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15 octobre 2014

Retour à Paros, l'île où tout va bien - Mise en bouche

C’est sans regrets ni nostalgie que nous avons quitté Santorin, dès potron-minet, debout à cinq heures pour ne pas manquer le ferry Blue Star ; nous laissons loin derrière le capharnaüm et le tintamarre, soulagés de nous retrouver bientôt « à la maison », de reprendre nos petites habitudes, de retrouver Parikia et son kastro, les plages de sable blond, le calme des villages intérieurs, un rythme de croisière plus nonchalant, qui pourrait rappeler celui d’un paresseux au sortie de sa sieste. C’est étonnant comme les journées peuvent défiler à Paros, alors que nous passons notre temps le museau vers le ciel, à respirer l’air du temps qui passe, sans risque aucun de surchauffe. Mon ressenti de l’île n’a pas bougé d’un iota au long de ces onze années, où nous sommes revenus régulièrement lorsque le besoin s’en faisait sentir : le même accueil, la même chaleur, un plaisant mélange de sérénité et d’allégresse. De plus, les sirènes du profit à tout crin et de la surexploitation immobilière sont passées très au large, préservant l’île des dommages constatés en Crète et à Corfou. Sages habitants de Paros !

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Inimaginable de ne pas nous poser de nouveau , pension maintes fois saluée par nombre d’internautes, qui ne tarissent pas d’éloges sur l’hospitalité, la gentillesse de Sofia et de Manolis. Nous avons vu leur fille et les arbres du jardin grandir, le français de Manolis devenir impressionnant, les lapins et les chats se multiplier, mais rien n’a changé dans leur manière de concevoir leur pension ; une grande famille où il fait bon vivre. Réservez très tôt, c’est plein de juin à septembre.

Aucune nouvelle table testée cette année à Parikia pour le dîner, tant nous aimons deux endroits que nous alternons, selon l’humeur du jour, l’Ouzeri Boudaraki et le Levantis. Le premier, situé très à droite sur le quai lorsque l’on a la mer dans le dos, est une petite taverne toute simple, pas chère, qui est restée fidèle aux plats traditionnels qu’elle sait faire. Mention spéciale pour les aubergines confites, plat modeste mais pourtant délicieux, qu’une certaine cliente québéquoise de ma connaissance prend même en dessert, c’est tout dire... surtout lors de soirées mémorables où la Suisse, la France et le Québec réunis, arrivent à faire plus de bruit que les tables de Grecs...content (108)

Avec le Levantis, au cœur du vieux Parikia, on monte en catégorie avec une cuisine plus élaborée et un cadre plus intimiste. Si les plats végétariens sont délicieux (linguine aux tomates rôties et sardines marinées, mijoté de légumes et d’olives, gnocchi maison à la roquette sauce aux noix), ma moitié se régale de l’agneau en feuille de vigne et féta aux herbes, du filet de porc aux pommes et aux raisins, sauce Mavrodafni, du ragoût de lapin au yaourt et aux aubergines. C’est aussi un des rares endroits où je prends un dessert, tout aussi pensé, construit, cuisiné, que les plats. L’addition s’en ressent mais reste en accord avec la qualité des mets.

Pour un petit en-cas, très bonne assiette de fromages grecs au Café Distrato, à savourer avec une Fix Dark, sous un arbre centenaire. Vous passerez obligatoirement devant ou dessous, en vous promenant dans les petites ruelles.

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Les bus se faisant plus rares en septembre, il est préférable d’opter pour la location d’une voiture où d’un scooter ; trois jours et demi de location d’un gros quad nous sont revenus à 55 euros, hors essence, ce qui reste accessible.

Pensez aussi à réserver très tôt votre ferry, si vous continuez votre périple vers une île moins bien desservie ou qui ne voit plus passer que la compagnie SeaJet. Les seuls billets restant en classe supérieure peuvent tout à coup sacrément grever votre budget…

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9 octobre 2014

Santorin, l’île qui renaît toujours de ses cendres – Akrotiri "dé-lavée"

Certains visiteurs posent le pied à Santorin avec la même émotion qu’ils ressentiraient à fouler le sol lunaire : l’île n’en est pas une, elle est une mémoire géologique, un marque-temps, un site issu des entrailles de la terre en colère, multiforme, instable et éphémère*. Plusieurs volcans sous-marins ont fait et défait Santorin, dans une succession ininterrompue d’éruptions ; à chacune d’elles, les volcans s’effondrèrent avant de se réédifier de nouveau, créant à chaque explosion une gigantesque dépression centrale, un cratère, une caldeira ; aujourd’hui, les parois de la caldeira, à demi-immergée, surgissent à 385 mètres au-dessus de la mer, et plongent d’autant sous l’eau. Santorin a plusieurs fois changé de visage, suivant les caprices et les ardeurs de ses volcans : d’un seul tenant, en plusieurs morceaux, ronde ou en croissant, agrémentée d’îlots, de cônes volcaniques brièvement surgis des eaux avant de replonger, elle reste turbulente, traversée de secousses et d’activités sismiques sous-marines.

