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Le Présent Défini
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28 septembre 2012

Le théâtre des ombres… entre Guignol et Karaghiozis

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L’enfant grec, roman de Vassilis Alexakis

Éditions Stock, 2012

« Il me semble que quelque chose s’est rompu à Aix, que l’opération a modifié ma perception de la réalité.» On ne saurait mieux dire, quand un auteur incontesté né à Athènes en 1943, primé du Médicis (1995) et du Grand prix du roman de l’Académie Française (2007), se met à dérailler dans les grandes largeurs, pour retrouver les joies d’une enfance vouée aux livres.

Le narrateur nous balade dans un pseudo roman autobiographique, récit de sa convalescence post-op’ dans un hôtel de la rue Madame, à deux pas du Luxembourg. Boiteux, empêtré de ses béquilles, obnubilé par le souvenir cuisant de ce premier vrai pépin de santé et de son hospitalisation (les premières pages sur le sujet sont d’ailleurs un peu longuettes), le narrateur se met à couvert au vert, et parcourt les allées du jardin en traînant péniblement la patte. Il explore les recoins du Luxembourg, en découvre les usages, les visiteurs, les habitués, l’ombre des personnages issus de l’imagination de Hugo ou de Balzac, tout comme ceux qui y ont élu pour ainsi dire domicile, sénateurs, marionnettiste du théâtre de Guignol, vagabond lettré ou savoureuse dame-pipi.

Cette plongée au cœur d’un lieu pétri d’Histoire et de romanesque, au moment où la camarde l’a raté de peu, lui ouvre de nouveau les portes de son paradis perdu, son propre jardin de la banlieue d’Athènes, où les personnages fabuleux des « Classiques illustrés » venaient le retrouver dans la remise pour de grandes aventures. La magie des romans populaires, leurs héros courageux, les aventuriers intrépides, répondent de nouveau présents pour que le réel soit supportable. Quand la Grèce s’enflamme, que l’exilé ne reconnaît plus son pays, qu’il n’y a plus beaucoup de vivants avec qui partager des souvenirs, la littérature reprend ses droits, la réalité se délite et bascule dans une fiction où l’imagination pétulante règne en maître : « J’ai su très tôt en somme que la meilleure façon de raconter un événement était de l’inventer ».

Alors le narrateur choisit, comme Alice, de plonger tête la première dans le terrier, et partage son petit-déjeuner sans sourciller avec le Lapin Blanc de la Reine de Cœur,  tient des discours aux pantins chahuteurs et dissipés du Guignol qui apprécient l’hommage qui leur est rendu, croise Milady dans une librairie, subit une attaque de Peaux-Rouges qui brandissent lances et tomahawks sur le pavé parisien et voit enfin flamber le Sénat après une attaque de pantins géants, avant de fuir par les égouts et les carrières souterraines, porté à dos d’homme tel Marius avec Jean Valjean. Ce glissement progressif vers le burlesque permet au texte de ne jamais sombrer dans la réminiscence funèbre ou une nostalgie mélancolique. Le crayon (puisque le narrateur écrit encore au crayon de papier sur les feuilles blanches les mieux disposées envers lui dans une rame, persuadé que certaines feuilles préfèrent lui manifester une réelle hostilité en repoussant ses idées…) témoigne de détails, d’accros, de cocasseries, de remarques décalées, déroutantes et souvent drôles qui rappellent la fulgurante maîtrise de la langue d’Alexakis. Remarquant que le prince Mychkine ressemble trop au Christ, il répond à son frère qui lui demande de lui résumer L’Idiot : « c’est un épisode inédit de la vie de Jésus qui se passe chez les alcooliques russes »… « L’âme russe ?... une sorte de nationalisme parfumé d’encens »…

C’est élégance de ton, ce mélange d’innocence retrouvée, de mensonges assumés et d’ironie caustique (les pages sur la crise grecque sont sans concession) est d’autant plus savoureuse à l’heure où d’autres auteurs se complaisent dans le trash et le narcissisme sinistre. Vassilis Alexakis préfère rendre un magnifique hommage à la littérature, à Dumas et à Stevenson, à Jules Verne et à Dickens, avec poésie et une âme d’enfant encore immaculée.

 

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20 septembre 2012

Les illusions perdues…

rue_des_voleurs_mRue des voleurs, roman de Mathias Énard

Éditions Actes Sud, 2012

La quatrième de couverture avait un peu terni l’enthousiasme que suscite toute nouvelle publication estampillée Mathias Énard. Ecrire à chaud sur le Printemps arable et la révolte des Indignados me paraissait extrêmement glissant, limite casse-gueule, las que nous sommes de toutes ces promesses de jours meilleurs qui finissent en débâcle accablante.

