30 juin 2016

Un petit air de Grèce par ce temps pourri...

LG

Pas d'Athènes et de Skyros avant dix longues semaines... de quoi déprimer dans un Paris saturé d'eau, aussi terreux et venteux qu'un beau matin de novembre. C'est peu dire qu'on avait comme un besoin soudain d'entendre d'autres refrains que les rincées sur les carreaux ! Alors ce soir, direction le Chat Noir*, pour un aparté grec, une soirée à la gloire du rébétiko, dont l'âge d'or remonte à l'entre deux guerres; que cela nous  a fait du bien...

Je fus d'abord surprise de découvrir que le répertoire allait être un petit peu revisité selon les usages à la Française, c'est-à-dire en piano-voix ; mais il faut reconnaître que cette transposition n'altère en rien la beauté des chansons, et souligne au contraire leur souplesse vers d'autres arrangements. Le pianiste et la jeune chanteuse, Grecs tous deux - Yannis Plastiras (piano) et Alexandra Kladaki (voix), ont d'ailleurs joué avec la proximité physique que leur permet l'instrument, lors d'échanges complices, pour une vraie complémentarité musicale. Cette soirée "amicale", sans prétention, a permis aussi aux néophytes du genre de découvrir le rébétiko de la meilleure manière qu'il soit, expliqué, décodé par l'un de ses traducteurs.

 

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J'avais lu la sélection des rébétika traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch**, sans imaginer un jour que je verrais l'un d'entre eux dans le rôle du passeur, venu rendre lisibles des textes peu accessibles pour un public sourd à l'argot du Pirée, au vocabulaire des fumeries de haschich, à la langue grecque matinée de turc revenue de Smyrne. Sans pontifier le moins du monde, Michel Volkovitch nous a raconté les origines, les particularités, la singularité de cette musique qui fait désormais partie de l'ADN des Grecs, même des plus jeunes, avant de nous présenter au fur et à mesure de la soirée, le texte de chaque chanson, interprétée par les deux artistes.

Si vous vous intéressez un tant soit peu à la langue grecque, pas forcément au rébétiko, vous trouverez aussi dans La Grèce de l'ombre une passionnante réflexion sur le travail du traducteur : le livre met en vis-à-vis sur des doubles pages, les chansons traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch, sans qu'ils se soient concertés. Le résultat est étonnant à plus d'un titre : on devine alors aux bords de quels abîmes se promène un traducteur avant de se jeter à l'eau, et comment sa sensibilité, ses choix, son implication dans le texte, sa relecture pour en saisir "la substantifique moëlle" va emmener toute une œuvre vers une tonalité plutôt qu'une autre. On aimerait - pour une prochaine édition ?"- trouver le texte grec en miroir des chansons pour une lecture fluidifiée, apprendre un peu de vocabulaire des bas-fonds et jouer nous aussi à l'apprenti traducteur, si ce n'est pas trop demander.

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* 76 rue Jean-Pierre Timbaud - 75011 Paris

** La Grèce de l'ombre, éditions Le miel des anges (lemieldesanges@gmail.com) - 2014

 

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08 mai 2015

Pour prendre le bon tempo en attendant le départ...

Concert Alkinoos Ioannidis à l'Unesco - 7 mai

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On ne pouvait rêver mieux avant de sauter dans l'avion pour Athènes dimanche prochain ; deux heures de musique acoustique qui semblent tomber des cieux, dans un lieu improbable, annoncées sans tambour si trompette. Si je ne m'étais pas baladée sur le site info-grèce, je serais totalement passée à côté de ce concert et cela aurait été bien regrettable. Parce qu'Alkinoos Ioannidis, c'est un peu mon chouchou, l'artiste grec (certes, un peu Chypriote d'abord) que j'écoute le plus ; je dis artiste et non chanteur, car le garçon, né en 1969, est auteur - compositeur - interprète mais aussi acteur, professeur, flûtiste, percussionniste, guitariste, joueur de luth... En 2005, il va même prendre l'air en Russie pour étudier la composition avec un ancien élève de Chostakovitch, où il élabore des pièces pour orchestre et de la musique de chambre atonale.

Sa musique mélange des influences byzantines et orientales avec le folk,  le rock et le classique. On peut glisser dans un même album de balades sombres aux arrangements minimalistes, aux pièces pour ensembles classiques et chœurs, puis à des batteries sauvages qui rythment des guitares électriques déchaînées, pour en revenir au final à une mélodie aux sonorités plus grecques. Il est une sorte d'électron très libre qui cisèle de plus ses textes comme un orfèvre : le premier titre de son premier album rendait d'ailleurs hommage à Edgar Poe... C'est souvent tourmenté, parfois lugubre et soudain lumineux et limpide, mais toujours très composé, articulé, construit ; ça tient debout tout seul, comme de la poésie, très très loin de la chansonnette folklorique pour bouzouki, sucrée comme un loukoum.

Hier soir donc, l'auditorium de l'Unesco accueillait Alkinoos Ioannidis et le violoncelliste et joueur de lyre crétoise, Yiorgos Kaloudis. Si vous avez assisté au concert du Lycabette de septembre 2006 (ou si le DVD fait partie de votre vidéothèque), vous aviez sans doute déjà repéré Kaloudis, qui accompagnait pour ce concert d'anthologie Alexiou, Malamas et Ioannidis. Ce musicien est un virtuose qui concentre sur ses mains tous les regards. Il obtient de sa lyre et de son violoncelle des sons prodigieux, car il semble pousser ces instruments aux limites de leurs possibilités. Il compose aussi ses propres morceaux (Ioannidis le laissera jouer un moment en solo) - pas toujours faciles d'accès, mais d'une impressionnante technicité et habileté.