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En 1630 av J.-C.**, le grand cataclysme a lieu ; l’éruption dantesque, biblique, envoie des panaches de scories à 35 km au-dessus de l’île, arrose la Méditerranée de cendres, engendre raz-de-marée et catastrophe climatique. On a longtemps lié le déclin de la civilisation minoenne à cette éruption apocalyptique. Une plus fine datation du désastre met à mal ce raccourci bien séduisant et l’éloigne de deux cent ans de la destruction et l’abandon des palais crétois, estimés vers 1450 av J.-C.

Cette effroyable éruption détruisit toute vie sur Santorin mais permit aussi de nous léguer un témoignage exceptionnel de la vie sur l’île, à l’âge du bronze : une ville entière, prospère, organisée, hiérarchisée, dotée d’infrastructures de haut niveau, dormait sous 15 mètres de cendres. On ignore son nom, on la désigne par celui du village voisin actuel. Même si le site n’a rien à voir avec Pompei, malgré ce que l’on peut lire, le site d’Akrotiri est particulièrement émouvant. Les archéologues n’ont retrouvé aucun corps ni aucun objet de valeur, ce qui laisse présager plusieurs séismes annonciateurs de la catastrophe, qui firent fuir les habitants vers des abris de fortune.  Sur les 20 000 mètres ² estimés de la cité, construite sur une petite plaine du Sud abritée des vents et dotée de deux ports naturels, seule la moitié a été fouillée. Le site révèle un ensemble de bâtiments pour certains dotés encore de leurs étages, des ruelles dallées, des places publiques, des édifices religieux, administratifs, des demeures particulières cubiques, un système d’évacuation des eaux usées, des magasins, des jarres et des poteries. Les hauts bâtiments aux façades en pierre de taille sont appelés xestes (taillés) et rappellent par leur volume, le nombre de leurs pièces, les bassins de purification, les agencements internes des chambres et leurs peintures murales, les palais crétois.

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Akrotiri soulève d’ailleurs plus de questions qu’il ne donne de réponses, quant à ses relations avec la civilisation minoenne : on ignore si la ville était habitée par des colons crétois ou bien si les habitants ont adopté, par imitation culturelle, certaines des habitudes des Minoens, artistiques, religieuses et administratives. Les chercheurs s’accordent tous sur une profonde influence crétoise et avancent la possibilité de familles puissantes, qui auraient pu servir les intérêts crétois dans un avant-poste cycladique***. Les peintures murales qui ornaient certaines chambres ont bien évidemment été déposées pour des soucis de conservation et sont visibles au musée de Fira. On est époustouflé par l’élégance de ces peintures, leur finesse, leur délicatesse : corps sveltes et racés, chevelures travaillées, costumes féminins audacieux mais aussi par une représentation étonnante de la nature. Lys, papyrus, antilopes, singes bleus, hirondelles, tout vibre, respire, bouge en liberté. Rien de figé, de normalisé dans ces peintures aux couleurs vives, riches de mille détails, inventives et expressives. Il serait vraiment dommage de faire l’impasse sur le site et le musée car ces fresques en disent long sur le tempérament, le caractère des habitants d’Akrotiri, sur leur quotidien, leur goût pour les arts, la beauté et leur cadre de vie.

A D

C

*Rappelons que certains voient en Santorin, la mythique Atlantide de Platon (après tout, les bretons ont bien leur Kêr-Ys, qu’on veut voir au large de Douarnenez ou dans la baie des Trépassés, selon les chapelles)

** Á peu près…

*** Pour en savoir plus : Art et Religion à Théra, Nanno Marinatos, Éditions Souanis (traduction française un peu fantaisiste).

 

3 octobre 2014

Mode de survie à Santorin

Si vraiment vous tenez à passer par Santorin, malgré toutes les réserves évoquées précédemment, il est possible de quitter l’autoroute balisée (Fira, Oia, Red Beach) et de mettre à son emploi du temps un peu plus de Grèce, en suivant d’autres chemins  … enfin, si on n’est pas trop regardant.

Contrairement à nombre d’îles, les plages de Santorin ne laissent aucun souvenir éternel ; elles sont toutes du même acabit, tapissées de transats collés-serrés,  bordées de tavernes et de bars à fort potentiel de décibels, qui nourrissent et abreuvent les clients, sous leurs parasols : imaginez l’état vers 19h, lorsque les gobelets de Frappés et les bouteilles de Mythos s’entassent… Kamari, Perivolos, Périssa sont aussi noires de monde que leur sable volcanique et leurs eaux souffrent de cette sur-fréquentation*. Si vous êtes motorisés, tentez Vlychada ou Monolithos, moins bien desservies par les bus mais plus tranquilles.

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Les villages de l’intérieur permettent de retrouver un peu de calme, loin du bourdonnement continuel de la caldeira. Pyrgos, Akrotiri, Mégalochori méritent le détour, beaucoup plus sereins et moins trafiqués. Vous aimerez certainement, mais nous avons vu tant de villages à fort caractère dans les Cyclades ou les Ioniennes, tant d’endroits piquants, en relief, dotés d’une âme, que nous sommes devenus très difficiles. Disons qu’on y retrouve un peu de saveurs**, c’est déjà pas si mal.

