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27 mars 2012

Les Jardins statuaires, roman de Jacques Abeille

jacques-abeille-les-jardins-statuairesÉditions Attila, 2010 (première édition en 1982 chez Flammarion)

Si l’on ne galvaudait pas tant le mot de chef-d’œuvre, on jubilerait à estampiller cette somme de 470 pages de ce qualificatif, tant la commotion émotionnelle éprouvée à sa découverte est  puissante. Á l’exception de quelques initiés qui se refilent le graal, ce récit vieux de trente ans, qui ouvre la trilogie du Cycle des contrées, est indûment ignoré du grand public. Son auteur, né en 1942,  cultive la discrétion, écrit sous pseudo quand ça lui chante et prend le temps d’imaginer des mondes. La destinée du manuscrit tient aussi des légendes, du mythe des textes éveillés qui résistent à l’impression : exemplaires qui n’arrivent jamais à leur destinataire, perdus, partis en fumée, infortunes et fatalités d’édition, tout ce qu’il faut pour baigner dans l’étrange et l’œuvre maudite.

Ce livre ne ressemble pourtant à nul autre, il est impossible de le rattacher à une école, à un style, de le comparer à quelques monuments de la littérature. Pour tenter de cerner cette gigantesque œuvre singulière, les critiques lui attribuent des parrains présumés : Julien Gracq, Tolkien, Mervyn Peake, Voltaire et les surréalistes. Oui, les Les Jardins statuaires ont bu à toutes ces coupes pour resplendir comme un gemme rare de la littérature du XXème siècle.

Jacques Abeille nous envoie sur des terres inconnues, sans repère temporel. Le narrateur est un simple voyageur qui vient découvrir ces contrées par lui jusque là ignorées, une succession de vastes domaines clos où vivent des jardiniers, voués à la culture des statues de pierre, qui poussent spontanément dans leurs allées terreuses rectilignes. La première partie du récit du narrateur est consacrée à la découverte de ce maraîchage un peu surprenant, plantation, taille, repiquage, soins donnés à ces créatures inertes et blanches, qui font toute la richesse de ces propriétés terriennes, autour desquelles tourne une société archaïque, corsetée de traditions séculaires. Le récit de voyage onirique et le tableau des coutumes, laissent peu à peu la place à une critique de cette organisation agraire faussement utopiste : le narrateur croise d’autres personnages un peu en marge des codes enracinés, en découvre la face sombre (mépris des femmes, marchandage de certains enfants, collusion avec une ligue très officielle de proxénètes, bannissement de tout opposant aux coutumes ancestrales, rigidité morale, avidité, ambition perpétuelle… ainsi que la féroce croissance incontrôlée de certaines statues, qui savent prendre une insatiable et vorace revanche sur leurs jardiniers). Les pas du narrateur le mènent du sud de la contrée, riche et prospère, vers le nord, aux terres âpres et quasi stériles, pour atteindre une cité abandonnée, balayée par les vents, repère des nomades de la steppe septentrionale, prêts à déferler sur les grandes propriétés figées, périmées, devenues anachroniques. Leur leader est d’ailleurs un ancien jardinier, rebelle à ces domaines trop bien ordonnés, qui a fui les rituels établis, leur hypocrisie et leur cruauté.

Les Jardins statuaires s’éloignent à mille lieux des récits d’aventure, des épopées, du merveilleux, du fringant : errance surréaliste sans doute, il s’agit surtout d’un songe/d’un cauchemar éveillé qui se déroule au ralenti, piégeant le lecteur dans le rythme hypnotique des phrases de Jacques Abeille : le narrateur, tel un pèlerin, voyage à pied, contemple, découvre, comprend, couche sur le papier la chronique d’un monde immobile appelé à disparaître, sans qu’il se passe réellement d’événements remarquables. Le livre se referme avant que le choc des civilisations n’ait lieu : pas de batailles, d’héroïsme ou de violence, qui viendraient perturber ce temps suspendu de l’avant-chaos. L’auteur préfère nourrir son récit, tissé d’un seul trait, sans chapitre ni rupture, des visions poétiques et baroques nées de ses statues froides, allégorie d’un monde figé, dur et imperturbable. Asservis à ces idoles dans lesquelles ils recherchent leurs propres images, les jardiniers comprendront trop tard que l’on ne peut arrêter le temps ; dans certains domaines, la nature a déjà repris ses droits, engloutissant dans une expansion dantesque de pierre, les traces de la présence humaine.