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Durant deux heures, les deux complices ont proposé une exécution intimiste, épurée, des grands succès (Apogevma sto dentro, Paraklisi, Oneiro Itane, Tha' mai Konta sou, Patrida, O Proskynitis - avec une chorale d'enfants qui se débrouillait plutôt bien en grec...), avant d'enchaîner avec des chansons traditionnelles chypriotes et quelques titres de son nouvel album. L'actualité n'est pas restée à la porte du concert, lorsqu'Alkinoos a rappelé que la chanson Panta tha ximeronei avait été écrite en hommage au rappeur grec Pavlos Fyssas, assassiné par un membre d'Aube Dorée, ou lorsqu'il dédie son dernier titre Mikri Valitsa aux Grecs contraints de quitter leur pays suite à la crise économique.

Nous étions au balcon (loin des premiers rangs du parterre réservé aux huiles et invités en costume), la meilleure place du point de vue de l'ambiance... car l'auditorium de l'UNESCO n'est pas taillé pour un concert grec où l'atmosphère est d’habitude survoltée. C'est un grand et haut bâtiment froid, bâti pour abriter des conférences. Heureusement, ça chantait autour de nous, surtout dans le coin du fan club (un groupe de filles chypriotes très en forme et en voix, qui ont carrément hurlé du balcon le titre de la chanson du rappel qu'elles voulaient entendre - Ioannidis s'est exécuté le sourire aux lèvres, ravi de chanter pour et avec elles). On aurait en fait souhaité le même concert mais dans une petite salle, au plus près des deux musiciens, pour davantage d'échange et d'émotion. Pas grave, l'espace d'une soirée, nous étions déjà un peu en Grèce, avant le vrai plongeon à Mytilène dans deux jours - on ne pouvait rêver plus musical prélude...

 

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22 avril 2015

Pierre Boulez à la Philharmonie - dissonance et discipline

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A., avec qui je déjeunais la veille de ma visite à l’exposition Pierre Boulez à la Philharmonie, a manqué s’étouffer quand je lui ai fait part de ce projet du week-end : « Mais qu’est ce que tu vas y faire, pour toi la musique s’arrête avec Mahler ? » Une remarque un peu excessive sur le moment mais dans le fond, le garçon n’avait pas tout à fait tort. Je fais partie des indécrassables réactionnaires pour qui, une musique sans ligne mélodique, ben, ce n’est pas de la musique. D’où une mise à distance sévère avec une grande partie de ce qui vient juste après, la musique atonale, le dodécaphonisme, la musique sérielle et autres bizarreries écorcheuses de tympans. Le souci, c’est que ma moitié maîtrise et apprécie ce que je nomme, moi, du bruit (le fourbe !) et qu’il m’arrive de me laisser entraîner - rarement-, dans ses délires acoustiques. J’ai souvenir d’un concert Xenakis au Châtelet en 2002, d’où je suis sortie sonnée d’un déferlement de sons, d’un déchaînement de percussions, d’un boucan tintamarresque doublé des piaillements d’un baryton survitaminé. Je lui demandais, hébétée et migraineuse, s’il s’agissait d’une « Symphonie pour napalm et fin du monde », la réponse claqua, avec l’égard tout relatif qu’on a pour les bêtassous : « Mais enfin, il s’agit d’Aïs, une sorte d’incantation basée sur des textes grecs scandés d’Homère et de Sappho ! ». Mais bien sûr… moi, mes oreilles saignaient.

Alors, passer deux heures avec Boulez n’allait pas vraiment de soi. Pourtant, une exposition bien ficelée doit permettre aux béotiens d’avancer pas à pas dans ce qui les dépasse, sans devoir supporter un long concert éprouvant : encore que, certaines œuvres de Boulez ne dépassant pas 10 minutes, ça doit être expéditif.

Hé bien, force est de constater que cette exposition joue parfaitement son rôle, et qu’elle ouvre des espaces, un peu minces encore mais réels, dans une démarche phonique (je ne peux toujours pas dire musicale), qui jusqu’alors m’était impénétrable. Pierre Boulez souffle cette année ses 90 bougies, et la Philharmonie 2 (l’ancienne Cité de la Musique, pas le bâtiment Nouvel) lui consacre donc une sorte de parcours chronologique et thématique sur deux étages.

La mise en espace, le choix des pièces visuelles et des œuvres à l’écoute, les vidéos, les articles de presse, l’agencement aéré, les éclairages, font de l’exposition une réussite. Elle permet de mieux appréhender le créateur dans toutes ses facettes, du jeune étudiant en mathématiques passé par la classe de Messiaen au conservatoire, devenu compositeur puis chef d’orchestre. On le suit du théâtre de Barrault à celui de Chéreau, du Petit Marigny à l’Orchestre philharmonique de New-York, de la BBC à l’Ircam, et surtout on est sidéré de constater à quel point cet homme est inscrit dans son temps. Moi qui l’imaginais esseulé dans une tour d’ivoire, racorni et misanthrope, aussi atrabilaire que sa musique, je me suis bien fourvoyée ! Sa composition ne sort pas ex-nihilo, elle s’agrège autour des grandes œuvres du XXè, qu’il s’agisse de littérature et de poésie (Joyce, Claudel, Char, Artaud, Mallarmé), de peinture (Klee, Mirò, Mondrian, Giacometti, Staël, Bacon - superbe triptyque dans la seconde partie de l’expo), de musique (Stravinsky, Stockhausen…), d’architecture (Renzo Piano, Frank Gehry, Christian de Portzamparc), de mise en scène d’opéras, de danse, mais aussi de philosophie (Foucault, Deleuze)… il fait le grand écart entre l’école viennoise de Schoenberg et Webern, et la musique assistée par ordinateur, en couvrant presque un siècle de création. Qui n’a-t-il pas croisé, avec qui n’a-t-il pas échangé, de qui ne s’est-il pas nourri ? Et il fut aussi professeur, théoricien, polémiste, titulaire d’une chaire au Collège de France, n’en jetez plus !

