire qui englobait l’actuelle Albanie et Corfou), qui s’élève sur un rocher, 160 mètres au dessus de la mer. Elle est trapue, courte sur patte, construite comme une vigie qui protégeait l’île des incursions pirates ou turques.

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Évidemment, panorama impressionnant… par beau temps...  meteo011

 

 

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01 juin 2014

Corfou, suite - le cas Kanoni

Image emblématique, tarte à la crème des guides, sempiternel symbole de Corfou, la presqu’île de Kanoni est un passage obligé pour tous les visiteurs. J’y suis allée avec un rythme cardiaque de junkie sous emphét’, découvrant dans le Routard que le site aurait inspiré Böcklin et ses différentes versions de L’Île des morts, tableaux qui illustraient, avec ceux de Friedrich, un grand nombre des œuvres littéraires du XIXe dans mes manuels de littérature du lycée. Cette plongée soudaine et inattendue dans les Nuits de Musset et le « luth constellé » de Nerval appelait sur-le-champ une visite matutinale.

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Le bus N°2 part du Liston et s’arrête dans son périple juste en surplomb du site : on descend alors à pied en pente douce, jusqu’au niveau de la mer. Deux îlots sont posés sur l’eau, chacun coiffé d’un lieu de culte (monastère de la Vlacherna, accessible à pied par une jetée pour le premier, église du Pantocrator, pour le second, au loin). C’est évidemment celui à l’arrière-plan, que l’on ne peut atteindre qu’en bateau qui sollicite toute mon attention (on le nomme en grec Pontikonissi - l’île de la Souris -, pour une vague ressemblance de forme avec le dos du rongeur)  … ah, il faut faire preuve de beaucoup d’imagination pour retrouver la vision du peintre suisse, qui a, dans ses toiles, ceint le bosquet d’arbres central de hautes falaises blanches. J’ai beau tenter de m’extraire du brouhaha ambiant, du va-et-vient des touristes, rien n’y fait, la magie ne prend pas.

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Outre le décalage entre la réalité de l’île et l’hallucination picturale qu’elle a su faire naître chez Böcklin, la présence de la piste d’atterrissage de l’aéroport à moins de 500 mètres perturbe violement ce qu’il reste de magie au site ; je ne sais dans quel cerveau moisi a germé cette idée scélérate d’accoler le tarmac à ce décor de carte postale, mais on aimerait lui dire deux mots, peu conviviaux. Tous les quarts d’heures, un charter survole à très basse altitude le clocher du monastère de la Vlacherna avant de se poser dans un hurlement de réacteur : on se pince pour y croire !

D’autant plus que Kanoni, serait aussi le lieu de la dernière halte d’Ulysse avant son retour pour Ithaque. On ne peut décidément pas mettre une demi-sandale sur une île ionienne sans retrouver la trace du protégé d’Athéna! Poséidon, très remonté contre Ulysse qui a sérieusement aveuglé son fiston, le cyclope Polyphème, le poursuit de sa vengeance et le retrouve sur les rives de Corfou (enfin, plutôt de Schéríe, comme la nomme Homère, l’île des Phéaciens) ; pour contrarier son retour, il retourne le navire de « l’homme aux mille ruses » et le pétrifie, le transformant en rocher. Seul survivant de ce désastre, Ulysse s’échoue sur le rivage où il sera découvert et secouru par Nausicaa, fille du roi Alkinoos.

Comme il est difficile aujourd’hui de s’immerger dans des univers mythiques, quand la main de l’homme a saccagé des lieux qu’il fallait préserver. Voilà l’état des lieux de la destruction du site de Kanoni (monastère de la Vlacherna en bas à droite) quand la seule vénalité règne sur la gestion d’une île, (photo prise dans le guide Toubis)… édifiant, non ?

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27 mai 2014

Corfou ville - bienvenue en Italie !

Impossible de s’imaginer en Grèce lorsque l’on musarde dans les venelles étroites de la vieille ville de Corfou, coincée entre deux forteresses et la mer. Ses façades jaunes et ocres, ses petites piazzetta, le linge tendu au travers des ruelles, les balcons, les arcades, les loggia sentent d’avantage le basilic que l’origan : quatre siècles de présence vénitienne (1387-1797), ça laisse de sérieuses empreintes. Le tremblement de terre de 1953, qui mit en vrac les autres îles ioniennes, épargna Corfou. On s’en réjouit car la cité historique porte toujours, outre les griffes du lion de la Sérénissime, le souvenir - plus discret - de ses autres conquérants européens.