 La cohésion du récit, « son imaginaire rationnel », son équilibre, doivent surtout à la langue de Jacques Abeille, à nulle autre pareille : recherchée sans être affectée, précise dans la description, tortueuse et habile, habillée d’un vocabulaire riche et imagé, envoûtante comme cette contrée imaginaire :

« Ces clartés venaient d’épais tumulus de pierrailles effondrées dont le bombement crevait la frondaison comme des dos de baleines blanches soufflant dans quelque sargasse. » (Page 221) «  Une pluie récente avait réparti des mares dans toutes les anfractuosités et c’est dans cette collection de miroirs éparpillés que je contemplai d’abord le ciel renversé. » (Page 337)

 La quatrième de couverture souligne la réflexion de l’auteur : « je crus avoir écrit l’œuvre d’un fou ». Plutôt celle d’un visionnaire rêveur, absolument prodigieux.

 

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9 mars 2012

Si-bérie m’était contée…

wagon_cendrars1Sibir, Danièle Sallenave, Éditions Gallimard

Transsibérien, Dominique Fernandez, Éditions Grasset

Tangente vers l’Est, Maylis de Kerangal, Éditions Verticales

L’idée de départ semblait un peu singulière : embarquer une vingtaine d’écrivains français dans deux wagons du Transsibérien, entre Moscou et Vladivostok, au printemps de l’année franco-russe de 2010 pour une balade de plus de 9 000 kilomètres, rythmée de rencontres, tables rondes et excursions en tous genres, bien encadrées. Coincée entre le souvenir de Gide - et du voyage de 1936 -, et la prose de Blaise Cendrars, la coterie allait-elle suivre docilement le tempo imposé en opinant du bonnet ou bien jouer les désobéissants en bouleversant la feuille de route imposée par les autorités russes et en posant les questions qui fâchent ?

On trouvait du beau monde sur la liste des engagés volontaires, la liste des pontes avait belle allure. Á leur retour, les comptes rendus des journalistes venus prendre la température, les émissions de France Culture, les premiers récits, ont donné à chaud la couleur du périple : «parenthèse en terre sibérienne, entre colonie de vacances et délégation officielle d’intellectuels français, que personne ne lit passé Moscou ». En ce début d’année 2012, trois participants ont pris du temps et du recul pour la sortie d’un journal de voyage, d’une balade culturelle et d’une fiction.

sibirLe moins exaltant des trois est sans contexte, le Sibir, de Danièle Sallenave. Sa relation avec la Russie est engourdie d’un – visiblement – très inconfortable passé de sympathisante communiste, sur lequel elle revient bien laborieusement, même si on peut imaginer que découvrir un libéralisme brutal et dépravé sur des terres qui auraient dû baigner dans une toute autre utopie, vrille un peu l’estomac. On pourrait surtout en avoir très vite assez de ces allures d’instit' un peu pincée qui rappelle à l’ordre le reste de la troupe, souvent un peu à l’Ouest, et qui ne nous épargne aucun détail de ses menus, de la qualité de son sommeil, de ses soins capillaires. Les étapes dans les villes le long de la voie légendaire sont invariables (accueil folklorique, installation à l’hôtel, discours officiels, visites boulonnées, conférences, rencontres illusoires avec des locaux qui ignorent jusqu’aux noms de nos sommités) et on s’agace souvent des redondances.

Très scolaire cette manie d’alourdir son texte par ses recherches effectuées au retour, sur des points de détails qui n’intéressent personne. La dame est toute aussi dénuée d’humour et de second degré lorsqu’elle s’offusque d’un événement drolatique, - son mariage fictif avec Dominique Fernandez qui, lui, s’en amuse encore -, où la seule peur d’avoir été ridicule plombe son humeur pour la soirée. Sa prose ne fait mouche que lorsqu’elle accepte de sortir de son compte rendu appliqué pour narrer un malaise grandissant, à mesure qu’avance le train vers le Pacifique : le contraste entre ce voyage policé, réglé au cordeau, gavé d’activités culturelles et touristiques assez barbantes, encadré par des guides aux vieux réflexes très soviétiques, et ce sentiment de passer très près des Russes sans arriver à communiquer avec eux, sonne juste. Danièle Sallenave semble s’effriter le long du livre, sentant que ce périple ne lui apporte rien d’autre qu’un isolement, qu’elle passe tout à côté des gens sans n’en rien comprendre, que l’essentiel du pays lui échappe : « soudain, j’en ai assez de ne pas pouvoir m’approcher d’une réalité qui demeure insaisissable ». Il est dommage qu’une succession d’anecdotes futiles et égocentriques leste un texte qui ne gagne en émotion que lorsque son auteur accepte enfin de s’enquérir d’avantage des autres que des ses névroses.

