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Le Présent Défini
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30 août 2015

De la querelle des anciens et des modernes pour un opéra monté en version XVIIIe.

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Hippolyte et Aricie (1733)

Jean-Philippe Rameau - Enregistré à l'opéra Garnier 2012 (Création au Capitole en 2009) / DVD 2014

Á un an d'écart, Glyndebourne et Paris ont proposé deux versions du premier opéra de Rameau, aux antipodes l'une de l'autre. Là où les Anglais ramènent l'œuvre vers un univers contemporain, loufoque, décapant, avec de vrais choix scéniques et dramatiques tranchés, le metteur en scène Yvan Alexandre choisit de rester dans l'univers et le siècle du compositeur : éclairage feutré, décor de toiles peintes rouge éteint, costumes fabuleusement travaillés, danses, gestes et poses tout droit venus d'une autre époque, machinerie fantastique... L'habillage est somptueux, raffiné, élégant, mais aussi hélas, un peu compassé, raide, statique, corseté dans une tradition qui n'a aujourd'hui plus cours. Bref, ça manque de souffle et de vie.

Yvan Alexandre s'est longuement expliqué sur sa mise en scène dans une interview qui laisse un peu perplexe ; Il s'étend amplement sur la forme "caduque" (sic) de cet opéra, au prétexte que Rameau mêle tragédie et divertissement, Racine et les "rossignols amoureux", Phèdre et les "bondissants moutons". Sa proposition, "pour à la fois déployer les fastes propres à la tragédie lyrique, sans y perdre le souffle et le théâtre, et pour ouvrir largement la voie à la danse et aux divertissements sans mettre en péril la tension", se limite à remonter dans le temps. D'abord, faire demi-tour en 1733 est une gageure car nul ne sait à quoi ressemblait une représentation de cet opéra, mais je n'arrive pas bien à cerner l'intérêt de cette régression que rien ne justifie. Il y aurait donc "un ailleurs, qui n'est ni Lully, ni Gluck, ni Berlioz, ni Wagner, qui se nomme Rameau, et qui a plein de choses à nous dire dans sa langue, dans son théâtre. Allons voir !" Serait-il inévitable, inéluctable, de monter des opéras à l'heure de leur création pour les bien comprendre et s'en émerveiller ? Le monsieur n'aurait-il pas tout simplement choisit la facilité, par - au mieux - humilité, - au pire - paresse ? Un tel manque d'audace, de risque, de lecture personnelle et novatrice est un peu décevant. Va-t-on à l'opéra (surtout au tarif prohibitif actuel) pour remettre de la poussière sur le tapis ?

De nombreux spectateurs se sont gaussés des postures rigides, stoïques, frontales au public, des personnages censés échanger entre eux. D'aucuns ont bien tenté de défendre le "style" pour masquer l'absence de direction d'acteurs, voire un certain "hiératisme" qui collerait bien avec le sujet mais difficile de prétendre respecter le théâtre quand on isole et fige des personnages. Yvan Alexandre donne là encore une explication aberrante. Le couple d'amoureux contrariés par Phèdre, Hippolyte et Aricie, ne croise jamais leur regard. Selon le metteur en scène, "si vous laissez les chanteurs se regarder dans les yeux, si vous laissez le psychologisme (diantre !) s'emparer des vers, les alexandrins prennent tout de suite une couleur "conversation à la Coupole" qui sort du cadre". Comme si donc un livret écrit en langue classique générait par nature une situation, une temporalité, des gestes particuliers, auxquels il serait sacrilège de toucher. Nous sommes donc bien dans une mise en scène de musée où Rameau sent la naphtaline.

S'il est vrai que cette "version" bénéficie au moins d'une parfaite synthèse d'un certain "rêve baroque" où tous les éléments du spectacle se répondent en harmonie, est-ce suffisant pour en faire un spectacle du XXIe siècle qui fasse sens, qui ait pour nous une autre résonance qu'une simple émotion esthétique, qu'un vague évocation d'un XVIIIe fantasmé ? Un spectateur a qualifié sur un forum le spectacle "d'ennui luxueux", où la production flatte l'œil au détriment de toute vie sur scène. La formule est assez pertinente, car la débauche de moyens ne comble pas notre attente d'énergie, de mouvements, de sentiments si tragiques soient-ils, d'émotions, de théâtre, en somme. Car si la partition est, elle, gravée dans le marbre, la mise en scène est l'unique possibilité d'éclairer un texte vieux de plusieurs siècles, d'en extraire la substantifique moelle tout en nous le rendant accessible, intelligible, compréhensible. J'ai longuement ronchonné contre le Cadmus et Hermione et son épouvantable reconstitution de carton-pâte à la bougie, plombé par la diction à l'ancienne, aussi laide qu'insupportable. Sans tomber dans des travers aussi manifestes, cette version d'Hippolyte et Aricie nous donne l'impression d'un rendez-vous manqué, d'un "tout cela pour cela", où les rares hardiesses de mise en scène (comme l'acte II dans les enfers de Pluton) sont étouffées sous le poids des conventions imposées sans raison.

