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Le Présent Défini
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24 août 2016

Romance sans paroles - Ménis Koumandaréas

LBC

Le Beau Capitaine (Ο ωραίος λοχαγός - 1982)

Roman de Ménis Koumandaréas

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2011

 

 

 

J’avais terminé La Femme du métro en bougonnant, perplexe devant ce roman estimé d’une foule de lecteurs, qui sonnait pourtant étrangement faux à mon oreille. Comme si l’auteur avait volontairement travesti un sujet personnel trop audacieux dans une histoire préfabriquée, simpliste, bridant sa plume pour s’en tenir à un exposé frigorifique, presque clinique d’une relation impossible. Ménis Koumandaréas poursuit quatre ans plus tard, dans Le Beau Capitaine - mais avec quelle adresse, cette fois ! -, la même dissection des âmes qui hésitent, tout au bord de l’abîme, à faire le grand saut ; le jour où la vie réelle et le bonheur passent à portée de main, prend-on le risque de se jeter dans le vide, ou bien leur tourne-t-on le dos, en regardant les années passer sans avoir vécu ?

L’auteur interroge ici un membre éminent du Conseil d’État dans un huis clos étouffant, presque hypnotique. Sur une période de neuf ans, un jeune capitaine d’infanterie demande inlassablement à la haute juridiction l’annulation des décisions de sa hiérarchie militaire, qui s’acharne à détruire injustement sa carrière, sur des prétextes infondés. Ces requêtes à répétition vont lier l’officier et un conseiller d’État vieillissant, chargé d’étudier la validité de chaque recours et de présenter les demandes en séance devant le tribunal. Si le cadet voue très vite à l’homme de loi un respect mêlé d’admiration pour son statut social, son habileté de juriste et son appui sans failles, le conseiller voit de son côté son existence bien rangée se fissurer, tel un Aschenbach devant les premières lueurs de la beauté. Pas sûr même que l’homme comprenne vraiment ce qui lui arrive ; il est de ceux qui passent leurs soirées avec Tennessee Williams, Sappho, Cavafy ou Tchaïkovski, sans se douter de ce qu’ils ont tous en commun. Le célibataire endurci, solitaire, mélomane et lettré reste prisonnier de sa caste, de sa fonction, commentant de loin les bouleversements politiques et sociaux de son pays qui ne l’atteignent jamais. Il n'est que spectateur des événements, même de ses propres émotions qu’il ne sait ou ne veut interpréter.

Ménis Koumandaréas fait preuve dans ce roman d’une exquise délicatesse pour décrire les symptômes d’un simple trouble, qui vire parfois à l’exaltation, jusqu’au vertige. Sans cesse revient dans la bouche du conseiller sa fascination pour le physique admirable du Capitaine, sa prestance, sa démarche, ses yeux gris clair, ses traits harmonieux, et surtout cette lumière aveuglante qui l’entoure comme un halo sacré : "Peu à peu, sans que je m’en rende compte, son visage devint le compagnon permanent de ma pensée. Partout où j’allais, je le traînais avec moi comme une phrase musicale ou un vers gravé dans la mémoire. J’avais l’impression qu’il me confiait ses pensées... Dans les réceptions, le visage d’un beau garçon qui nous servait me rappelait aussitôt ses traits, et le soir, quand j’écoutais les Vêpres de la Vierge, le même visage m’apparaissait immaculé, baigné de lumière".

Impossible pourtant d’envisager une progression dans les relations des deux protagonistes ; le livre avance comme un disque rayé, repassant sans cesse sur les mêmes sillons, sans issue : « accusation de l’armée, requête, jugement, annulation », ce même cycle, encore et toujours. L’histoire du conseiller et du Capitaine tourne en boucle fermée, tous deux témoins d’une époque qui s’épuise, cadenassée et refermée sur elle-même : la toge des conseillers bordée de velours, agrémentée de collets de lin blanc, les bulletins de santé du Roi Paul, le Vieux Palais royal, les horloges arrêtées, les planchers mangés aux vers, les lambris de chêne, sont autant de marqueurs d’une atmosphère surannée, oppressante où se cognent deux spectres qui n’ont même pas de nom, désignés par leur fonction, incarnant deux corps d’État qui s’affrontent. Au dehors, pourtant, c’est le chaos ; élections truquées, valse des gouvernements*, assassinat du député Lambrakis, trahisons, renversement d’alliance, discrédit des institutions, jusqu’au coup de poing final des militaires en 1967.

