24 août 2016

Romance sans paroles - Ménis Koumandaréas

LBC

Le Beau Capitaine (Ο ωραίος λοχαγός - 1982)

Roman de Ménis Koumandaréas

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2011

 

 

 

J’avais terminé La Femme du métro en bougonnant, perplexe devant ce roman estimé d’une foule de lecteurs, qui sonnait pourtant étrangement faux à mon oreille. Comme si l’auteur avait volontairement travesti un sujet personnel trop audacieux dans une histoire préfabriquée, simpliste, bridant sa plume pour s’en tenir à un exposé frigorifique, presque clinique d’une relation impossible. Ménis Koumandaréas poursuit quatre ans plus tard, dans Le Beau Capitaine - mais avec quelle adresse, cette fois ! -, la même dissection des âmes qui hésitent, tout au bord de l’abîme, à faire le grand saut ; le jour où la vie réelle et le bonheur passent à portée de main, prend-on le risque de se jeter dans le vide, ou bien leur tourne-t-on le dos, en regardant les années passer sans avoir vécu ?

L’auteur interroge ici un membre éminent du Conseil d’État dans un huis clos étouffant, presque hypnotique. Sur une période de neuf ans, un jeune capitaine d’infanterie demande inlassablement à la haute juridiction l’annulation des décisions de sa hiérarchie militaire, qui s’acharne à détruire injustement sa carrière, sur des prétextes infondés. Ces requêtes à répétition vont lier l’officier et un conseiller d’État vieillissant, chargé d’étudier la validité de chaque recours et de présenter les demandes en séance devant le tribunal. Si le cadet voue très vite à l’homme de loi un respect mêlé d’admiration pour son statut social, son habileté de juriste et son appui sans failles, le conseiller voit de son côté son existence bien rangée se fissurer, tel un Aschenbach devant les premières lueurs de la beauté. Pas sûr même que l’homme comprenne vraiment ce qui lui arrive ; il est de ceux qui passent leurs soirées avec Tennessee Williams, Sappho, Cavafy ou Tchaïkovski, sans se douter de ce qu’ils ont tous en commun. Le célibataire endurci, solitaire, mélomane et lettré reste prisonnier de sa caste, de sa fonction, commentant de loin les bouleversements politiques et sociaux de son pays qui ne l’atteignent jamais. Il n'est que spectateur des événements, même de ses propres émotions qu’il ne sait ou ne veut interpréter.

Ménis Koumandaréas fait preuve dans ce roman d’une exquise délicatesse pour décrire les symptômes d’un simple trouble, qui vire parfois à l’exaltation, jusqu’au vertige. Sans cesse revient dans la bouche du conseiller sa fascination pour le physique admirable du Capitaine, sa prestance, sa démarche, ses yeux gris clair, ses traits harmonieux, et surtout cette lumière aveuglante qui l’entoure comme un halo sacré : "Peu à peu, sans que je m’en rende compte, son visage devint le compagnon permanent de ma pensée. Partout où j’allais, je le traînais avec moi comme une phrase musicale ou un vers gravé dans la mémoire. J’avais l’impression qu’il me confiait ses pensées... Dans les réceptions, le visage d’un beau garçon qui nous servait me rappelait aussitôt ses traits, et le soir, quand j’écoutais les Vêpres de la Vierge, le même visage m’apparaissait immaculé, baigné de lumière".

Impossible pourtant d’envisager une progression dans les relations des deux protagonistes ; le livre avance comme un disque rayé, repassant sans cesse sur les mêmes sillons, sans issue : « accusation de l’armée, requête, jugement, annulation », ce même cycle, encore et toujours. L’histoire du conseiller et du Capitaine tourne en boucle fermée, tous deux témoins d’une époque qui s’épuise, cadenassée et refermée sur elle-même : la toge des conseillers bordée de velours, agrémentée de collets de lin blanc, les bulletins de santé du Roi Paul, le Vieux Palais royal, les horloges arrêtées, les planchers mangés aux vers, les lambris de chêne, sont autant de marqueurs d’une atmosphère surannée, oppressante où se cognent deux spectres qui n’ont même pas de nom, désignés par leur fonction, incarnant deux corps d’État qui s’affrontent. Au dehors, pourtant, c’est le chaos ; élections truquées, valse des gouvernements*, assassinat du député Lambrakis, trahisons, renversement d’alliance, discrédit des institutions, jusqu’au coup de poing final des militaires en 1967.

Si Ménis Koumandaréas persiste à railler la vieillesse et à soupirer après la/sa jeunesse qui s’est envolée, il le fait beaucoup plus subtilement que dans La Femme du métro,où il me démangeait de balancer quelques calottes à son héros capricieux, vaniteux et donneur de leçons. Notre jeune Capitaine ici a tout de l’innocent à peine conscient de sa beauté, sensible, vulnérable, intègre et juste : "Le visage du Capitaine, malgré son attirance pour le droit, était un poème, de ceux que la nature offre provisoirement à l’homme et que lui, sans y penser, promenait dans les casernes". Bien sûr, il dénote ; se passionner pour Nijinski sous le nez de brutes épaisses, avinées et quasi analphabètes ne lui facilite pas l’avancement. Il ne comprend rien à la jalousie sournoise qui transpire chez ses supérieurs, qui le manipulent et se jouent de lui avec perversité. Suffisamment pour user ses maigres défenses et faire vaciller une santé mentale déjà fragile.

Le conseiller s’interroge souvent sur les traits encore juvéniles du Capitaine pourtant âgé déjà de 27 ans au moment de leur rencontre ; "Ce visage était même de la jeunesse insouciante, façonnée avec soin par l’enfance et menée à la perfection par l’adolescence... ce jeune visage concentrait les plus hautes vertus qu’on puisse voir chez un être humain : jeunesse et beauté, générosité, caractère. Un sculpteur antique, de l’époque classique surtout, n’aurait presque rien eu à lui ajouter". Tant que le conseiller veille sur lui, l’accompagne dans ses démarches, accorde du crédit à son histoire, le Capitaine garde le visage lisse d’Adonis. Le Dorian Gray à trois étoiles reste fidèle à son auto-portait, qu’il a offert au juriste en remerciement de son aide. Quand l’armée décide de lui reprendre ses galons pour une retraite anticipée, que le conseiller commence à douter du bien fondé de ce combat inégal, le Capitaine se flétrit en quelques mois, prenant l’apparence d’un vieillard voûté et négligé. Le temps s’accélère parfois d’une étrange façon dans ce royaume de Grèce qui agonise...

Le livre se referme dix ans plus tard, dans l’appartement du conseiller très âgé, qui relate à un jeune officier venu l’entretenir d’une requête déposée au Conseil d’État, cette histoire dont bruissent encore les couloirs de la vénérable institution. Cette scène finale qui atteint le sublime, mélancolique et brumeuse, dessine un conseiller toujours bouleversé par le souvenir de son beau Capitaine, incapable de faire son deuil de la jeunesse et de la beauté ; un homme d’un autre temps, qui continue ses conversations avec le seul être qu’il ait jamais aimé et qu’il salue d’un geste de la main, à sa fenêtre, en voyant un uniforme s’éloigner.