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Sur la Spaniada, vaste esplanade arborée qui s’étale derrière la vieille forteresse, se côtoient des édifices aux origines variées : jet d’eau vénitien, rotonde anglaise, monument du rattachement de l’Heptanèse* à la Grèce et le Liston français. Le Liston rappellera aux Parisiens les bâtiments, les arcades et les lanternes de la rue de Rivoli, percée en France dix ans plus tôt (1801)**. Les Britanniques laisseront à leur tour sur la Spaniada, le palais à colonnades de Saint-Michel et Saint-Georges, ou Palais Royal, d’abord résidence des Hauts-Commissaires anglais avant d’abriter le Sénat des îles ioniennes.

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L’ancienne citadelle, construite à l’extrémité de la péninsule fortifiée, qui s’avance dans la mer comme un navire, est réellement impressionnante. Elle est lourde, massive, construite à partir d’une première muraille de l’époque byzantine, jusqu’à devenir une forteresse au XVIe siècle, lorsque les Vénitiens sentirent la menace ottomane approcher : douves, tours, ligne de défense, remparts, mouillage pour les galions, caserne, bastion, on comprend mieux l’invulnérabilité de la ville sur une si longue période. Les Anglais continueront d’y apporter leur touche au XIXe, jusqu’à cette incongrue église néoclassique, en 1840, qui jure dans cette atmosphère de génie militaire. Mise à part la vue sur la mer, pas grand-chose à se mettre sous la dent à l’intérieur ; si l’architecture défensive vous laisse de marbre, regardez-là de loin. Á l’opposé, la nouvelle forteresse (fin XVIe, début XVIIe, le terme « nouveau » est bien relatif) est tout aussi vide et encore plus mastoc : on peut faire l’impasse !

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C’est dans la rue que le charme opère surtout, du vieux quartier du Campiello, avec ses petites places, les fontaines, les cours dérobées, jusqu’à la place de l’Hôtel de ville (d’abord « loges » des aristocrates de la ville, puis opéra). Déambulez dans les très étroites venelles perpendiculaires aux ruelles touristiques, posez-vous dans ces petits cafés qui dévalent les escaliers, humez l’air du temps place Kremasti, sirotez un Spritz (plus couleur locale que l’ouzo, en fait) place Aghios Spyridonas, avant d’entrer dans l’église du même nom : clocher imposant, iconostase de marbre et non de bois, influence italienne évidente dans les peintures, ossements du Saint dans un somptueux reliquaire en argent, présence de nombreux croyants grecs et russes, elle est considérée comme la plus belle des trente-neuf que compte la ville. C’est son plafond peint et doré, ultra-chargé qui surtout attire l’œil. Datée de la fin XVIe, elle est dédiée au protecteur de la ville Spyridon, évêque de Chypre, qui aurait tenu à bonne distance des remparts de la ville, la peste, les Turcs et la famine, rien que ça !

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DR 

* Heptanèse (les 7 νησιά/îles de la mer Ioniennes : Corfou, Paxos, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et à l’époque Cythère), tombées sous la domination de Venise, puis de la France, ensuite des Britanniques, avant d’être cédées à la Grèce en 1864, à la signature du Traité de Londres.

** Bourde dans le guide Toubis, qui crédite l’ingénieur Ferdinand de Lesseps, né en 1805, des plans du Liston…il s’agit plutôt de Matthieu de Lesseps, le père, commissaire impérial de Corfou entre 1810 et 1814.

 

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22 mai 2014

Corfou - le couvert et le gîte

Si j’en crois le verdict attesté par ma balance, la cuisine corfiote n’a pas été sans conséquences sur ma ligne… la présence vénitienne a laissé bien des traces dans les assiettes, et c’est tant mieux, pour varier les saveurs tout au long d’un séjour.

Il Vesuvio, 16 Odos Guilford - Corfou ville (2x)

Resto napolitain sympathique et généreux ; faites l’impasse sur les entrées (et pourtant, que les involtini d’aubergines sont bons !) car les plats de pâtes sont bien servis. Gnocchi, linguine aux fruits de mer, tagliatelles à la roquette et aux crevettes, tout est bon, ultra frais.