Et la musique dans tout cela ? La commissaire de l’exposition a choisi de mettre en lumière un choix d’œuvres maîtresses de Boulez, pour certaines liées à de grands textes ou à une nouvelle façon de concevoir leurs exécutions en public : 2e Sonate pour piano (1948), Le Marteau sans maître (1954), la 3e Sonate pour piano (1956-1957), Pli selon Pli (1957-1962),  Rituel (1974-1975) et Répons (1981-1988). C’est toujours pour moi une énigme que l’on puisse volontairement écouter cette suite de notes au rythme infernal, sans repères, sans règles de composition que je comprenne, sans respect des harmonies, sans tonalité, sans émotions.

Mais, c’est en me penchant au dessus des partitions exposées que j’ai un peu mieux compris ce vers quoi tend en fait Boulez. Elles sont vraiment étonnantes, colorées, un peu comme des dessins qu’on ne saurait prendre dans un sens clairement défini, comme des fragments, on ignore d’ailleurs si la composition est achevée ou en gestation. Est-ce de la musique ou un problème mathématique ? Une suite aléatoire ? Un support ouvert où chaque interprète choisit son chemin ? Une foultitude de possibilités sans forme classique ?

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Boulez aurait souhaité trouver dans la musique la même liberté qu’en littérature - d’où cette fascination pour le Coup de dés de Mallarmé (texte, forme, typographie), forme sans contrainte qu’il retranscrit dans ses partitions drôlement mises en pages. C’est Umberto Eco* qui synthétise le mieux le projet boulézien en écrivant : la troisième Sonate de Boulez, le Klavierstück XI de Stockhausen… ne constituent pas des messages achevés et définis, des formes déterminées une fois pour toutes. Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres « ouvertes », que l'interprète accomplit au moment même où il en assume la médiation ». D’aucuns, d’appeler cela de la musique…

 

* L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979

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03 mars 2015

David Bowie Is à la Philharmonie : de la forme, pas de fond

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On a beau se dire qu’on a passé l’âge des admirations éperdues, il est rassurant de voir que nous sommes nombreux à assumer une certaine fan-attitude, même quadragénaires. Car il y avait bien du monde vers midi à la Philharmonie, pour l’ouverture des portes de l’escale parisienne de la grande expo Bowie (on voit à quoi servent les RTT…). Petit regard en passant sur l’avancée des travaux du bâtiment Nouvel, toujours en chantier, toujours inachevé, toujours aussi froid – ce béton gris foncé brut sur les murs intérieurs de l’édifice et cette laque rouge glacée vous collent d’office un bourdon opiniâtre : ce n’est pas une Philharmonie, c’est un tombeau !

On avait alors d’autant plus hâte de plonger dans l’univers haut en couleur et singulier du chanteur anglais, cette exposition étant précédée d’une réputation flatteuse à chacune de ses haltes sur les cinq continents. Pour faire simple, trois cents pièces issues des archives privées du chanteur retracent le processus de création d'un artiste qui ne s'est jamais limité à son art de prédilection : le théâtre, la peinture, la pantomime, la mode, le cinéma, le design, ont à la fois nourri l'élaboration de ses métamorphoses successives mais lui ont aussi permis de mettre en scène ses personnages dans un univers visuel en cohérence avec sa musique. Tant que Bowie scénarise ses albums, se dédouble jusqu’à disparaître derrière le Major Tom, Ziggy, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke, ou joue les avant-gardistes à Berlin, la musique est à la fois insolite, inventive et remarquable. C'est pourquoi, comme je l'avais plus longuement expliqué ici, je décroche dès que l'imagination se tarit et que le novateur cède le pas à la machine à cash, puis au vide sidéral (tout se qui vient après Scary Monsters). L'exposition fait donc la part belle à cette flamboyante décennie des 70', qui rassemblent les plus grands albums de Bowie. Mais que vaut-elle vraiment ?

Après une première salle consacrée aux jeunes années, aux influences musicales des débuts, la scénographie privilégie une mise en espace plus thématique, avec des salles consacrées aux alter ego, aux années berlinoises, aux films tournés par le chanteur, aux influences théâtrales, à l'écriture aléatoire de certains textes avec sa propre méthode de cut-up, autour de costumes de scène tous plus fous les uns que les autres. On déambule casqué, chansons et interviews dans les oreilles selon les endroits traversés. Les murs, les vitrines, sont tapissés de photos, de pochettes de disques, de manuscrits originaux, de partitions, de dessins. Le numérique (vidéos, projections 3D) permet de donner vie à l'expo et de présenter ainsi aux plus jeunes visiteurs des performances live qui ont fait date. Seulement voilà, cette "biographie" par l'objet a tout de l'hagiographie un poil crispante, conçue d'une manière trop lisse.

En premier lieu, la Philharmonie dispose d'un espace d'exposition plus petit que le Victoria and Albert Museum où a été élaborée l'exposition en 2013. Résultat, on se sent un peu à l'étroit dans un espace confiné, très très sombre, blindé de visiteurs. On se presse pour lire les descriptifs des pièces, on joue des coudes pour déchiffrer les textes écrits et corrigés de la main de Bowie, on fait la queue devant les projections. Limiter davantage le nombre d'entrées eut été salutaire mais visiblement incompatible avec l'amortissement du coût du bâtiment. Dommage.