 

TDFSibir souffre de la comparaison avec le Transsibérien de son homologue académicien : même format de « journal de bord » - il est assez amusant de lire les deux en parallèle et de pointer les différends - mais contenu dissemblable. Les lecteurs habitués de sa prose et de ses récits de voyage ne seront pas dépaysés : même exaltation juvénile, même soif de découverte, peu d’apriori, pas de préjugés. Et dans l’opus qui nous intéresse une mine de livres d’hier et d’aujourd’hui pour comprendre et appréhender la Sibérie, cataloguée un peu hâtivement comme terre inhospitalière, bout du monde dédié à la relégation et aux camps, quel que soit le régime en place. Dominique Fernandez aime la Russie (Tribunal d’honneur, Place Rouge, Dictionnaire amoureux de la Russie, L’âme russeAvec Tolstoï, Russies) - un peu au détriment des pays du Sud qui ont nourri ses meilleurs romans, à mon humble avis - son histoire, son dynamisme, le foisonnement de sa vie culturelle. Il est savoureux de le voir déserter l’emploi du temps officiel prévu et les autres écrivains, pour découvrir un théâtre de marionnettes et le conservatoire de musique de Novossibirsk, une salle d’opéra à Ekaterinbourg ou insister auprès de ses guides de Nijni-Novgorod pour se rendre dans la maison où Gorki a grandi.

Contrairement à Danièle Sallenave, il n’est jamais passif dans cette odyssée, il ouvre grand les yeux à chaque étape, s’étonne, s’enthousiasme, découvre la modernité et la vitalité des villes dues au pétrole et au gaz, « les réussites de la russification », les empreintes vivaces des minorités tatares à Kazan, les vestiges du « constructivisme » à Ekaterinbourg,  les maisons de bois d’Irkoutsk où finirent certains décembristes. Aux tables-rondes officielles dont l’indigence le navre, il préfère les détails qui font sens, les rencontres improbables, les grains de sable qui brouillent tout d’un coup l’ordonnancement mais qui lui font toucher ce pour quoi il estime ce pays. Il lui est très difficile de mettre des mots sur certaines émotions ressenties devant des paysages totalement insolites pour des Européens, l’immensité du Baïkal, la puissance des fleuves, l’espace infini de la taïga, une nature dilatée et sauvage. Dominique Fernandez est rarement lyrique ou dépassé par ce qu’il voit. Le chapitre 18, « Á travers la forêt », traduit pourtant cette sidération : « il faudrait être un poète comme Baudelaire pour rendre cette impression d’être dépossédé de soi-même par le recommencement ininterrompu du beau et la rumination symphonique de l’absolu… j’admire, jusqu’à la limite de mes forces… la conscience de n’être qu’un minuscule atome dans cette étendue sans limites, l’ivresse de me sentir si insignifiant et de sentir si négligeables les efforts de l’homme pour dompter cette nature, la conviction que dans aucune autre contrée du monde je ne pourrais vivre une expérience aussi radicale de dépersonnalisation et de déculturation, m’ôtent le regret que nous ayons manqué tant de villes célèbres. »

Pour finir,  je me suis délectée des petites perfidies savamment distillées à l’encontre de certains autres voyageurs, qui viennent ruiner le laïus seriné au retour, un peu trop convenu, d’une ambiance potache et d’une lune de miel sans nuage entre les écrivains.

