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Le Présent Défini
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30 septembre 2013

Le fou d'Helga

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La Lettre à Helga, roman de Bergsveinn Birgisson

Éditions Zulma, 2013 - Traduction : Catherine Eyjolfsson

 

« Peut-être en est-il ainsi, que l’attirance sans cesse refoulée dans le cœur d’un homme éclate au grand jour, face à la mort ». Il aura fallu en effet attendre le crépuscule de sa vie pour que Bjarni Gislason répande son cœur et ses trippes sur des feuilles de papier, répondant enfin à la lettre du seul amour de sa vie, laissée trop longtemps sans réponse. Unique et ultime déclaration d’un vieillard à celle qui n’est plus là, cette Lettre à Helga de 131 pages nous transporte dans une Islande rurale aujourd’hui disparue, terre hostile et ingrate, mais riche de coutumes ancestrales et de légendes. « Habitués à l’isolement, les gens des péninsules ont les sens plus développés que les autres ». Ce thème de la sensation intense, de la perception aigüe, du ressenti à vif traverse le roman de part en part, comme une ligne à haute tension qui crépite sous la neige. Les températures extrêmes, la violence des éléments, des sentiments, des non-dits, le poids des traditions, le fardeau des faux-semblants, exacerbent les comportements et transfigurent une brève rencontre adultère en poignante histoire d’amour.  

Bjarni Gislason est un homme simple et droit, pétri de sa terre natale, occupé par sa ferme, son élevage de moutons, la pêche dans les fjords, les concours agricoles, le rythme des saisons. Affublé d’une épouse charcutée par des médecins ignorants qui l’ont rendue stérile et acrimonieuse, il oublie durant quelques mois la dureté de son existence entre les bras de sa belle voisine Helga. Bonheur de très courte durée. Les deux amants liés par une frénétique passion physique ont une vision diamétralement opposée de leur avenir en commun et s’égarent, refusant chacun de faire un pas. Durant de longues années, Bjarni se consume intérieurement pour son Helga perdue, trébuchant, sombrant, flirtant avec le point de non retour, dissimulant une intolérable souffrance, apaisée enfin par cette lettre à l’absente.

Pas de lyrisme, de romantisme échevelé ou de sentimentalisme humide, juste les mots dépouillés et humbles d’un homme qui a vu le bonheur passé pas très loin. « Si la vie est quelque part, ce doit être dans les fentes… car toutes ces lézardes, ces interstices laissent passer le soleil et la vie. » Cette vitalité, cette énergie, puisées au cœur d’un espace encore indompté donnent aux mots de Bjarni une sauvagerie animale très voluptueuse : le corps d’Helga l'entraîne sans cesse vers ce qui l’émeut le plus dans la nature : il pétrit les rondeurs de sa belle comme il palpe ses brebis, les courbes des collines le ramènent à d’autres plénitudes caressées dans le foin de la grange, et seule la mer déferlante peut être aussi belle que les frémissements qu’il perçoit sous la peau blanche d’Helga. Évidemment, Bjarni n’est pas poète et ses métaphores charnelles rappellent ses préoccupations d’homme de la terre : « Mais moi, je dépendais de toi, je l’ai compris là, à te voir dressée dans la lumière de la lucarne, blanche comme la femelle du saumon tout juste arrivée sur les hauts-fonds, embaumant l’urine et les feuilles de tabac…te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur. Tu vois comme ma pensée rase les mottes ? ».

Bjarni prend souvent la tangente dans son récit et s’égare sur des sentiers qui ont fait de lui ce qu’il est : un homme fier de ses racines, attaché à la sagesse des anciens et à leurs pratiques séculaires, respectueux du travail de ses mains, en osmose avec une nature qu’il a appris à déchiffrer. Au-delà de la lettre à sa douce, c’est bien sur le sens de sa vie que s’interroge le vieil homme, satisfait au fond d’être resté sourd à l’appel de la ville et de son mode de vie avarié : « J’ai senti la puissance des bêtes m’envelopper et me revigorer… j’ai senti les forces mystérieuses de l’existence au cœur des buttes et aux endroits ensorcelés, j’ai effarouché les génies tutélaires, j’ai entrevu les lumières d’il y a longtemps… j’ai perçu l’angoisse du feuillage aux éclipses de lune, j’ai entendu le ruisseau chuchoter qu’il est éternel ».