Ce qui ressemblait de prime abord à une gageure se révèle un formidable roman, une authentique fiction qui tient à distance respectable l’exhibition de l’actualité, un road-movie entre Tanger et Barcelone où l’on suit les péripéties tragiques et rocambolesques d’un jeune Marocain en exil. Mathias Énard aurait pu choisir un narrateur tunisien ou égyptien, mais préfère un « excentré » en position d’observateur, un personnage qui n’a pas vécu les révolutions, un simple témoin curieux emporté par le tumulte.

Le jeune Lakhdar, chassé de chez lui pour avoir connu bibliquement sa cousine hors mariage, traverse son époque et la Méditerranée jusqu’en Catalogne, avec les yeux de l’innocent, éprouvant les limites de sa liberté et de sa conscience et perdant, au fil des événements, toutes ces certitudes. Les aspirations légitimes de Lakhdar, « être libre de voyager, de gagner de l’argent, de me promener tranquillement avec ma copine, de prier si j’en ai envie, de pécher si j’en ai envie et de lire des romans policiers si cela me chante sans que personne n’y trouve rien à redire à part Dieu lui-même » sont en fait communes à tous les jeunes, quelle que soit leur culture. Rue des voleurs saisit ce moment où le sort de l’Europe et du monde arabe s’entremêlent, où les cris des Indignés d’une Europe agonisante étranglée par ses créanciers répond au désespoir de ceux qui s’immolent pour mettre fin à une dictature.

Autour de Lahkdar, c’est une hécatombe quasi permanente - attentats, assassinats, noyades de réfugiés -, morts en série qu’il endure jusque dans les boulots improbables qu’il décroche à chaque étape de son expédition : numérisation des fiches individuelles des millions de combattants de la Grande Guerre ou mise en bière des cadavres repêchés dans le Détroit de Gibraltar, avant leur retour au pays en cercueils plombés. Mais quand on a appris le français aux basques des grands auteurs de Polars et de Séries Noires, on est un peu blindé. La singularité de Lahkdar réside d’ailleurs dans ce goût des mots, quels que soient leurs idiomes -  arabe classique, marocain, français, espagnol ou catalan -, de l’étude, de la poésie et des récits de voyages des grands écrivains arabes : « J’étais conscient que c’étaient les livres qui m’avaient obtenu les meilleures situations que j’aie jamais eues… je sentais confusément qu’ils me donnaient une supériorité douloureuse sur mes compagnons d’infortune…à ce rythme-là, il allait bientôt me pousser des lunettes. » En creux, son ami d’enfance Bassam le regarde « avec ses yeux vides, ses yeux d’aveugle… des yeux effrayés et fragiles qui paraissent toujours fixer le lointain ». Devenu homme de main d’un Islamiste cauteleux, Bassam se perdra très loin dans l'ignorance, la violence et le terrorisme.

Derrière ce plaidoyer pour les livres qui instruisent et sauvent, c’est bien sur l’ombre de Mathias Énard que l’on perçoit alors, celle du traducteur d’arabe, du fin connaisseur des grands auteurs classiques, de l’amoureux de la calligraphie et de la poésie, de celui qui a roulé sa bosse de Beyrouth à Damas, de la Syrie au Maroc, avant de se fixer en Catalogne depuis dix ans : « Je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire, image fragile, image en mouvement ».  Ce vécu personnel du romancier à Barcelone donne au livre ses plus belles pages, qui flamboient soudain dans la description des bouges du Raval, quartier oublié où s’entassent les laissés pour compte comme Lakhdar et de cette rue de Voleurs, « rue des putains, des drogués, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passent leur journée dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et le samoussas ».

Le ton du récit est volontairement « sotto voce », nourri d’empathie, sans jugement à l’emporte-pièce ou raccourci facile. La plume ne griffe pas, ne colère pas, mais porte les étonnements de ses exilés sur l’état du monde à l’avant-veille d’un grand bouleversement, où certains rêvent de « provoquer l’affrontement, de déclencher des représailles qui souffleraient sur les braises, lanceraient les chiens les uns contre les autres », Lakhdar « observe la série de cataclysmes comme qui, dans un abri sûr, sent le plancher vibrer, les parois trembler, et se demande combien de temps encore il va pouvoir conserver la vie : dehors tout semble n’être qu’obscurité ».

 

13 septembre 2012

Presqu’île du Cotentin au petit matin…

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C’est bien beau de prendre ses vacances en juin mais quand arrive septembre, on est déjà cramé, déprimé, dégonflé comme un vieux pneu fuiteux, désespéré devant le calendrier qui n’indique aucun voyage pour la Grèce avant… mai 2013, autant dire un futur pas proche du tout.

Bah, soyons réglo, nos bords de mer sont tout de même bien chouettes et je m’étonne parfois des régions que je n’ai jamais eu la curiosité de visiter. Il faut dire aussi que lorsqu’on a la chance d’avoir de bons amis qui vous offrent l’hospitalité dans une villa de pêcheurs, ouverte pleines fenêtres sur la mer à deux pas de Barfleur, c’est l’allégresse !