Ensuite, si fort que j'aime l'artiste, j'ai un peu de mal à admettre une tendance à l'idolâtrie la plus primaire ; les commissaires de l'expo n'ont aucun souci à mettre sous vitrine, telle la relique d'un Saint, un mouchoir tâché de son rouge à lèvre... par contre, on gomme volontairement tout ce qui fait le sel d'un artiste, ses contradictions, ses aspérités, ses faiblesses, ses mensonges, ses vilénies. Transformer un simple mortel, si génial soit-il, - avec tout ce que cela suppose d'humanité donc d'imperfection -, en divinité polie, inabordable et incontestable, me paraît au mieux flagorneur, voire carrément malhonnête. Rien sur les errements douteux du Thin White Duke, sur ses sorties nauséabondes concernant Hitler, sur sa paranoïa de junkie, sur ses déclarations empreintes d'un paradoxal conservatisme, sur les aléas de sa sexualité et ses reniements tardifs, qui ne trompent personne. Rien ne doit dépasser, tout doit bien tenir dans les cases, shut, ne surtout pas parler de ce qui viendrait écorner l'image du mythe.

De plus, je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim d'un point de vue musical, car Bowie est avant tout un auteur compositeur interprète. Certes, il dépense beaucoup d'énergie à contrôler son image et celle de ses doubles, mais on espérait une autre mise en valeur de son travail de musicien : composition, enregistrements, concerts... ces domaines sont à peine esquissés, les années Berlinoises, pauvrement illustrées ou d'une manière anecdotique. Affleure presque l'impression d'un total isolement de Bowie sur la scène musicale. Quid de ses musiciens, de ses affinités, de ses amitiés avec d'autres artistes ?  Je veux bien que l'exposition privilégie les influences visuelles (mode, cinéma, théâtre) mais son mécanisme créatif ne peut être exempt d'interactions avec d'autres musiciens.

Je n'ai ressenti en définitive que peu d'émotions durant cette heure et demie passée en compagnie d'un "certain"  Bowie qui ne ressemble par tout à fait au mien : trop de révérence, de froideur, aucun background social ou politique (les personnages de Bowie sont nés en rébellion à une certaine société - sujet totalement passé sous silence), beaucoup de mode et peu de son, et des priorités données à des sujets de médiocre intérêt (une salle complète pour les années MTV, on se pince pour y croire !). Mais en sortant, dans cette dernière salle obscure qui projette sur les murs des vidéos de concert, j'ai enfin senti un frisson me parcourir, de la nuque au bas des reins. Oublié le mégalo qui archive jusqu'à ses mouchoirs, le maniaque qui opère un contrôle absolu sur sa production, on retrouvait une bête de scène halluciné crachant Rock and Roll Suicide comme un damné...

 

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17 janvier 2015

Inauguration de la Philharmonie - "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée"… fermée en l'occurrence, cher Musset !

L’État et la ville de Paris ont longtemps priorisé l’art lyrique au détriment de la musique symphonique : on chante à l’Opéra-Comique, à Garnier, à la Bastille, au Châtelet, au théâtre des Champs-Élysées (la multiplicité de l’offre ne faisant pas baisser les prix démesurés pour autant), mais aucune salle n’était taillée jusqu’à ce jour pour accueillir une formation orchestrale importante, contrairement à Berlin, Cologne, Copenhague ou Rome. Le projet n’était pas nouveau, Boulez la réclamait déjà il y a quarante ans...

Les amoureux de la musique se sont donc réjouis, quand, en 2007, Jean Nouvel emporta le morceau avec un projet d’envergure, audacieux et généreux. On pouvait faire confiance à cet architecte esthète, cette Philharmonie-là allait marquer son temps et les années à venir. Oui, mais. Inscrire un nouvel espace dans son siècle, rivaliser avec les plus belles salles d’Europe, être à la fois visionnaire et exigeant a un coût. Un coût réel, très éloigné de celui sous-estimé pour permettre une attribution faite d’avance, que tous connaissaient pourtant dès la validation du projet de Nouvel. Chaque « monarque » doit ajouter sa tour sur l’échiquier de la Capitale, un symbole fort, ambitieux, qu’importe s’il doit engloutir les deniers de l’État. Au bal des hypocrites, il faut ajouter une crise économique, une flambée des matières premières, des atermoiements politiques qui retardent le chantier, des combats d’egos, les hurlements de la Cour des Comptes et de l’Inspection des Finances, la mainmise des financiers sur le projet pour réduire la facture, l’éviction de Nouvel, une maîtrise d’ouvrage trop pressée qui fait, défait et refait, un projet donc taillé à la serpe, revu à la baisse, que son concepteur n’assume plus. Comme cette inauguration aux forceps, trop hâtive (mais on a déjà décommandé une première fois les orchestres invités pour une ouverture espérée en 2013), dans un bâtiment en chantier, inabouti, dans on ne voit en fait ... rien.