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Cette chape qui pèse sur les relations entre les personnages empêche les chanteurs d'ouvrir les vannes et la voix. Sarah Conolly est une Phèdre baîllonée, sous-exploitée, qui ruse comme elle peut pour livrer un peu de tragédie et de passion ; ce muselage revendiqué, Yvan Alexandre s'en explique par une remarque surréaliste : "Phèdre est un corset qui craque, un volcan qui fume. Si j'abandonne l'interprète à sa seule spontanéité, elle risque de pencher vers Elektra, ou vers la Blanche du Tramway de Tennessee Williams". Ben voyons ! Hormis Stéphane Degout et Jaël Azzaretti (mais l'acte des Enfers, un peu en décalage dans l'œuvre, permet à Thésée de lâcher un tantinet les chevaux, quand le personnage de l'Amour est aussi le seul à amener de la vie dans cette "continence" de bon ton), tous les chanteurs chantent en retenue. Les projections sont flottantes, le vibrato d'Anne-Catherine Gillet trop sage, le pauvre Hippolyte de Topi Lehtipuu disparait derrière la gestuelle édictée et se perd littéralement sur la plateau, quant à François Lis (Pluton) relégué en fond de scène, il peine à être audible.

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C'est tout de même effrayant qu'une mise en scène fossilisée et des choix très douteux torpillent la partition de Rameau, dirigée de plus un peu mollement par Emmanuelle Haïm. Ce soir, Arte retransmettait le concert d'inauguration de la Philharmonie mené tambour battant par un William Christie farceur, espiègle, inspiré ; son Rameau des Indes Galantes (chantées de plus par Danielle de Niese) avaient une autre sonorité, une autre cadence, une tout autre tenue et cela fait du bien !

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12 août 2015

Lesbos - Plomari

Dernier post consacré à un coup de foudre fortuit et assez surprenant pour Plomari et ses abords. Logés sur la côte Sud, à Agios Isidoros, un peu dépourvu d’intérêt et de taverne, mais formidablement bien situé les pieds dans la grande bleue, nous avons dû passer par la case Plomari pour nous caler l’estomac. Pourtant, le tout premier contact matinal n’avait provoqué aucune béguin, tant la route qui longe le port ne casse pas des briques ; des bâtiments modernes, une grande place mal fichue, ultra-bruyante, un trafic horripilant et un port tartignole. Descendant de Molyvos, bien décidée à étriller tous les villages qui s’écarteraient du charme très addictif de notre premier point de chute, j’avais trouvé matière à raillerie. 

Parti-pris consternant. Car Plomari, le vrai Plomari, se découvre à l’arrière du front de mer, de part et d’autre du cours de la rivière Sedounda* qui trace un large ravin. La ville date de 1842, lorsque les habitants du village de Megalohori, situé à 10 kilomètres sur les hauteurs, descendirent vers la mer, après trois années consécutives d’incendies destructeurs. Ils bâtirent une ville en amphithéâtre, développèrent des chantiers navals sur le port, et Plomari devint un carrefour commercial et industriel florissant, densément peuplé, comptant un nombre impressionnant de pressoirs à olives, de savonneries, d’usines de talc, de moulins, et de fabriques d’ouzo. L’interruption des échanges commerciaux avec l’Asie mineure dans les années vingt sonna la fin de cette prospérité.

