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Le Présent Défini
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31 mai 2015

Lesbos pratique - Le gite et le couvert

Pour rejoindre Lesbos à partir d’Athènes, deux moyens habituels, l’avion et le bateau. Le ferry de nuit a pour avantage de ne pas croquer le temps des vacances et d’arriver bien en forme à destination. Deux compagnies desservent les Égéennes du Nord : Blue Star Ferries et Hellenic Seaways, que nous avons testées pour l’aller, puis le retour. Á tarif similaire, pour une cabine double extérieure (avec fenêtre), aucune hésitation possible, Blue Star Ferries propose une qualité de services bien plus élevée. Le ferry d’Hellenic Seaways est vieillissant, un peu usé et mal entretenu (ne pas être trop regardant sur la propreté de la douche dans la cabine...). Le B.S. Ferries part du Pirée à 20h, fait une escale à Chios et arrive à Lesbos à 08h. Le quai de départ pour les Égéennes du Nord est le E2, à l’opposé de celui des Cyclades (prévoir 20 minutes de marche si vous êtes lestés de bagages, depuis l’arrêt du bus X96 venant de l’aéroport).

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Nous sommes arrivés au port de Mytilène, la "capitale" de Lesbos, un peu en dilettantes, sans aucune idée préconçue du lieu où nous allions nous poser. Le loueur de voiture qui nous attendait, nous envoya directement à Molyvos, le Sud de l’île étant balayé par un vent violent. Je le répète : Lesbos est la troisième plus grande île grecque après la Crète et Rhodes. Il est impossible de circuler dans l’île sans véhicule, le service de bus étant très limité. Si comme nous vous avez le temps de vous perdre un peu sur l’île, prévoyez deux points de chute successifs : l’un au Nord, l’autre au Sud pour limiter les kilomètres ; à titre d’indication, nous avons tout de même effectué en onze jours plus de 1000 kilomètres.  Nous sommes, c’est vrai, plutôt du genre gourmands de découvertes (vive les chemins de traverse, les pistes un peu chaotiques, les routes de montagne, – ma moitié ajouterait "et les nombreux demi-tours effectués suite aux lectures hasardeuses des cartes..." –, et passer de longues heures à rôtir sur une plage n’est pas notre occupation préférée. Oui, car on se baigne dès le mois de mai à Lesbos sans problème – même si certaines timorées de ma connaissance nous prévoyaient une eau frisquette. Les habituées des plages bretonnes ou de la Somme la trouveront délicieuse...

Á Molyvos, arrêt petit-déjeuner sur le port (ah, le premier yaourt au miel !), attablés au Sea Horse Hotel... pour faire simple, gros coup de cœur immédiat pour les gens, le lieu, l’ambiance. Renseignements pris, il reste des chambres libres et nous resterons là six nuits. Juste un détail pour ceux qui aiment les grasses matinées : le petit port abrite une vingtaine de bateaux de pêche qui reviennent tôt le matin. Dès sept heures, la journée commence avec moult palabres et vente du poisson à la hauteur des capacités vocales grecques... c’est un spectacle dont nous ne nous lassons pas, mais c’est un présupposé à prendre en compte. 

Pour découvrir le Sud, nous descendrons ensuite vers Plomari et la côte, à la recherche d’un endroit aussi attachant que le port de Molyvos ; nos investigations tourneront au casse-tête, tant je suis partie du Sea Horse ronchon. Persuadée que nous avons vu le plus beau de l’île, je traîne les pieds et dénigre tous les lieux possibles, avant que J-P décide de prendre les choses en main. Il marquera d’indéniables points avec Pano sto kyma, un ensemble de huit studios les pieds dans l’eau, au bord d’une plage déserte (en mai...). Le couple de propriétaires est adorable, le calme, absolu, la vue, superbe. Les nuits fraîches gardent à bonne distance les moustiques, mais en été, vu les doubles moustiquaires installées et la présence de roseaux, donc d’eau douce pas loin, je serais sans doute moins enthousiaste.

