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28 septembre 2012

Le théâtre des ombres… entre Guignol et Karaghiozis

9782234064744-G

L’enfant grec, roman de Vassilis Alexakis

Éditions Stock, 2012

« Il me semble que quelque chose s’est rompu à Aix, que l’opération a modifié ma perception de la réalité.» On ne saurait mieux dire, quand un auteur incontesté né à Athènes en 1943, primé du Médicis (1995) et du Grand prix du roman de l’Académie Française (2007), se met à dérailler dans les grandes largeurs, pour retrouver les joies d’une enfance vouée aux livres.

Le narrateur nous balade dans un pseudo roman autobiographique, récit de sa convalescence post-op’ dans un hôtel de la rue Madame, à deux pas du Luxembourg. Boiteux, empêtré de ses béquilles, obnubilé par le souvenir cuisant de ce premier vrai pépin de santé et de son hospitalisation (les premières pages sur le sujet sont d’ailleurs un peu longuettes), le narrateur se met à couvert au vert, et parcourt les allées du jardin en traînant péniblement la patte. Il explore les recoins du Luxembourg, en découvre les usages, les visiteurs, les habitués, l’ombre des personnages issus de l’imagination de Hugo ou de Balzac, tout comme ceux qui y ont élu pour ainsi dire domicile, sénateurs, marionnettiste du théâtre de Guignol, vagabond lettré ou savoureuse dame-pipi.

Cette plongée au cœur d’un lieu pétri d’Histoire et de romanesque, au moment où la camarde l’a raté de peu, lui ouvre de nouveau les portes de son paradis perdu, son propre jardin de la banlieue d’Athènes, où les personnages fabuleux des « Classiques illustrés » venaient le retrouver dans la remise pour de grandes aventures. La magie des romans populaires, leurs héros courageux, les aventuriers intrépides, répondent de nouveau présents pour que le réel soit supportable. Quand la Grèce s’enflamme, que l’exilé ne reconnaît plus son pays, qu’il n’y a plus beaucoup de vivants avec qui partager des souvenirs, la littérature reprend ses droits, la réalité se délite et bascule dans une fiction où l’imagination pétulante règne en maître : « J’ai su très tôt en somme que la meilleure façon de raconter un événement était de l’inventer ».

Alors le narrateur choisit, comme Alice, de plonger tête la première dans le terrier, et partage son petit-déjeuner sans sourciller avec le Lapin Blanc de la Reine de Cœur,  tient des discours aux pantins chahuteurs et dissipés du Guignol qui apprécient l’hommage qui leur est rendu, croise Milady dans une librairie, subit une attaque de Peaux-Rouges qui brandissent lances et tomahawks sur le pavé parisien et voit enfin flamber le Sénat après une attaque de pantins géants, avant de fuir par les égouts et les carrières souterraines, porté à dos d’homme tel Marius avec Jean Valjean. Ce glissement progressif vers le burlesque permet au texte de ne jamais sombrer dans la réminiscence funèbre ou une nostalgie mélancolique. Le crayon (puisque le narrateur écrit encore au crayon de papier sur les feuilles blanches les mieux disposées envers lui dans une rame, persuadé que certaines feuilles préfèrent lui manifester une réelle hostilité en repoussant ses idées…) témoigne de détails, d’accros, de cocasseries, de remarques décalées, déroutantes et souvent drôles qui rappellent la fulgurante maîtrise de la langue d’Alexakis. Remarquant que le prince Mychkine ressemble trop au Christ, il répond à son frère qui lui demande de lui résumer L’Idiot : « c’est un épisode inédit de la vie de Jésus qui se passe chez les alcooliques russes »… « L’âme russe ?... une sorte de nationalisme parfumé d’encens »…

C’est élégance de ton, ce mélange d’innocence retrouvée, de mensonges assumés et d’ironie caustique (les pages sur la crise grecque sont sans concession) est d’autant plus savoureuse à l’heure où d’autres auteurs se complaisent dans le trash et le narcissisme sinistre. Vassilis Alexakis préfère rendre un magnifique hommage à la littérature, à Dumas et à Stevenson, à Jules Verne et à Dickens, avec poésie et une âme d’enfant encore immaculée.

 

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28 août 2012

Qu'est-ce qu'on se fait suer...

9782841004805Les îles grecques - Lawrence Durrell - 1978 -  Rééd. Bartillat, 2010

Il faut dire aussi que les francophones ont de la chance : Jacqueline de Romilly, Jean-Pierre Vernant et Jacques Lacarrière forment, vue de ma fenêtre, la Sainte Trinité de l’hellénisme éclairé, dans lesquelles on va piocher selon son humeur. Des récits, des réflexions, des études, des voyages, quelquefois un peu escarpés, d’autres plus accessibles mais toujours animés d’un enthousiasme prodigieusement communicatif.

On se dit alors qu’ils n’y a pas de raison que nos voisins grands-bretons ne partagent pas notre emballement bouillonnant, surtout lorsqu’un écrivain anglais, né en Inde, passé par Alexandrie, a parcouru autant de miles dans le bassin méditerranéen, pour nous offrir 339 pages de réflexions sur son histoire avec la Grèce. Un détail m’avait pourtant interloquée en feuilletant l’ouvrage : entre 1935 et 1956, Durrell choisit de se fixer à Corfou, Rhodes puis à Chypre, en somme sur la périphérie du monde hellénique actuel. Un choix un tantinet « timoré », comme si le monsieur était un poil chichiteux, limite sophistiqué coincé, ce qui n’augurait rien de bon pour ses relations avec le peuple grec contemporain.

Morceaux choisis :

« La vie dans les petits villages… c’est le règne de l’étroitesse d’esprit, de l’ignorance, des bas coefficients d’intelligence, qui signifient la mort de l’art. C’est une vie horrible non seulement à cause des privations matérielles mais de l’asphyxie intellectuelle. » Sic.

« Les pays pauvres n’ont pas les moyens de produire de grands cordons-bleus, et sans doute risque-t-on de manger abominablement mal en bien des endroits en Grèce…une fois passées les premières déceptions, on se résigne rapidement à accepter avec impassibilité la pitance qui se présente – de toute façon, il se présente aussi des choses excellentes, comme les homards ou les langoustes à Hydra ». Re-Sic.