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Certes, le grand vaisseau en fonte d’aluminium et en inox brillant est impressionnant de l’extérieur, même inachevé ; ses courbes, ses décrochés sont magnifiques, il rutile sous le soleil comme un bijou d’argent. On passe sur les ascenseurs en panne, les escalators qui ne fonctionnent pas, le bruit des pelleteuses qui s’activent, mais on s’énerve vraiment quand on se voit refuser l’entrée de la Grande salle, au motif des répétions du pianiste Lang Lang dans le lieu saint. Il est 12h30, la foule s’entasse dehors, sur la terrasse du troisième étage par un froid de gueux, et un gentil préposé nous annonce alors que tout l’étage restera fermé jusqu’à 15h00. Vous imaginez la bronca ? Était-il si difficile de le notifier sur le site internet des journées « Portes ouvertes » ? L’état de mon dos ne nous a pas permis de patienter deux heures et demi debout, dans le froid, comme bon nombre de visiteurs accompagnés d’enfants. On tente bien de redescendre pour visiter le niveau zéro -  lieu dédié aux ateliers éducatifs et à la formation, mais il n’y a pas grand'chose à voir non plus. Des salles fermées, un seul orchestre en répétition, des couloirs rouges bas de plafond, un vide sidéral … comme l’a remarqué un journaliste dans son papier « je veux bien essuyer les plâtres, encore faut-il qu’il y en ait. » Rien n’est prêt, rien n’est terminé, rien n’est fonctionnel, sauf la Grande salle de concert, dont nous avons tous admiré l’agencement lors de reportages, mais que l’on verrouille un jour de « portes ouvertes ». Quid des 17 salles de répétition, des 10 loges, du studio d’enregistrement, de la salle d’exposition, de la salle de conférence, du toit-terrasse, du restaurant panoramique ? Rien de tout cela n’est accessible. Il est rageant de constater comment le temps des politiques n’est pas celui de la culture. Concevoir un lieu de vie dédié à toutes les musiques, dans un quartier un peu décentré de la capitale, est fort louable. Son ouverture bâclée n’est que le énième épisode d’un immense gâchis. On a d'ailleurs joué au soir de l'inauguration, le Requiem de Fauré... comme enterrement de première classe, on a rarement fait mieux !

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01 avril 2013

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme…, ou David tel qu’en lui-même

david_bowie_the_next_day_album_coverThe Next Day, nouvelle re-création du « Thin White Duke »

La sortie d’un nouvel album de Bowie, après dix années de silence et des rumeurs alarmistes sur son état de santé, sera sans doute la seule vraiment bonne nouvelle de 2013. Lorsque le clip de Where Are We Now ? s’est emparé de la toile, qui en palpitait de bonheur, pour carillonner le 08 janvier les 66 printemps du dandy à la pupille dilatée, et le rappeler au bon souvenir de ses fans, nous sommes tous tombés de notre chaise avec fracas : David Bowie always Is. Sans trompette ni tambour, le sexagénaire nous tendait une ballade piano coulé, nostalgique en diable, ressouvenir de ses années berlinoises, avec juste ce qu’il faut d’ironie : « You never knew that, That I could do that ». La pochette de l’album, copiée collée de celle d’Heroes en 1977, flanquée d’un carré blanc, confirmait la première intuition : le rétropédalage était assumé, revendiqué. Et puis, quand on a su que Tony Visconti* tenait la barre, que les musiciens étaient de vieux potes de bordée, on a parié sur un voyage très autobiographique, où l’on retrouverait nos petits et tout ce pour quoi nous l’avions tant aimé.

Enfin… en mode courant alternatif, en ce qui me concerne. Car lorsque je fus en âge d’écouter le monsieur, la qualité de sa musique avait abyssalement décliné : c’était l’époque Tonight, Never Let Me Down et de Tin machine : on excommunierait pour moins. Mais J-M eut la bonne idée de me mettre entre les oreilles trois albums aux pochettes fatiguées, qui à eux-seuls suffiraient à justifier le culte voué à Bowie : Hunky Dory, Ziggy et Alladin Sane. Pas d’équivalent, aucun autre n’a aligné en trois ans autant de morceaux mythiques gravés dans le vinyle. Si on ajoute ensuite Station to Station, la trilogie de Berlin et Scary Monsters, Bowie aura conçu sur une décennie, huit albums d’anthologie. Avec une créativité effrénée, ses imaginaires exubérants, ses provocations, ses identités multiples, et ce petit temps d’avance qui fît de lui un pionnier, Bowie traverse en prodige pressé les univers de la pop, du glam, du rock, du funk, pour à chaque fois briser son personnage et se ressusciter sous un autre visage. Alors qu’importe, si ensuite…

Et c’en est presque rassurant de l’entendre encore admettre, après 46 ans de carrière, dans le titre Heat, « and I tell myself, I don’t know who I am ». Alors que vaut vraiment cet album inespéré ? Libération s’est fendu d’une critique à l’acide très corrosif : « J’ai les oreilles qui saignent. Dix ans de silence et une heure de bruit ». C’est un poil outrancier, mais oui, on peut à la première écoute fulminer contre le batteur qui pilonne comme un forgeron, contre la guitare qui ferait passer Kirk Hammett** pour un délicat joueur de luth, contre certains riffs bien épais et autres sonorités qui flirtent avec la dissonance ; mais quelle idée aussi de sortir l’unique mélodie mélancolique comme premier aperçu ? The Next Day est un album très rock, très électrique, dense, complexe, infiniment travaillé et très abouti, à l’opposé des sonorités actuelles ; nous sommes de nouveau en 1980, quelquefois même à la fin des Sixties, et les guitares envoient du gras. Alors le jeu a consisté à aller pêcher les influences, les autocitations, à rechercher les clins d’œil, à relier le passé musical au présent. Et à s’étonner encore de la vitalité d’un homme que l’on avait déjà embaumé ; certes, l’époque du « tous derrière et lui devant » est révolue mais Bowie reste toujours étonnamment intuitif et astucieux pour construire, à partir d’univers familiers, des imaginaires imprévus, des arrangements étonnants, des structures musicales insolites et audacieuses. Voilà sans doute pourquoi l’album cartonne partout.