 

 

* Où l’on croise déjà les Papandrèou, les Mitsotakís, les Karamanlís…

 

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03 août 2016

Paysage dans le brouillard

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Le seul héritage (Η μόνη κληρονομιά - 1974)

Recueil de nouvelles de Yórgos Ioánnou*

Traduction Ismini Vlavianou

Éditions La Différence

 

 

Certains écrivains sont un peu bancals, jetés entre deux mondes, deux cultures, deux langues, bercés de récits d'une terre perdue et d'un insupportable exil. Né en 1927 à Thessalonique, héritier d'une famille chassée de Thrace orientale, Yórgos Ioánnou grandit au milieu des déracinés sans le sou, encaisse la Deuxième Guerre mondiale, l'Occupation, enfin une guerre civile. D'aucuns pourraient en sortir brisés, déséquilibrés ou enragés, on peut aussi vouloir remettre de l'ordre dans tout ce chaos par l'écriture. Mais entrer dans l'univers de Yórgos Ioánnou n'est pas chose aisée ; l'auteur mêle ses souvenirs, l'intime, avec la mémoire collective, les transformations d'une grande cité bigarrée, les bouleversements politiques. Yórgos Ioánnou se raconte sur quarante ans d'histoire de la Grèce du Nord, certainement lisibles pour ses contemporains, mais beaucoup plus confus pour des lecteurs du XXIème siècle, très moyennement au parfum des échanges de populations, des jeux de pouvoir, des alliances, des luttes internes, de la géographie même de la région.

C'est donc ici que, normalement, on compte sur le traducteur (et l'éditeur) pour nous déblayer le chemin, décoder les sous-entendus, décrypter les ellipses, expliciter les raccourcis, bref nous rendre le texte intelligible, surtout lorsque le style même de l'écrivain, ses techniques de narration, brillent déjà par leur complexité. Peine perdue, la traduction est stupéfiante d'insuffisance. Être traducteur est un métier ; c'est être un passeur, un éclaireur, c'est aussi et surtout maîtriser suffisamment sa propre langue pour y verser un rythme, un mouvement, un balancement, une musique venue d'ailleurs qu'il faut transposer. Or, cette traduction pèche par manque de rigueur, de cap, de tension, de choix forts assumés, pour former un tout cohérent. J'ai certes un petit niveau de grec moderne mais je suis malgré tout capable d'entendre quand le changement de langue "coince" et qu'il manque d'harmonie. Yórgos Ioánnou écrit court, son émotion est sèche, ses chutes sont vertigineuses, ses non-dits sont assourdissants. La partition au cordeau, dégraissée, aride, émaciée, que l'on perçoit de très loin, est devenue un brouet mollasson et discordant. Quant aux notes, elles sont répétitives, incomplètes souvent, inutiles pour beaucoup et inexistantes quand il le faudrait. Aucune introduction historique, de mise en situation, de chronologie, on jongle entre le livre et les recherches sur internet pour y voir plus clair - quand on ne dérange pas carrément ses copines profs de Grec pour éclairer de leurs compétences les vides de l'édition.

Et le texte dans tout cela ? Il y a de sacrées belles choses, en dépit de ces nombreuses réserves sur la traduction. Yórgos Ioánnou manie avec virtuosité une narration tordue, brisée, qui fonctionne par association d’idées. Les nouvelles n’ont pas de structure bien définie, elles avancent en zigzag selon un enchaînement souvent surprenant et bien malin le lecteur qui devine où la plume vagabonde de l’auteur va le mener ; Ioánnou passe son temps à rebondir sur un mot, une image, qui nous entraîne bien loin de notre point de départ avant de nous y ramener sans en avoir l’air, comme une boucle qui aurait pris bien des chemins obliques.

Même si les nouvelles font écho à tous les drames qui ont ébranlé ses jeunes années, Yórgos Ioánnou s’interdit tout débordement, bride son affectif et préfère jouer d’une certaine économie de moyens ; là où Cosmas Polìtis** faisait revivre Smyrne avec lyrisme, chaleur et émotion, Ioánnou manie l’ironie, voire le grincement, pour relater de minuscules incidents de la vie quotidienne, des souvenirs bruts, isolés dans quelques pages, qui prennent pourtant une sacrée résonnance. Á partir du récit tout simple de quatre visites d’une vieille femme en noir sur le seuil de sa maison, venue à quelques années d’écart boire l’eau de son puits, l’auteur nous parle des déracinés des deux camps, de cette douleur et de cette nostalgie qui ne peuvent s’atténuer avec le temps, de la destruction de Thessalonique sous les bombes, du monde moderne qui ne veut plus rien savoir de ce passé qui saigne encore et que l’on enfouit sous le béton de la reconstruction ; rares sont les écrivains capables d’être puissants avec de la retenue.

Enfin, il y a un joyau dans ces nouvelles des années sombres parcourues de combats, d’humiliations, de violence, de destruction, une ode magnifique dédiée à cette ville du Nord. Certes, en 1974, Thessalonique ne ressemble plus à la cité cosmopolite accueillante pour tous les réfugiés ; la guerre, l’urbanisation débridée, la spéculation immobilière, la destruction programmée des quartiers historiques ont profondément transformé l’identité, l’atmosphère de la ville. Thessalonique a perdu sa saveur singulière dans son nouveau décor monochrome aseptisé. Mais il reste une chose, ces brouillards d’hiver qui s’abattent sans prévenir, cette humidité lourde qui noie la laideur nouvelle. Loin de sa ville natale désormais, Ioánnou se souvient de ses promenades qui l’amenaient jusqu'au port, de ses errances parmi les silhouettes fantômatiques, de ce flou enchanteur qui enveloppait la cité moderne. Et aujourd’hui encore, lorsque ses rêves le ramènent vers Thessalonique, « je pars pour me perdre à nouveau dans les tramways, les lumières et la circulation. Je n’ai à l’esprit que le brouillard et tout ce que j’ai aperçu en lui. Les nuits chargées de brume, je marche longtemps en essayant de m’oublier. »

 

* Γιώργος Ιωάννου (1927-1985), professeur de grec ancien, écrivain, poète, dramaturge, traducteur, journaliste littéraire et essayiste.

**in Avant que la ville brule

 

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14 juillet 2016

Un autre été grec

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Avant que la ville brûle  (Στου Χατζηφράγκου - 1962)

Roman de Cosmas Polìtis

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Publie.net, 2016

 

 

 Avant propos :

- la lecture est facilitée si on s'est plongé d'ABORD dans la postface du traducteur.

- manque une bonne carte de la ville pour s'y retrouver ; vous la trouverez à la fin de ce post.

 

Ce livre, je viens d’en terminer la quatrième lecture ; rares sont les romans qui supportent les visites prolongées. Mais certains engendrent cette dépendance, ce besoin du retour au texte dont on sait ne pas avoir décelé encore toute la beauté. J’ai fini par comprendre que j’avais affaire à bien plus qu’un simple roman, en me laissant non plus porter par l’histoire, mais par la langue. Cosmas Polìtis fait revivre la cosmopolite ville de Smyrne au printemps 1902, vingt ans avant sa destruction sur le bûcher des vanités et de la folie des hommes : à la fois comme un architecte de la narration et un immense poète.

Jamais explicitement nommée, c’est la ville qui donne sa respiration au roman, c’est elle qui agrège les petits événements du quotidien, qui crée le lien entre les personnages, au fil des saisons, des festivités, des bonheurs et des drames qu’elle traverse. Nulle description verbeuse, plaquée, artificielle ou boursoufflée la concernant, Smyrne est un personnage qui prend le temps de s’installer, subtilement. L’auteur lui consacre les six premiers chapitres plus le neuvième, la faisant revivre au temps de sa splendeur.