Au nord - À Molyvos (Mithymna)

Sea Horse Hotel (En bas, sur le port) / www.seahorse-hotel.com

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Au Sud - À Agios Isodoros, à 5 minutes de Plomari

Pano sto kyma (Plus bas que l’église, fléché et comme son nom l’indique, sur la vague, tout tout près des flots) / www.panostokyma.gr/fr

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Côté tables, les amateurs de poisson seront aux anges... Les pêcheurs ravitaillent les tavernes en direct, et pour ma part, ça a été open-bar un soir sur deux (je parle du poisson, pas de boisson... ). Du bar grillé accompagné de fleurs de courgettes farcies, on frôle la perfection. Pour ma moitié, calmars et poulpes, petites fritures et copieuses salades à partager. De toute manière, on mange toujours bien en Grèce, même si je déplore souvent la dose d’huile d’olives phénoménale dans laquelle baigne le briam ou l’Iman bayildi.

 

À Molyvos (Mithymna)

Table du Sea Horse Hotel *4

Le poisson saute de la mer dans votre assiette, homard sur commande en fonction de la pêche, toujours une alternative végétarienne dans les plats du jour, baklavas et kadaïfi à tomber par terre...

Deux autres tables sur le port tout aussi recommandables

- The Octapus (nappe rouge, en angle) / http://www.octapus-restaurant.com

- To Ouzadiko tou baboukou (Grands panneaux bleus bordéliques, avant Octapus).

Apéro au Bazaar café, juste avant de tourner sur la zone piétonne du port.

 

À Skala Sykaminias

I Mouria tou Myrivili / www.skamnia.net.gr

Comme à notre habitude, on écoute où la tonalité grecque est dominante et on fait confiance aux locaux. Bonne taverne avec un service un peu speed, vu les tablées à satisfaire.

 

À Petra

Café-pâtisserie-glacier Tsalikis, sur la place centrale / http://www.tsalikis.com.gr

Ici, on oublie son régime et on plonge dans le sucre et le miel jusqu’aux oreilles. Quand on m’amène avec mon café des petits gâteaux aussi savoureux, j’ai envie de tout goûter (verdict sur la balance au retour = trois kilos qui n’étaient pas prévus...)

 

À Sigri

Australia Restaurant

Tenu par un Grec revenu du pays des kangourous, table simple avec des plats du jour savoureux. C’est bon et sans prétention, la fréquentation des papis du coin ne saurait mentir.

 

À Skala Éressou

Nous nous sommes contentés d’un cocktail de fruits frais au Café parasol, en front de mer, alanguis sur des coussins moelleux. Un bel endroit coloré et sympa, où les jeunes du coin se retrouvent pour jouer au tavli.

 

À Mytilène ville

Dans Ermou , la rue piétonne derrière le front de mer, deux tavernes valeurs sûres :

Averof (oui, comme le navire) et l’Ouzeri Kalderimi (Pâtisserie O Kimonas à côté).

Averof est vraiment brut de décoffrage, un vieil établissement où l’on choisit parmi les plats du jour, présentés de la cuisine ouverte sur la salle. Pas de panique si cela paraît un peu rugueux, c’est ultra frais, vraiment bon marché (deux plats et une demi-portion de bamies, un demi-litre de blanc, 16 euros !) et visiblement très fréquenté.

 

À Paralia Thermis

Nous nous sommes arrêtés par le plus simple des hasards, très affamés après une matinée chargée en visites, ici, chez Artemion. Une espèce de grand bazar devant lequel s’alignait une dizaine de Toyota de bergers et d’agriculteurs. Nous ne saurons jamais ce qu’ils fêtaient, peut-être juste le plaisir d’être ensemble, mais il y avait un bon niveau sonore, des toasts portés toutes les cinq minutes, de la bière et de l’ouzo coulant à flots, de nouveaux arrivants, des chaises qu’on ajoute et une table qui s’allonge. J-P dégustera ses padaïkia en se léchant les doigts ; je ferai pour ma part honneur à un briam. La table vaut autant pour son authenticité, son ambiance que pour ces plats sans chichis.

 

À Plomari

Deux quartiers à Plomari, celui au bord de la mer où s’alignent les tavernes de poisson, et le quartier historique, riche de kafeneios et vieilles tavernes. Dans ce quartier historique, record battu de l’apéro le moins cher en douze ans de Grèce, six euros pour un ouzo (Barbayanni, of course) et un gin tonic, au Kafeneio Koytzamani (Καφενειο Κουτζαμάνη). J’y reviendrai.

Au bord de l’eau, deux tavernes qui se valent, présence de popes et de leurs familles. Vu leurs tours de taille, ces popes aimaient la bonne chair, nous les avons donc suivis, avec raison.

