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Le Présent Défini
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22 avril 2015

Pierre Boulez à la Philharmonie - dissonance et discipline

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A., avec qui je déjeunais la veille de ma visite à l’exposition Pierre Boulez à la Philharmonie, a manqué s’étouffer quand je lui ai fait part de ce projet du week-end : « Mais qu’est ce que tu vas y faire, pour toi la musique s’arrête avec Mahler ? » Une remarque un peu excessive sur le moment mais dans le fond, le garçon n’avait pas tout à fait tort. Je fais partie des indécrassables réactionnaires pour qui, une musique sans ligne mélodique, ben, ce n’est pas de la musique. D’où une mise à distance sévère avec une grande partie de ce qui vient juste après, la musique atonale, le dodécaphonisme, la musique sérielle et autres bizarreries écorcheuses de tympans. Le souci, c’est que ma moitié maîtrise et apprécie ce que je nomme, moi, du bruit (le fourbe !) et qu’il m’arrive de me laisser entraîner - rarement-, dans ses délires acoustiques. J’ai souvenir d’un concert Xenakis au Châtelet en 2002, d’où je suis sortie sonnée d’un déferlement de sons, d’un déchaînement de percussions, d’un boucan tintamarresque doublé des piaillements d’un baryton survitaminé. Je lui demandais, hébétée et migraineuse, s’il s’agissait d’une « Symphonie pour napalm et fin du monde », la réponse claqua, avec l’égard tout relatif qu’on a pour les bêtassous : « Mais enfin, il s’agit d’Aïs, une sorte d’incantation basée sur des textes grecs scandés d’Homère et de Sappho ! ». Mais bien sûr… moi, mes oreilles saignaient.

Alors, passer deux heures avec Boulez n’allait pas vraiment de soi. Pourtant, une exposition bien ficelée doit permettre aux béotiens d’avancer pas à pas dans ce qui les dépasse, sans devoir supporter un long concert éprouvant : encore que, certaines œuvres de Boulez ne dépassant pas 10 minutes, ça doit être expéditif.

Hé bien, force est de constater que cette exposition joue parfaitement son rôle, et qu’elle ouvre des espaces, un peu minces encore mais réels, dans une démarche phonique (je ne peux toujours pas dire musicale), qui jusqu’alors m’était impénétrable. Pierre Boulez souffle cette année ses 90 bougies, et la Philharmonie 2 (l’ancienne Cité de la Musique, pas le bâtiment Nouvel) lui consacre donc une sorte de parcours chronologique et thématique sur deux étages.

La mise en espace, le choix des pièces visuelles et des œuvres à l’écoute, les vidéos, les articles de presse, l’agencement aéré, les éclairages, font de l’exposition une réussite. Elle permet de mieux appréhender le créateur dans toutes ses facettes, du jeune étudiant en mathématiques passé par la classe de Messiaen au conservatoire, devenu compositeur puis chef d’orchestre. On le suit du théâtre de Barrault à celui de Chéreau, du Petit Marigny à l’Orchestre philharmonique de New-York, de la BBC à l’Ircam, et surtout on est sidéré de constater à quel point cet homme est inscrit dans son temps. Moi qui l’imaginais esseulé dans une tour d’ivoire, racorni et misanthrope, aussi atrabilaire que sa musique, je me suis bien fourvoyée ! Sa composition ne sort pas ex-nihilo, elle s’agrège autour des grandes œuvres du XXè, qu’il s’agisse de littérature et de poésie (Joyce, Claudel, Char, Artaud, Mallarmé), de peinture (Klee, Mirò, Mondrian, Giacometti, Staël, Bacon - superbe triptyque dans la seconde partie de l’expo), de musique (Stravinsky, Stockhausen…), d’architecture (Renzo Piano, Frank Gehry, Christian de Portzamparc), de mise en scène d’opéras, de danse, mais aussi de philosophie (Foucault, Deleuze)… il fait le grand écart entre l’école viennoise de Schoenberg et Webern, et la musique assistée par ordinateur, en couvrant presque un siècle de création. Qui n’a-t-il pas croisé, avec qui n’a-t-il pas échangé, de qui ne s’est-il pas nourri ? Et il fut aussi professeur, théoricien, polémiste, titulaire d’une chaire au Collège de France, n’en jetez plus !