Si Ménis Koumandaréas persiste à railler la vieillesse et à soupirer après la/sa jeunesse qui s’est envolée, il le fait beaucoup plus subtilement que dans La Femme du métro,où il me démangeait de balancer quelques calottes à son héros capricieux, vaniteux et donneur de leçons. Notre jeune Capitaine ici a tout de l’innocent à peine conscient de sa beauté, sensible, vulnérable, intègre et juste : "Le visage du Capitaine, malgré son attirance pour le droit, était un poème, de ceux que la nature offre provisoirement à l’homme et que lui, sans y penser, promenait dans les casernes". Bien sûr, il dénote ; se passionner pour Nijinski sous le nez de brutes épaisses, avinées et quasi analphabètes ne lui facilite pas l’avancement. Il ne comprend rien à la jalousie sournoise qui transpire chez ses supérieurs, qui le manipulent et se jouent de lui avec perversité. Suffisamment pour user ses maigres défenses et faire vaciller une santé mentale déjà fragile.

Le conseiller s’interroge souvent sur les traits encore juvéniles du Capitaine pourtant âgé déjà de 27 ans au moment de leur rencontre ; "Ce visage était même de la jeunesse insouciante, façonnée avec soin par l’enfance et menée à la perfection par l’adolescence... ce jeune visage concentrait les plus hautes vertus qu’on puisse voir chez un être humain : jeunesse et beauté, générosité, caractère. Un sculpteur antique, de l’époque classique surtout, n’aurait presque rien eu à lui ajouter". Tant que le conseiller veille sur lui, l’accompagne dans ses démarches, accorde du crédit à son histoire, le Capitaine garde le visage lisse d’Adonis. Le Dorian Gray à trois étoiles reste fidèle à son auto-portait, qu’il a offert au juriste en remerciement de son aide. Quand l’armée décide de lui reprendre ses galons pour une retraite anticipée, que le conseiller commence à douter du bien fondé de ce combat inégal, le Capitaine se flétrit en quelques mois, prenant l’apparence d’un vieillard voûté et négligé. Le temps s’accélère parfois d’une étrange façon dans ce royaume de Grèce qui agonise...

Le livre se referme dix ans plus tard, dans l’appartement du conseiller très âgé, qui relate à un jeune officier venu l’entretenir d’une requête déposée au Conseil d’État, cette histoire dont bruissent encore les couloirs de la vénérable institution. Cette scène finale qui atteint le sublime, mélancolique et brumeuse, dessine un conseiller toujours bouleversé par le souvenir de son beau Capitaine, incapable de faire son deuil de la jeunesse et de la beauté ; un homme d’un autre temps, qui continue ses conversations avec le seul être qu’il ait jamais aimé et qu’il salue d’un geste de la main, à sa fenêtre, en voyant un uniforme s’éloigner.

 

 

* Où l’on croise déjà les Papandrèou, les Mitsotakís, les Karamanlís…

 

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10 août 2016

Cythère - un petit bout de paradis après Mylopotamos

Mylopotamos et Kato Chora nous avaient déjà mis des étoiles plein les yeux, c'est donc tout sourire que nous avons poursuivi la route qui descend vers la mer sur vingt bonnes minutes. Le paysage que l'on découvre peu à peu est sublime, même par temps couvert, lorsque le vent joue avec les plaques de brouillard qui cachent et révèlent tour à tour une côte très découpée.