On hésite entre tomber de sa chaise ou se dilater sauvagement la rate, ça dépend de l’humeur du jour. Ce voyageur poseur, fat, bêcheur exprime bien souvent du mépris pour les habitants, comme un colon pour les indigènes. Certes, il chérit la Grèce ou du moins, une certaine idée de la Grèce, son histoire prodigieuse, ses mythes et ses légendes, sa grandeur passée, ses paysages et sa lumière. Il est vrai que ses digressions sur l’archéologie, l’architecture, la littérature et la poésie, sont pertinentes et fines, la beauté de son écriture est manifeste, sa solide culture classique lui permet de belles pages sur la Crête et  Rhodes. Mais Durrell n’a pas la générosité, la chaleur, la flamme d’un Lacarrière, pétri d’empathie pour les Grecs. Il trouve plus piquant de distiller sa morgue et ses opinions lapidaires avec un aplomb renversant :

« … escale inintéressante dans l’île d’Ikaria : elle a l’air rude et mal tenue, comme si elle n’avait jamais été aimée de ses habitants. La première impression de désordre et d’incertaine utilité se trouve renforcée par le réseau routier qui semble avoir été conçu par un facteur saoul. Il serait parfaitement vain d’essayer d’en dire plus long sur cette île ».

Si Durrell touche le fond, il creuse encore avec Amorgos, où il expose sa bêtise crasse :

« île plutôt sinistre qui n’a pas grand' chose à son crédit…si par hasard vous vous laissiez coincer là, vous y péririez d’ennui comme un géranium qu’on a oublié d’arroser. »

Tenant Amorgos pour la plus belle des Cyclades, je ne peux que vous engager à vous tenir très loin de la mesquinerie de Durrell et à vous replonger, encore et toujours, dans L’Été grec.

 

8 août 2012

Accessible Iliade…

9782070341337Homère, Iliade - relecture d’Alessandro Baricco – Éditions Albin Michel, 2006

Il est de ces grands textes qui paralysent, trop célèbres, trop illustres, trop imposants, pour que le commun des lecteurs ose s’en emparer : vingt quatre chants, plus de quinze mille trois cents vers, pour raconter l’épopée la plus connue de tous les temps. Une cité légendaire, des hommes et des dieux, des guerriers, des héros, des rois, des noms qui ont traversé les siècles et dont la seule évocation force le respect et l’admiration.

Souhaitant adapter l’épopée au format de lectures publiques retransmises à la radio italienne – quarante heures étant nécessaires pour venir à bout du texte originel - Alessandro Baricco a dû intervenir, à partir d’une traduction italienne en prose, et revisiter le monument sans le trahir.  Pour certains, on frôle le sacrilège, la profanation, voire le blasphème. Je voudrais bien savoir, parmi ces dévots intégristes bien-pensants, combien se sont mangés les quinze mille trois cents vers…

Alessandro Baricco resserre le texte, élague les répétitions, dégraisse, en gardant les sections originales de l'oeuvre. Il fait le choix de se passer des dieux, inutiles d’un point de vue narratif et maintenant très éloignés des préoccupations  de l’homme du XXIème siècle. Cette décision est conforme à sa vision de l’Iliade, « composée pour chanter une humanité combattante, et la chanter de façon inoubliable, pour durer dans l’éternité, et arriver au dernier fils des fils en chantant toujours la solennelle beauté, et l’irrémédiable émotion qu’a été autrefois la guerre, et qu’elle sera toujours ».

Après avoir coupé les interventions de Zeus, Poséidon, d’Apollon et consorts, Alessandro Baricco  balaye les aspérités archaïques pour transmettre l’histoire dans une langue vivante, contemporaine, sur un rythme rapide, à l’aide de phrases courtes. La respiration est celle d’un texte parlé. Comment lui en faire reproche alors qu’il ne fait que mettre ses pas dans ceux des aèdes et des rhapsodes de l’époque homérique, transmettant l'histoire selon une longue tradition de poésie orale, où chacun est libre d’orner, de morceler, d’exalter un épisode en passant sous silence les moins impressionnants.

Cette proximité de langue se double d’une implication directe des héros mythiques, avec l’intervention d’un narrateur différent à chaque étape du récit. Plus de conteur extérieur,  Alessandro Baricco laisse les personnages nous parler, nous faire témoins de leurs émotions, de leurs contradictions, de leurs victoires et de leurs souffrances. Achille, Agamemnon, Ulysse, Hector, Priam, mais aussi les femmes, les personnages secondaires, le fleuve même, souillé du sang intarissable des guerriers massacrés, tous donnent de la voix, « kaléidoscopent » le déroulé des événements en démultipliant les points de vue. C’est un vrai chœur antique qui nous livre la prise de Troie, non plus la voix unique et monocorde d’un poète.

Enfin, Alessandro Baricco intervient, en italique, dans le texte, en greffant quelques notations et surtout en ajoutant un épilogue, issu de l’Odyssée, la chute de Troie et l’épisode du cheval (l’Iliade d’Homère se referme sur les funérailles d’Hector, sans indiquer le vainqueur d’une guerre qui aura duré une décennie).

Il faut garder à l’esprit que cette réinterprétation est faite pour être lue, qu’elle n’est en aucun cas une « nouvelle version pour les incultes» de l’œuvre d’Homère. Nulle prétention de la part de Baricco de ré-écrire une œuvre majeure qui sentirait de nos jours la naphtaline et la poussière. Le texte initial est toujours là, libre aux auditeurs/lecteurs ensuite de se tourner vers lui s’ils le souhaitent. Les lectures publiques se sont déroulées devant plus de dix mille spectateurs. Alessandro Baricco raconte dans sa préface que des automobilistes, écoutant la retransmission, sont restés scotchés dans leur voiture, incapables de couper la radio avant la fin de l’histoire. Passer, transmettre, diffuser, perpétuer un grand texte, même retouché, est toujours une victoire. Faire la fine bouche devant un succès populaire est affaire de pédants boursoufflés ou d’ignorants. Et enfin, s’imaginer qu’il existe, quelque part, UN manuscrit authentique de l’Iliade, sacré et consacré, avec empreinte d’Homère* certifiée conforme, est risible.