- Taverne Seven Seas / http://www.seven-seas.gr

- Taverne Sea Shell (Αχιβαδα) - du bar, encore du bar...

Chez O Platanos, dans le quartier qui porte ce même nom, changement d’ambiance et d’époque. Taverne à l’ancienne, pas de carte, plats du jour déclinés en grec, plats à la casserole. Simple, très bon, pas cher.

 

À Melinda

Taverna Maria

Mon cher et tendre me parle encore de ces calmars comme les meilleurs jamais mangés en Grèce. Melinda, c’est un bout de nulle part, une fin de route, le genre d’endroit où je l’on se pose pour méditer ou écrire ses mémoires, un "middle of nowhere". En mai, une seule taverne ouverte sur trois, deux seules possibilités de logement et une plage sauvage battue par les vagues. Mais des tablées de Grecs en ce dimanche chez Maria, tavern et room to let. Belle atmosphère, bonne table, bonnes ondes, belle vue... vous ne regrettez pas le détour. Nous retrouverons le gentil serveur à la distillerie Barbayanni de Plomari deux jours plus tard. Il nous expliquera qu’il travaille jusqu’à 14h à la distillerie, et là qu’il part assurer le service du midi et du soir à la taverne, – son emploi du temps de mai à septembre. Le prochain que j’entends dire que les Grecs regardent passer le temps en sirotant leur frappé, je le cogne !

 

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27 mai 2015

Et pourquoi pas Lesbos ? - Introduction

Melinda

Mais pourquoi si peu de Français à Lesbos* ? C’est une question que nous nous poserons durant tout le voyage (11 jours au total), tant l’île semble boudée de nos compatriotes. D’accord, elle n’a pas le charme carte-postaleux des Cyclades, elle est un peu excentrée à 11 heures de ferry, on ne sait pas très bien par quel côté l’aborder, vu sa forme bizarre, mais croyez-moi, qu’elle est attachante !

On va tout de suite préluder en cassant le mythe qui tourne au fantasme chez certains. Non, Lesbos n’est pas la réplique au féminin de Mykonos. Nous ne croiserons pas plus de lesbiennes se voulant visibles, qu’ailleurs. Certes, la ville natale de Sappho (Skala Eressou) accueille en septembre un festival pour les filles (et alors ?), mais l’île ne se transforme pas pour autant en boîte de nuit géante, façon Ibiza, proscrivant les garçons. Le tourisme est familial, discret, écologique (oui, j’y reviendrai), assez peu développé d’ailleurs, car la belle est un tantinet fauchée du côté plages. Mais il faut avouer qu’elle se rattrape par la diversité de ses paysages : plaines couvertes d’oliviers, forêts de grands pins, maquis de résineux, collines pierreuses, platanes protecteurs au-dessus des ruisseaux, il y en a pour tous les appétits. Sommairement, l’Ouest volcanique est sec, l’Est ressemble aux Ioniennes, et le Sud, creusé de deux golfes bordés de marais salants et de réserves d’oiseaux, offre un panorama très serein et doux. Cette grande île bien arrosée en hiver (les toits d’épaisses tuiles rouges l’attestent) déborde d’eau en mai et se farde d’un vert presque irlandais.

Á l’écart donc des circuits touristiques classiques, l’île a préservé une importante activité rurale : au bestiaire familier des îles (des chats, des chèvres, des moutons), on ajoute vaches et chevaux. Cette omniprésence de bien belles montures dans les près, très éloignées des percherons ou des simples canassons, est restée pour nous un mystère. Si l’élevage et la production d’huile d’olive sont toujours dominants, l’île garde les souvenirs de son passé industriel florissant (distilleries d’ouzo, savonneries, huileries) dans presque chaque village : usines désaffectées, matériel à l’abandon, bâtiments oubliés. Lorsqu’une nouvelle usine est construite, on garde néanmoins les ruines de la précédente à côté. Ce paysage parsemé de cheminées éteintes et de bâtiments de briques qui font doucement naufrage n’a rien de déprimant, juste un témoignage d’une certaine époque de l’île.

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Quels moments forts retenir de Lesbos au printemps ?