Et la musique dans tout cela ? La commissaire de l’exposition a choisi de mettre en lumière un choix d’œuvres maîtresses de Boulez, pour certaines liées à de grands textes ou à une nouvelle façon de concevoir leurs exécutions en public : 2e Sonate pour piano (1948), Le Marteau sans maître (1954), la 3e Sonate pour piano (1956-1957), Pli selon Pli (1957-1962),  Rituel (1974-1975) et Répons (1981-1988). C’est toujours pour moi une énigme que l’on puisse volontairement écouter cette suite de notes au rythme infernal, sans repères, sans règles de composition que je comprenne, sans respect des harmonies, sans tonalité, sans émotions.

Mais, c’est en me penchant au dessus des partitions exposées que j’ai un peu mieux compris ce vers quoi tend en fait Boulez. Elles sont vraiment étonnantes, colorées, un peu comme des dessins qu’on ne saurait prendre dans un sens clairement défini, comme des fragments, on ignore d’ailleurs si la composition est achevée ou en gestation. Est-ce de la musique ou un problème mathématique ? Une suite aléatoire ? Un support ouvert où chaque interprète choisit son chemin ? Une foultitude de possibilités sans forme classique ?

partition

Boulez aurait souhaité trouver dans la musique la même liberté qu’en littérature - d’où cette fascination pour le Coup de dés de Mallarmé (texte, forme, typographie), forme sans contrainte qu’il retranscrit dans ses partitions drôlement mises en pages. C’est Umberto Eco* qui synthétise le mieux le projet boulézien en écrivant : la troisième Sonate de Boulez, le Klavierstück XI de Stockhausen… ne constituent pas des messages achevés et définis, des formes déterminées une fois pour toutes. Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres « ouvertes », que l'interprète accomplit au moment même où il en assume la médiation ». D’aucuns, d’appeler cela de la musique…

 

* L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979

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14 avril 2015

Un requiem et des couacs...

La C

La Clarinette, roman de Vassilis Alexakis

Seuil, 2015

 

J’apprécie habituellement chez Alexakis son aptitude à associer astucieusement fiction et réel, à donner des clefs inattendues pour un peu mieux cerner ses compatriotes, à doser son bagage d’érudit, je goûte ses dérapages, ses digressions, sa manière de faire parler les absents, sa fausse légèreté, son élégance. Mais encore faut-il que le texte, parfois glissant, se resserre autour d’un centre fort, d’un sujet clairement défini. Or, ce dernier roman souffre d’un assemblage contraint de propos discordants, que l’auteur tente maladroitement de faire cohabiter : les coutures deviennent alors trop ostensibles, la narration boiteuse, le dessein confus.

Ça partait pourtant bien : le narrateur se rend compte un beau matin qu’il a oublié le mot clarinette, en français comme en grec, impossible de retrouver le nom de l’instrument. Son parcours dans les rues de Paris pour retrouver le mot fugueur vire à la traque cocasse avant de devenir un gouffre qui peut tout engloutir. Car cette étourderie lui renvoie surtout sa mémoire usée, mise depuis trop longtemps à contribution pour garder le contact avec sa langue et son pays d’origine. En grec, c’est la chose oubliée qui prend l’initiative de disparaître, de se soustraire à notre vigilance. Puisque les mots ont leur vie propre, qu’ils sont enclins à se carapater et que l’on tient à garder des bonnes relations avec son passé, c’est qu’il est temps de rentrer à Athènes. Mais on ne retrouve pas les siens, vivants ou partis, sans faire un état des lieux précis de son pays d’origine, surtout lorsque la crise économique, la mainmise de la Troïka et l’influence croissante d’Aube dorée, ont redistribué les cartes.