Pas vraiment d’intrigue suivie dans ces pages, mais une longue balade pour le lecteur, qui s’accroche aux basques d’un jeune ferblantier, d’un pope, d’un groupe d’élèves en excursion, d’une vieille bigote superstitieuse ou d’un simple d’esprit. La ville se dessine, s’articule, prend forme sous la plume de Cosmas Polìtis, comme un artisan composerait sa marqueterie, pièce après pièce. Pour donner une identité forte à cette cité bigarrée de 300 000 habitants, il place au cœur de son ouvrage le quartier populaire d’Hadzifrágou ; c’est au travers du regard des ouvriers, des mères-courage, des vieilles filles hystériques, des garnements bagarreurs, des instituteurs nostalgiques de la Grande Grèce que lentement émerge Smyrne. Pas pour autant de mélancolie en noir et blanc pour la ville qui l’a vu grandir : Cosmas Polìtis réveille le bruit et la fureur d’un port de commerce, les bals et les théâtres, les senteurs suffocantes des marchés et des épiceries, les fanfares et les chœurs d’enfants, les chameaux porteurs de réglisse et d’opium dans la lumière éclatante des étés du Sud.

Smyrne bouillonne, bourdonne, accueille toutes les nationalités, toutes les croyances, qui cohabitent sans trop de frictions. L’auteur illustre cette universalité qui baigne la ville, posée entre Orient et Occident, par l’amitié qui unit un pope à une famille juive, venue s’installer à Hadzifrágou, peu regardante de la tradition ; « nous avons passé toute notre vie avec des chrétiens, des Grecs. Avec des juifs nous serions comme des étrangers, nous ne connaissons pas leur langue ». Le  dieu que l’on vénère a peu d’importance quand le pope Nikòlas et sior Zacharias ont l’essentiel en commun, la musique, qu’elle se joue sur un oud ou un bouzouki. Le répertoire du musicien juif s’arrange aussi bien des amanés, des psaumes de David que de la musique sacrée revisitée en allegro dansant. De son côté, l’ecclésiastique orthodoxe n’est pas en reste pour malmener la superstition et combattre ardemment la bêtise humaine.

Ce pope Nikòlas, qui traverse nombre de chapitres, incarne l'humaniste, le pacifiste. Les tensions entre Grecs et Turcs ? : « Tout cela c’est la faute aux frontières et aux religions. Nous sommes tous des êtres humains. Il n’y a qu’un Dieu, peu importe qui est son prophète… et l’amour de Dieu commence par l’amour de l’homme ». Pire, il remet en question l’organisation de la société : « puisque le riche ne pouvait pas entrer dans le royaume des cieux, il fallait supprimer la liberté de s’enrichir. Bien des gens sauveraient ainsi leur âme... ». Jusqu’à l’amener au doute final : « Dieu était quelque chose d’inconcevable pour l’imagination humaine, et plus encore pour la pensée… mais Dieu avait donné l’ordre à Josué d’arrêter la course du Soleil pour que se poursuive la bataille et le massacre, alors qu’il fallait arrêter la rotation de la terre sur son axe. Comme si Dieu ignorait le mécanisme de sa création… Et puis ce Dieu vengeur et batailleur, comment avait-il changé d’avis brusquement, pour envoyer son Fils annoncer la paix sur Terre… ». Le père Nikòlas, « dont Dieu était la substance même, en arrivait à cette contradiction : l’idée qu’il pourrait vivre sans l’idée de Dieu… quand il en venait à de tels extrêmes, il chassait de telles pensées et se consacrait à sa tâche : aider ses frères ».

La tendresse amusée de Cosmas Polìtis pour ses personnages est presque une nécessité quand on ignore lesquels survivront au grand incendie, vingt ans plus tard. C’est au beau milieu du livre que jaillit ex abrupto le récit de ce que sera cette monstrueuse nuit d’embrasement. La noirceur, la tragédie, l’horreur de 1922, s’installent en creux de cet été grec solaire et joyeux, comme une dissonance atroce et sidérante pour le lecteur (et comme elle a dû l’être pour ses habitants). L’origine de l’incendie, ses causes historiques et politiques, les responsabilités des uns et des autres, importent moins à l’auteur que ce qu’il va balayer, anéantir, réduire en cendres : des liens familiaux, des amitiés, des amours, des victoires, des espoirs. Ce chapitre est le plus beau du roman, car Cosmas Polìtis donne la parole aux mots tout simples d’un jardinier vieillissant, qui se remémore ces heures cauchemardesques ; des couleurs, des sons, des odeurs, la peur et cette vague de feu qui déferle en dévorant tout sur son passage. Et surtout des images, des images hallucinées, « une soutane s’est envolée, elle planait là-haut, vide, noire sur le ciel de cuivre, la soutane de l’évêque et à côté de la soutane une cloche étincelante comme un soleil, chauffée à blanc, qui montait, qui sonnait tristement, de plus en plus haut jusqu’à disparaître à nos yeux ».

L’auteur ne rédige pas comme un scribouillard laborieux, il possède un don manifeste pour évoquer ses souvenirs en les nourrissant de sa culture d’homme grec ; ses personnages issus du petit peuple mêlent à leur quotidien la mythologie, le conte, le rêve, le merveilleux. Les enfants surtout, qui traversent le livre et qui lui donnent sa trame dramatique, sont pour Cosmas Polìtis des observateurs privilégiés, encore avides et enthousiastes, des beautés de la ville et de la nature. Les étonnements des enfants permettent d’ouvrir de petits récits internes, des digressions poétiques d’une infinie délicatesse. Arìstos et Stavràkis, deux adolescents, découvrent ainsi, lors d’une baignade, le cadavre d’une jeune fille nue. L’auteur décrit les jeux de la mer, du vent et du ciel d’une manière aérienne : "Elle dormait dans les reflets liquides, et ses longs cheveux noirs, rejetés en arrière, soulevés par la vague, donnaient de la vie à sa tranquillité... des algues vertes étaient mêlées à ses cheveux... ses doigts touchaient une coquille d’oursin vide... l’eau sentait l’amande amère et la bergamote... le couchant brodait sur elle des tulipes et des poissons d’or... le crépuscule versait partout ses violettes".

On pourrait multiplier les exemples de ces passages de pure poésie en prose, de ce fil sensible sous-jacent qui soulève le récit vers d’autres intentions que la seule réminiscence de la cité perdue, de ces petites touches fragiles qui illuminent le texte, se répondent de chapitre en chapitre, comme des étoiles qui s’allument pour guider le lecteur dans le dédale des rues la ville.

Irais-je aussi jusqu’à dire que j’ai senti parfois la présence d’Elytis dans cette écriture qui donne la primauté à la perception qu’offre le corps (le Elytis de la lumière et de la mer, pas celui conceptuel des poèmes volontairement sibyllins et hermétiques...) ? Sans aucun doute. Cosmas Polìtis aussi aurait pu écrire

"Je porte le deuil du soleil et des années à venir

Sans nous et je chante les autres déjà passées."*

 

* in Le Monogramme - 1971

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30 juin 2016

Un petit air de Grèce par ce temps pourri...

LG

Pas d'Athènes et de Skyros avant dix longues semaines... de quoi déprimer dans un Paris saturé d'eau, aussi terreux et venteux qu'un beau matin de novembre. C'est peu dire qu'on avait comme un besoin soudain d'entendre d'autres refrains que les rincées sur les carreaux ! Alors ce soir, direction le Chat Noir*, pour un aparté grec, une soirée à la gloire du rébétiko, dont l'âge d'or remonte à l'entre deux guerres; que cela nous  a fait du bien...