La Famiglia, Kantouni Bizi, ruelle perpendiculaire à Nikiphoros Théotoki - Corfou ville (2x)

Comme son nom l’indique, trattoria familiale chaleureuse dans la plus pure tradition, avec nappes à carreaux et bougies. Clientèle plutôt locale. Antipasti sympas, bonnes salades, véritables linguine aux vongole, excellentes linguine au pesto. Bonne ambiance, on s’y sent bien. Fermé le dimanche.

Bellissimo, platia Lemonia, perpendiculaire à Nikiphoros Théotoki - Corfou ville

Comme son nom ne l’indique pas, cuisine plus corfiote qu’italienne, où l’on vient goûter les spécialités locales ; le bourdeto (poisson accompagné d’une sauce tomate bien épicée, d’origine vénitienne), la pastitsada (coq ou bœuf mijoté dans une sauce tomates-oignons-cannelle-piments, servi avec des pâtes) ou le sofrito (fines tranches de veau ou de bœuf dans une sauce à l’ail). Le reste de la carte propose des plats grecs plus standardisés si vous avez peur de vous lancer.

New Fortress, 26 Odos Solomou - Corfou ville

Taverne classique, très touristique et sans prétention au pied de la nouvelle forteresse… bon plat de poisson frais plus salade.

Beaucoup de bars sympas, certains très branchés, d’autres plus calmes et familiaux, à mesure qu’on s’éloigne du Liston et de ses arcades ; fermez votre guide et allez-y à l’instinct. Passez tout de même au Bristol (Odos Evgéniou Voulgareos), la déco intérieure et ses ampoules valent le coup d’œil. Et pour changer de la Mythos, de la Fix ou de l’Alpha, goûtez à la bière locale, la Corfu beer Real Ale, non pasteurisée et non filtrée, presque rouge, qui rappelle les bières belges, et la Royal Ionian, une blonde très douce. Á éponger avec les pâtisseries locales :-)

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Le kumquat est à Corfou ce que le mastic est à Chios, une manne ! En Europe, Corfou et la Sicile sont les deux seules îles qui cultivent ce petit agrume, avec lequel je n’ai d’ailleurs aucune affinité. Mais j’en connais un qui en raffole et qui en a ramené une palanquée… confis, au sirop, en liqueur, en qumkacello, pour aromatiser les loukoums, la pâte de figue, on en trouve sous toutes les formes. La liqueur est pour moi imbuvable, sucrée, poisseuse, très écœurante. On frôle l’overdose devant les bouteilles aux formes de l’île qui semblent se trémousser sur les étals.

Á Corfou-ville, nous avons logé, une et deux, puis trois fois à l’hôtel Arcadion, angle d’Odos Vlassopoulou et de Kapodistriou, au-dessus du Mac Donald, très bien situé, avec vue sur la Vieille Forteresse éclairée. Les balcons donnent sur la place, ce qui est un peu bruyant les vendredis et samedis soir mais le spectacle est là, lorsque les corfiotes envahissent les lieux, comme les Italiens à l’heure de la Passeggiata.

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Nous sommes revenus à plusieurs reprises (au grand amusement du staff !) dans ce camp de base puisqu’aucun village du Nord n’a su nous séduire. Un membre du personnel nous a regardé avec effarement lorsque nous lui avons demandé, déçus de nos virées, où trouver un lieu « wild and unspoiled » sur l’île. Il a commencé par nous rappeler que Corfou est la deuxième île grecque la plus fréquentée après la Crête (oui, on avait vaguement remarqué une certaine similitude dans le bétonnage…) et a mis un peu de temps avant de pointer du doigt un périmètre au Centre puis au Sud de notre carte. Ce n’était pas gagné…