Le roman devait d’ailleurs s’imposer en langue grecque, avant que l’éditeur et ami de longue date d’Alexakis ne soit irrémédiablement rattrapé par la maladie. L’écrivain, porté sur les dialogues d’outre-tombe, poursuit alors ses conversations avec ce frère choisi trépassé : Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que j’avais besoin de te parler et qu’il était absurde de m’adresser à toi dans une langue que tu ne pouvais comprendre. Le grec nous aurait éloignés l’un de l’autre. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec un livre bancal, qui oscille entre le passé et le présent, la Grèce et la France, les réminiscences heureuses et l’actualité cruelle, les fêtes athéniennes et le pavillon des cancéreux, Exarcheia et le 6ème arrondissement de Paris. L’écriture est indécise, hésitant entre le journal intime tendre et le reportage journalistique sec. Pour toute béquille justificative, l’auteur fait dire à son ami qui subit une lourde thérapeutique, j’ai l’impression que l’Europe et le FMI infligent un traitement analogue à ton pays. Mais il paraît que cela ne sert pas à grand’chose. Un peu facile, le raccommodage tout de même…

De plus, Alexakis met son lecteur dans une position de voyeurisme assez inconfortable, dans ce qui n’est que de l’anecdote germanopratine redondante : les pages consacrées à son éditeur disparu (Jean-Marc Roberts*, pour ne pas le nommer) sont un sommet d’ennui pour tous ceux qui gravitent loin du microcosme parisien des prix littéraires. Le lecteur subit les longues pages de leurs dîners assommants (avec moult détails des menus), les dessous de leur vie privée et familiale, leurs goûts respectifs en matière de femmes, leurs tête-à-tête vides, la liste précise des errances immobilières de Roberts dans Paris, l’étendue de son carnet d’adresses et de ses bonnes relations avec les gens qu’il faut, son panégyrique dithyrambique constant, et on baille ferme. Décidément, les bons sentiments et la littérature ne font pas bon ménage. S’imaginer que les relations amicales d’un écrivain vieillissant et de son éditeur (même devenu personnage de fiction) intéresseront quelqu’un, passées les frontières du boulevard Saint-Germain, relève d’une sacrée suffisance.

Alors, évidemment, il y a ces pages consacrées à Athènes, qui, elles, tapent dans le mille. On boit du petit lait à suivre Vassilis Alexakis pilonner l’église orthodoxe, - rappelant son avidité, ses mensonges historiques et ses liaisons dangereuses avec l’extrême-droite -, et s’écharper carrément par voie de presse avec le métropolite du Pirée (p. 98, 99 et 100). On aime qu’il prenne le temps de remettre en perspective historique les raisons de la gabegie financière commencée dès les années 1980, quand Andréas Papandréou a chargé l’avenir des dépenses du présent,  pour sortir le pays de la pauvreté. Car la Grèce est passée à côté de la Renaissance et a ignoré le siècle des Lumières qui a établi les principes de la modernité. Placé sous contrôle étranger, le pays a vu émerger une classe politique sans pouvoir, dont l’idéologie se limitait à la défense acharnée de leurs intérêts particuliers. Les dirigeants sont toujours écartelés entre la nécessité de satisfaire leurs protecteurs et leurs électeurs. Ils ont conservé la même vision clientéliste du pouvoir qui explique l’hypertrophie de l’administration et aussi sa médiocrité (p. 314 et 315). On l’écoute nous raconter des anecdotes de la Grèce « d’avant », celle des rapatriés de 1922, celle de l’hiver 1941-1942 où les gens mouraient de faim en pleine rue, nous amener sur les traces de Sophocle et de Périclès, nous rappeler les origines du rébétiko, nous apprendre à danser le zeïbékiko. On le suit au cimetière du Céramique, où les amoureux sans toit se retrouvent la nuit, mais aussi dans les quartiers pauvres d’Athènes, qui accueillent les réfugiés comme ils le peuvent. Le constat est lucide sans être amer : comment avons-nous fait pour rendre aussi misérable un si beau pays ? Nous avons toujours excellé dans la fabrication des mythes : c’est le seul talent que nous avons hérité de nos ancêtres. Hélas, nous avons renoncé à leur goût pour la vérité et "faute d’un mot, j’ai été entraîné dans la fuite et l’exil, et la vie de mendiant pour toujours" **.