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Même côté assiette, Santorin ne m’a laissé aucun souvenir fort. Je ne parle même pas en matière gustative, mais un repas dans une taverne grecque est toujours un moment d’échange avec les patrons, les voisins de table, on s’enquiert du plat du jour, des spécialités, du fromage local, on finit souvent dans les cuisines quand la craie sur l’ardoise rend les plats grec illisibles. Á Fira, c’est l’usine, il faut réserver sa table même à 23h, tant le monde défile, défile, défile. On sent le stress des serveurs, les tensions d’un service ultra-speed, le patron rompu au business et plus aucune de ces gentilles attentions de fin de repas que tous les visiteurs apprécient dans les tavernes (fruits, douceurs, petites parts de gâteaux, baklava…) : vous n’êtes pas un hôte, juste un client. Évitez donc tout ce qui s’est construit sur la caldeira et préférez des tables ou des cafés sans doute moins bien situés, mais qui ne facturent pas d’abord la vue au prix fort, sans se soucier de ce qu’ils mettent sur la table. Á titre de comparaison, un ouzo et un mojito coûtent 17 euros à Santorin, 10 euros à Paros et 9 euros à Folégandros… prévoyez large côté budget.

En relisant ces lignes, je me dis que je ne donne décidément aucune raison valable de venir à Santorin***. Il y en a pourtant une de taille, si vous aimez les histoires, les vieilles pierres et les mythes. Il s’agit du site d’Akrotiri. Le prochain post vous dira pourquoi il est incontournable….

 

* J’ai quitté Santorin sous antihistaminique et tartinée de pommade, suite à des bactéries contractées à Périssa. D’accord, je sur-réagis volontiers aux agressions cutanées mais notre gentille logeuse n’a pas été étonnée de voir mes avant-bras couverts de boutons…

** Même si aucune comparaison n’est possible avec les villages de Chios ou de Tinos

*** Que l’on cesse de nous vanter le coucher de soleil sur la caldeira ! La Concorde à l’heure de pointe, vous voyez ce que je veux dire ? Et pour un coucher de soleil, certes graphique, mais qui n’a rien de vraiment particulier. J’ai choisi, pour illustrer l’album photo de Paros, le ciel de notre arrivée vers 19h30, le long du quai. Ça, ça a de l’allure, comparez !

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30 septembre 2014

Santorin prend l'eau...

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L’île la plus mythique de la mer Égée fut ma porte d’entrée pour les Cyclades il y a une décennie. Comme tous ceux qui ont posé leurs pieds sur son sol, je fus éblouie, émerveillée, fascinée par sa splendeur. Je grinçais déjà un peu les molaires devant une exploitation touristique que je trouvais excessive, mais la magie était là, je cessais de maugréer dès que les gros navires de croisière levaient l’ancre et que le calme revenait à la tombée du jour. Même le coucher du soleil se faisait alors dans la sérénité, en cette mi-juin 2003.

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Aujourd’hui, l’île ouvre bien grand les bras au Yuan et au Rouble, se gave d’un déferlement de touristes irraisonné, s’engraisse de revenus douteux et accepte des comportements triviaux. Nul besoin d’un volcan pour anéantir de nouveau Santorin, l’appât du gain s’en est chargé. Une marée humaine grouillante, une masse compacte, une cohue débordante, un flux ininterrompu de visiteurs a pris possession des lieux, qui suffoquent sous l’envahissement. Que ce soit à 10 heures du matin ou à 23 heures, les ruelles de Fira et d’Oia sont engorgées de visiteurs débarqués par cars entiers, d’agences russes et chinoises. Entendre parler grec à Santorin devient une curiosité. Je sais que tout un chacun est en droit de venir admirer la beauté du site, mais Santorin n’est pas taillée pour amortir cette soudaine surdensité humaine au mètre carré. D’autant - j’assume le propos -, que ces nouveaux visiteurs ne surgissent pas forcément pour de bonnes raisons. Santorin est devenue the place to be, l’île où l’on vient se montrer, s’exposer, s’exhiber, se photographier, se marier. Son histoire, son mythe, ses sites archéologiques ne les intéressent en rien (sur le magnifique site d’Akrotiri, nous n’avons croisé que des Européens…). Conséquences de cette arrivée massive, une flambée des prix, des chambres prises d’assaut, une prolifération de boutiques de luxe, des eaux de baignade pas toujours très propres, des restaurateurs peu scrupuleux*, des vendeurs agressifs et l’inobservance des règles d’hospitalité, pourtant inhérentes à la Grèce.

Volontairement, je ne conseillerai aucune adresse à Santorin**. Parce que Santorin n’est pas la Grèce, comme Venise n’est pas l’Italie. Ce sont des enclaves à part, des territoires désormais vendus au seul rendement financier, où des comportements de requins mettent en péril la préservation d’un patrimoine exceptionnel et l’équilibre d’un écosystème fragile***. Comme Venise se cache parfois sous ses eaux pour ne plus voir les paquebots géants esquinter sa lagune, Santorin pourrait bien un jour en avoir assez de porter sur son dos sa couche de béton toujours plus vaste : le dernier séisme date de 1956…

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* Éviter à tout prix le Café Classico, à Fira, en guise d'ouzo, un alcool frelaté.

** A contrario, je tiens à souligner l’extrême gentillesse de notre logeuse et de sa fille, qui tiennent cinq petites chambres toutes simples, dans une ruelle qui descend en contrebas de la cathédrale orthodoxe : Rooms Sofi.

