Canalblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Présent Défini
Publicité
en cours de lecture

CVT_Eroica_5928

Visiteurs
Depuis la création 205 930
17 mars 2013

"Ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices ! »*

9782264034885La Conjuration des imbéciles, roman de John Kennedy Toole

Traduction de Jean-Pierre Carasso

Éditions 10/18 -  Prix Pulitzer 1981

Si l’on ricoche parfois de livres en livres dans une totale pagaille, il arrive qu’un invraisemblable roman vous donne envie d’en savoir plus sur sa généalogie : en partant à l’aventure sur les sources des personnages désopilants et farfelus de Gary Shteyngart, un nom, de ma pomme inconnu, est revenu sans cesse sous la plume des critiques américains : Shteyngart devrait beaucoup à un certain John Kennedy Toole… Toole, mouai, mais encore ? Pas la peine de se triturer le cervelet, je suis passée totalement à côté du chemin, le gars sonne pour moi aux abonnés absents. Et manque de bol, on lui voue un culte outre-Atlantique, le mythe tenant autant à la singularité du texte qu’au destin dramatique de son auteur.

Né en 1937 à la Nouvelle-Orléans, John Kennedy Toole ne connaît de son vivant que des échecs et les rebuffades des éditeurs. Convaincu d’être un piètre écrivain, il se suicide par asphyxie à l’âge de 32 ans, laissant deux manuscrits dans le tiroir. Sa mère forcera les portes durant une décennie pour faire publier La Conjuration des imbéciles, qui obtiendra le Putlizer, à titre posthume. Par une funeste ironie, Toole choisit comme personnage principal un homme de plume solitaire, un peu réactionnaire, incompris de ses contemporains, qui noircit des monceaux de cahiers, dans sa Louisiane natale, affublé d’une mère un brin étouffante. Le roman n’a cependant rien d’une tragédie lugubre, c’est même tout le contraire. Toole choisit l’éclat de rire, le burlesque, le loufoque, le franchement ridicule, pour épingler son époque et la société du Sud.

Notre héros, Ignatius Reilly, cuistre oisif hypocondriaque et misanthrope, la trentaine froissée, vit toujours au crochet de sa môman, retranché dans la tanière qui lui sert de chambre ; « décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. » L’ego du bougre est aussi phénoménal que son tour de taille, aussi délirant que son accoutrement, aussi monumental que son érudition. Il y a chez lui un je-ne-sais-quoi qui le rapprocherait d’un Achille Talon irradié, mâtiné d’un Ubu, démesuré, boursoufflé, et qui aurait jeté sa bonne éducation par-dessus les champs de coton. Lorsqu’on lui demande à quelle tâche il occupe ses journées, vêtu de sa chemise de nuit crasseuse de flanelle rouge, il répond nonchalamment : « je suis à l’œuvre sur la rédaction d’un long acte d’accusation contre notre société. » Car Ignatius est un anachronisme vivant, un médiéviste fixé sur la seule rota Fortunae, la roue du destin, concept fondamental du De consolatione philisophiae, de Boèce**. Inutile de parler de démocratie à un homme qui considère que la musique est entrée en décadence après Scarlatti. « Les États-Unis ont besoin d’un peu de théologie et de géométrie, d’un peu de goût et de décence. Je crains que nous ne soyons en train de tituber au bord du gouffre…. Ce que j’appelle de mes vœux, c’est une bonne monarchie solide. »

Mais, lorsque Madame Reilly mère, un peu portée sur la boisson, provoque une catastrophe au volant de sa vieille Plymouth, la rota Fortunae enclenche un mauvais cycle pour notre érudit : il lui faut rejoindre les rangs des travailleurs pour éviter l’hypothèque de son sanctuaire. « Les employeurs perçoivent en moi la négation de leurs valeurs…ile se rendent compte que je vis dans un siècle que j’exècremais le fait d’agir au sein même du système que je critique représentera en soi un paradoxe ironique non dépourvu d’intérêt ». La rencontre de notre inadapté caractériel avec le monde réel fournit d’invraisemblables aventures, des rencontres détonantes, un vrai choc de civilisations, où le plus fou n’est pas forcément celui qu’on croit.

Car les insérés du grand rêve américain sont tout autant gratinés, sans recul sur la vie sous-vide que la société de consommation leur impose, nivelés par le bas, satisfaits de leur mesquinerie et de leurs compromissions. Comme le grand coup de pied d’Ignatius dans ce nid de cafards soulage, libère, fascine ! Le cinéma hollywoodien (cochonnerie turpide), la télévision (totale perversion), les psychiatres (ils essayeraient de faire de moi un crétin, amateur de télévision, de voitures neuves et d’aliments surgelés…tous les asiles sont pleins de gens qui ne supportent pas la lanoline, le cellophane, le plastique, c’est leur seul crime, c’est pour cela qu’on les enferme !), la religion (mon opposition au relativisme du catholicisme moderne est assez violente), l’université (trop mesquine pour accepter un acte de défi contre la stupidité abyssale de l’académisme contemporain… analphabétisme… bourbier intellectuel), les étudiants (par égard pour l’humanité future, j’espère qu’ils seront tous stériles), tout passe dans la grande machine du « re-cervelage », dans un rire vorace !