Il y a les pépites, ces titres qui nous ramènent très en arrière, comme I’d Rather Be High, How Does The Grass Grow ?, et surtout You Feel So lonely You Could Die, en rétro total avec Ziggy, on craque pour le saxo de Dirty Boys, le pont de Love Is Lost où la voix de Bowie plane de nouveau, comme dans le capiteux Boss Of Me, pour la pop anglaise de Valentine’s Day, titre qui accroche vraiment l’oreille à la première écoute. Je passerais en revanche sur le lourdingue If You Can See Me, cadence infernale et sonorité de tronçonneuse, et sur (You Will) Set The World On Fire, « gros son, grosse caisse – ouf, ça fait du bien quand ça s’arrête ». Et puis, il y a Heat, objet chanté non identifié, voix quasi lyrique, texte hermétique, climat angoissant, cordes qui dérapent, parfait comme BO du prochain David Lynch.

Les textes sont assez sinistres, pour certains vraiment très sombres, pas des plus simples non plus, mais on se dit qu’un gars qui cite pêle-mêle Rodenbach, Nabokov et Dave Van Ronk, sait où il va et qu’on ferait mieux de se laisser porter, plutôt que de perdre son temps en interprétations : ça sonne tout de même sacrément bien, et ça, c’est l’essentiel.

* Déjà producteur de Low, Heroes, Lodger, Scary Monsters, Heaven, Reality

** Guitariste de Metallica

david_bowie_2013_620 David, 2013... mouai..

DavidDavid, 1971...   36_3_3_1_

 

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03 février 2013

Ménélas Rebétiko Rapsodie, au Grand Parquet : monologue poignant d’un monarque brisé

Menelas_rebetiko_rapsodie_portrait_w193Ménélas n’a pas bonne presse : coincé entre son frère Agamemnon et les héros Achille ou Ulysse, le pauvre bougre en porte lourd sur la tête, raillé dans toutes les mémoires par Offenbach :

« Je suis l’époux de la reine, poux de la reine, poux de la reine : le roi Ménélas.  Je crains bien qu’un jour Hélène, qu’un jour Hélène, qu’un jour Hélène, je le dis tout bas, ne me fasse de la peine, n’anticipons pas. »

Comment dire… l’image du roi de Sparte, valeureux, batailleur et sans tâche prend un sérieux tampon : cocu brocardé, benêt trop confiant, la gaudriole en berne, le pauvre gars n’a eu, dans La Belle Hélène que ce qu’il méritait, la fuite de sa femme sous les quolibets goguenards. On se demandait donc ce que Simon Abkarian, formé au Théâtre du Soleil, à tu et à toi avec Shakespeare, Euripide et Eschyle, allait chercher chez ce mari bafoué. La présence à ses côtés, sur scène, d’un joueur de bouzouki et d’un guitariste grecs, augurait d’un mélange suffisamment insolite pour foncer vers la gare du Nord. Pour ceux qui l’ignorent, le Grand Parquet tient de la roulotte, du cabaret d’un soir, d’une salle éphémère aux murs de bois, tendue de toile, où l’on s’entasse sur des quasi bancs bien durs (fesses callipyges recommandées) dans un joyeux bordel. Fi des constipés, le spectacle pouvait commencer.

La scène a tout de la taverne :  une table, trois chaises, des verres épais et des petites flasques d’ouzo, éclairés par une guirlande de loupiottes, deux musiciens qui tirent en vrai sur d’authentiques clopes (pas de doute, nous sommes bien dans le XVIIIème un peu fumeux) en effleurant leurs cordes. Arrive un homme tiré à quatre épingles, le cheveu noir gominé, mais courbé, cassé, le regard balayant le sol, qui s’affaisse sur la dernière chaise, à leur côté. C’est Ménélas, à mille lieux de sa caricature, qui nous rappelle en même temps, tout de même furieusement, de par son physique, la stature et le rôle, la marionnette traditionnelle et populaire Karagheuz. Car durant une heure et demie, cet homme va parler d’amour, d’amour fou, comme un illuminé, un enragé, un être rongé, détruit par le plus violent poison qui soit. Ménélas vomit sa douleur, hurle son désespoir, maudit l’infidèle, l’insulte, foule aux pieds son souvenir. Et puis, de cette tragédie, émane aussi telle une onde furtive, une infinie douceur, l’évocation des jours radieux, un bonheur limpide et simple, la joie d’avoir été choisi par Hélène entre tous. Abkarian brise en deux ce roi, qui devient son propre contradicteur, oscillant entre la soif guerrière de vengeance dans une violence sans limites et son penchant naturel pour la vie, les plaisirs, la danse. Le verbe est rude, âpre, cru, et parcourt toute la gamme du tourment amoureux, du crachat à la supplique. Ménélas passe de l’acide sur ses plaies ouvertes en imaginant les ébats de sa femelle et du troyen, dans les détails les plus salés. Le public se défait alors en même temps que cet homme à terre, les yeux écarquillés devant ces visions exacerbées terrifiantes. Qu’importe que cet homme dément soit roi de Sparte ;  cet abîme où il sombre est celui au bord duquel chacun déambule.

Pas étonnant que la prose d’Abkarian se mêle au chant des rues, à la mélancolie du bouzouki, aux plaintes grinçantes du rebétiko. La passion d’un homme pour une femme qui l’a quitté redevient contemporaine, et on ne sait plus qui danse, qui tournoie sur scène, souple et gracieux, un monarque guerrier ou un pauvre bougre largué du Pirée. On en demanderait d’ailleurs bien davantage côté musique, envouté par la voix de Grigoris Vasilas, qui malmène aussi son Ελενη, en écorchant ses cordes.