Je fus d'abord surprise de découvrir que le répertoire allait être un petit peu revisité selon les usages à la Française, c'est-à-dire en piano-voix ; mais il faut reconnaître que cette transposition n'altère en rien la beauté des chansons, et souligne au contraire leur souplesse vers d'autres arrangements. Le pianiste et la jeune chanteuse, Grecs tous deux - Yannis Plastiras (piano) et Alexandra Kladaki (voix), ont d'ailleurs joué avec la proximité physique que leur permet l'instrument, lors d'échanges complices, pour une vraie complémentarité musicale. Cette soirée "amicale", sans prétention, a permis aussi aux néophytes du genre de découvrir le rébétiko de la meilleure manière qu'il soit, expliqué, décodé par l'un de ses traducteurs.

 

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J'avais lu la sélection des rébétika traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch**, sans imaginer un jour que je verrais l'un d'entre eux dans le rôle du passeur, venu rendre lisibles des textes peu accessibles pour un public sourd à l'argot du Pirée, au vocabulaire des fumeries de haschich, à la langue grecque matinée de turc revenue de Smyrne. Sans pontifier le moins du monde, Michel Volkovitch nous a raconté les origines, les particularités, la singularité de cette musique qui fait désormais partie de l'ADN des Grecs, même des plus jeunes, avant de nous présenter au fur et à mesure de la soirée, le texte de chaque chanson, interprétée par les deux artistes.

Si vous vous intéressez un tant soit peu à la langue grecque, pas forcément au rébétiko, vous trouverez aussi dans La Grèce de l'ombre une passionnante réflexion sur le travail du traducteur : le livre met en vis-à-vis sur des doubles pages, les chansons traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch, sans qu'ils se soient concertés. Le résultat est étonnant à plus d'un titre : on devine alors aux bords de quels abîmes se promène un traducteur avant de se jeter à l'eau, et comment sa sensibilité, ses choix, son implication dans le texte, sa relecture pour en saisir "la substantifique moëlle" va emmener toute une œuvre vers une tonalité plutôt qu'une autre. On aimerait - pour une prochaine édition ?"- trouver le texte grec en miroir des chansons pour une lecture fluidifiée, apprendre un peu de vocabulaire des bas-fonds et jouer nous aussi à l'apprenti traducteur, si ce n'est pas trop demander.

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* 76 rue Jean-Pierre Timbaud - 75011 Paris

** La Grèce de l'ombre, éditions Le miel des anges (lemieldesanges@gmail.com) - 2014

 

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21 juin 2016

Γνωθι σεαυτόν

 

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La fiancée de l’an passé  (Περσινή αρραβωνιαστικιά - 1984),

nouvelles de Zyrànna Zatèli

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Le Passeur, 2003 (aujourd'hui épuisé - je l'ai trouvé d'occasion) - disponible désormais chez publie.net

Débouler en littérature avec un recueil de nouvelles aussi hardi et singulier est un coup de maître. Née en Grèce du Nord en 1951, d’abord comédienne puis romancière, Zyrànna Zatèli impose dès son premier livre un talent inouï, avec aplomb, maestria et une originalité incontestable. Ce qui m’avait enthousiasmée sans réserves dans le Vent d’Anatolie se retrouve ici, dès les prémices de son œuvre. Certes, Zyrànna Zatèli appuie son entrée en littérature sur ce qu’elle connaît le mieux, son passé et sa région natale, une Grèce matinée d’accent slave, mais le tout revisité, repensé, recréé. Rien de folklorique, de coutumes ancrées dans une réalité temporelle ou géographique précise, l’auteur manie déjà l’art de l’esquisse et de l’allusion avec un crayon très sûr. Ce terreau familial devient la source d’un récit initiatique au travers d’une mosaïque de neuf nouvelles, très dissemblables par la forme mais traversées d’un même souffle, la ronde folle d’Èros et Thanatos ; un même personnage parcourt les histoires, grandit au fil des pages, passe de l’enfance à l’âge adulte, double vaguement autobiographique (un peu, beaucoup ou pas du tout) de Zyrànna Zatèli, avec pour deux repères, le désir qui s’éveille et la mort omniprésente.

Si le lecteur pense d’abord seulement tourner les pages d’un vieil album de photos sépia, il est subtilement envoyé dans un univers insolite, déphasé, fissuré de bizarreries, ouvert sur le monde d’en bas. L’époque évoquée, - la fin des années 50 et le début des années 60 -, permet de revenir naturellement à cette cohabitation entre le quotidien, le visible et l’extraordinaire, et la magie. Autour de l’héroïne et de sa famille, gravitent des personnages presque surréalistes, comme cette arrière grand’mère centenaire aux prophéties toujours exactes, des triplées boiteuses, un vieux chantre aveugle qui regarde passer les moutons, des jumeaux muets, syphilitiques et suicidaires, une mère de famille qui soigne sa neurasthénie en pissant debout comme les vaches... Il faut dire aussi que le coin où la petite s’éveille à la vie est une vraie cour des miracles ; quelle est rugueuse, fruste, violente, cette Grèce du Nord rurale ! Nulle solidarité entre les pauvres hères, on boit beaucoup, on se vole, on se cogne, on planque des pistolets dans les trousseaux des filles, on met fin à ses jours en gobant de la mort-aux-rats, on tripote de jeunes enfants, on meurt de maladie vénérienne ou en se jetant au fond d’un puits. Alors, il faut toute l’innocence et cette capacité à voir et créer le merveilleux d’une enfant pour sortir de cette boue.

La fantaisie, le rêve, l’audace, l’affranchissement de tous les carcans, sont les maîtres-mots de cette Zyrànna en devenir, qui affirme très tôt sa façon de voir la vie. Le recueil s’ouvre sur les fiançailles de cette petite fille de onze ans avec son chat, fiançailles tout ce qu’il y a de plus sérieuses. C’est sa manière à elle, toute personnelle, de bercer ses premiers chagrins, "la première solitude de la vie". Cette douleur enfantine primitive, cette intuition que les choses en devenir ne seront pas simples, dictent très tôt une ligne de conduite imperturbable : la liberté, quel qu’en soit le prix. Il y a chez Zatéli un peu de la Colette des débuts, frondeuse et amorale, avant qu’elle ne devienne la Baronne de Jouvenel puis la bonne dame du Palais Royal. Le recueil est traversé, comme l’ont été les Claudine, d’une insolence, d’une liberté amoureuse et sexuelle étonnante, avec un mélange d’innocence, d’ingénuité, d’un dédain absolu pour le qu’en-dira-t-on, d’impudeur et d’une petite pointe de perversion. La petite fille ressent très tôt, physiquement, la beauté et la laideur du monde, en pamoison devant la perfection d’un félin, les yeux verts de "matou" d’un barbier, la démarche de chevreuil d’un jeune du village. La jalousie, le désir, mais aussi une certaine solidarité féminine sont tout aussi précoces ; lorsqu’elle assiste au manège de la chatte Myrsa qui, insatiable à la saison des amours, se transforme en prédatrice incestueuse envers son propre fils, elle commence par fulminer, avant de ... "La garce, ah ! la garce !, pensai-je, et comme j’allais fondre en larmes de jalousie, soudain je me mis à rire. "Après tout, c’est une femme, dis-je alors avec un sourire complice, elle a un corps de chair et de sang ; elle n’est pas de bois. Et un corps comme celui de Myrsa - ou comme le mien, pourquoi pas - ne fait aucune distinction, ne connaît pas de barrières". Notre jeune Zyrànna n’a alors que onze ans... Il faut dire aussi que cela fait quatre ans déjà qu’elle fréquente la boutique du barbier aux heures creuses, pour s’adonner à des jeux passibles aujourd’hui de la Correctionnelle. Vers 14 ans, c’est son propre cousin qui se chargera de faire d’elle une femme, avant d’aller asticoter un instituteur qui ne lui résistera pas longtemps. Ces scènes d’inceste et de pédophilie pourraient être épouvantablement sordides et repoussantes pour le lecteur. C’est là tout le talent de Zatèli de chasser l’infâme en employant, avec un art consommé de la narration, des jeux de langage, des allusions, des doubles-sens, en projetant ce qui serait scabreux dans le registre du supportable par un décalage subtil de ces scènes dans le monde animal. Et surtout, en laissant toujours sa petite héroïne rester maître de son destin, de ses jeux, de ses expériences.