On peut se demander si la portée du texte est encore d’actualité. Or, le choix de l’Iliade fait toujours sens. Elle nous parle de guerres absurdes, amorcées par un « presque détail » que l’on aurait pu régler autrement que par le fracas des armes. L’épopée parle d’hommes qui, tout compte fait, adorent combattre, frapper, massacrer, comme si la gloire et le salut ne pouvaient s’acquérir que dans un bain de sang. Baricco a raison de sortir les dieux du récit car l’immortalité d’un homme s’acquiert sur le champ de bataille, la guerre est une aventure physique, terrestre, et tous se complaisent dans la volupté de la destruction. Le dépassement de soi, et donc, le moment de vérité, prévaut sur l’idéal que l’on a  depuis longtemps oublié. Au bout de dix longues années de féroces combats, les Grecs et les Troyens savaient-ils encore pour quoi ils luttaient ? En contre-chant, la voix d’Achille, et celles des femmes, raisonnent d’un autre choix, celle de la paix et de la toute puissance de la vie. Option vite balayée. Comme nous rappelle Baricco dans sa postface : « on considère toujours la guerre comme un mal à éviter, mais on est loin de la considérer comme un mal absolu : à la première occasion, tapissée de beaux idéaux, l’idée de partir à la bataille redevient très vite une option réalisable. On la choisit même parfois avec une certaine fierté. » **

 

* Dont l’existence est de toute façon remise sérieusement en cause.

Alors que dire d’un recueil tardif de textes disparates transmis oralement, donc déformés, tronqués, sans cohérence et passés ensuite entre les mains de copistes, de commentateurs qui les ont retouchés durant des siècles ? De quoi donner des migraines aux paléographes qui ont dédié leur vie de chercheur aux poèmes homériques…

** Il suffit d’entendre les va-t-en guerre en chemises blanches qui rêvent de voir aujourd’hui s’enflammer la Syrie, l’Iran et tout le Moyen-Orient.

 

13 juillet 2012

Ithaque - Á table !

La meilleure table d’Ithaque ne se situe pas les pieds dans l’eau mais en plein cœur du village de Stavros. Πολυφημο (Polyphemus) est un endroit assez unique… qui tient de la chair et de l’esprit. Si vos convictions personnelles s’épanouissent amplement sous des doctrines « libérales débridées », passez votre chemin. Car le premier étage de la bâtisse vénitienne abrite un musée dédié au Che, et un drapeau cubain flotte à l’entrée (la bobine de Lénine est aussi accrochée en bonne place). Vous savez où vous mettez vos sandales…

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Si une chef grecque règne sur les cuisines, la propriétaire du lieu est une suissesse polyglotte, haute en couleurs, avec qui nous avons plus d’une fois refait le monde à pas d’heure, en sirotant un excellent mais perfide tsipouro. Les tables sont disposées au cœur d’un grand jardin, décoré d’objets de récup' retapés et judicieusement agencés, dont les chats ont fait leur terrain de jeu. La carte mélange des mezzés traditionnels, des plats végétariens avec des recettes plus créatives :  la chef usant des épices, aromates, marinades, nos papilles jubilent devant les saveurs et le bouquet des plats, comme cette daurade marinée « psari savoro » dont la recette date de l’occupation italienne « pesce in saor » ou cet agneau en papillote, d’une succulence et d’un fondant jamais égalé. Pour trempouiller dans la salade d’aubergines, testez la pita craquante faite à la minute, qui arrive toute chaude sur votre table, c’est un must. Alors, évidemment, tout cela a un prix, supérieur aux tavernes traditionnelles. Mais il serait vraiment dommage de ne pas goûter au moins une fois à cette cuisine simple en fait, légère et délectable.

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Et puis, il y a le cas Kalypso… on va dire que je m’acharne sur le village de Kioni, mais cette table est à l’image du lieu, prétentieuse et fausse. Même si on y dîne très bien. Je crois que c’est la première fois que nous sommes confrontés à un serveur aussi … peu grec. Comme Kioni est le port des voiliers loués par les Anglais (beaucoup de frime, pas beaucoup de voileux qui savent manœuvrer), le serveur vous parle d’office dans la langue de Shakespeare, tapote votre commande sur un PDA (!!!) et insiste lourdement pour vous faire consommer davantage (business is business). Il cajole les tables de Grands-Bretons qui s’empiffrent en vidant leurs pintes, bruyamment. Même si les plats se sont révélés excellents (poulpe parfaitement cuit, la salade de figues rôties, feta et noix ultra fraîche et savoureuse, comme le tirokafteri), nous avons dès le lendemain délaissé le lieu, pour du couleur locale plus accueillant et amical.

Calypso

 

Á l’opposé de cette attitude de courtisan servile, à Frikes (décidemment, les villages ont les tavernes qu’ils méritent !), on vous accueille, on vous dorlote, on échange avec vous… et on vous surprend. Chez Penelope (encore une), il faut venir tard, en même temps que les Grecs, pour le meilleur rapport/qualité prix de l’île. Plats locaux, tout simples mais très bons, belle ambiance, chaleur humaine et bonne humeur. Un jour que nous avions manifesté notre enthousiasme pour Anogi, nous avons vu le sourire de Constantina, la femme du patron Stathis, s’épanouir jusqu’aux deux oreilles : native de ce bel endroit, elle posa sur notre table un plat de fromage au thym et la menthe, lové dans une feuille de filo croutillante, avec un sourire entendu : ce fromage de brebis fondant descendait tout droit d’Anogi. 

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Les deux tavernes contiguës à Penelope (Symposium et Rementzo), sont tout autant dignes de combler votre appétit, avec peut-être une préférence pour la dernière, souvent pleine. Nektarion et … Poppy (oui, encore) sont plein d’attention avec leurs clients, prennent le temps de bavarder, d’expliquer les plats, s’excusent parfois de la lenteur du service mais comme tout est fait maison et savoureux, on attend en souriant que les copieuses assiettes arrivent sur la table, arrosées d'un second "lefko krasi", offert par la maison.