  

* Jean-Marc Roberts (passé par Julliard, le Seuil, Fayard puis enfin Stock), éditeur donc de Vassilis Alexakis depuis ses débuts, de Michel del Castillo, de Philippe Claudel, d’Érik Orsenna, mais aussi d’Aurélie Filippetti, de Christine Angot et de Marcela Iacoub - moins classe sur le déclin - amateur de coups médiatiques et ami fidèle du détrousseur de vieilles dames, François-Marie Banier.

** In Œdipe à Colone, Sophocle.

 

1 avril 2015

Gand, the last - visites en vrac

Le centre historique de Gand nécessite donc une longue journée bien remplie pour en savourer tous les charmes.  Les deux jours suivants, nous les passerons à sillonner les autres quartiers de la ville le nez en l'air, à pousser les portes de quelques musées et à nous perdre dans les ruelles, à vélo. Les petits matins de novembre, la lumière très basse des rayons du soleil joue avec la brume qui tarde à se dissiper sur la Lys, rendant fantomatiques les constructions qui la bordent. Le silence, la léthargie ambiante, l'atmosphère cotonneuse, donnent à ce séjour hivernal dans la ville de Gand une saveur très particulière.

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Nous nous sommes rendus le matin aux deux béguinages que compte la cité flamande. Le premier est situé au Nord Ouest, près de l'ancienne écluse du Rabot. Cet Oud Begijnhof (vieux béguinage de Sainte-Élisabeth) remonte au XIIIe siècle, même s'il n'offre plus du tout aujourd'hui le même visage. Le site est spacieux, ceint d'une double rangée de petites maisons basses et de demeures de briques plus imposantes, autour d'une église et de sa vaste pelouse. Le lieu est à l'abri des nuisances sonores, reposant, apaisant et hors du temps.

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Plus au Sud, le détour par le Klein Begijnhof n'est pas forcément nécessaire : construit à la même époque, il est cependant moins remarquable, moins émouvant que le vieux béguinage. Si la façade de son église baroque est délicate, les bâtiments qui existent encore datent du XVIIe et du XVIIIe, sans rien de singulier qui accroche le regard. Disons que le lieu est bien situé pour faire une petite pause en remontant du Musée des Beaux-Arts, mais il ne mérite pas un détour pour lui-même.

Au sud donc, dans ce quartier des Arts, aux côtés du STAM que nous avons tant apprécié, on trouve le MSK (Musée des Beaux-Arts) et le SMAK (musée d'Art contemporain), - ancien casino de la ville-, tous deux situés à l'orée du Citadelpark, grand espace vert de 16 hectares. Les œuvres du MSK sont exposées aujourd'hui dans un bâtiment construit en 1902, pas terrible d'extérieur mais bien agencé et très lumineux. Le musée en lui-même date de 1798, au moment où les gouvernements autrichien, puis français, confisquaient les biens des églises et des couvents. Cette collection publique est donc d'abord un reflet très riche de l'art flamand du Moyen Âge au XVIIe, avant d'être enrichie de toiles plus récentes, issues de plusieurs courants européens (symbolisme, expressionnisme, surréalisme, jusqu'à Ensor, Delvaux et Magritte). Je fais partie des gens qui saturent assez vite dans un musée, incapables d'absorber un trop plein d'œuvres et qui finissent par ne plus rien voir. J'ai donc privilégié la partie flamande, qui justifie à elle seule la venue au MSK : triptyques religieux, peintures sur bois, les Bosch, les Maerten de Vos, Breughel le jeune, Rubens, Jordaens, van Dyck..., il y a vraiment de belles choses à voir dans ce musée un peu décentré et très calme.

Si vous venez avec des enfants, ils seront sensibles à la mise en espace de la vie quotidienne à Gand au XIXe de la Maison Alijn (Het Huis Van Alijn), située dans le quartier Nord de Patershol. Dans un ensemble de maisons-Dieu restaurées, on découvre un musée populaire qui retrace les grands rituels d'une vie (naissance, mariage, décès) dans des intérieurs reconstitués, des échoppes anciennes, les divertissements d'époque... même si on a plus dix ans depuis longtemps, on se prend vite au jeu de cette restitution très réussie, riche de meubles, d'objets, de photos qui nous familiarise en une heure avec la ville de Gand, et ses us et coutumes d'un autre temps.

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Le Présent Défini
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