Á nous la plage déserte, les festins de bars grillés, homards et autres délices amphibies, les chalutiers aux premières heures du jour,

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les voiles qui claquent au vent,

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les villages typiques de la presqu'île de La Hague,

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et un petit coin d’Irlande, une côte hérissée de caps, des à pics finistériens, des courants diaboliques, une météo qui vire soudain à la pluie et au vent pour l’ambiance gothique, rien n’a manqué pour que le tableau soit à la hauteur des lieux !

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Merci à Pierre et Cath' pour ces quelques jours marins !

PS : tout bon, la famille O', pour le choix du Sony... :-)

 

5 septembre 2012

Karoo, roman de Steve Tesich

karooÉditions Monsieur Toussaint Louverture, 2012

Le cas Karoo…vous n’avez pas pu y échapper, la presse bobo faussement contestataire s’en est délectée, les suiveurs ont suivi, les lecteurs, guidés par leur instinct grégaire, ont avalé l’appât, l’hameçon et le fil d’une seule bouchée, sans se hasarder à tempérer l’ouragan de flatteries flagorneuses doctement distillées. Non, je carbonise un peu vite, certains bloggeurs affiliés à la Ligue de la Pensée Libre ont nettement relativisé la portée du pavé marron lancé dans la mare aux gogos.

J’ai tout d’abord un peu de mal à gober la belle histoire qu’on nous ressert trop souvent ces derniers temps : « attention chef-d’œuvre inconnu, texte inouï longtemps resté sans traduction, auteur inclassable, héros alcoolique cynique et désabusé pris dans le tourbillon d’une chute vertigineuse, critique acide de la société américaine arrivée au bout de son histoire, c’est corrosif et sans pitié, à la fois Roth et Easton Ellis, voire Saul Bellow ». Rien que ça ? Et le texte dort depuis 16 ans sans qu’aucune grande maison n’ait mis la main dessus ? Pourtant refroidie par le livre surcoté d’Exley paru chez le même éditeur (ici), j’ai benoîtement replongé. Mal m’en a pris.

Karoo est le roman posthume d’un scénariste américain d’origine yougoslave, paru en 1998. Mais savoir raconter des histoires pour grand écran ne présume pas forcément d’un grand talent d’écrivain. Et, à bien y regarder, Karoo n’est pas autre chose qu’un scénario de 600 pages, calibré au millimètre, laborieux, artificiel dans sa construction, où la technique d’écriture trop manifeste l’emporte sur le style et la langue. Derrière les tribulations de son antihéros, loser pathétique et caricatural, qui cherche à sauver sa piètre existence en jouant les démiurges, Steve Tesich veut raconter une nouvelle tragédie grecque, sous le patronage d’Icare, d’Ulysse, de Sisyphe et d’Œdipe appelés en caution culturelle, autour des notions de fatalité, de châtiment, de rachat et d’hubris (hybris) qui, si elle caractérise son héros, l’imbibe lui aussi tout autant.

Aucune finesse dans le trait, des détails lourdement soulignés – qui serviront plus tard, parce que tout est déjà écrit dans la vie, c’est le destin, on n'y peut rien – une psychologie de bazar avec papa et maman pour la touche freudienne, des citations d’auteurs européens pour le lectorat upper-class, un calibrage parfait entre l'audace (factice) et l’émotion (facile) pour que le livre passe un jour à l’écran : découpage, dialogues et voix off, lieux de tournage, direction d’acteurs, intonations et déplacements, mouvements de caméra, tout y est. Du prêt à filmer, en quelque sorte.

Mais un script conçu pour des images ne fait pas de la littérature. La pauvreté de l’écriture (le livre est aux ¾  rédigé à la première personne en style parlé), les tentatives d’humour, qui se veut grinçant, mais qui tombent souvent à plat, des longueurs plus complaisantes qu'inspirées, des personnages stéréotypés jusqu’à la caricature, leur verbiage creux, les rebondissements préfabriqués, ce ton caustique mordant, lassant au fil des pages, puis le sentimentalisme forcé qui imprègne tout à coup notre héros jusqu’à la désopilante envolée métaphysique finale* (mais quelque chose me dit que ce comique tordant-là n’est peut-être pas volontaire) font de ce faux-roman un édifice branlant à démolir. Si j’étais très très enfiellée, je dirais qu’un tâcheron a voulu faire son Terrence Malick, sans le talent qui va avec.

 

* L'Odyssée, en version futuriste... "à travers les cieux, l'espace et le temps, un vaisseau s'en vient... Ulysse" Cette vision soudaine de notre cher Ulysse 31 a définitivement enterré Karoo... ok, je sors !

 

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