 

9 juillet 2012

Ithaque - « plages » du nord, et plus encore

L’île d’Ulysse se distingue de ses consœurs ioniennes par son dédain total des étendues de sable. La mer l’aborde sur de minces rivages de galets blancs polis (au mieux), voire de cailloux coupants au possible. Les plus belles criques sont bien souvent impossibles d’accès sans bateau. Cette inaptitude au farniente au long cours, aux jeux de plages turbulents, et au regroupement familial bruyant, préserve Ithaque de l’envahissement touristique.

En-dessous de Stavros, après quelques lacets, l’anse de Poli n’attend que vous, à côté d’un tout petit port où se dandinent des bateaux de pêche. Le lieu est connu pour abriter les ruines d’une ville engloutie après un violent séisme en 967 ainsi que la grotte de Loïzos, où fut trouvé le fragment de terre cuite portant l’inscription « Vœu à Ulysse ». S’il n’y a plus grand' chose à voir de ce sanctuaire dédié au plus grand des marins grecs, à demi-immergé par le dernier tremblement de terre, en usage dès l’époque mycénienne et dont les découvertes archéologiques sont visibles au musée de Stavros, la petite anse à gauche du port vous offrira une eau transparente pour vous ragaillardir.

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Poli cache aussi un autre lieu de culte, un peu moins archaïque mais plus touchant, tout de suite à droite : une petite chapelle de pierre, bien discrète, un peu écroulée, protégée par un vague toit de bois. La rencontre est inattendue : on reste stupéfait de découvrir, parmi les vestiges, que les ravages du temps ne découragent pas les visites des fidèles. Peut-être, est-elle devenue le lieu des offrandes à Ulysse pour les pêcheurs du port de Poli, qui restent ainsi sous sa protection depuis l’effondrement de la grotte primitive ?

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De l’autre côté de Stavros, on atteint en peu de temps la baie d’Aphalès, toute au Nord, déserte en ce début juin. Nous n’y croiserons qu’un jeune couple de Finlandais, sacrifiant à Hélios dans le plus simple appareil. Sa côte découpée, qui plonge brutalement dans l’eau, aligne une suite de toutes petites criques, assez risquées pour de jeunes enfants. Même la mer, plus froide ici, oppose un méchant courant dont on se méfie très vite. L’ambiance est celle d’un chaos total de pierres, dégringolant jusque dans l’eau. C’est sauvage, brutal, primitif, un paysage indompté où les éléments se fracassent crûment.

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Et puis, il y a « notre » plage, la plus belle, Aspro Gialos, proche du village de Lefki, en face de Céphalonie que l’on pourrait presque rejoindre à la nage - presque. On laisse sa voiture, on descend un chemin dans la végétation et on arrive sur une petite plage de galets tout ronds. L’eau est translucide, le silence, total, le calme, absolu. La mer est pour vous seul, en juin… nous avons aperçu des transats empilés (peu nombreux, les rivages étant très étroits à Ithaque) qui témoignent d’une certaine fréquentation en haute saison, loués 10 euros la journée !!!!

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Si des impératifs vous obligent à venir en juillet ou en août, vous trouverez de la tranquillité en louant des petits bateaux à moteur (40 euros la journée), au port de Kioni. Nous avons testé, c’est très maniable et on s’amuse beaucoup lorsqu’il faut jouer de l’ancre et du bout’ en même temps pour amarrer le frêle esquif avant de plonger dans une eau émeraude.

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4 juillet 2012

Ithaque - en passant par Anogi (Ανωγή)

Après le goulet d’étrangement qui ceinture l’île comme un corset bien sanglé, deux routes permettent de relier Stavros selon votre humeur du jour. Soit vous restez au niveau de la mer, Céphalonie bien visible à main gauche, sur une corniche qui sinue parmi une dense végétation verte et touffue, soit, vous prenez de la hauteur en partant à droite, en suivant une saillie de la roche qui vous monte sur les flancs du mont Neritos, culminant à 806 m. Cette route est bien plus attachante, même si elle vire souvent sec. Domaine des quadrupèdes à poils, plus ou moins longs, et à laine, il est recommandé de ne pas dépasser le 30 à l’heure, pour éviter de freiner comme un sauvage devant des biquettes qui traversent nonchalamment devant votre pare-chocs. Elles sont chez elles et leur regards hautains, voire dédaigneux vous le font vite sentir. Le paysage s’assèche, les oliviers et les pistachiers se raréfient, on circule dans une quasi garrigue brossée par les vents, constellée de pierres imposantes qui émergent des broussailles.

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Le premier arrêt, à 600 mètres, sera pour le Monastère de la Panagia ton Katharon, lieu de pèlerinage des habitants de l’île. La vue sur Vathi est époustouflante, mais attention au souffle d’Éole, redoutable, qui vous empoigne sans ménagement. Un moine venu du Mont Athos s’est établi dans le monastère, en grands travaux pour le moment, mais il est toujours possible de visiter l’église, qui protège l’icône sacrée de la Nativité de la Vierge, attribuée à Saint Luc ainsi que l’hôtellerie, qui nous a laissés comme deux ronds de flan. Le long bâtiment blanc, décrépi et vétuste repose en l’état. Les cellules à l’abandon, qui accueillaient les pèlerins, sont encore encombrées de lits et de couvertures, le tout poudré d’un bon centimètre de poussière, de toiles d’araignées épaisses, qui ne datent pas d’hier. On parcourt ce corps de logis dans le silence, le vent sifflant à travers les vitres brisées et les portes disloquées. Ambiance singulière…Mais c’est aussi dans ce Monastère qu’on redoute visiblement de voir s’envoler les cloches…le Moine, qui ne manque visiblement pas d’humour, ouvre t-il la cage à Pâques, au moins ?