 *** Santorin ne possède aucune réserve d'eau, on désalinise à tour de bras. Gestion des eaux usées ?

 

26 septembre 2014

Septembre 2014 en Grèce

Après la douche corfiote (dans les deux sens du terme), quelles aventures allait nous réserver ce nouveau périple grec ? Nous sommes cette année partis en septembre et non en juin, à l’arrache, le projet initial tombé à l’eau pour cause de copieux merdier administratif kafkaïen (merci aux proches qui ont suivi la chose de m’avoir supportée). Plutôt que de passer les deux semaines dans deux îles différentes - comme c’est notre usage en été -, faute de temps pour bien combiner les ferries moins nombreux en septembre, nous avons fractionné nos 16 jours en sauts de puce, privilégiant des lieux certifiés ravissement prévu, avant de découvrir en fin de séjour une nouvelle Cyclade.

Le programme fut donc le suivant :

-         Athènes (deux jours)

-         Santorin (quatre jours)

-         Paros (quatre jours)

-         Folégandros (cinq jours prévus, quatre en réalité suite à un souci de ferry)

-         Athènes (un jour prévu, deux jours en fait)

Athènes, c’est comme un parfum qui agresse à l’ouverture du flacon, on trouve ses fragrances trop fortes, trop marquées, difficilement respirables ; pourtant, on y revient d’abord de loin, parce qu’on a jamais rien senti de pareil, on se familiarise avec son mélange de déliquescence et d’énergie, et sans s’en rendre compte, on est addict, pris dans ses rets. L’aversion première est devenue attirance, affinité, fascination. Si fort que j’aime les îles, si nombreuses et intenses sont les émotions que je peux y ressentir, Athènes demeure une source de profonde exaltation. Alors nous y passons de plus en plus de temps, ébahis par son bouillonnement permanant de vitalité contagieuse. Athènes a pour moi cette capacité à me remettre d’aplomb, à m’inoculer immédiatement enthousiasme et belle humeur. Peu de villes d’Europe peuvent prétendre à ce potentiel.

Cette mise en bouche athénienne devait donc ouvrir la voie à un festival perpétuel d’allégresse, heureux que nous étions de notre emploi du temps à venir, que l’on pourrait à posteriori cependant résumer ainsi :

-         revoir Santorin et s’enfuir (loin, mais alors très loin...)

-         revoir Paros et ne plus vouloir en partir

-         voir Folégandros et mourir

Deux sur trois, c’est plutôt un bon bilan. Je consacrerai à chaque île les pages qui lui sont dues, aux tonalités bien évidemment très différentes ; rouge colère pour Santorin, bleu azur pour Paros et toutes les nuances de l’amour pour Folégandros, qui a su détrôner Amorgos, juchée depuis de nombreuses années sur la première place des plus belles îles de Grèce, selon ma sensibilité toute personnelle. Et si cela ce n’est pas un tour de force…

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 Kouros du musée du cimetière du Céramique... n'est-il pas magnifique ?

 

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1 août 2014

Anvers - last but not least, le musée Plantin-Moretus

Á la joyeuse bande de l’imprimerie SEGO

Pour clore cette chronique anversoise, le lieu qui nous a secoué l’émotionnel, le must de la cité, le joyau unique, classé au Patrimoine mondial en 2005, la demeure musée de l’imprimeur Plantin, puis de son gendre Moretus et de sa descendance sur trois siècles (1549 - 1876). Même si les livres et l’imprimerie ne font vibrer en vous aucune corde sensible, vous serez émerveillé de déambuler dans une maison qui raconte l’histoire d’une dynastie, mais surtout celle de son fondateur, Christophe Plantin, autodidacte tourangeau exilé, imprimeur et éditeur, intellectuel, poète, érudit, humaniste, qui prêchait la tolérance religieuse à une époque où ce n’était pas chose admise.

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La modeste propriété acquise en 1576 va devenir le « Compas d’Or », agrandie, embellie, ennoblie au fil du temps, à la fois lieu d’enracinement d’une famille puissante et immensément riche, mais surtout siège d’une production livresque exceptionnelle. Il est très émouvant de traverser aujourd’hui les ateliers, la fonderie, la réserve des caractères, la chambre des correcteurs, la salle des presses, matériaux d’origine restés en l’état, tels qu’ils existaient dans la première moitié du XVIIème siècle. L’univers de l’imprimerie « moderne » m’est familier puisque j’ai commencé ma carrière professionnelle au sein d’un grand groupe qui gérait toute la chaîne graphique. Mais ces « chefs de fabrication » - on ne dit plus beaucoup « imprimeurs » -  rompus au gigantisme des rotatives offset assistées par ordinateurs, étaient très respectueux du savoir-faire séculaire. Comme ma pomme, ils seraient restés bouche bée devant ces poinçons, ces matrices, ces moules, ces caractères, ces alphabets Garamond ou Granjon. On se penche sur les casses comme sur des coffrets à bijoux, pour admirer les caractères musicaux, gothiques ou grecs, aussi délicats que de l’orfèvrerie. On tourne autour des châssis des presses en bois, on imagine les compositeurs, les typographes à l’ouvrage, même si nulle odeur d’encre ne flotte plus dans l’atelier. On s’est à peine remis de nos émotions, que l’on gagne les salles consacrées aux illustrations, donc à la gravure sur bois et aux deux variantes de la gravure sur cuivre, l’eau-forte et le burin. Les esquisses, les bois, les plaques de cuivre sont précieusement conservés, car Plantin fut le pionnier européen de la gravure sur cuivre, en tant qu’illustration du livre, ce qui lui permit de publier des traités médicaux agrémentés de planches anatomiques. Les ateliers compteront jusqu’à 39 dessinateurs, 24 graveurs sur bois et 55 graveurs sur cuivre, parmi les meilleurs maîtres d’Anvers (dont Rubens, of course).