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Les rafales, mais aussi les stigmates des derniers incendies ont arasé la végétation qui renaît peu à peu de ses cendres sur ce sol aride. Un petit chemin qui court le long de la falaise donne accès à la grotte d'Agia Sofia, creusée à soixante mètres au dessus de la mer. Elle n'est ouverte que de juin à septembre - donc, chou blanc en ce qui nous concerne. Mais si vous passez par là en été, je pense qu'elle vaut le détour, au vu des photos de notre guide. Fresques du XIIIe à l'entrée, puis parcours sur deux cents mètres entre les stalagmites et stalactites dans un complexe de chambres et de petits corridors. Je passe sur les croyances et légendes les plus farfelues (c'est ici que Paris et Hélène se seraient mariés après avoir quitté Gythion...), la grotte servait surtout de lieu de repli à la population en cas d'attaque de pirates. Même si nous avons trouvé porte close, la balade à flanc de paroi offre de superbes points de vue.

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Et ensuite, en descendant toujours, cap sur ma plage préférée, Limionas. Même le soleil s'est mis de la partie pour illuminer cette petite anse de toute beauté. Évidemment personne en ce mois de mai trop venteux pour tenter une baignade, le site est donc tout à nous. Trois hangars à bateaux, deux minuscules maisons blanches d'un côté, une jolie demeure retapée sur la gauche, en haut, une chapelle de poupée, nulle autre pollution visuelle. Des tamariniers, des épineux, des brassées de thym en fleur encadrent un dégradé de bleus divin.

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L'endroit caresse dans le bon sens ma forte propension à la sauvagerie ; J-P calme mon enthousiasme d'ermite atrabilaire en soulignant que les rayons insolents de l'astre solaire sont pour beaucoup dans la féérie de ce décor et que les hivers doivent être sacrément pénibles dans ce bout du monde isolé de tout. Qu'importe la voix de la sagesse, je me liquéfie pour cette crique de carte postale, dont ma moitié a bien du mal à m'extraire. Décidemment, cette île qui ne payait pas de mine sur le papier, dévoile chaque jour des merveilles insoupçonnées. 

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3 août 2016

Paysage dans le brouillard

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Le seul héritage (Η μόνη κληρονομιά - 1974)

Recueil de nouvelles de Yórgos Ioánnou*

Traduction Ismini Vlavianou

Éditions La Différence

 

 

Certains écrivains sont un peu bancals, jetés entre deux mondes, deux cultures, deux langues, bercés de récits d'une terre perdue et d'un insupportable exil. Né en 1927 à Thessalonique, héritier d'une famille chassée de Thrace orientale, Yórgos Ioánnou grandit au milieu des déracinés sans le sou, encaisse la Deuxième Guerre mondiale, l'Occupation, enfin une guerre civile. D'aucuns pourraient en sortir brisés, déséquilibrés ou enragés, on peut aussi vouloir remettre de l'ordre dans tout ce chaos par l'écriture. Mais entrer dans l'univers de Yórgos Ioánnou n'est pas chose aisée ; l'auteur mêle ses souvenirs, l'intime, avec la mémoire collective, les transformations d'une grande cité bigarrée, les bouleversements politiques. Yórgos Ioánnou se raconte sur quarante ans d'histoire de la Grèce du Nord, certainement lisibles pour ses contemporains, mais beaucoup plus confus pour des lecteurs du XXIème siècle, très moyennement au parfum des échanges de populations, des jeux de pouvoir, des alliances, des luttes internes, de la géographie même de la région.