Á la fin du recueil, devenue adulte, voyageuse intrépide sans attache, mais toujours attentive à ses rêves, Zyrànna Zatèli est libre de nourrir son œuvre à venir de cette indépendance, cette témérité, cet appétit de croquer dans tous les fruits, sans préjugé ni appréhension.

 

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12 mai 2016

Trois mois de la vie d'une femme

72dpi-site-femmemetroLa Femme du métro (Η κυρία Κούλα - 1978), court roman de Ménis Koumandaréas*

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2010

 

J’aurais tant aimé partager l’enthousiasme général, m’inscrire dans le cercle des amoureux de madame Koula, être touchée par cette histoire toute simple qui a visiblement ému tant de lecteurs et de critiques ; peine perdue, je reste obstinément à la porte. J’ai beau lire et relire ces cinquante-quatre pages, la magie n’opère pas, je baille totalement détachée, insensible à cette brève rencontre entre une quadra (Koula) et un étudiant (Mimis), dans la capitale grecque fraîchement débarrassée de ses colonels.

Chaque soir, à huit heures, les deux protagonistes se croisent dans le même métro (à cette époque, seule la ligne « verte » existe), s’apprivoisent, se séduisent, partagent une éphémère liaison et s’éloignent définitivement. Résumé ainsi, on pourrait craindre un excès de sentimentalisme ou de romanesque dégoulinant, c’est tout l’opposé. Que c’est sec, raide, cruel ! Parce que Ménis Koumandaréas ne fait pas grand cas de ses deux personnages. Sans être franchement antipathiques, ils ne sont juste que l’incarnation de deux générations, de deux parcours, de deux modes de vie qui vont se télescoper à l’heure où le pays se libère de ses chaînes, dans un bouillonnement politique intense. Il ne s’agit pas d’une vraie histoire d’amour décortiquée, analysée (amateurs de Stefan Zweig, passez votre chemin), juste d’un prétexte pour une impossible rencontre entre deux réalités sociales.

Ainsi, les personnages sont stéréotypés, comme deux monolithes dotés d’habitus trop bien définis. L’auteur s’attarde sur des descriptions de vêtements qui enferment (manteau sévère, tailleur strict et lingerie compliquée de Koula) ou libèrent les individus (pantalon large et simple pull pour Mimis), sur les lieux que fréquentent les bourgeois (les salons de thé où l’on s’ennuie) et les individus libres (les rades crasseux populaires), sur les choix des professions, des lieux d’habitation… tout est binaire, en opposition, sans connexion, sans harmonie. On pourrait pu s’attendre au moins à une sensualité fougueuse, une passion physique dévorante qui permettrait de tendre un pont entre ces deux êtres que tout oppose, mais non, Ménis Koumandaréas bride la moindre velléité de débordement. On se rencontre dans le métro, on prend un verre dans une cave, on échange ses fluides corporels dans une chambre en sous-sol : ce qu’on étouffe dans ce roman !

Mimis est un gamin vaniteux, égoïste, sexuellement attiré par les femmes en âge d’être sa mère, qui s’accommode très bien aussi des relations tarifées, et qui excelle en commentaires acerbes, réquisitoires, condamnations du mode de vie « nantie » de ses conquêtes. L’auteur n’accorde même pas aux deux amants une période heureuse de complicité : Koula et Mimis ne sont pas sur la même longueur d’ondes, même dans leur garçonnière. L’étudiant se lassera très vite d’une femme qui sent vaciller ses certitudes et qui a peur de goûter la liberté une fois la porte de sa cage ouverte ; Koula ne supportera pas longtemps la remise en question permanente de sa vie bien rangée.

Si je n’adhère absolument pas à l’histoire qui nous est racontée, il faudrait être sourde pour ne pas entendre la langue de Koumandaréas, sa rythmique, sa musicalité. Le texte file vite, les phrases sont courtes, dégraissées, les descriptions, frugales. L’auteur alterne une cadence rapide pour Mimis et des monologues au ralenti pour les atermoiements de Koula : un monde nouveau s’ouvre pour l’étudiant, celui de la mère de famille, déjà écrit, s’étire avec monotonie.

La Femme du métro est un roman daté qui manque de nuances, de subtilités. Certains lecteurs y voient une « ode à la jeunesse et à la beauté qui passent à toute allure, une hantise du vieillissement, une échappée mélancolique douce-amère, le rappel que le bonheur ne saurait durer…». Nous n’avons visiblement pas la même lecture de l’ouvrage.

 

* Romancier et essayiste athénien (1931-2014)

 

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06 mai 2016

"Et les sages perçoivent les choses qui s’approchent..."*

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Le Vent d’Anatolie (Ο αέρας της Ανατολής, in Στην ερημιά με χάρι - 1986), nouvelle de Zyrànna Zatèli

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2012

 

Première et (trop) brève rencontre avec une romancière majeure de la littérature grecque contemporaine, Zyrànna Zatèli. Coup de foudre immédiat pour une écriture qui griffe, qui écorche, pour une habileté manifeste à l’ébauche, aux traits rapides et secs qui esquissent des personnages insolites qu’on n’oublie pas. La langue, taillée jusqu’à l’os, ne s’autorise aucune digression, description, explication. Elle file vers l’essentiel, croque les situations, dessine un caractère, un geste, une intonation avec une urgence qui ne tolère aucune pesanteur.

Ainsi, Zyrànna Zatèli crée un univers en pointillé, où l’imagination du lecteur doit combler les vides. Dans cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, l’auteur ne donne aucune indication sur le lieu où se déroule notre histoire ; on s’accroche à une petite fille qui parcourt les ruelles de son village avant de rendre visite à la paria du coin, une femme plus âgée que sa maladie tient loin des habitants terrifiés. La narratrice, aujourd’hui adulte, se souvient de ces moments partagés, de ce lien singulier qui les a unies durant quelques mois / années (là, encore, la temporalité reste volontairement flou). Les souvenirs lui reviennent tels des fragments, des vagues qu’elle laisse monter comme le souffle d'une respiration.