Cette lettre resplendit enfin d’un amour fou pour une femme qu’il n’a pas su/voulu retenir, trop attaché à ses habitudes et trop égoïste pour prendre soin d’elle au quotidien. C’est bien tard qu’il réalise son erreur et mesure tout ce qu’il n’a su lui donner, dans des phrases magnifiques de sincérité et de mélancolie : « J’étais là debout, tel un pieu en bois d’épave battu par les vents… n’est-ce pas ce qu’on devient, à côté de celle qu’on désire le plus, Helga ma Belle, un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour ? … Alors je me suis mis à pleurer, vieillard sénile que je suis, échoué entre les deux Mamelons d’Helga, et je compris que le mal, dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’amour auquel on a  fait la sourde oreille ».

 

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21 septembre 2013

Seuls sont les indomptés... Céline Minard

9782743625832

Faillir être flingué, roman de Céline Minard

Éditions Rivages, 2013

 

Comme des architectures rares, Céline Minard a bâti ses cinq premiers romans comme autant de genres et d’univers désaxés, très revisités : essai philosophique, science-fiction, roman médiéval, mémoires baroques, autoportrait apocryphe, tous sont charpentés selon le même commandement : la fiction, la plus barrée possible, et rien d’autre. Comme la narration est avant tout chez elle affaire de langue, fabuleuse, recréée voire totalement fantaisiste, le western devait bien, lui-aussi, un jour être reconsidéré, réinventé, passé au broyeur des codes et des poncifs.

L’auteur choisit de reconstruire le mythe de l’Ouest, un mythe des grandes plaines, où le partage d’un espace nouveau et de ses richesses détermine ce territoire : le lecteur parcourt les 326 pages du livre sans aucun repère temporel ou géographique, s’accroche à des personnages à peine esquissés, tous aimantés vers une ville en devenir qui n’a pas de nom. Magma originel, monde en formation, terrain de jeux où tout est encore possible, des cow-boys, des Indiens, des bandits s’observent, laissent des traces et lisent les empreintes des autres, se croisent, échangent, se volent, pour enfin construire l’esquisse d’une nouvelle société, où chacun aura sa place. Les chevaux, les calumets, des bottes, un archet passent de main en main, comme si les identités étaient encore bien floues ; les blancs scalpent, dorment dans des wigwams, les peaux-rouges organisent les funérailles d’une vieille pied-tendre, une Indienne sauve un médecin blanc qui a le sang d’une tribu  sur les mains, les hommes portent une robe à fleur et les femmes fument la pipe en jouant du Colt. Comprend qui peut !

De ces parcours singuliers, de ces errances, de cette énergie mouvante naîtront une histoire commune et une nouvelle identité. Campés sur une terre vierge et hostile, les personnages jouent leur survie dans une nature où tous les éléments sont signifiants et symboliques : car venir dans l’Ouest, c’est risquer, renaître, mais aussi être flingué.

En virtuose, Céline Minard explose une nouvelle fois la forme littéraire choisie en faisant coexister des tempos, des styles, des couleurs que l'on pouvait penser irréconciliables : le lecteur se fond dans le texte grâce à de longues descriptions de la plaine sauvage sans limite, au rythme très lent, contemplatif : « La plaine était devenue une masse unique, énorme. Bird eut brièvement l’impression d’être tombé d’un navire et de se débattre dans une eau verte et sombre dont il ne ressortirait pas…il entendit juste devant le front nuageux d’un gris profond qui courait vers lui aussi vite qu’un cheval au galop, le bruit sourd et rauque du tonnerre qui gronde avant d’éclater… nu dans la prairie dont les vagues lui arrivaient à la poitrine, Bird regardait venir sur lui une horde de sauvages … tourbillon de corps et de plumes pris entre la terre liquéfiée et le ciel bourré de rouleaux noirs. » Un vent de poésie parcourt toute la première partie du roman où se frôlent pionniers, voleurs de chevaux, Pawnees et Crows, les sens à fleur d’épiderme. Chacun a conscience d’oublier sa propre histoire, de revenir à la vie, d’ouvrir les yeux sur le matin du monde. Mais si l’auteur respecte malgré tout les grandes figures emblématiques du western (attaques de diligence, whisky, bagarres…), elle opère un léger décalage du genre qui glisse au fur et à mesure des pages, pour basculer dans une bizarrerie toute personnelle, matinée d'un regard très tendre sur ses personnages : pas l’ombre d’un piano mécanique au saloon, c’est une contrebasse qui joue avec les nerfs des cow-boys, les éleveurs délaissent le bordel pour les joies de la trempette et du savon dans l’établissement de bains, les rustres pionniers papotent philosophie, les Indiens sont pacifistes, et les braqueurs de banque portent des jupons pour amadouer leurs belles.