Et l’on voudrait que cela dure longtemps encore, pour s’émerveiller de ces rois tombés à genoux, de ces hommes qui dansent et chantent entre eux, sans honte de leurs larmes, comme des rhapsodes d’un autre temps.

 

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29 octobre 2012

Si tu ne viens pas à Athènes, c’est Athènes qui viendra à toi !

alexiou galani

Haroula, Dimitra mais aussi Hadjidakis, Loizos, Theodorakis….

On peut toujours compter sur les trois μοϊρα pour vous retourner le destin : alors qu’on partait pour un dimanche frigo (2° à 08 h 30 !) - écharpes et gants ressortis des armoires -, saturé d’infos du monde dépressives au possible, avec pour seul horizon ce mois de novembre où il fait nuit à 17h30 (en breton, on le traduit par « Du », qui veut dire aussi « noir », le mois sombre), deux places providentielles pour l’Olympia nous ont ramenés en Grèce, le jour de la grande fête du NON (το oχι), pour le concert d’Haris Alexiou et Dimitra Galani.

Barrière de la langue oblige, les Français connaissent très peu les grandes voix de la chanson grecque, à l’exception d’Angélique Ionatos, qui fait partie depuis près de quarante ans de notre paysage immédiat (et qui ne semble en revanche pas très connue dans son propre pays d’origine). Au mieux, Alexiou et Dalaras, parfois Eleftheria Arvanitaki, et puis c’est tout (résultats issus d’un petit sondage perso). Si πουλάκι μου n’avait pas pris en main mon éducation musicale grecque, j’afficherais assurément les mêmes lacunes.

Les travées de l’Olympia accueillaient donc un public aux trois quarts grec ou au moins hellénophone, mais de tous âges, déjà au taquet, disposé à faire la fête, le verbe haut, la belle humeur contagieuse. Habituée aux salles de spectacles depuis longtemps, je pense pourtant avoir assisté à un de mes concerts les plus barrés. Haris Alexiou et Dimitra Galani affichent au compteur 62 ans chacune, leur répertoire ressemble assez peu à des chansons pop rock et cependant, l’ambiance dans la salle était incroyable ! Contrairement aux Parisiens poseurs blasés, raides du balai vissé dans leur fondement, déjà fatigués de devoir applaudir avant le premier titre, les Grecs vivent la rencontre, chantent à la première chanson, tapent dans les mains, réagissent dès la seconde note, se lèvent s’ils en ressentent le besoin pour manifester leur bonheur, saluent une phrase du texte qui les touche par une salve d’applaudissements spontanés et surtout… ils dansent ! Pendant le Αποψε θελω να πιω d’Haroula, ma voisine de droite, jeune fille d’à peine vingt printemps, s’est levée de son fauteuil pour un zeibekiko gracieux, circulaire et ondulant, totalement absorbée par la musique et la voix. Á côté de la console de son, d’autres filles, entre 25 et 65 ans, tournaient lentement aussi, bras levés, comme un Zorba hypnotisé par le sandouri. Le public se sent libre de ressentir avec tout son corps la musique, de faire totalement abstraction des autres, de se laisser aller aux sensations et d’exprimer par la danse leurs émotions. L’ambiance dans la mezzanine était, il est vrai, bien plus débridée qu’au parterre, où les huiles et les sommités se devaient de modérer leur naturel tapageur. 

Nos deux chanteuses vibraient elles aussi d’énergie, de chaleur, communiant avec un public tout acquis, comme un peuple suivrait ses prêtresses. Haris Alexiou et Dimitra Galani ne chantent pas seulement avec des voix fabuleuses mais avec leurs âmes, donnent sans compter, sans tricher, comme le dernier privilège qui leur serait octroyé. Durant deux heures et demi, elles passent en revue, chacune leur tour, puis en duo, leurs grands succès mais aussi les chansons traditionnelles, qu’elles entonnaient à leur début dans les rades de Plaka ; le rythme s’accélère alors, les Grecs se déchaînent, ça chante à plein poumon, le bouzouki fume, le violon s’envole, nous ne sommes plus à Paris, on est à Athènes. Avec courtoisie, Haris et Dimitra communiqueront aussi en français avec nous (même si on enrage de ne pas comprendre les plaisanteries, les private joke, les remarques affectueuses, ces tonneaux de tendresse qu’elles déversent sur leurs compatriotes transportés) pour nous rappeler pourquoi la Grèce reste la terre de la beauté, qu’elle est immuable et qu’il faut toujours l’aimer …

 

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09 février 2012

Old Ideas, Leonard Cohen, opus 12 – « a manual for living with defeat ».

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Deuxième année de DEUG, 1991 : pour meubler l’ennui d’un interminable cours de droit administratif,  Hélène P. partage avec moi les écouteurs de son walkman. Une guitare folk, une voix qui traîne, déjà fatiguée, des mots scandés, une histoire d’imper bleu déchiré, d’ombre dans les yeux, de rivalité amoureuse, de trahison et de pardon. Le timbre désabusé d’un type qui en sait déjà long, instruit de la beauté du monde et de la laideur des hommes : "I’ve seen the future, brother, it’s murder", écrira-t-il plus tard.

Ses détracteurs (j’en connais !) lui reprochent cette noirceur et le réduisent à un dandy déprimé, mâchonneur de vers lugubres, ressassant des idées sombres et se complaisant dans sa mélancolie. Le plus souvent, ils l’ont peu et mal écouté. Car la poésie demande de l’attention. Il faut tendre l’oreille, lire, relire encore ses textes - plus évocateurs que narratifs -  pour en savourer toute l’ironie, la distance amusée, cette violence contenue, ces références aux textes sacrés, ses méditations philosophiques et spirituelles, son constat doux amer que même l’amour n’y peut plus grand-chose. Tout chez lui est affaire de contraste, d’équilibre précaire entre le flegme affiché et l’angoisse chevillée au corps, la quête de spiritualité et le goût de la licence, la recherche du bonheur et une désillusion caustique, l’amoureux souvent déçu des femmes qui se protège en revêtant sa robe de moine.