 

TMaylis de Kerangal, choisit quant à elle la fiction, avec un court récit lu sur France Culture, dès son retour. Il ne sera question que de l’essentiel, du train, de ce transsibérien où se croisent des gens que tout oppose, culture, nationalité, clivage social, les riches dans des wagons tout confort, les « prolétaires » dans une étuve, une promiscuité, un empilement de couchettes, un espace clos pestilentiel digne d’un transport de bestiaux. Aliocha, jeune appelé, file sur les rails vers une caserne de Sibérie dont il ignore le lieu exact, malmené par des conscrits de son compartiment mieux bâtis, et échafaude sa désertion prochaine au moment où il croise une Française, un peu de travers, qui fuit sans trop le savoir son  compagnon russe, nouveau riche et ancien dissident revenu au pays. Il est passionnant de retrouver dans cette histoire le vécu qui l’a nourri, grâce aux journaux des deux Immortels. Mais au-delà de cette leçon de construction d’un texte à partir d’une certaine réalité, on ne peut que souligner la langue absolument magnifique de Kerangal. Sa confrontation avec la Sibérie est de nature physique, une appréhension violente de l’espace, de ce contraste entre le train clos qui trace et l’immensité sans bornes, immobile, immuable. Rien de romantique dans la brève rencontre de nos deux fuyards : ils se trouvent tous les deux à des tournants de leur existence, Aliocha pétri d’épouvante devant la Sibérie, qui a avalé nombre de déportés, terrorisé par sa démesure, « une enclave qui aurait l’immensité pour frontière ». « Aliocha se poste à la lucarne, happé par la focale unique sur le monde, comme un œil que l’on aurait derrière la tête, fasciné par la vision du chemin de fer qui blinde à rebours dans le fond du paysage, ruban strié alternant le clair et le foncé, stroboscope éclairant son visage, et bientôt, hypnotisé, il touche ce point de l’espace où la forêt avale les rails encore chauds, engloutit les traverses en un puits de mystère, …il n’est plus que ce point de fuite qui dévore l’espace et le temps, coïncide avec lui, s’en obsède, prêt à verser lui-aussi dans le grand trou noir, tout plutôt que la Sibérie. »

 

6 mars 2012

De l’inutilité grandissante d’habiter Paris quand on aime l’opéra…

Lundi 05 mars, Garnier ouvre les réservations pour Hippolyte et Aricie de Rameau, dirigé par Emmanuelle Haïm, avec Sarah Connolly dans le rôle de Phèdre. Le genre de rendez-vous que l’on ne souhaite manquer sous aucun prétexte, - tant la mezzo anglaise se fait rare sur nos scènes françaises -, et que l’on a entouré de carmin bien épais sur son calendrier. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de découvrir en fin d’après-midi, qu’aucune place n’était déjà plus disponible pour les six premières représentations, et que les sièges restants pour les six dernières s’adressaient à de prospères nababs : 180 euros le fauteuil, vlan, c’est brutal, c’est inabordable (180 € * 6.56 = 1 180.80 Francs / hé oui, en francs, l’indécence de la somme scintille de tout son lustre). Il ne restait pour la dernière, début juillet, outre ces coussins pompeux pour rupins, que des places au paradis (comprendre l’amphithéâtre, 4ème étage, où s’entassent les "pouilleux"). J’entends d’ici les hurlements d’orfraie de mon ami doux – « 3h20, dans l’étuve, tout en haut, visibilité réduite, mal assis, une plaisanterie, j’espère ? » Ben non, entendre (à défaut d’écouter) et apercevoir (à défaut de distinguer) Sarah depuis les hauteurs, c’est tout ce qui nous reste, au premier jour des réservations.

Ce n’est pas la première fois que je me casse le nez pour des spectacles baroques. Que nous soyons nombreux à aimer cette musique et à nous déplacer pour de grandes voix est indéniable. Mais que l’on ne trouve plus de places décentes huit heures après l’ouverture des réservations est insensé. Il ne faut pas s’étonner ensuite que le public se compose en grande partie de riches touristes et de retraités aux poches pleines.  Garnier et Bastille sont pourtant des théâtres subventionnés par nos impôts, à plus de 100 millions d’Euros pas an.

Mais comme si cette politique de gestion des places n’était pas suffisamment défaillante,  la direction de Garnier, à défaut de pousser les murs, a décidé d’augmenter le nombre de places, dans une salle qui a déjà tout d’un sauna et où l’espace vital ne dépasse pas quelques centimètres (spectateur de plus d’1.70m, vos genoux seront terriblement éprouvés) : rang supplémentaire en baignoire, places ajoutées au fond des loges,  on tasse, on fait rentrer au chausse-pied, on comprime. Non seulement ces places sans visibilité, inconfortables et exigües, ne sont d’aucune utilité mais elles s’accompagnent d’une revalorisation des prix des autres places de la loge, qui passent alors dans la catégorie supérieure… astucieux, non ? Et surtout affligeant.

 

Le Présent Défini
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