Et pourtant, son index avait eu raison de nous orienter sur un petit bout de la côté Sud Est, à Boukaris, minuscule port de pêcheurs où nous avons trouvé notre bonheur, en dépit d’une addition exécrable pour un mois de mai, pluie + vent. Boukaris, c’est une poignée de bateaux de pêche, deux tavernes, deux hôtels, un petit supermarché, une dizaine de maisons particulières et une magnifique situation sur la mer. Quand je dis la mer… étonnamment, l’endroit, par son calme, son silence, rappelle davantage la tranquillité d’un lac ou d’une lagune. Les familiers du lac Majeur ou du lac d’Orta ne se sentiront pas dépaysés. Nous nous sommes posés au Golden Sunset (vu la météo, pour le Sunset, on repassera !), visiblement bien connu des touristes allemands. L’hôtel vaut le détour pour sa table, la maman des gérants officiant d’une main de maître dans les cuisines. Le poisson passe directement de la mer à votre assiette : daurade (pas d’élevage, une vraie), bar, puis calmar farci… nous avons franchi les trois marches de la béatitude gustative. Il a fallu à chaque repas attendre ses mets de roi (compter 45 minutes) mais la précision de la cuisson et le résultat en bouche en valaient largement la peine. Comme quoi, en cherchant bien, il peut y avoir encore des endroits préservés à Corfou…  

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19 mai 2014

Corfou (Kerkyra), la trop domptée des Ioniennes - Introduction

Cela devait bien arriver un jour ou l’autre, une première déconvenue, un léger désenchantement, un petit dépit, un rendez-vous manqué, un tête-à-tête ajourné, bref, une non-rencontre avec une île grecque. Si, c’est possible. Et avec une Ionienne, en plus, ce qui nous a bigrement tourneboulés, ma moitié vouant un culte incommensurable à Céphalonie, ma pomme contemplant Ithaque avec les yeux d’Ulysse. 

Corfou pâtit lourdement des symptômes déjà observés en Crête, le bétonnage, le tourisme bas de gamme, le non-respect de l’environnement, le laisser-aller ; elle donne la sensation d’une île sur son déclin, qui ne peut plus entretenir son rang et qui mise désormais sur le vol incessant des charters venus d’Allemagne, d’Angleterre et de Russie pour survivre : hôtels low cost déjà défraîchis, villages de vacances sinistres, infrastructures vilaines, plages jonchées de détritus, nombre d’endroits transpirent la fin de règne. On enrage d’autant plus que la côte Nord recèle quelques sites de toute beauté, qui auraient dû être laissés à l’état sauvage et non transformés en protectorats de buveurs de bière. 

Autre source de déception pour une île qui a vu défiler nombre d’occupants (Rome, Byzance, Venise, Maison d’Anjou-Sicile, Venise à nouveau, les Français, les Britanniques…), l’absence quasi-totale (à l’exception de Corfou ville, j’y reviendrai longuement dans d’autres posts) de vestiges, de sites archéologiques, de monastères, de chapelles, de fresques, de tout ce qui donne à une île sa tonalité particulière. On cherche fébrilement un village typé, singulier (après Tinos et Chios, la barre est très haute, mais tout de même…), on veut respirer une atmosphère originale, unique, distincte des autres îles et … ça ne vient pas, l’insatisfaction s’installe. 

Alors, faut-il bouder Corfou ? Eh bien non, malgré toutes ces réserves, l’île nécessite une visite pour son « chef-lieu », sa « capitale », Corfou-ville étant pour moi un joyau incomparable. Nous sommes tombés sous le charme immédiat de sa saveur italienne, de ses couleurs, de son dédale de ruelles, de sa richesse culturelle, de sa gastronomie. On flâne des heures entières, le nez en l’air pour capter les détails d’une architecture superbe, où chaque « prédateur » a laissé sa marque. Alors que nous devions loger au Nord, après les deux premiers jours passés à l’arpenter en tous sens, nous y sommes revenus à fond de train, tant elle a su nous ravir par sa simplicité, son naturel, sa sincérité.  

Je crois qu’il s’agit, en quinze ans de Grèce, du premier voyage qui ne se déroule pas du tout comme nous l’avions prévu. En neuf jours nous avons fait et défait quatorze fois nos sacs et mangé du kilomètre : pas de vrais coups de cœur, d’innombrables atermoiements sur nos lieux de chute, une météo capricieuse, comme si l’île devenait un brin revêche, voire hostile. Nous avons alors écourté notre séjour et rappliqué plus tôt que prévu à Athènes, sous un franc soleil qui nous a redonné la pêche et le sourire. 

Quand ça ne veut pas, c’est que cela ne devait pas… on aura plus de chance en septembre, du moins je l’espère !

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