Ignatius porte cependant un tendre regard sur son ancienne copine de faculté, Myrna Minkoff, dite « la péronnelle » avec laquelle il entretient une liaison épistolaire suivie : admiratrice de Freud, activiste, braillarde, pasionaria caricaturale des combats des sixties, en première ligne dans chaque manifestation ou défilé, la demoiselle qui voit dans une sexualité débridée le seul remède aux maux de son époque, est le contrepoids énergique de ce puceau d’Ignatius, adepte de la seule veuve poignet et tourmenté par ses soucis gastriques et la fermeture intempestive de son anneau pylorique. Quand Ignatius quitte ses méditations pour entrer dans l'univers des gueux sous-payés, il n’aura de cesse de défier Myrna sur son propre terrain, en déclenchant d’épouvantables cataclysmes : insurrection d’usines, Croisade pour la dignité des Maures, création du Parti de la Monarchie de droit divin, puis d’un Parti de la Paix, uniquement composé de « sodomites », vaste complot à l’échelle mondiale pour que tous les militaires du monde soient gays et préfèrent l’amour à la guerre.

Le delirium de Toole ne connaît aucune limite et on se pâme de joie devant ses trouvailles de langage, ce bas-parler des bouges de la Nouvelle-Orléans, les subjonctifs imparfait d’Ignatius et sa rhétorique au cordeau se fracassant sur la syntaxe malmenée des entraîneuses, des vieilles toupies, des vendeurs de hot dogs (tâtez de mes saucisses, 20 cm de paradis), des flics et des folles furieuses (c’est une abomination à faire avorter une vache aveugle !).

La satire, la farce, l’hénaurme sont au menu de cette exaltante Conjuration, très politiquement incorrecte. Comme le souligne Swift, "quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui".

 

* Beaumarchais, in Le mariage de Figaro

** Philosophe né en 470, oui, ce n’est pas d’hier !

 

Publicité
3 mars 2013

Hunger… à corps perdu

AfficheSteve McQueen – 2008

Caméra d’or du Meilleur premier film au Festival de Cannes 2008

Le thème d’un post dépend parfois de peu de choses : j’allais tenter de vous donner envie de vous plonger dans la vaste fresque d’Angelopoulos, Le voyage des comédiens, rien que pour faire bisquer P, à qui la lenteur de la narration donne des migraines et une irrésistible envie de somnoler. Je m’occuperai de son scepticisme plus tard car je suis tombée par le plus grand hasard sur un documentaire retraçant les hauts faits de Margaret Thatcher durant les douze années passées au 10 Downing Street, le genre de reportage qui me fait pousser les canines et me donne envie de les planter dans les mollets de ses vieux courtisans, toujours disposés à laver ses mains pourtant bien rougies. L’apologie d’une femme qui a laissé volontairement mourir les résistants irlandais me laisse perplexe : avant que ses hagiographes ne s’arrangent avec des faits déshonorants, il faut revenir sur le premier film de l’anglais Steve McQueen, Hunger, qui retrace le quotidien carcéral des opposants républicains dans l’Ulster occupée, au début des années 80.

En mars 1976, les Travaillistes anglais abrogent le statut spécial de prisonnier politique appliqué aux contestataires irlandais, qui deviennent de fait, des prisonniers de droit commun. Nier ce statut, c’est refuser la spécificité de leur combat, donc sa légitimité, son existence même. La voix sucrée et satisfaite de Margaret Thatcher qui parvient jusque dans les cellules, le rappelle clairement ; « There’s no such thing as political bombing, political murder or political violence. There’s only criminal bombing, criminal murder and criminal violence… there’ll be no political status. » Les détenus de la prison de Long Kesh, qui se voient dépouillés de leur cause indépendantiste, refusent de porter l’uniforme réglementaire des criminels et organisent une rébellion avec la dernière arme contestataire qu'il leur reste, leur corps. Steve McQueen le souligne dans une interview : « Hunger a des résonances contemporaines. La conception du corps comme champ de bataille politique est une notion des plus actuelles. Il s’agit de l’acte de désespoir ultime car le corps humain est la dernière ressource de contestation. » Les détenus républicains « survivent » alors entièrement nus sous une simple couverture, dans des cellules glaciales et humides, et lancent la « Dirty protest », la grève totale de l’hygiène. Ils macèrent dans leur crasse, maculent les murs d’excréments et balancent leurs urines dans les couloirs, dorment à même le sol parmi les cafards et la nourriture avariée qui pourrit, grouillant d’asticots.