Vus à hauteur d’enfant, les villageois sont tous étranges, dotés de noms rares, saisis dans leurs détails les plus surprenants, comme ce bijoutier qui accroche aux oreilles des chats des pompons en fil de soie, ou ce boucher paillard et frustre qui déshonore toutes les jeunes filles avec cynisme. Et il y a Anatolie, qui éclipse tous les personnages dès qu’elle apparaît dans la vie de la fillette ; tuberculeuse recluse, femme énigmatique, capable d’une implacable cruauté comme de la plus exquise délicatesse, elle va bouleverser, émerveiller la vie de la petite. Venue lui porter une simple assiette de bouillie de maïs, l’enfant est immédiatement saisie par la bizarrerie de cette créature fantasque, qui métamorphose un quotidien de souffrances et de pauvreté en monde fabuleux ; plus encore qu’une possible contagion, c’est bien Anatolie elle-même qui éloigne les adultes, – son imagination galopante, ses excès, ses mystères, sa folie.

Elle enchevêtre souvenirs et inventions, entretient sa zone d’ombre, se livre par à-coups, se contredit sans sourciller. Rendue âpre et dure par cette solitude forcée, ce rejet de toute une communauté, son esprit est, dans le même temps, libre de bâtir un univers bien à elle, baigné de poésie, de jeux de langage, de décalages, qui métamorphosent sa lente agonie. Ses crachats sanglants deviennent pour elle des rubis, le brouillard d’hiver se métamorphose autour de sa maison en lumière dorée, "sa démarche et son corps lui-même avaient quelque chose d’oblique, une ondulation incessante et fascinante en forme de huit", elle enfile ses pieds nus dans des chaussures "vertes comme des poivrons et munies d’attaches rouges en cornes", et surtout, Anatolie est une fille du vent et de la lune. Si la petite fille est fascinée par ses yeux "cet éclat de cauchemar, et en même temps la plus grande blessure que j’aie jamais vue dans des yeux mutilés, creusés au couteau", par sa voix rauque et ses éclats de rire cristallins, c’est son aura surnaturel, cette relation avec des forces fabuleuses qui l’ensorcelle.

Isolée entre deux mondes (la vie qui refuse de la garder et la mort qui attend encore son heure), Anatolie est attentive et réceptive à toutes les manifestations de l’au-delà, qui prennent pour elle la puissance de l'astre lunaire et surtout ce vent froid, qui la visite au cœur des ténèbres : "elle me décrivait les nuits où ce vent, de plus en plus fréquent, la réveillait, où elle l’entendait de très loin se rapprocher peu à peu, tourbillonner dans son tympan diaboliquement comme une vrille. Froid, on ne peut plus violent, il la secouait avant de la paralyser. Il lui sembla même une fois qu’il riait dans ses oreilles, tout en soufflant sauvagement, et elle donnait de ce rire malgré sa terreur une explication consolante : ce vent jouait avec elle, la terrifiait, la paralysait, mais il repartait et attendrait encore avant de l’emporter. Elle disait aussi que, certaines nuits, elle le sentait prendre forme humaine." Comme le souligne Michel Volkovitch dans la présentation de cette nouvelle, "ces passages sont parmi les plus forts, les plus beaux jamais écrits sur la mort... ces pages du milieu m’ont donné le frisson".

 

* Constantin Cavafy

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25 avril 2016

L'habit ne fait pas le moine...

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Le Peintre et le Pirate (Ο θρύλος του Κωσταντή - 1963), "roublardise" de Cóstas Hadziaryíris

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Cambourakis

  

« Nous sommes en l’an mil cinq cent, ou mil six cent, ou mil sept cent. Quand exactement, cela n’a guère d’importance, et d’ailleurs nous n’en savons rien. » On ne sait pas trop bien non plus d’où sort cet ancêtre de l’auteur, grand écumeur des mers sous son drapeau noir, virtuose du sabre et des supplices gratinés. La pseudo-histoire de piraterie prend vite l’eau et la tangente, quand le capitaine et son équipage se convertissent, avec toute la démesure des novices, à la religion chrétienne, passant d’une dialectique du massacre à une dialectique du salut. Cette révélation divine, bien orchestrée par le peintre du navire, manipulateur aux dents longues et stratège aguerri, aura raison de l’unité et de la santé mentale de l’équipage. Une crise mystique virera au massacre à bord de la frégate, laissant les survivants en proie aux repentirs et aux lamentations ; il est grand temps de laisser tomber la piraterie et d’effectuer une autre "conversion". Le Capitaine laissera son navire, rebaptisé Vierge Marie, aux mains de son second, amateur de robes de bure et d’encensoirs qui voguera vers l’Angleterre, annonciateur du Jugement Dernier, tandis que Costandis, le peintre - devenu son directeur de conscience -, et l’ancien cambusier rentrent en Grèce, faire main basse, pacifiquement, sur un petit village de campagne.

Mais quel escroc ce Cóstas Hadziaryíris ! Comme il sait entourlouper son monde, mettre sous le nez de son lecteur une invraisemblable histoire et le laisser en plan, se gausser d’avance de son désarroi, après avoir bâclé une fin rocambolesque. On referme les 173 pages dubitatif, perplexe, en s’interrogeant sur les motivations du monsieur. On rembobine alors l’intrigue, on se gratte un peu le cervelet, jusqu’à ce que, fiat lux, nove sed non nova.* Parce qu’à force de nous refiler des citations latines foireuses tronquées (legato alacrem eorum...**), une intrigue en trois parties bien distinctes, des personnages caricaturaux, une dramaturgie ampoulée, des effets très marqués, un chaos hénaurme, on finit par comprendre... qu’on est au théâtre. Le Peintre et le Pirate n’est ni une épopée, ni un pastiche, encore moins un roman, mais sans doute un "presque manuscrit" pour marionnettistes ou montreur d’ombres ; au moins une "farce" en trois actes facile à suivre, extrêmement drôle, sarcastique en diable, qui cache aussi des préoccupations contemporaines sous une intrigue faussement ludique.

Les personnages, tous masculins, ont une sensibilité hypertrophiée, des gestes larges, des attitudes bien en place, comme s’il fallait aller chercher le spectateur tout au fond, là-bas. Alors, ce qu’ils peuvent pleurer (de joie ou de tristesse), s’évanouir, se jurer des amitiés éternelles, exploser de joie, hurler et se taper dessus comme de simples pantins ! On s’assomme à coup de gourdin, on pend, on s’égorge, on vole, nous sommes en plein milieu d’une représentation d’un théâtre populaire, où le but n’est pas seulement de se distraire et de muscler ses zygomatiques.

Cóstas Hadziaryíris a écrit son manuscrit dans les années 1950, période bien sombre de l’histoire grecque contemporaine. Pas étonnant alors que l’auteur raille la loi du plus fort, la fausse vertu, la veulerie, la corruption, le mensonge et l’éveil de la Grèce à l’économie de marché, qui, entre les mains de villageois crédules, tourne à la sombre bouffonnerie. Fi d’une quelconque leçon de morale, l’auteur reprend la main à la fin de la représentation pour saluer ses lecteurs, comme Puck s’adresse aux spectateurs à la fin du Songe d’une nuit d’été : « Á partir d’ici, nous aurons du mal à poursuivre notre histoire. Les sources qui nous ont servi s’arrêtent là. Et pour tout dire, nous n’avons jamais eu de sources, mais de vagues rumeurs qui ne valaient pas bien cher. Nous nous sommes fiés à notre imagination, mais la malheureuse, elle aussi, est maintenant soumise à rude épreuve. Car elle est épuisée, notre héroïque patience, celle qui nous faisait écrire, sachant à l’avance que nos lecteurs payants ne seraient pas plus que deux. Oui, tel est le nombre de lecteurs fidèles qui vont m’acheter en librairie. Mais ce que j’éprouve pour ces deux-là, c’est plus que de la reconnaissance. Je les imagine en train de me lire, et profitant du fait que je ne les connais pas, mon imagination leur donne l’aspect le plus aimable, les idéaux les plus élevés. Ce sont, d’après moi, les êtres les plus parfaits. » Merci Cóstas !