Le village de Molyvos, la ville de Plomari, l’église de Mégalochori, l’Agios Nikolaos de Petra, le monastère d’Ypsilou, la route de montagne reliant Antissa à Sigri, le vieux bain thermal de Paralia Thermis, les petits villages colorés de jaune, de rose et de bleu qui dévalent les collines, la plage d’Agios Isidoros déserte, les béliers à cornes torsadées, les calmars de Melinda, les baklavas de la maman de Dimitri…

Et puis, il faut aussi parler d’autre chose. Si vous passez un peu de temps sur la côte Est de l’île, de Molyvos à Mytilène, vous croiserez beaucoup de migrants. Ils arrivent la nuit par bateaux, venus de la Turquie toute proche. Ils sont nombreux. Les femmes du petit port de Molyvos, où certains sont « en attente », accueillent avec bonté et calme ces familles : eau, nourriture, vêtements, aide médicale, les Grecs donnent. L’Europe regarde ailleurs en laissant un pays déjà exsangue par la crise économique, se débrouiller tout seul. Ces migrants ne restent pas à Lesbos et remontent vers le Nord. Je doute fort que la suite de leur voyage rencontre cette même générosité désintéressée.

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* Lesbos, petit-fils d’Éole. On l’appelle aussi Mytilène, du nom de sa capitale

 

8 mai 2015

Pour prendre le bon tempo en attendant le départ...

Concert Alkinoos Ioannidis à l'Unesco - 7 mai

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On ne pouvait rêver mieux avant de sauter dans l'avion pour Athènes dimanche prochain ; deux heures de musique acoustique qui semblent tomber des cieux, dans un lieu improbable, annoncées sans tambour si trompette. Si je ne m'étais pas baladée sur le site info-grèce, je serais totalement passée à côté de ce concert et cela aurait été bien regrettable. Parce qu'Alkinoos Ioannidis, c'est un peu mon chouchou, l'artiste grec (certes, un peu Chypriote d'abord) que j'écoute le plus ; je dis artiste et non chanteur, car le garçon, né en 1969, est auteur - compositeur - interprète mais aussi acteur, professeur, flûtiste, percussionniste, guitariste, joueur de luth... En 2005, il va même prendre l'air en Russie pour étudier la composition avec un ancien élève de Chostakovitch, où il élabore des pièces pour orchestre et de la musique de chambre atonale.

Sa musique mélange des influences byzantines et orientales avec le folk,  le rock et le classique. On peut glisser dans un même album de balades sombres aux arrangements minimalistes, aux pièces pour ensembles classiques et chœurs, puis à des batteries sauvages qui rythment des guitares électriques déchaînées, pour en revenir au final à une mélodie aux sonorités plus grecques. Il est une sorte d'électron très libre qui cisèle de plus ses textes comme un orfèvre : le premier titre de son premier album rendait d'ailleurs hommage à Edgar Poe... C'est souvent tourmenté, parfois lugubre et soudain lumineux et limpide, mais toujours très composé, articulé, construit ; ça tient debout tout seul, comme de la poésie, très très loin de la chansonnette folklorique pour bouzouki, sucrée comme un loukoum.

Hier soir donc, l'auditorium de l'Unesco accueillait Alkinoos Ioannidis et le violoncelliste et joueur de lyre crétoise, Yiorgos Kaloudis. Si vous avez assisté au concert du Lycabette de septembre 2006 (ou si le DVD fait partie de votre vidéothèque), vous aviez sans doute déjà repéré Kaloudis, qui accompagnait pour ce concert d'anthologie Alexiou, Malamas et Ioannidis. Ce musicien est un virtuose qui concentre sur ses mains tous les regards. Il obtient de sa lyre et de son violoncelle des sons prodigieux, car il semble pousser ces instruments aux limites de leurs possibilités. Il compose aussi ses propres morceaux (Ioannidis le laissera jouer un moment en solo) - pas toujours faciles d'accès, mais d'une impressionnante technicité et habileté.

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Durant deux heures, les deux complices ont proposé une exécution intimiste, épurée, des grands succès (Apogevma sto dentro, Paraklisi, Oneiro Itane, Tha' mai Konta sou, Patrida, O Proskynitis - avec une chorale d'enfants qui se débrouillait plutôt bien en grec...), avant d'enchaîner avec des chansons traditionnelles chypriotes et quelques titres de son nouvel album. L'actualité n'est pas restée à la porte du concert, lorsqu'Alkinoos a rappelé que la chanson Panta tha ximeronei avait été écrite en hommage au rappeur grec Pavlos Fyssas, assassiné par un membre d'Aube Dorée, ou lorsqu'il dédie son dernier titre Mikri Valitsa aux Grecs contraints de quitter leur pays suite à la crise économique.