Faillir être flingué réussit le tour de force de mêler le folklore du western, une jolie fantaisie et une ode lyrique à la vie sauvage, comme si John Ford et Terrence Malick s’étaient entendus sur cette formidable aventure humaine, âpre et furieuse, comme le plus bel hymne à la liberté qui soit.

 

10 septembre 2013

Les "revenus" de la Grande Guerre

9782226249678

Au revoir là-haut, roman de Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel, 2013

Evit ma zad…

Écrire sur la Grande Guerre aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, m’apparaît comme l’exercice de style hasardeux par excellence, glissant et presque inutile ; passer après Céline, Remarque, Cendrars, les crayons de Tardi, la caméra de Kubrick, tient de la bravade ou de l’inconscience. Que dire de plus, que faire de mieux ? Pierre Lemaitre n’est visiblement pas refroidi par ces précédents et plonge à son tour dans l’effroyable et inutile boucherie, avec une certaine crânerie et une distance presque incongrue. La quatrième de couv’ nous parle d’une « fresque d’une rare cruauté… grand roman de l’après-guerre… de l’illusion de l’Armistice …la grande tragédie d’une génération perdue… deux rescapés des tranchées réalisent une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale... » Ah ben oui, mais non. On part pour Les Sentiers de la Gloire (les 149 premières pages, absolument remarquables) et on se retrouve avec un roman bancal qui tire à la ligne !

Le romancier adopte le même postulat de départ que le cinéaste anglais, « le véritable danger pour le militaire, ce n’est pas l’ennemi, mais la hiérarchie ». Le galonné de service répond ici au nom d’Aulnay-Pradelle, fin de race rincé à l’unique obsession, regagner urgemment son rang, sa classe et ses privilèges. Sortir des tranchées avec un grade de Capitaine serait un marchepied bien venu mais urgent : nous sommes le 02 novembre 2018,  et « visiblement, la perspective d’un Armistice lui mettait le moral à zéro, le coupait dans son élan patriotique. L’idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait ». Alors qu’importe s’il faut sacrifier deux poilus, leur tirer dans le dos en accusant les boches, du moment que les gars foncent tête la première sur les lignes ennemies pour venger leurs camarades, et reprendre la côte 113 dans un dernier coup d’éclat.  « En fait, c’est peut-être un effet pervers de l’annonce d’un Armistice. Ils en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme ça, avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes. On saignerait n’importe qui. » Quant à enterrer vivant dans un trou d’obus le jeune soldat Albert Maillard, trop curieux de ces deux morts frelatés, pas de quoi lui faire lever le sourcil, à l’aristo retors. Albert en ressort pourtant sur ses deux jambes, déterré à mains nues par un autre soldat, un fils de grand bourgeois, artiste de son état, Édouard Péricourt. Mais attaquer le Jour des morts a un prix : rasé de trop près par le tranchant d’un morceau d’obus fulgurant, Péricourt y laisse la moitié de son visage, « en dessous du nez, tout est vide, on voit la gorge, la voûte, le palais et seulement les dents du haut, et en dessous, un magma de chairs écarlates avec au fond quelque chose, ça doit être la glotte, plus de langue, la trachée fait un trou rouge humide. »