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Au premier étage de la maison, on traverse plusieurs bibliothèques absolument renversantes : il ne s’agit pas uniquement de la production maison mais des achats réguliers de Plantin ; incunables, publications d’imprimeurs concurrents, manuscrits précieux… c’est son petit fils, Balthasar Moretus, bibliophile averti, qui enrichit le fonds, en le faisant évoluer vers une bibliothèque privée de haute volée et pluridisciplinaire. Ses descendants poursuivront l’investissement à la fois intellectuel et financier, jusqu’à compter 9 000 volumes : livres religieux, enluminures, atlas, cartes, dictionnaires, encyclopédies, traités de botanique, de médecine, d’architecture, … on s’émerveille dans chaque salle. 

Les pièces les plus anciennes ont gardé leur côté austère ; boiseries, murs habillés de cuir sombre, fenêtres à petits carreaux aux volets de bois, lourdes tapisseries, plafonds à poutres apparentes, parquet craquant… on plonge durant quelques heures dans un autre siècle, où un imprimeur intrépide devait, sur ordre, mettre sous presse l’index des livres interdits par le gouverneur des Pays-Bas espagnols, mais continuait à faire sortir de ses ateliers ces mêmes ouvrages prohibés, par fidélité à ses convictions. Á l’époque, cette résistance à la censure était considérée comme un acte de trahison, passible de la peine capitale. S’il n’y avait qu’une seule raison d’aller saluer Christophe Plantin…

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23 juillet 2014

Anvers - du gothique, du baroque... et Rubens !

Impossible de faire l’impasse sur la plus grande cathédrale gothique des anciens Pays-Bas méridionaux, construite au long de quatre siècles (1124 - 1520), depuis la modeste chapelle des origines jusqu’à l’imposant édifice qui se dresse derrière la Grand’place. Si la première pierre de l’actuelle cathédrale date de 1352, cette construction d’un nouveau bâtiment se fit sur les vestiges d’une ancienne petite église romane consacrée à Notre-Dame. La cathédrale affiche une allure un peu bancale, de l’extérieur, avec une seule et unique tour Nord de 123 mètres de haut. Les plus grands architectes se sont succédés sur le chantier, rivalisant d’audace pour mener à bien ce projet de prestige et clamer ainsi la toute puissance d’Anvers : sept nefs, 125 piliers, chœur élancé, déambulatoire à cinq chapelles, la cathédrale en impose. Un peu trop pour certains, puisque le lieu a subi coups du sort et dévastations, pour à chaque fois renaître encore plus beau : incendie en 1533, « furie iconoclaste » en août 1566 (les calvinistes apprécient peu le culte des images pieuses qu’ils associent à de l’idolâtrie et dévastent sans remords la cathédrale), interdiction du culte catholique par les protestants et mise à sac de la cathédrale au début des années 1580, et enfin razzia consciencieuse des Français en 1794, au nom de l’idéal républicain. Après chaque cataclysme, les commandes affluent de nouveau, on reconstruit plus riche, on embellit, on décore et on se retrouve aujourd’hui avec un assemblage d’éléments hétéroclites remontant à des époques diverses et formant un nouvel ensemble sans discordance marquée.

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Á la suite des dégâts majeurs opérés par les protestants, l’église catholique reprend la main et commande à Rubens cinq tableaux. Trois sont encore présents aujourd’hui, auxquels est venu s’ajouter un quatrième, transféré du Musée d’Anvers. Même sans être ordinairement transportée devant le pinceau de Rubens, j’avoue que la Descente de Croix fait son petit effet et mérite qu’on s’y arrête un long moment.

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 Á quelques pas de cette saillante construction, la rue vous mène sur une petite place bien jolie, la/le (?) Hendrik Conscienceplein (Hendrik Conscience, auteur anversois du XIXe siècle), bordée du beau bâtiment de la bibliothèque municipale et de l’église Saint-Charles Borromée (Sint-Carolus-Borromeuskerk). L’imposante façade, robuste, vaste, exubérante, rappelle étonnement les églises italiennes, furieusement baroques… en s’approchant, on distingue trois étages de colonnes, des niches, des statues, de l’ornement, du tarabiscotage et un emblème familier, IHS… ah, ben oui, pas de doute, entre les deux lieux de culte, nous avons fait un petit bond dans le temps ! Qui dit IHS, dit Jésuites, donc Baroque. Nous voilà au début du XVIIe siècle, lorsque la Contre-Réforme balaie l’austérité des protestants en laissant les artistes s’en donner à cœur joie. Pas étonnant donc, qu’on ait confié à Rubens le décorum extérieur, qui doit attraper le regard des passants et les ramener dans le droit chemin. Ce goût du mouvement, de la mise en scène, du faste, de l’exubérance, on le retrouve une fois la porte poussée. Si la nef claque un peu moins qu’espéré, c’est la chapelle de la Vierge qui porte le plus haut les codes baroques : marbre blanc, dorures, plafond et peinture de Rubens toujours (une copie, en fait !), statues, autel foisonnant, l’ensemble est fort d’effets visuels, de trompe-l’œil, de contrastes, d’énergie, autant de sources d’émotion qui rappellent aux croyants la grandeur de la religion catholique. Car si les protestants tiennent à distance les images et les enjolivements, les catholiques entendent bien se servir de leur puissance évocatrice.