C'est donc ici que, normalement, on compte sur le traducteur (et l'éditeur) pour nous déblayer le chemin, décoder les sous-entendus, décrypter les ellipses, expliciter les raccourcis, bref nous rendre le texte intelligible, surtout lorsque le style même de l'écrivain, ses techniques de narration, brillent déjà par leur complexité. Peine perdue, la traduction est stupéfiante d'insuffisance. Être traducteur est un métier ; c'est être un passeur, un éclaireur, c'est aussi et surtout maîtriser suffisamment sa propre langue pour y verser un rythme, un mouvement, un balancement, une musique venue d'ailleurs qu'il faut transposer. Or, cette traduction pèche par manque de rigueur, de cap, de tension, de choix forts assumés, pour former un tout cohérent. J'ai certes un petit niveau de grec moderne mais je suis malgré tout capable d'entendre quand le changement de langue "coince" et qu'il manque d'harmonie. Yórgos Ioánnou écrit court, son émotion est sèche, ses chutes sont vertigineuses, ses non-dits sont assourdissants. La partition au cordeau, dégraissée, aride, émaciée, que l'on perçoit de très loin, est devenue un brouet mollasson et discordant. Quant aux notes, elles sont répétitives, incomplètes souvent, inutiles pour beaucoup et inexistantes quand il le faudrait. Aucune introduction historique, de mise en situation, de chronologie, on jongle entre le livre et les recherches sur internet pour y voir plus clair - quand on ne dérange pas carrément ses copines profs de Grec pour éclairer de leurs compétences les vides de l'édition.

Et le texte dans tout cela ? Il y a de sacrées belles choses, en dépit de ces nombreuses réserves sur la traduction. Yórgos Ioánnou manie avec virtuosité une narration tordue, brisée, qui fonctionne par association d’idées. Les nouvelles n’ont pas de structure bien définie, elles avancent en zigzag selon un enchaînement souvent surprenant et bien malin le lecteur qui devine où la plume vagabonde de l’auteur va le mener ; Ioánnou passe son temps à rebondir sur un mot, une image, qui nous entraîne bien loin de notre point de départ avant de nous y ramener sans en avoir l’air, comme une boucle qui aurait pris bien des chemins obliques.

Même si les nouvelles font écho à tous les drames qui ont ébranlé ses jeunes années, Yórgos Ioánnou s’interdit tout débordement, bride son affectif et préfère jouer d’une certaine économie de moyens ; là où Cosmas Polìtis** faisait revivre Smyrne avec lyrisme, chaleur et émotion, Ioánnou manie l’ironie, voire le grincement, pour relater de minuscules incidents de la vie quotidienne, des souvenirs bruts, isolés dans quelques pages, qui prennent pourtant une sacrée résonnance. Á partir du récit tout simple de quatre visites d’une vieille femme en noir sur le seuil de sa maison, venue à quelques années d’écart boire l’eau de son puits, l’auteur nous parle des déracinés des deux camps, de cette douleur et de cette nostalgie qui ne peuvent s’atténuer avec le temps, de la destruction de Thessalonique sous les bombes, du monde moderne qui ne veut plus rien savoir de ce passé qui saigne encore et que l’on enfouit sous le béton de la reconstruction ; rares sont les écrivains capables d’être puissants avec de la retenue.

Enfin, il y a un joyau dans ces nouvelles des années sombres parcourues de combats, d’humiliations, de violence, de destruction, une ode magnifique dédiée à cette ville du Nord. Certes, en 1974, Thessalonique ne ressemble plus à la cité cosmopolite accueillante pour tous les réfugiés ; la guerre, l’urbanisation débridée, la spéculation immobilière, la destruction programmée des quartiers historiques ont profondément transformé l’identité, l’atmosphère de la ville. Thessalonique a perdu sa saveur singulière dans son nouveau décor monochrome aseptisé. Mais il reste une chose, ces brouillards d’hiver qui s’abattent sans prévenir, cette humidité lourde qui noie la laideur nouvelle. Loin de sa ville natale désormais, Ioánnou se souvient de ses promenades qui l’amenaient jusqu'au port, de ses errances parmi les silhouettes fantômatiques, de ce flou enchanteur qui enveloppait la cité moderne. Et aujourd’hui encore, lorsque ses rêves le ramènent vers Thessalonique, « je pars pour me perdre à nouveau dans les tramways, les lumières et la circulation. Je n’ai à l’esprit que le brouillard et tout ce que j’ai aperçu en lui. Les nuits chargées de brume, je marche longtemps en essayant de m’oublier. »

 

* Γιώργος Ιωάννου (1927-1985), professeur de grec ancien, écrivain, poète, dramaturge, traducteur, journaliste littéraire et essayiste.

**in Avant que la ville brule

 

Le Présent Défini
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