  

*Comme quoi, le roi Loth d’Orcanie avait tort, cette citation-là est tout à fait utilisable, même loin de Kaamelott...

** Quand on fait du latin de cuisine à brailler, autant être précis : "Caesar vir a sumpti bonum et portavit legatos alacrem eorum a Venus edit : "Venus certe quis, Caesar illa tremens !"(variante pour les hellénistes potaches, "ουκ έλαβον πόλιν, αλλα γαρ ελπις εφη κακα"). 

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14 avril 2016

Á la recherche de l’Autre perdu

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Le Dicôlon (Σαν μυθιστόρημα - 1995), roman de Yannis Kiourtsakis*

Traduction René Bouchet

Éditions Verdier, 2011

 

De la littérature grecque contemporaine, je connais peu de chose ; je picore ça et là, je découvre, je pioche au hasard. Si, jusqu’à présent, certains auteurs, certains poètes m’ont captivée ou émue, c’est la première fois que je suis convaincue d’avoir ouvert un Grand livre, une œuvre singulière, exigeante et considérable : cinq cent pages mouvantes, ondoyantes, insaisissables, qu’il m’est impossible de qualifier sans les atrophier, les ébrécher : roman, quête, fresque familiale, autobiographie, réflexion, essai, journal… j’ignore à quelle forme rattacher le lourd pavé, puisqu’il est un peu tout cela sans l’être réellement. L’auteur s’est visiblement posé ce même insoluble problème puisqu’il le nomme en grec « Comme un roman ».

Le Dicôlon est un livre écrit par fragments entre 1986 et 1994, qui ouvre une trilogie. Ce premier tome était destiné à raconter l’histoire du frère de l’auteur, Haris, mort par asphyxie au gaz en Belgique en 1960, à l’âge de 26 ans. Mais comment raconter l’indicible, la tragédie, le suicide de l’aîné qui leste à jamais la vie du cadet ? Il fallait attendre que le travail d’écriture s’impose, qu’hier réapparaisse sans crier gare, un matin de décembre, sur la colline d’Ékali : « soudain, le filet infranchissable qui sépare le présent du passé s’est déchiré sous mes yeux. J’ai senti que cette lumière avait tout à coup usé l’étoffe du temps, et qu’elle ramenait sous mon regard ma vie d’autrefois… j’ai senti mon frère mort revivre dans mon sang ».

Sur ce terreau mémoriel qui aurait pu tourner au narcissisme plaintif, Yannis Kiourtsakis relie l’infortune personnelle et le destin d’un pays tout entier. Le livre se construit sous les yeux du lecteur, au fil des années, enrichi de lettres, d’archives, de recherches, d’inserts où l’auteur se dédouble et se parle à la deuxième personne pour s’interroger sur la finalité de son projet. Et nous sommes conscients d’être les témoins d’une vraie gestation littéraire, d’une réflexion sur la création, la construction d’une œuvre qui va dépasser le postulat d’origine de son initiateur, un peu à la manière d’un Proust qui prend prétexte aux souvenirs déclenchés par une simple madeleine pour élaborer une réflexion sur la mémoire et le temps : « De même que l’homme qui écrit à présent ouvre son âme pour faire face à son passé, de même cet enfant ouvrait son âme pour faire place à son avenir ; et le monde devenait toujours plus grand, et le soir, avant que je m’endorme, le train qui quittait une fois de plus la gare de Larissa ne sifflait plus tristement, mais gaiement et résolument, prêt à transpercer la ligne d’horizon et la nuit noire, me révélant déjà les espaces qu’il allait traverser au-delà d’Athènes, déroulant désormais le vaste monde qui me contenait et contenait toute chose, voyageant déjà dans l’avenir qui, lui aussi, mûrissait dans l’obscure chambre à coucher, dans le corps et la sensibilité d’un petit enfant, dans ma veille et mon sommeil. »

Pour comprendre le présent, les ratages et les faiblesses des vivants, il faut se retourner vers ceux dont l’auteur et son frère sont les héritiers, remonter le fil du récit vers la Crète originelle à la fin du XIXe et son rattachement bien tardif à la Grèce. Le père de Yannis et Haris Kiourtsakis appartient à cette génération qui a vécu ses années de jeunesse et de maturité à l’époque où le pays actuel s’est construit : on le suit de Vénizélos à Métaxas, en passant par les guerres balkaniques et la grande Catastrophe ; cette période d’enthousiasme, d’événements terribles, d’ébranlements profonds, a forgé une conscience nationale, façonné les personnalités et l’identité collective actuelle. Acteur et témoin de l’Histoire, procureur intègre, leur père s’engage dans les luttes qui bâtissent un monde nouveau, une langue vivante accessible à tous (le démotique) et une justice libre et impartiale. La corruption (déjà !) aura raison de cet homme droit, comme si la marche du pays vers la « modernité », son rapprochement avec les mœurs européennes l’avait fait tomber, comme tombera son fils Haris, parti étudier puis travailler loin de chez lui. Vouloir réformer un pays, changer ce qu’il est intrinsèquement, modifier ses valeurs, balayer le Mythe reviendrait-il alors à renoncer à son identité ? La mentalité, la sensibilité, l’histoire grecque sont tellement ancrées, inscrites dans les gènes des personnages que la relation avec un Occident moins « antique » ne peut-elle que tourner à l’échec, à moins de renier tout bonnement sa patrie pour un ailleurs ?

Car bien plus qu’un simple récit familial sur deux générations, Le Dicôlon nous parle de l’âme grecque, d’exil, de nostalgie**, donc de ce νόστος, ce désir d’un retour impossible vers la terre natale. Or, pour Yannis Kiourtsakis, la patrie n’est pas seulement géographique ; elle est surtout le vert paradis des amours enfantines, elle n’est autre « que cette première fusion, cette sensation première que tout ce qui t’entoure, tout ce qui t’arrive, tout ce que tu sens, vois, entends, les choses et les mots sont tes choses, tes mots, que ce pays est ton pays, une part de toi-même. » Une patrie n’est un lieu qui n’existerait que dans la mémoire ou l’imagination et où il est impossible de revenir. Ce voyage du retour n’est que chimère, illusion, une quête de ce premier « moi » qui nous échappe toujours mais qu’on ne cesse de poursuivre. Alors, comment accepter cette perte originelle quand la patrie nouvelle que l’on s’était choisie déçoit, et qu’elle renvoie dans le même temps une image archaïque de sa terre d’origine ?

La correspondance d’Haris Kiourtsakis avec les siens ne cesse de relayer cette oscillation constante entre les deux mondes : « L’Europe, c’est les lumières, le progrès, la civilisation ; mais les Européens se révèlent souvent inhumains et barbares. Á l’opposé, notre petite Grèce, pauvre et attardée, a encore du chemin à faire pour atteindre cette civilisation : mais les Grecs ont quelque chose de précieux qui fait défaut à ces Européens « civilisés » : ils ont de l’humanité, un cœur d’homme et cet état d’esprit particulier qui est l’héritage de la culture antique. » Mais avoir deux parties, c’est n’en avoir aucune. Yannis Kiourtsakis qui, comme son frère, quittera la Grèce pour étudier en Europe, trouvera par l’écriture l’unique possibilité du retour, l’unique voyage intérieur qui abolit l’exil pour le ramener vers ses racines.