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Si vous êtes gourmand des belles découvertes, il faut reprendre la route jusqu’à Anogi, village médiéval tranquille, où les belles maisons de pierre se sont endormies depuis des années. La petite centaine d’habitants, âgés pour la plupart, parlerait encore un dialecte fortement influencé par la présence dans l’île des Italiens ; le campanile vénitien se dresse d’ailleurs à côté de l’église de la Dormition de la Vierge, bâtie au XIIème siècle. Et si vous arrivez à une heure orthodoxe, allez chercher la clef au café d’à coté : boom, vous allez en prendre plein les yeux. Au XVIIème siècle, tous les murs furent recouverts de fresques byzantines, par un artiste de l’école de Vraggiana Agrafa, qui perpétuait alors cette tradition. Restaurées après le tremblement de terre de 1953, les peintures murales alignent La Vierge et les Martyrs, les Saints et les Anges, Sainte Hélène et Constantin, dans une débauche de couleurs. On s’agite d’un bout à l’autre de l’église, on tourne, on s’approche, on veut tout voir, on s’émerveille et on s’y attarde sans voir le temps courir.

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Ce qui est étonnant, c’est qu’Anogi est davantage réputé pour ses énormes rochers qui se dressent autour du village, dans un sol désolé et stérile, certains dotés même d’un petit nom, - Psilolithari, Irakles – que pour son église. Ce n’est pas la première fois que nous soupçonnerons les Ithaquiens, un peu taquins, de se faire discrets sur les trésors cachés de leur île, et qu’il faudra quelquefois mouiller le tee-shirt pour tomber nez à nez avec des splendeurs. Un post suivant le confirmera.

 

2 juillet 2012

Ithaque - les trois villages du Nord

Village le plus important de la partie Nord de l’île, Stavros n’a rien d’original ou d’attractif et pourtant, on s’y sent très bien ; église solide, grande place centrale ou trône un arbre centenaire - lieu de rassemblement des habitants dans la fraîcheur du soir -, buste d’Ulysse, musée archéologique, point de vue sur la baie de Poli, rien de frelaté. Un des rares endroits où la présence du roi d’Ithaque aurait laissé deux empreintes, un fragment en terre cuite d’un masque portant l’inscription « Vœu à Ulysse » datant de 300 av et la colline de Pilikata, conforme à la description d’Homère et sur laquelle le palais aurait pu se dresser.

Comme une benête que je suis, j’ai suivi moutonesquement les commentaires des guides et sites internet pour le choix de notre point de chute. Tous décrivent Kioni comme le plus beau village de l’île, classé et protégé, blotti au fond d’une baie croquignolette : et de vanter ses trois moulins à l’entrée du port, ses maisons traditionnelles, son site séduisant et gracieux. Même le Routard enfile les lieux communs, dévotement. Alors, tout cela est vrai… et ennuyeux au possible. Il est extrêmement compliqué de mettre des mots sur une impression, surtout quand on ne peut l’illustrer par des exemples concrets et vérifiables : or, Kioni, c’est très pittoresque, mais ça sent le factice, le ripolinage trop coquet, le trafiqué pour plaire aux touristes et la magie n’opère pas (en tout cas pour nous). Le village qui dégringole au-dessus du port pourrait se situer dans n’importe quelle anse de la Méditerranée : c’est un peu comme si les spécificités grecques avaient été gommées au profit d’une standardisation touristique, d’une neutralité pratique, faussement idyllique, sans aspérités (mais cela semble ravir les Anglais qui y accostent vers 18h00 leurs voiliers de location). As far as we are concerned,  c’est bien fâcheux.

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Si vraiment vous voulez séjourner ici, je ne peux honnêtement que vous recommander notre lieu de villégiature, Likoudis Villa, qui propose des studios avec de grandes terrasses privatives, piscine d’eau de mer, pierres du pays, poutres apparentes, fresques sur les murs… c’est limite « too much », tant ça se veut folklorique. Mais impossible d’y trouver quoi que ce soit à redire, on sent que l’adorable propriétaire (Pénélope…si si !) s’est mise en quatre pour que ses visiteurs soient rassasiés.

Si Kioni nous a laissée sur notre faim, Frikes a su combler notre appétit de simplicité plus modeste. Imaginez un port minuscule, collé au bas de deux falaises qui contrarieraient les velléités de toute nouvelle construction, où rien n’a changé depuis un demi-siècle (à l’exception gourmande et sucrée d’un fringuant Δωδώνη). Les ruines des belles demeures écorchées durant les tremblements de terre de 1953 sont toujours là, pas question de faire table rase pour construire un hôtel, les villageois vivent avec le souvenir de la colère de Poséidon sous leurs yeux.

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Je crois que je pourrais y passer des heures à ne rien faire, humant le temps qui passe, suivant la course du soleil, la journée rythmée par la vie calme des quarante habitants. Le matin, les pêcheurs aux visages bien burinés remaillent leurs filets après avoir frappé les poulpes sur le quai, les mamies papotent, leur balai à la main, les hommes repeignent de vieilles barques, les chats cavalent, les voiliers prennent la mer. Le soir, les papis refont le monde en prenant le frais, les enfants jouent pendant que les femmes bavardent, savourant leur Frappé, les voiliers sont de retour. Ce Katapola* en miniature agit comme un analgésique, un baume réconfortant, une dimension parallèle où l’on flotte, béat, dans un continuel bien-être, un sourire permanent aux lèvres.

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* l’un des deux ports d’Amorgos, le plus attachant des deux

 

28 juin 2012

Ithaque, l’unique (prologue)

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« Garde toujours Ithaque présente à ton esprit.

Y parvenir est ta destination finale.

Mais ne te hâte surtout pas dans ton voyage.

Mieux vaut le prolonger pendant des années ;

et n’aborder dans l’île que dans ta vieillesse,

riche de ce que tu auras gagné en chemin,

sans attendre d’Ithaque aucun autre bienfait.

 

Ithaque t’a offert ce beau voyage.

Sans elle, tu n’aurais pas pris la route.

Elle n’a rien de plus à t’apporter. »

 

Κωνσταντίνος Καβάφης          

Extrait Ιθάκη, 1911

 

Pour nombre de voyageurs, l’évocation de cette toute petite île ionienne, séparée de Céphalonie de quelques brasses, fait naître des images épiques, des envies d’errance, des aventures fabuleuses, des héros nobles et intrépides, une épopée légendaire. On aborde Ithaque lesté du mythe, en retenant son souffle, avec un mélange de respect et d’exaltation. La traversée entre Sami et le modeste port de Pisaetos ne prend que 20 minutes, bien courtes pour changer d’époque et d’ambiance. Ithaque, c’est une rencontre forte, une tombée en amour, aussi brutale et définitive qu’a été pour moi la plus belle des Cyclades, Amorgos (d’ailleurs, les deux îles, bien qu’ancrées dans des archipels contrastés, ont bien des points communs).