Nous étions au balcon (loin des premiers rangs du parterre réservé aux huiles et invités en costume), la meilleure place du point de vue de l'ambiance... car l'auditorium de l'UNESCO n'est pas taillé pour un concert grec où l'atmosphère est d’habitude survoltée. C'est un grand et haut bâtiment froid, bâti pour abriter des conférences. Heureusement, ça chantait autour de nous, surtout dans le coin du fan club (un groupe de filles chypriotes très en forme et en voix, qui ont carrément hurlé du balcon le titre de la chanson du rappel qu'elles voulaient entendre - Ioannidis s'est exécuté le sourire aux lèvres, ravi de chanter pour et avec elles). On aurait en fait souhaité le même concert mais dans une petite salle, au plus près des deux musiciens, pour davantage d'échange et d'émotion. Pas grave, l'espace d'une soirée, nous étions déjà un peu en Grèce, avant le vrai plongeon à Mytilène dans deux jours - on ne pouvait rêver plus musical prélude...

 

3 mai 2015

Chez Rameau, il s'en passe de belles derrière votre frigo...

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Hippolyte et Aricie (1733)

Jean-Philippe Rameau - Enregistré au festival de Glyndebourne, 2013 / DVD 2014

Que les pisse-froids, les grincheux et les gardiens du temple acariâtres passent leur chemin, les Anglais ont encore frappé ! Les deux déjantés du Fairy Queen de Purcell (Jonathan Kent à la mise en scène, Paul Brown aux décors et aux costumes - déjà aux manœuvres à Glyndebourne en 2009) ont remis le couvert et secouent insolemment Racine et la tragédie, dans une version extravagante mais soucieuse de l’esprit baroque du premier opéra de Rameau. Si Platée vous a laissé un souvenir impérissable, vous devriez adhérer à cette autre représentation loufoque, revisitée par deux excentriques qui ont tout compris à ce que doit être l’opéra baroque au XXIe siècle. En ce qui me concerne j’exècre les mises en scène bien lisses en costumes d’époque, pâles et poussiéreuses. L’opéra doit trouver une résonnance contemporaine, sinon, je passe mon chemin. Et qu’est ce que le baroque, si ce n’est la folie, les excès, les contrastes, les effets marqués, la profusion ?

Librement adapté de Racine donc, le livret de Simon-Joseph Pellegrin propose une relecture du mythe de Phèdre plus adapté à l’art lyrique, en l’articulant autour du conflit Apollon versus Dionysos. S’opposent frontalement durant plus de trois heures deux conceptions de l’amour, celui pur et réservé d’Hippolyte et Aricie, et celui dévastateur, passionné, de Phèdre pour son beau-fils.

Le long prologue met face à face Diane, déesse de la chasteté et de la sagesse, et l’Amour, farfadet effréné et incontrôlable. Comment visuellement marquer cet antagonisme ?  La mise en scène joue sur le glissement sémantique du caractère de Diane, de chaste, on vire à glaciale, frigide, donc au frigidaire. Le monde de la déesse est monochrome, blanc, dépouillé, froid, et elle règne sur des espaces implacables et cruels : une glacière, une chambre froide, une morgue. Mais le drame racinien, trop oppressant pour du baroque, flirte avec la farce loufoque lorsque le dieu Amour surgit d’un œuf brisé, paré d’un plumage chatoyant, lorsque les nymphes sortent les brocolis géants du frigo pour figurer les forêts de Diane, ou qu’une bande marins en bordée vient chanter un rigaudon en se tapant les cuisses avant d’évoquer Neptune devant un aquarium...  L’objectif est bien de mêler drame et légèreté, émotions et rires, la fatalité et l’imprévu, le respect et l’impertinence.