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Mais aujourd’hui, on lit encore le tissu urbain de la ville à l’aune de cet essor économique, car l’architecture civile et industrielle est restée intacte : les maisons simples des ouvriers des chantiers navals et des pêcheurs dans le quartier de Tarsanas, les demeures anciennes « orientalisées » dans le vieux quartier d’Aghios Nikolaos. Le long de la Sedounda, les maisons de maître néoclassiques des propriétaires des huileries et savonneries ; plus haut, sur les deux rives, celles des employés des usines, et plus haut encore, quelques vieilles fermes très usées, toujours en activité. Suivre la rivière est une très jolie balade dans le temps, car toutes les usines, les tanneries, les savonneries, certes désaffectées, sont toujours debout. Elles en imposent encore avec leurs belles constructions altières et leur matériel intact qui dort sagement dans leur ventre.

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Oui, les habitants de Plomari se garent et roulent DANS la rivière...

Attention, si comme nous vous avez des envies de forcer un peu les portes, c’est à vos risques et périls, car certains planchers sont souvent à bout de course.

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On peut facilement passer une matinée entière à explorer ces bâtiments vieillissants, à grimper des escaliers dérobés, à suivre des ruelles si étroites qu’on n’y passe pas à deux de front, à admirer les vieilles portes ornementées, les balcons travaillés, les structures de pierre et de bois, les premiers étages tarabiscotés qui s’avancent en saillie…

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Maison de maître

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Maison d'ouvrier

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Ferme toujours en activité, si si !

On peut redescendre par le quartier des artisans, où subsistent de très vieux ateliers, des manufactures de cuir, des ébénisteries, de minuscules distilleries d’ouzo (qui embaument à trois rues), avant d’arriver dans le vieux quartier, dit Platanos (l’arbre séculaire aurait été planté là en 1813…), ombragé et calme, repère de tavernes désuètes mais savoureuses. 

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Nous avons rapidement pris nos habitudes sur la πλατεια Βενιαμιν ο Λεσβιος **, bordée d’archaïques kafenio figés dans un autre temps. Pas une femme dans les parages, juste des παππουδες sirotant leur café, humant l’air du jour ou jouant au tavli. Le Kafeneio Koytzamani possède une petite terrasse pour profiter du spectacle de la place vers 20h, lorsque l’activité de l’après-midi bat son plein : les habitants viennent faire leurs courses dans le quartier, s’interpellent, braillent, vocifèrent dans leur portable, s’asticotent pour mieux se taper sur l’épaule ensuite, se garent n’importe où… On ne se lasse pas de cette ambiance tonique et un brin sonore. On vient pour le café du matin (excellente boulangerie à deux pas), pour la Fix en fin de matinée et pour l’apéro du soir. Avec deux trois mots de grec, on se fait vite adopter par les consommateurs hors d’âge locaux, qui cherchent loin dans leur mémoire leurs rudiments de français : ambiance conviviale assurée. À l’étage, on trouve le musée folklorique de Plomari, fermé par défaut, sauf si vous demandez très gentiment la clef au propriétaire du café. Le lieu regorge de vêtements, d’objets, de livres, de photos d’une ville  qui construisait son futur industriel. Pas incontournable mais intéressant.

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En rentrant de Plomari vers Agios Isidoros, la route longe l’ancienne savonnerie Xypteras haute de trois étages, éclairée de nuit intra-muros.  Bien sûr, nous avons foncé découvrir de l’intérieur le bâtiment (encore une fois, rien n’est sécurisé, prudence donc si vous enjambez la planche censée fermer l’entrée) et nous avons découvert un espace magnifique, digne d’un décor d’opéra, peuplé uniquement d’oiseaux qui se sont envolés à notre arrivée. Quelle idée formidable de mettre ainsi en valeur à coût réduit la mémoire de la ville !

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Il y a de belles balades à faire en suivant les gorges de la rivière Sedounda qui creusent une région montagneuse : la nature y est luxuriante, riche de sources, mélange d’oliviers, de hauts  cyprès et de platanes ; le vert omniprésent n’est troublé que du gris des petits ponts de bois, des pierres des moulins à olives, des chapelles oubliées, des petites maisons basses délabrées... un paysage assez éloigné de ceux que l’on imagine quand on pense à la Grèce, mais peu touché encore par l’homme et indubitablement authentique.

 

* Plomari s’est d’abord appelé Potamos (ο ποταμος = la rivière).

** Benjamin de Lesbos est un moine, érudit et professeur, né sur les hauteurs de l’actuelle Plomari en 1759 ou 1762.

 

1 août 2015

Karaghiozis… si vous en voulez un peu plus.

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Karaghiozis – en turc Karagöz, occidentalisé-romanisé en Karagheuz ou Caragueuz ; étymologiquement, l’homme « à l’œil noir ».