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La nef a subi en 1718 les dégâts de la foudre, qui a réduit en cendre la voûte originelle, porteuse de trente neuf toiles de Rubens, ainsi que nombre de marbres. La chaire, les confessionnaux, les lambris sont postérieurs à ce jour funeste mais valent le coup d’œil : exaltation des valeurs de l’église dans les personnages, présence de symboles forts, compréhensibles par tous, combats dantesques entre le bien et le mal dans les compositions, la nef devient une scène de spectacle ; car contrairement aux églises gothiques conçues pour la déambulation et les processions (nefs latérales, chœur ouvert, maître-autel noble), l’église baroque oppose une nef large, dominée d’une chaire imposante, ouvragée, souvent allégorie d’un sujet biblique, pour donner toute son importance au prêche, au sermon, aux harangues, aux admonestations ! La célébration de la foi se métamorphose alors en dramaturgie…

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17 juillet 2014

Anvers - de deux maisons il faut choisir la bonne… Rubenshuis versus Rockoxhuis.

Lorsque l’on passe à Bruxelles, on va saluer Magritte, à Amsterdam, Rembrandt et Van Gogh, à Ostende, Ensor et à Anvers, Rubens. C’est sans doute le seul attrait notoire de cette ville qui m’ait laissée de marbre ; quand on aime Le Caravage, Le Greco et Zurbaran, le pinceau de Rubens, et ses anatomies féminines grassouillettes dégoulinantes, paraît à la fois épais et excessivement surchargé. Ça ne se discute pas, question de sensibilité. Mais si vous faites partie du fan club, vous allez atteindre l’extase, Rubens s’ingurgite dans moult églises et musées.

Á tout seigneur, tout honneur, la maison du maître, la Rubenshuis, que l’on ne peut ignorer, au vu de la longue queue multilingue qui s’étire devant. Autant la demeure de Rembrandt à Amsterdam m’avait un peu émue (comme quoi…), autant celle de Rubens m’a assommée : nous avons réussi à nous glisser entre un troupeau d’Allemands bruyants et un groupe d’Espagnols moins sonores pour tenter de nous imprégner de l’ambiance mais peine perdue, le soufflé est retombé avant même d’avoir levé. Car, il reste très peu d’éléments d’époque, la demeure, intacte jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, a été entièrement transformée depuis. Les  seuls vestiges ayant gardé leur aspect original, sont le portique en arc de triomphe et le pavillon du jardin (comme le mentionne le guide papier de la Rubenshuis, mais comme semble l’ignorer le Routard). Quant aux toiles du peintre, elles sont disséminées dans le monde entier… il faut donc se baser sur quelques éléments restants pour tenter d’appréhender le lieu, qui transpire un peu le m’as-tu vu, oserais-je dire le bling bling d’époque. Explications : Rubens rentre à Anvers après un voyage en Italie ; à 31 ans, il est déjà peintre de la Cour, riche, reconnu, diplomate, homme d’affaire et représentant officiel de sa ville natale. Il lui faut donc une demeure à sa mesure, qu’il va agrandir au fil des années, agrémenter, parer, pour devenir une vitrine de son rang, de sa puissance, mais aussi un investissement ; galerie des sculptures antiques, collection unique pour l’époque de peintures italiennes et flamandes des XVIe et XVIIe siècle, portique de statues… la maison flamande austère devient « palazzo italien baroque » pour incarner les idéaux artistiques de Rubens et recevoir les Grands de ce monde. On est bien loin de la vision romantique de l’artiste nécessiteux, maudit et incompris ! Alors y a-t-il vraiment un intérêt aujourd’hui à franchir le porche d’une maison qui, hormis son architecture extérieure, n’abrite plus les œuvres ni le quotidien de Rubens ? Certes, les salles transformées préservent de beaux objets, quelques toiles des contemporains de peintre, mais ça sent tout de même l’artifice : lorsque l’on traverse la chambre à coucher, la lingerie, les pièces à vivre, il n’est nulle part clairement indiqué que Rubens n’a jamais pu fouler un tel agencement. C’est bien dommage et très limite.