Frigo

Aucune limite à la provocation lorsque, dans l’acte II, le Dieu Pluton et ses Euménides campent derrière ce même frigo, autour du moteur, figurant les enfers, les furies devenues mouches nécrophages, les Parques, des araignées cousettes, fileuses du Destin. Évidemment, les grandes machineries sont au rendez-vous pour respecter les "merveilles" et ce goût du spectacle au sens large : les dieux montent et descendent, des cintres aux trappes dérobées, Jupiter n’est pas avare de son tonnerre, Thésée, fils de Neptune ne fait pas que mouiller sa chemise dans ce drame, il prend carrément les flots de son père sur la tête. Les menuets, les rondeaux, les gavottes offrent des "divertissements dansés" sans cesse renouvelés, pour aérer un peu la dramaturgie. Les costumes des Immortels  (contrairement aux humains, en simples tenues de ville) rivalisent de féerie, d’inventivité, de folie et sont un régal pour les yeux.

mouches

Ce goût de l’irrévérence ne se fait pas au détriment de l’émotion : la scène finale de l’acte IV voit Phèdre, accablée sous le poids des remords, subir le courroux des Dieux. Sa mort est inéluctable, son destin scellé, la dernière note retentit. Le noir se fait sur le plateau, mais Phèdre est encore cernée d’un petit faisceau lumineux et descend très lentement l’escalier qui la mène aux enfers dans un silence absolu. Chacun retient son souffle durant ces quelques secondes suspendues et se prend de compassion pour cette reine magnifique et déchue, jouet de ses passions.

Les choix de mise en scène permettent aussi d’apporter un point de vue personnel au final d’un opéra, qui se conclut bien souvent par un happy-end. Au dernier acte, Hippolyte et Aricie finissent par se retrouver sous la protection de Diane, entourés des habitants de la forêt qui gambadent autour d’eux. Pour Jonathan Kent et Paul Brown, les deux héros revenus des enfers ouvrent les yeux dans un institut médico-légal, entre un Thésée aveugle, puni par Neptune d’avoir condamné son fils sans preuve, et une Phèdre au cou mutilé, muette et spectatrice du bonheur de celui qu’elle a tant aimé. Le chœur est vêtu de noir, les nymphes font figure de pleureuses, et nos deux amants restent à distance, sans se toucher car Diane a triomphé de l’Amour, pendu du haut d’un cintre. Nulles passions, nulles émotions entre Hippolyte et Aricie, ils vivront une existence sage, chaste et mesurée. Voilà ce qui nous attend si nous refusons de vivre et d’aimer vraiment. Là où Rameau, du moins son librettiste-abbé, voyait une fin heureuse et morale, nos contemporains voient une mise au tombeau. Autres temps...

Si l’opéra porte pour titre le nom des jeunes héros malmenés par des puissances qui les dépassent, ce sont pourtant Phèdre et Thésée qui vocalement se distinguent nettement. Sarah Connolly, pétrie d’une vraie passion racinienne, incarne la reine altière, imposante, capable soudain de se défaire sur scène quand elle s’accuse de la mort injuste d’Hippolyte. Ce mélange de force, de violence, puis d’intense délicatesse, portée par cette voix qui chante les vers comme si elle les déclamait naturellement, irradie sur scène au point de rendre falots les  autres chanteurs. Les deux seules voix à pouvoir rivaliser avec son intensité dramatique sont celles de Stéphane Degout (Thésée) et le baroqueux François Lis (Jupiter / Pluton / Neptune) : quel timbre ont ces deux-là ! Puissant sans être forcé, poignant sans être théâtral, subtil mais toujours audible et empreint d’un vrai caractère, d’une intention réelle de camper un personnage. Á leurs côtés, le couple de jeunes chanteurs (l’anglais Ed Lyon - Hippolyte et l’allemande Christiane Karg - Aricie) est bien pâlichon, limite ennuyeux et peu convaincants. Certes, ils n’ont visiblement pas biberonné aux vers classiques mais on aurait aimé un peu plus d’implication, de projection de la voix, de profondeur. La comparaison avec Emmanuelle de Negri (grande prêtresse, chasseresse) est cruelle pour Christiane Karg, surtout au dernier acte où le grand air "du rossignol amoureux" tourne à la leçon de chant. Au pupitre, celui qui tutoie Rameau depuis plusieurs décennies, William Christie, entouré de l’orchestre de l’Âge des Lumières, tout en nuances. L’élégance de la musique n’entre pas en contradiction avec l’audace de la mise en scène : loin de s’opposer, elles forment deux manifestations du baroque, à quelques siècles d’écart...

Pluton  Lis

Pour le plaisir des yeux... François Lis en Pluton et au naturel...

 

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