Les querelles d’archéologues, les empoignades des exégètes homériques, les chicanes entre habitants des ioniennes, les fouilles sans résultat ou si peu, entretiennent le flou sur le lieu exact de l’île d’Ulysse. Chacun se forge sa mythologie selon sa lecture de l’Odyssée. En ce qui me concerne, que ce tout premier routard ait construit son palais ici ou là-bas m’indiffère. Les quelques lieux qui corroboreraient la présence du vagabond de la Méditerranée sur Ithaque, sont bien chiches et déprimeraient par leur discrétion n’importe quel prof de grec. Quelques pièces de monnaie, une unique pierre gravée portent son nom, un lieu désigné en haut d’une colline cerclée de murailles de pierre, habitée des Mycéniens aux Romains, aurait été l’emplacement de choix pour la demeure d’un roi. Mais rien de probant.

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Ithaque, c’est avant tout une terre, deux émeraudes posées sur un saphir, reliées par un isthme de quelques mètres, un havre épargné du développement touristique (pas de plages de sable, quelques criques de galets et de cailloux, les plus belles accessibles uniquement par bateau... que tout l'Olympe en soit remercié !), cinq villages au Nord, une route qui fait le tour de l’île, un chef-lieu au Sud, des monastères, des fresques byzantines, pas de constructions anarchiques, des falaises abruptes (le paradis des chèvres), des zones boisées et de douces collines où le travail de dame Nature reste intact. Je ne sais pas à quoi ressemblait la Grèce il y a 50 ans mais nul doute qu’Ithaque offre encore une sincérité incontestable. Les habitants n’ont pas vendu leur âme au tourisme de masse, à l’argent facile, à une croissance artificielle qui n’entretient que les faux semblants. Les villages restent isolés et silencieux (bémol pour Kioni, j’y reviendrai), les hôtels et les restaurants ne poussent pas comme des mauvaises herbes, l’homme reste discret et humble face à son environnement. Et les quelques touristes qui posent leurs sandales à Ithaque, comme les voileux qui viennent mettre leurs bateaux sous la protection des baies bien abritées, respectent ce caractère unique de l’île.

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Ithaque, c’est un rythme particulier, une atmosphère sereine et paisible, une lenteur communicative, une mise entre parenthèse, une rêverie en solitaire tout éveillé dans un calme permanent, un écrin sauvage, peint de vert et de bleu.

 

26 juin 2012

Ντίνα Νικολάου s’épanouit dans le VIème sans se diluer…

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Décidemment, les réussites gastronomiques grecques à Paris sont histoires de famille. Si la tribu chypriote Mavrommatis régnait sans partage depuis des décennies sur les bords de Seine, les sœurs Nikolaou lui taillent doucement des croupières.

Je tiens le restaurant du chef grec Dina Nikolaou et de sa sœur Maria, Evi Evane, pour la meilleure table grecque testée selon mes papilles. Nous y sommes retournés samedi dernier un peu par hasard pour goûter le menu déjeuner à 16 euros et je maintiens mon appréciation. Si le dîner du soir peut faire grimper l’addition (carte des vins excitante et plats à la carte plus élaborés), ce menu du midi tient bien la route. Haloumi saganaki, deux mezzés froids au choix, salade  grecque copieuse ou poulpes confits, suivis selon vos appétences d’un excellent poulet farci au poivron et à la feta, de keftedes grillés riches en herbes, d’une moussaka maison ou de brochettes marinées. Tout est ultra frais,  riche en goûts, léger, délicat et très raisonnable, vu les prix pratiqués dans ce quartier. Il y a toujours une importante marge de progression en ce qui concerne le service, qui peut vaciller dangereusement selon le serveur qui vous sera octroyé.  L’un est un garçon de Rhodes, charmant et souriant, l’autre… un vieux bougon à la comprenette ralentie, l’humeur chagrinée par les longs hivers parisiens sans soleil, qui a tout oublié de l’hospitalité légendaire de son pays (j’ai senti passer la correction glaciale d’un accusatif utilisé malencontreusement à la place d’un nominatif - oups, plantage -  assénée on ne peut plus sèchement). Pour un peu, il m’aurait envoyée au coin…

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Mais la bonne nouvelle, c’est l’ouverture d’une boutique « traiteur – épicerie – plats sur le pouce », à deux pas du Bon Marché, rue Saint Placide. Accueil plus enthousiaste, chaleur dans la voix, on se sent très bien venu… et on retrouve pour pas cher la bonne cuisine de la maison-mère. Goûtez leur tarama blanc, c’est juste l’extase. La volonté de ne proposer que des produits de très bonne qualité est évidente. Vous pourrez ainsi multiplier les saveurs en emportant des portions de vos mezzés préférés, ou des parts de plats familiaux (moussaka, gratins de légumes, poulets farcis…), feuilletés légers, salades savoureuses et colorées, nombreux fromages grecs, desserts (galatopita, baklavas, kourabiedes…), huiles d’olives, grand choix de vins (dont le Robola blanc de Céphalonie, vous m'en direz des nouvelles), tisanes bio, miels, ainsi que divers aliments de base pour confectionner des plats typiques quand le manque de la Grèce se fait trop sentir.

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22 juin 2012

Délaissez Skala pour Old Skala

Les guides touristiques balisent couramment pour nous les curiosités des pays que nous découvrons, mais il arrive parfois qu’un hasard espiègle enraye l’emploi du temps prévu et nous envoie sur d’autres chemins, bien plus émouvants.