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Rubens doit une grande partie de sa bonne fortune à Nicolas Rockox (1560 - 1640), échevin et bourgmestre d’Anvers ; mécène, humaniste, collectionneur, il passe à Rubens d’importantes commandes pour les bâtiments les plus importants de la cité, l’hôtel de ville, la cathédrale, deux églises, mais aussi à titre personnel.  La demeure de ce généreux protecteur est devenue un petit musée fort plaisant, la Rockoxhuis. Elle abrite aujourd’hui son importante collection privée et certaines pièces marquantes du musée royal des Beaux-Arts, fermé pour cinq ans. Les quelques salles sont agencées d’une manière chronologique, telles des Cabinets d’Art qui auraient traversé les siècles : cabinet d’art du Moyen Âge tardif, puis Renaissance, Baroque, pour finir sur une dernière salle consacrée au cabinet d’étude, où, aux côtés des peintures, il y avait place pour les petits objets, les monnaies, les bijoux, les gravures et les livres. La disposition des œuvres picturales ne ressemble en rien à l’accrochage d’un musée ; elles occupent tout l’espace disponible sur les murs, comme on le faisait alors, enchâssées les unes aux autres comme les pièces d’un puzzle. Nulle hiérarchie entre les Rubens, les van Dyck, les Jordaens, les Brueghel, et les petits maîtres. C’est à chacun de s’approcher et de faire de belles découvertes, même si le nom de certains peintres sont moins connus (ou pas du tout…). Le musée fait aussi la part belle à du mobilier de très fine facture, coffrets à bijoux, armoires, petits secrétaires, vaisselles. Même si on imagine que la demeure de Rockox n’est plus tout à fait conforme à ce qu’elle était du temps de son prestigieux propriétaire, on est immergé dans ce Siècle d’Or anversois, qui a vu s’épanouir les arts, les sciences et la culture. Avec une délicieuse impression de changer d’époque, d’être pris par la main par un érudit très éclairé, qui nous fait partager son goût pour les pièces rares, dans le cadre intime de son intérieur quotidien.

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12 juillet 2014

Anvers - cité mariale

La présence manifeste de la Vierge dans une ville portuaire, fameuse pour son négoce et ses richesses, peut paraître déroutante : il suffit de lever le regard pour rencontrer, dans des niches creusées en façade ou à l'encoignure de deux rues, des statues de Marie, colorées, décorées, riches d'agréments et de fioritures : socles, dais, ornements végétaux, angelots adorateurs, lanternes vitrées, le lexique du décorum semble renvoyer à l'abondance et à la folie du baroque.

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C'est d'abord oublier que, dès le XIIe siècle, Anvers se met sous la protection de Marie, dont la ville fait sa Sainte patronne. Á partir du XIVe, le culte de la Madone connait un succès grandissant, qui atteint au XVIe un rayonnement considérable ; ce triomphe de la figure de Marie ne peut être réduit à une seule expression spontanée de piété. Elle fait suite au mouvement initié par la Contre-Réforme catholique visant à la glorifier, quand les protestants minimisent son rôle de médiatrice entre le Ciel et les croyants. Marie descend dans l'espace public pour triompher des réformateurs calvinistes, cimenter l'union des provinces des Pays-Bas méridionaux mais aussi souligner la toute puissance de l'autorité des Habsbourg. Elle s'assimile à l'identité de la ville, jusqu'à s'imposer sur des bâtiments laïcs, comme en 1587, lorsque la figure du héros local Brabo, vainqueur du géant Antigoon, est descendue de la façade de l'hôtel de ville, pour être remplacée par une Marie toute puissante !

La piété mariale des Anversois s'est d'abord exprimée par des processions festives, à l'occasion desquelles des représentations de la Vierge venaient orner les places, carrefours et ponts, à chacune des haltes des cortèges. Les statues publiques de rues, subsistant encore à Anvers, datent elles, du début du XVIIIe. Á partir de 1783, les mesures anti-religieuses promulguées par Joseph II*, qui souhaite soumettre l'Église à l'État, vont freiner la production de ces signes extérieurs de dévotion. Souvent vandalisées au cours du régime français, ces statues de façade furent cachées par les habitants et confréries de quartier, pour être réinstallées dès 1814.

On dénombrait encore 260 statues au cours du XIXe siècle, dont la moitié dans la vieille ville. Depuis la dernière guerre, il en reste une soixantaine, bien collectif et morceaux d'histoire.

 

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* Celui-là même qui trouvait dans les opéras de Mozart « trop de notes » !

7 juillet 2014

Anvers - incontournable MAS

Quand on est dans une ville pour trois jours, il faut faire des choix et souvent revoir à la baisse ses prétentions de visite. Le centre historique proposant pléthore de musées intéressants, on se gratouille le cervelet lorsqu’une matinée de libre a été prévue dans l’emploi du temps : balade le long de l’Escaut et visite des quartiers Nord, ou Sud ? Le Sud (Zuid) abrite bien le musée royal des Beaux-arts, mais il est fermé pour travaux jusqu’en 2018. Le secteur est fameux pour abriter le musée de la Mode et les créations des « Six d’Anvers* », sujet qui me passionne autant que la physique quantique et la dualité onde-particule (Pierre, désolée…        triste-10).

Nous ferons malgré tout un détour en vélo, pour remonter ces larges avenues bordées de bâtiments XIXe, qui convergent vers des places ornées de statues ou de fontaines. Le Zuid attire aussi les noctambules, dans les bars et restos branchés, les galeries et les entrepôts rénovés…  mouais, pas convaincus, pas séduits par le quartier qui manque un tantinet de caractère**, nous retournons nos guidons plein Nord. 

En suivant l’Escaut, on rejoint le Het Steen, reste d’un château construit à partir du XIIIe, fortifié au fil des siècles, pour protéger la frontière naturelle de l’Empire germanique qu’était le fleuve, devenu prison, puis musée, fermé en 2008 – plus grand’ chose à voir, donc. Il fait un peu château d’opérette (j’ai même cru un instant qu’il s’agissait d’une mauvaise reconstruction de pacotille, honte à moi !), un peu trop retapé et léché à mon goût.