Le verbe s’est fait homme, lorsqu’en 2008, une débâcle financière providentielle l’a ramené sur scène. Et nous sommes tous allés écouter l’oracle, entre admiration éperdue, enthousiasme exalté et émotion mal maîtrisée. Nous nous sommes retrouvés, non pas devant une légende inabordable et glacée mais devant un homme souriant, chaleureux, longiligne et élégant, visiblement touché de l’accueil que le public lui réservait chaque soir,

Le nouvel album, Old Ideas, perpétue cette période de grâce avec le public. Sa voix grave et profonde psalmodie des textes épurés, ciselés sur des rythmes de blues, folk ou jazz dépouillés. Il y a de la prière, de l’hymne, du spirituel très affiché dans cet opus, un « De profundis » ténébreux qui ne manque pourtant pas de sarcasme, surtout envers lui-même. Du Cohen certifié conforme, sans grande originalité, diront certains. Plutôt l’essence de sa poésie, des arrangements plus classiques, un itinéraire vers l’essentiel qui sonne juste. Même s’il chante toujours le ciel, les damnés, les amours fracassées, le temps qui a fui, « There is a crack in everything / That's how the light gets in »*, les angoisses sont apaisées.

Show me the place - le gemme de l’album

Premier titre proposé avant la sortie officielle de l’album, ballade proche du cantique (qui n’est pas sans rappeler If it be your will), Show me a place est une imploration mêlant sacré et profane, tourments du mortel envers son créateur ou de l’amant abandonné. Le poème, faussement limpide, prend sens au fur et à mesure des écoutes. Leonard Cohen ne chante pratiquement plus, il fait vibrer son grave profond et rugueux, adouci par le piano, le violon, dans une imploration quasi mystique, une soumission magnifique envers le bourreau, qui a beaucoup exigé de lui.

Show me the place, where you want your slave to go

Show me the place, I've forgotten I don't know
Show me the place where my head is bend and low
Show me the place, where you want your slave to go

Show me the place, help me roll away the stone
Show me the place, I can't move this thing alone
Show me the place where the word became a man
Show me the place where the suffering began

The troubles came I saved what I could save
A thread of light, a particle away
But there were chains so I hastened to the hay
There were chains so I love you like a slave.

Show me the place, help me roll away the stone
Show me the place, I can't move this thing alone
Show me the place where the word became a man
Show me the place where the suffering began.

 

* in Anthem

 

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15 décembre 2011

La Botte secrète..."Les égouts de Paris, c'est Venise chez soi"

Claude_TerrasseMusique de Claude Terrasse, livret de Franc-Nohain

Théâtre de l’Athénée, jusqu’au 08 janvier 2012

Que ceux qui connaissent Claude Terrasse lèvent la main … immanquablement, on frôle le fiasco prévisible. Non, je vois quelques Satrapes, Régents et Provéditeurs se manifester gaillardement, entonner « la chanson du décervelage » et rappeler que le « hault » compositeur a été canonisé par le Collège de Pataphysique et inscrit pour « l’éthernité » à son calendrier perpétuel.

Digne successeur d’Offenbach, passé maître en bouffonnerie pétulante durant la Belle Époque, Claude Terrasse forme avec Alfred Jarry et le peintre Pierre Bonnard le trio qui compte pour des spectacles un peu givrés. C’est l’époque du Chat noir, de Montmartre, des groupes d’artistes extravagants qui allument le bourgeois.

Après avoir composé la musique d’Ubu roi, lancé le « Théâtre des Pantins », un théâtre de marionnettes où se retrouve tout le gratin de l’avant-garde (des Nabis, aux membres de la Revue Blanche), Claude Terrasse devient le compositeur reconnu d’opérettes, ou opéras-bouffes, parodiques et très décalés. Il s’entoure de Courteline, Tristan Bernard et Franc-Nohain pour dynamiter les vieux mythes, l’histoire, la bienséance et l’hypocrisie de ses contemporains. La musique est joyeuse, inspirée, enthousiaste. Rien de barbant, de pesant, d’assommant. Terrasse manie la légèreté, le leste, le satirique, les anachronismes, les blagues de potaches et les jeux de mots capilotractés.

La sinistrose ambiante, qui est devenu notre climat quotidien, a rappelé ces spectacles loufoques dont on ressort les zygomatiques dénoués, la tête aérée et la rate dilatée. Á ma connaissance, seuls Les Travaux d’Hercule ont été enregistrés en CD. Le Sire de Vergy , Au temps des Croisades ont été donnés récemment à Paris. Á compter de demain, « La botte secrète » est jouée au théâtre de l’Athénée, par la troupe détonante des Brigands, créée il y a dix ans et issue du Chœur des Musiciens du Louvre. Cette joyeuse bande s’est donnée comme quête de dénicher de vieux trésors tombés dans l’oubli, d’en garder le souffle caustique et moqueur, d’en rajouter comme il se doit, avec moult bouillonnement et une énergie contagieuse. Voilà un spectacle de fin d'année à ne pas manquer si vous êtes dans les parages.

Pour en savoir plus :

-         Claude Terrasse, biographie de Philippe Cathé, Èditions L'Hexaèdre, 2004, 224 pages

-         Le Magazine littéraire N°388, « La Pataphysique », juin 2000, article de Jean-Paul Morel, page 35.

 

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