Conçu comme un triptyque, la première partie du film, silencieuse, comme une chape de plomb qui s’est refermée, nous plonge dans l’ordinaire de ces hommes qui croupissent dans leurs antres putrides, avec des images brutes au cadrage serré, limite cliniques, de longs plans fixes tournés en lumière naturelle ; ils n’en n’émergent que pour des passages à tabac, des fouilles anatomiques dégradantes, des savonnages barbares d'où ils reviennent couverts d’hématomes et de sang.

dirtyprotest 504FilmwHunger

         La réalité de la Dirty Protest (DR)                                           La fiction de la Dirty Protest

Le réalisateur choisit de ne pas rappeler le contexte historique du film, de ne donner aucun détail sur les motifs qui ont mené ces hommes jeunes en prison pour de longues années de cruauté, de ne pas s’appesantir sur le parcours factuel du héros Bobby Sands (membre de l’IRA, martyr pour les uns, terroriste pour les autres), de décorréler les événements réels fameux du rythme singulier de sa narration : volonté de ne pas alourdir le film d’une emphase, d’une vision dichotomique, d’une émotion facile ou de grands discours idéologiques convenus. Ce qui se passe dans ce quartier H de Long Kesh pourrait donc être transposable dans des prisons actuelles non moins célèbres et la cause des Irlandais, à d’autres combats.

Mais Steve McQueen, d’abord plasticien avant d’être cinéaste, confère à ses images une beauté assez inattendue, vu le contexte scato : les barbouillages muraux « organiques » deviennent des fresques aux motifs étudiés très graphiques, les détenus aux cheveux longs, émaciés par les privations, la couverture autour des reins, ont tout d’un Christ du Greco. Quand ils sont roués de coup, entre deux rangées de flics armés jusqu’aux dents, l’analogie avec le chemin de croix crève l’écran. Et lorsque le visage de Bobby Sands est saisi en gros plan, la joue collée à un tabouret, le cou tordu solidement enserré entre les mains d’un maton qui lui coupe les cheveux de force, Artemisia Gentileschi et Le Caravage ne sont pas très loin.

La figure du sauveur sacrifié pour une cause, s’impose alors dans la deuxième partie du film, long face à face prodigieux de 22 minutes, dont 17 en une seule prise continue,  entre Bobby Sands et un prêtre. La parole retenue dévale comme un torrent, d’abord sous la forme d’une conversation badine, amicale et rapide, avant d’en venir à l’ultime décision de Sands, une grève de la fin dont il sait qu’il ne reviendra pas, comme ses frères d’armes : jusqu’où un homme peut-il aller pour une cause, un idéal, sa liberté ? Le prêtre lui oppose une version morale de ce dilemme : jusqu’où un homme a-t-il le droit d’aller pour sa liberté ? Quel est le bien-fondé d’un tel jusqu’au-boutisme ? Pourquoi refuser le dialogue, certaines concessions, mais qui sauveraient des vies, au profit d’un acte égoïste et suicidaire ? Bobby Sands préfère mettre fin au jeu de dupes de Thatcher, aux négociations sans fin, aux fausses promesses, qui n’ont généré que violences et humiliations supplémentaires : il agit, pour renvoyer le pouvoir à ses responsabilités et montrer au monde la propre violence de l’état, qui n’a rien à envier aux poseurs de bombes : le Premier ministre les verra en effet mourir, les uns après les autres, sans un mot.

face___face

 

La longue agonie silencieuse de Sands, durant 66 jours, forme le dernier volet du film et renvoie à l’ultime dégradation du corps : l’image s’allège, saturée de lumière blanche, pour accompagner des souffrances atroces dont Steve McQueen ne cache rien, jusqu’au dernier souffle d’un organisme à bout de course, clouté d’escarres. Michael Fassbender*, lui-même à moitié Irlandais, incarne le leader républicain avec les égards qu’il faut : pas de sur-jeu, de performance revendiquée, aucune crânerie, l’acteur se tient presque en retrait, comme un simple élément au service d’une image crue, mais d’une saisissante beauté.

3

 

Hunger n’est, en conclusion, ni une page d’histoire, ni un plaidoyer pour la cause irlandaise ou une dénonciation des violences carcérales: c’est une œuvre d’art, une Passion des temps modernes, où un support, le corps humain, devient matière à s’opposer, donc hélas, à se détruire.

 

* L’acteur retrouvera Steve McQueen dans un second film en 2011, tout aussi dérangeant, Shame.

 

Le Présent Défini
Publicité
Newsletter
Publicité