Démobilisés, les trois hommes retournent lentement à la vie civile et le roman historique fait place au roman de la lutte des classes. Les gradés sont accueillis avec les honneurs, pendant que la piétaille encombre, car les vrais héros ne peuvent être que des morts ; revenir plus ou moins vivant, mutilé, défiguré c’est revenir paria. Alors mieux vaut remiser dans le tiroir ses galons de vainqueurs, accepter les emplois de dératiseur, de liftier ou d’homme-sandwich sur les boulevards et ne pas trop la ramener : « si même les survivants n’ont plus d’autre ambition que de mourir, quel gâchis… » Le temps n’est déjà plus à « la dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis de ces chers poilus », mais à celle des commémorations, donc de l’oubli car les Années Folles sont déjà là.

Et c’est à ce moment précis que le livre pour moi trébuche ; nous suivons en parallèle deux escroqueries imaginées l’une, par le rupin Pradelle, et l’autre, par les deux laissés pour compte, la gueule cassée Péricourt et le petit employé sans-le-sou, Maillard. D’abord ferrailleur opportuniste dans la revente des stocks militaires, le Capitaine envisage ensuite l’arnaque au niveau national, lors du regroupement en vastes nécropoles des charniers improvisés durant la guerre ; exhumer, identifier, transporter, inhumer définitivement, dans un beau cercueil, en margeant au maximum sur les contrats passés avec l’État. Pour la vaste entreprise patriotique et morale, on repassera ! Dans des cercueils d’une mètre trente, « on tasse les cadavres, on brise des nuques, on scie les pieds, on casse les chevilles », « comme une simple marchandise tronçonnable », on déverse le surplus d’ossements dans des cercueils poubelles anonymes, on rafle les bijoux, l’or, les dentiers, sous les croix blanches dorment des soldats aux identités douteuses, dont on ne sait plus trop bien la nationalité. Les discours de ce « mercanti de la mort », de ce spéculateur amoral sont aussi nauséabonds que les charognes qu’il déterre. On reste sidéré devant ce niveau de cynisme, cette cruauté que la soif inextinguible de réussite exacerbe. Pierre Lemaitre excelle à ce petit jeu des phrases mordantes, des formules lapidaires qui fusent comme des balles, de l’ironie qui cisaille sa prose fulgurante. La narration est ici rapide, dynamique, haletante, pleine de virgules pour respirer un peu dans ce cloaque.

Á l’opposé, il y a l’arnaque des deux réprouvés, qui ne pèse pas lourd face à la barbarie du Capitaine Pradelle : la vente de monuments aux morts fictifs sur catalogue suivi de la fuite avec la caisse. La tension, le rythme du roman s’épuisent à chaque chapitre consacré à ce petit commerce pas très reluisant et l’on s’ennuie ferme. Maillard n’est après tout qu’un comptable craintif et trop sensible, sans envergure, incolore dans cet après-guerre féroce. Avec son complice Édouard Péricourt, le lecteur sombre dans un burlesque de mauvais goût qui ôte au personnage toute crédibilité. Nul désir de vengeance, de rendre coup pour coup aux responsables de sa mutilation, non, « il voulait vivre une euphorie, la volupté d’une provocation inouïe ». Péricourt passe ses journées à dessiner, à alterner opium et héroïne, à fréquenter le Lutetia, à se confectionner des masques les plus excentriques qui soient, à grand renfort de plumes et de paillettes, et à escroquer les familles de victimes en mal de tombeau pour la mémoire de leur fils. Difficile de faire plus antipathique. On verse carrément dans le ridicule lors de sa dernière apparition, affublé de sa veste coloniale, avec dans le dos des ailes d’ange faites de plumeaux. Ce mélange des genres corrompt toute l’émotion qui aurait plus naître du roman : l’humour noir, le persifflage, la dérision caustique, oui ; les personnages clownesques et caricaturaux peints à la truelle, non. Commencé sous les meilleurs auspices, le roman ne tient pas la distance et s’enlise, le tableau sociologique prend l’eau, le phrasé s’alourdit progressivement de formules maladroitement campées qui écorchent l’oreille par leur fausseté, les personnages se parodient, l’ultime chapitre laborieux ayant tout d’un outrage à des espoirs que l’on estimait légitimes.

 

Le Présent Défini
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