Figure centrale du théâtre d’ombres et de marionnettes, Karagheuz a été naturalisé Grec au milieu du XIXè siècle, pour donner même par suite son nom au genre. Si, linguistiquement parlant, son origine turque ne saurait être mise en doute, sa transmission historique reste, et depuis plus d’un lustre, l’objet de houleux débats.

Il faut dire que les voyageurs-témoins occidentaux – écrivains-voyageurs, administrateurs, militaires... –, puis, a fortiori, les premiers historiens ou exégètes, se trouvèrent eux-mêmes fort désemparés devant ce type de spectacle, organisé primitivement, sélectivement, à l’occasion de fêtes (fin du ramadan, cérémonie de la circoncision, mariages), et devenu un spectacle populaire de rue, animant (nocturnement) les multiples cafés, puis de véritables « théâtres ».

Chacun d’en appeler alors, par simple homonymie et sans autre preuve, à des origines chinoises, en faisant à l’extrême, via la « lanterne magique », un ancêtre du cinématographe, le rattachant, à nouveau par homonymie, et sans plus de peur de l’anachronisme, au théâtre d’ombres montmartrois du Chat noir ! Bref, Karagheuz, c’était « le Punch pour l’Angleterre, Casperl pour l’Autriche, Polichinelle pour la France, Pulcinella pour les Napolitains... », “à une différence près”, furent tout de même contraints de souligner, unaniment, tous les commentateurs. Mais donc laquelle ? que l’on n’ose même plus souligner aujourd’hui.

Karagheuz, c’était l’ « anarchiste absolu », au sens où l’entendra Alfred Jarry en créant son père Ubu, défiant tous les pouvoirs, toutes les conventions, défenseur des pauvres contre les riches, et n’hésitant pas à descendre jusque dans la simple vie quotidienne pour y dénoncer la moindre inégalité. Cela, originellement, armé d’une seule arme, « la chose qui gêne », un hénaurme phallus. Les Grecs purent alors rattraper leur “retard épistémologique”, rappelant leur antique culte de Priape, pour la bouffonnerie, les comédies d’Aristophane, voire, pour la mise en scène, la caverne de Platon.

Du karaghiosis grec avant le début du XXe siècle, nous ne savons de fait que peu de choses : des mémoires plus que tardives, des textes censurés... L’homme « à l’œil noir » semble apparu à Ioannina, en Épire / Albanie, alors sous domination turque, au tournant du XVIIIe-XIXe siècle. On l’aurait repéré ensuite à Nauplie en 1841, à Athènes - à Plaka - en 1852, à Patras en 1890. La mémoire a surtout conservé les noms des plus importants « καραγκιοζοπαίκτης » (montreur de marionnettes) : Γιάννης B/Μπράχαλης / Iannis Brakhalis, arrivé de Turquie à Nauplie début 1840, puis s’illustrant au Pirée ; et Δημήτριος Σαρδούνης / Dimitrios Sardounis (1859-1912), qui prit le pseudonyme de Μίμαρος / Mimaros, installé à Patras, retenu comme celui qui a “hellénisé” Karagheuz, c’est-à-dire qui, anticipant sur toute censure, a gommé tous ses “débordements”, pour en faire un spectacle disant viser « tout public » – lors même, soulignons-le, que femmes et enfants, au grand dam des moralistes, y étaient antérieurement, amplement présents... Fini donc le phallus ; on ne trouve plus à sa place qu’un bras démesuré, accompagné éventuellement d’un pâle gourdin.

Nombre de montreurs se sont néanmoins depuis illustrés, et bon gré mal gré, – malgré le cinéma, malgré la télévision –, « le spectacle continue » : nous en avons retrouvé plus que trace, et par les affiches, à Paros, à Mytilène... Athènes recèle même deux petits « trésors » ou merveilles : les archives accumulées par la génération Spatharis [Sotiris S. (1892-1974), Eugenios S. (1924-2009)], très officiellement léguées à la municipalité de Maroussi en 1995, mais qui, depuis la mort de leur donateur, restent obstinément fermées au public ; celles de la génération Charidimos [Christos Ch. (1895-1970), Giorgios Ch. [1924-1996], léguées à la ville d’Athènes et abritées au « Centre Mélina [Mercouri] », ouvert gratuitement au public, entretenues activement par le dernier descendant, Sotiris.

J-P, le complice des expéditions

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