Et même davantage, il est un Dîcolon, cette figure du carnaval bossue qui porte en permanence sur son dos le cadavre de son frère : il est le vivant et le mort, le passé et le présent qui se confondent dans un même corps, dans une même langue, personnages d’un même roman qui transcende leur vie. Le livre devient un combat pour regagner le temps perdu, se fondre avec les siens et revenir là où tout a commencé, au paradis de l’enfance, la seule patrie qui soit. « Chacun de nous ne désire-t-il pas revenir à un paradis, chacun de nous n’a-t-il pas une patrie, chacun de nous ne porte-il pas une Grèce en lui : cette lumière de l’amour et de la connaissance dont il ne cessera d’être profondément nostalgique ? Tout comme toi : l’écrivain ou le lecteur, le frère de Haris ou un autre, ton moi unique qui n’a pas son pareil ou n’importe qui d’autre – quand reviendras-tu en Grèce, quand reviendrons-nous en Grèce ? »

Pour en savoir plus sur Yannis Kiourtsakis et Le Dîcolon - excellente revue chez Flammarion, L'Atelier du Roman du 16 mars 2011

 

* Essayiste (spécialiste de Karaghiozis / du théâtre d’ombres grec), traducteur et romancier, né à Athènes en 1941.

**Nostalgie, « l’algie du nostos », soit la douleur du retour impossible.

 

 

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15 mars 2016

"Tout poète se souvient de l'avenir"*

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Ça va aller, tu vas voir (Κάτι θα γίναι, θα δεις - 2010), recueil de 16 nouvelles de Chrìstos Ikonómou**, traduites du grec par Michel Volkovitch

Quidam Éditeur, 2016 

 

« Je regarde mon fils et au lieu de voir devant moi je retourne au passé ; Et j’ai honte comme si maintenant c’était un crime, la nostalgie. Et je fais tout le temps des rêves de passé. Je rêve à ce que ça ferait si les choses s’étaient passées autrement. En principe on ne fait pas des rêves de passé mais d’avenir, non ?… Et le boulot mon vieux. Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur. »

Amer constat de Tákis, serveur à Nikaia (ou Kokkinia pour les rebétès), banlieue populaire du Pirée minée par le chômage et la débâcle. Christos Ikonómou chronique la pauvreté, la faim, le désespoir des plus miséreux dans un quartier qui n’a pas attendu la Troïka et les plans de sauvetage pour sombrer. Seize nouvelles dissèquent les tranches de vie, les épreuves, les revers et les défaites de toute une armée des ombres qui tourne en rond dans les faubourgs d’un port qui s’essouffle. Les usines ferment, les chantiers débauchent, les ateliers disparaissent. Dans cette plaie béante, à vif, pas si loin des beaux quartiers encore en sursis, survivent comme ils le peuvent les laissés-pour-compte, les invisibles ; pas d’espoir néanmoins pour ces opprimés, la cigüe de l’humiliation se boit jusqu’à la lie, condamnés à tenir encore un peu, sans savoir pour quoi, sans savoir pour qui.

Cet enterrement de la classe ouvrière ne se fait pas sans heurts, sans drames, sans cruelle déception, sans trahison, sans dégoût. Tout est bon pour survivre, alors tant pis s’il faut piétiner un peu le voisin, voler moins pauvre que soi, retourner sa veste, fayoter avec les syndicats corrompus, tabasser ou tuer. Résister, protester n’est même plus de mise quand l’urgence de la survie contraint à pactiser avec l’ennemi. Quand un monde s’écroule et qu’au cœur de la tourmente on ne nourrit plus sa famille qu’avec les rogatons des autres, la rébellion devient un luxe très théorique.

Tous les personnages d’Ikonómou sont malhabiles à communiquer, à exprimer leur souffrance, qui les retient dans un mutisme asphyxiant, comme un hurlement muet. Le silence, la stupeur, l’hébétude imposent leur chape qui s’abat comme un éteignoir sur les relations humaines. On lit bien encore les poètes d’ailleurs, des contes lointains, on s’invente des histoires, on raconte ses rêves, tout est bon pour supporter l'insupportable, les souvenirs amers des jours heureux, les factures en attente, les appels des banques, les retards de versements, les appartements qu’on ne peut plus chauffer quand ils ne sont pas tout simplement saisis, les proches qui crèvent faute d’argent pour graisser la patte des médecins. Mais on tait le plus dur, on se terre sous les draps, on refuse d’avouer cette peur primitive qui colle à la peau, qui obscurcit jusqu’au ciel (le climat du Pirée s’ajuste méchamment aux désespoirs des hommes ; ce qu’il peut geler, tempêter, venter, pleuvoir à seaux dans ces quartiers perdus !). Cette frayeur unit tous ces pauvres bougres dont l’existence n’est plus que ruine ; « petit bout par petit bout ils me prennent tout ». Leurs vies se dissolvent irrémédiablement, sans que rien ni quiconque puisse la remettre à flot : « Mais maintenant Nίki a peur. Il y a plein de petites choses toutes petites qui lui font peur. Et puis cette douleur dans la poitrine. Comme si quelque chose était abîmé, décroché… comme un ressort cassé….elle observe les lignes de sa main… droites obliques tournantes. Certaines ressemblent à des barbelés, d’autres à des arbres déracinés. Certaines se croisent et s’estompent, s’arrêtent brusquement comme des routes qui mènent au bord du gouffre ».

Si le regard de l’auteur se penche sans pitié ni fards sur ces petites vies banales, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’il leur garde leur humanité, dans ce qu’elle a de plus brutal quand il s’agit de subsister, mais aussi dans sa plus exquise et délicate expression quand demeure encore un peu d’amour ou d’amitié. Un ferrailleur « plein d’un vide incroyable » sait encore lever sa pancarte, tout seul devant un chantier fermé, un lundi de Pâques frileux, pour raconter au monde la mort cruelle de son collègue, même si cette pancarte reste désespérément vide. Un vieil homme, qui ne peut accepter la mort de son épouse, relave sans cesse robes et chemisiers pour garder un contact physique avec la défunte tant aimée. Les retraités se serrent les coudes au-dessus d’un brasero de fortune pour supporter la nuit passée à attendre que les portes de la Sécu s’ouvrent. Une femme est prête à coller ses mains à celles de son compagnon pour ne jamais être séparés, un père avale des clous par solidarité avec son fils envoyé en prison … et deux ouvriers récitent les vers de Miguel Hernandez, en sachant « qu’il y a des mains dans ce monde faites seulement pour tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons ».

Christos Ikonómou utilise une langue très acérée, très précise, pour scruter les tourments des âmes en détresse, une voix forte et rythmée où l’existence des faibles peut s’accrocher. La ponctuation vole en éclat pour ne pas perdre de temps, les phrases tournent en boucle comme un cercle infernal sans issue possible, le tempo se fait chaotique, la parole se fragmente, et puis soudain revient à la longue sentence sinueuse, sans respiration, callée sur la suffocation de ses personnages sidérés.

 

* Jean Cocteau, in Le Journal d’un inconnu

** Chrìstos Ikonómou est un journaliste, né à Athènes en 1970. Il est l’auteur à ce jour de trois recueils de nouvelles.

*** La quatrième nouvelle « Et un œuf Kinder pour le petit » est un intense joyau funèbre de 12 pages, implacable. Á lire absolument.

 

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