Á la pointe Sud-Est de Céphalonie, on trouve un village anglais*, Skala, station balnéaire sans charme, bâtie récemment dans une totale cacophonie (et son expansion continue de plus belle), un chaos de constructions bétonnées plus hideuses les unes que les autres. Les tour-opérateurs d’outre-Manche y cantonnent leurs ressortissants, qui y rôtissent leur blanche carnation en vase clos. Si vous entendiez parler grec à Skala, ce serait de l’ordre du prodige. Cette édification à marche forcée est d’autant plus dommageable que la plage qu’elle borde est magnifique. Seules, une imposante villa romaine du IVème et ses mosaïques, sont une raison de s’y arrêter.

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Nous préférons poser nos serviettes un peu plus loin sur la petite plage de sable de Kaminia, à Ratazakli, lieu de ponte des tortues de mer. Des jeunes d’une association écologique passent d’ailleurs vers 18h pour ramasser les déchets « oubliés » par les gorets et qui risqueraient de polluer le site.

En rentrant un soir vers Poros, nous avons souhaité essayer un autre chemin, à l’intérieur des terres. On va dire que ma lecture de la carte un peu personnelle et mon sens inné de la désorientation nous ont menés … à Old Skala, ancien village construit sur les hauteurs, totalement ravagé par les tremblements de terre de 1953. Il en reste encore aujourd’hui des ruines, de vieux murs de pierre écroulés, des vestiges poignants, un petit cimetière où certains rescapés d’hier ont choisi de revenir pour l’éternité. Il n’y a en fait plus grand-chose à découvrir sur ce champ du souvenir, la nature reprenant peu à peu ses droits. Mais ce retour en arrière, cette promenade silencieuse sur les traces des premiers habitants de Skala, est comme un modeste hommage que l’on adresse à ceux qui ont tout perdu le 12 août 1953** et que l'on vient saluer, avec amitiés.

 

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* encore que…. Albion n’est pas fils de Poséidon pour rien…

** vous pouvez trouver à Skala une petite monographie de Jean Baker « Memories of the Earthquakes of 1953 », très bien faite et riches de photos d’époque.

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20 juin 2012

Céruléenne Céphalonie

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Le retour à Céphalonie s’imposait… il est parfois étonnant de voir la métamorphose subite de son conjoint en gamin boudeur et grognon, tout chiffon de quitter le petit port de Poros, où nous avions passé une semaine l’année dernière, pour s’en aller découvrir Leucade. J’avais pour mission cet été de le ramener en terre promise, de lui rendre ses petites habitudes estivales, sa plage… et son « yaourt au miel sur la terrasse à l’heure où le ferry arrive ».

Nous avons donc re-posé nos sacs à l’hôtel Oceanis de Poros, (Sud-Est de Céphalonie), que je vous recommande avec emballement : prix gentils, grande piscine, petits-déjeuners généreux, linge lavé gracieusement et situation panoramique qui domine toute la baie.

Si j’avais tenté d’expliquer l’année passée pourquoi nous aimons cette grande île ionienne (c’est ici), on va donner aujourd’hui dans le pratique :

Se rendre à Céphalonie :

Pas d’avion direct depuis la France, passage par Athènes obligé. Ensuite, soit vous enchainez avec un vol Athènes/Argostoli qui vous coûtera un bras sur un coucou d’Olympic Air (05h40 ou 20h35, horaires plus incommodes, on a rarement fait…) ou bien, vous faites comme les vrais gens. Vous vous rendez au terminal A de la gare routière (un quartier d’Athènes un peu moisi mais pas périlleux) pour trois heures de bus pour Patras : vous serez entourés de popes, de mamies en fichus noirs, de grecs qui beuglent dans leurs portables, de papis qui s‘interpellent d’un bout à l’autre du véhicule. C’est très charmant ! Á Patras, vous embarquez sur un ferry de la compagnie Strintzis Ferries qui vous amène au port de Sami (le bus, qui monte avec vous dans le bateau, continue vers Argostoli). Évidemment, vous y laissez une journée, mais on aime ce sas de décompression, ces quelques heures de transition où on glisse doucement d’un pays à un autre, d’une langue à une autre, retrouvant peu à peu nos repères, nos habitudes, nos traces laissées douze mois plus tôt.

Manger à Céphalonie :

Á Poros, voilà deux « cantines » où nous avons nos habitudes, pour des raisons très différentes.

- Ταβέρνα Ηλιοβασίλεμα (Taverne Iliovasilema / Sunset), au dessus du quai des ferries. Cuisine simple et bonne, pas chère et pratique, situé à 20 mètres de l’hôtel Oceanis. On y vient surtout pour sa patronne (qu’on entend en général rire de très loin, on sait toujours quand elle est là…), Βουλα Πετρη, qui aime sa moto, les chats… et la musique. Car la demoiselle chante, et pas qu’un peu (elle a même enregistré deux CD). Il faut venir à l’heure grecque (pas avant 22h), envoyer de bonnes ondes, ne pas la stresser, et si les oracles l’ont décidé, elle prendra sa guitare. Vous passerez alors un bien joli moment, surtout lorsque les tablées de locaux reprennent avec elle des chansons traditionnelles. On a soudain l’impression jubilatoire de faire partie de la famille, de partager une culture, d’être les témoins privilégiés de ce qui fédère une communauté, la fraternité par la musique et le chant.

- Ταβέρνα Ο Τζινας, sur le quai des voiliers. Tenu par un franco-grec, vous allez très bien dîner au bord de l’eau. Les recettes traditionnelles de l’île sont affinées (si vous souhaitez goûter la kréatopita, c’est ici qu’il faut venir) et son agneau au romarin vous laissera tout remué. Excellent bar rôti, desserts goûteux… et puis il a raison de remplacer les sempiternelles frites qui alourdissent les plats par un moelleux gratin dauphinois.

- Nous avons un gros souci avec son voisin direct, Διονυσος, que l’on retrouve dans nombre de guides mais qui ne nous a jamais plu (il faut dire aussi que cette table nous a rendu malades). J’ignore si le propriétaire a changé, s’il s’agit juste de la faute à pas de chance, mais nous ne partageons pas les lauriers qui lui sont souvent tressés. Á vous de voir.

Á deux kilomètres de Sami, nous conseillons avec enthousiasme la Ταβερνα Καραβομυλος, quasiment les pieds dans l’eau, sous l’ombre de grands arbres. Table des dimanches des familles du coin, on y mange très bien (excellent poisson, le patron est pêcheur) et on y trouve même des petits calamars* frais. Et quel bonheur sucré de se voir offrir avec le café des baklavas, aussi bons que ceux de l’Ouzeri Boudaraki de Parikia, à Paros.

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Á Assos, encore un excellent déjeuner au Ο Πλατανος, grande taverne familiale où l’on déguste les produits de leur ferme : J-P maintient son appréciation, les meilleurs Παιδάκια (côtelettes d’agneaux grillées) se mangent là. Carte bien fournie, salades originales, fraîcheur des produits, nous, on aime beaucoup, comme le yaourt au glika de cerises, offert en dessert. Le service des ados de la famille, attentionné et  sincèrement soucieux de votre bonheur gustatif, est très touchant.

La suite au prochain post…

 

*Je sais, B., que l’on doit dire en français « calmars », mais bon, l’usage fait loi aussi parfois…

 

18 mai 2012

Tinos suite – pratiqué et adopté… ou pas !

Il aura fallu attendre cette splendide île qu'est Tinos pour découvrir le port de Rafina, très conseillé pour rallier les Cyclades du Nord : oubliez le bus X96 un peu cahotant pour le Pirée et montez dans le très confortable bus climatisé KTEL. En moins de 30 minutes, on est sur le port, à taille humaine, loin du gigantisme du Pirée. Pas la peine d'arpenter des kilomètres de quais sous le soleil en trainant ses sacs, au pas de course pour trouver le bon ferry, ici, vous aurez du mal à ne pas voir les 2 ou 3 seuls bateaux qui n'attendent que vous.

Autre avantage pour ceux qui se sont levés à 05h00 et qui ont les crocs en avant, un certain nombre de tavernes, les pieds presque dans l'eau, sont à votre disposition. Comme d'habitude, on s'approche, on écoute et on choisit celle qui accueille le plus de grecs, gage solide de qualité. Bref, il est 15 heures, on vient de retrouver le goût de la xorta et des kolokithokeftedes, il fait 26°, grand bleu, J-P savoure son premier ouzo... on ne voit pas d'ombres au tableau.

Comme conseillé sur le site de Christian, - on ne remerciera jamais assez le monsieur pour la précision et la justesse de ses infos -, une voiture louée chez Vidalis nous attend au port de Tinos. C'est une famille entière qui gère cette institution sur l'île : nous avons eu affaire au fiston et à la môman, auxquels on peut décerner la palme du meilleur accueil qui soit. Vous ne vous sentez plus touriste mais déjà citoyen de Tinos, adopté. Nous n'avons pas compris sur le moment pourquoi ils insistaient très lourdement sur l'attention que nous devrions absolument porter aux portières de la voiture, qui parfois s'envolent à Tinos... quatre jours après, la puissance des rafales du vent nous a démontré toute la sagesse de la famille Vidalis (genre, Pointe du Raz en janvier...).

Nous sommes arrivés relativement tard, à 21h15 et Vidalis Junior a eu cependant l'extrême courtoisie de nous accompagner une bonne moitié de chemin, vers notre lieu de villégiature... bien lui en a pris, il avait à peine tourné ses roues que nous nous sommes perdus. Découvrir l'intérieur d'une île par nuit noire, avec une carte rudimentaire et sans aucun repère, pour monter dans un petit village mal indiqué, relève de la performance.

Nous louons un studio à Skalados, idéalement placé pour découvrir ce qu'il y a de plus beau à Tinos, les villages de l'intérieur. Je ne peux que recommander le lieu, nickel, très agréable, avec une vue de toute beauté (Astrokaktos).

 

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Côté tables... le grand gagnant est le fameux O Rokos, à Volax. Deux repas, deux réussites, même si nous avons regretté d'être venus hors saison, la carte se limitant à quelques plats, choisis directement en cuisine. Nous avons débarqué la première fois à 23h, les grecs en étaient déjà au yaourt, mais on nous a tout de même servis sans rechigner. Les mezzés sont excellents, la fraicheur des produits évidente (nous croiserons d'ailleurs le propriétaire dans son potager le lendemain, d'où sont issus ses excellents artichauts) : le prix défie de plus toute concurrence. Á Chora (Tinos-ville), carton plein avec Epinio, à côté du poissonnier qui cajole son pélican. Là aussi, très bon accueil, bonne table, seconde carafe de vin offerte et plus encore quand on y revient.... Pour un repas plus simple (comme goûter la louza et le fromage local), Malamatenia est parfait, perpendiculaire à la rue des bondieuseries.

Christian conseille Bizantinos pour un ouzo-mezzés d'anthologie, dans un lieu typique, un ancien hammam, où on accède après avoir traversé un café très... « tinote », qui ne doit pas souvent voir de touristes. Désolée Christian, si le lieu vaut en effet le détour, les mezzés nous ont paru bien chiches et surtout très salés. O Rokos propose bien mieux pour accompagner l'ouzo quand on arrive un peu tôt.

Sur le port de Panormos, déjeuner chez Markos, authentique pêcheur un peu bougon, qui préfère s'occuper de ses filets que de faire le service (on le comprend un peu). Nous lorgnerons sur la carcasse de l'araignée qu'il vient de s'enfiler avec ses potes (pas fou le gars, il se garde les meilleurs prises) mais nous ferons tout de même un bon repas de poissons.

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Et si vous cherchez un endroit un peu différent, un peu plus « haut de gamme » pour vous faire plaisir lors d'une dernière soirée tinote, rendez-vous chez Symposion, lieu calme et cosy, où les mezzés valent vraiment le détour (pas donné donné, mais bon...). Ambiance feutrée, excellente cuisine élaborée, très bons vins, accueil plein d'attention... l'addition est à la hauteur mais nous ne le regrettons pas.

Dernière chose : tout le monde s'extasie sur le galaktoboureko que l'on déguste à Pirgos (tranche épaisse de semoule ultra fine parfumée à la cannelle et à la fleur d'oranger, prise entre deux couches de pate filo), sous le feuillage du platane séculaire. C'est pas mal, frais, un peu détrempé tout de même et beaucoup moins goûteux que les baklavas faits maison, testés à Paros.

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