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Passé le Het Steen, on circule le long d’une friche portuaire, où sont exposés des bateaux et des vestiges du passé industriel et maritime du port ; il me suffit de trois barcasses, de quelques vieux chalands, d’une gracieuse hélice, pour recouvrer un bel entrain, que le Zuid un peu fade avait émoussé. Bon sang breton ne saurait mentir !

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Á quelques encâblures, on arrive au bord du bassin Bonaparte, sur l’ancien port d’Anvers, d’où surgit le MAS - Museum ann de Stroom (musée au Fil de l’Eau), tour habillée de rouge et de verre, conçue tel un entrepôt vertical, un jeu de construction de conteneurs empilés. Cette protubérance un peu hautaine s’intègre parfaitement dans le décor, les architectes ayant pris soin de garder, pour l’esplanade qui s’étend autour du musée, les mêmes matériaux, des « pierres de sable », rouges et brunes.

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Chaque étage raconte l’histoire de la cité portuaire, du Moyen Âge à nos jours et ses échanges avec le reste du monde, grâce aux 470 000 pièces issues du musée national de la Marine, du musée du Folklore, du musée ethnographique et du musée royal des Beaux-arts, durant sa période de rénovation. Mais la « muséographie » est tout sauf académique, puisque même sa réserve de 170 000 objets non exposés est accessible au public : le MAS est considéré comme un lieu de vie, avec sa « promenade » extérieure, sa terrasse panoramique, son resto deux étoiles, sa salle des fêtes (nous y avons même croisé des Anversoises venues enterrer leur vie de jeune fille, habillées en bunny, chose que j’ai rarement vue au Louvre…). Les longs escalators qui mènent à la terrasse sont habillés d’une gigantesque expo photos sur l’exode des Belges durant la Première Guerre mondiale ; le visiteur n’est plus passif devant des petits clichés accrochés sur un mur, il est projeté assez violemment au cœur d’une tourmente qui le dépasse, au propre comme au figuré.

Cinq étages sont consacrés aux expositions permanentes, que l’on visite selon des thématiques et ses propres intérêts : Démonstration de puissance / Métropole / Port mondial / La vie et la mort (deux étages d’ethnologie existentielle, sans rapport avec Anvers). Nous nous sommes longtemps attardés au 6ème, superbe plateau rempli de maquettes de gréements, de bateaux de commerce, de cartes, retraçant les grandes heures du négoce anversois, avec le reste de l’Europe d’abord, puis avec l’Orient, enfin jusqu’à l’époque moderne où le conteneur devint une nouvelle unité de mesure.

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On passe facilement une demi-journée au MAS, sans voir le temps filer, car entre les niveaux, on ressort sur la promenade, on s’aère, on découvre la ville selon des points de vue différents, sous un ciel du Nord si changeant…

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* Ann Demeulemeester et Dries Van Noten sont les seuls que je connaisse.

** À moins qu’il ne s’harmonise pas du tout avec les images préconçues que nous avions d’Anvers, possible.

 

2 juillet 2014

Anvers - béguinage Sainte-Catherine... un peu d'histoire

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Lorsque Charles Quint décide d’étendre ses possessions au Nord de son Empire, ses ambitions sont contrecarrées, entre autres, par le duc de Gueldre, Charles d’Egmont (1467-1538), qui voit d’un très mauvais œil la remise en cause de son indépendance. Il combat avec acharnement la mainmise des Habsbourg sur son duché* et les États gueldrois refusent de se soumettre. Son successeur, Guillaume de Clèves, mènera en 1542, en retour,  une campagne de grande envergure contre l'Empereur du Saint-Empire romain germanique, dans le Brabant, en lançant 15 000 hommes sur Anvers. La ville choisira la tactique de la terre brulée, incendiant tous les bâtiments situés hors les murs, limitant les capacités de retraite des assiégeants. Peu rompues à l’art du siège, les troupes du duché de Gueldre lèveront vite le camp sur un échec cuisant, Anvers ne tombe pas. 

Mais le premier béguinage (begijnhof**), érigé en 1240 à l’extérieur de la ville, fera partie des débris calcinés. Les béguines achèteront en 1545 un pré, pour accueillir églises et nouvelles constructions. Il se visite toujours aujourd’hui, un peu à l’écart du centre d’Anvers, mais très facilement accessible en vélo en redescendant du MAS***. Rien à voir, certes, avec celui de Bruges ou d’Amsterdam, mais le béguinage d’Anvers, plus modeste, moins touristique, moins « carte postale » possède une atmosphère bien à lui : petites maisons de briques rouges construites autour d’un jardin, cours intérieures à l’abri de jolies portes, rue pavée, silence et sérénité. On a presque du mal à imaginer que les béguines ont disparu, tant le lieu ne semble pas avoir beaucoup bougé.

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Le routard termine son descriptif dans le guide, en s’interrogeant sur la dissolution de ces communautés de femmes. Pour ceux qui l’ignorent, cette vie en communauté a longtemps chatouillé le museau de l’Église : imaginez un peu, dès le XIIè siècle, des femmes (pas toujours veuves ou célibataires) décident de vivre regroupées en une communauté laïque, sans règle monastique, sans mère supérieure, sans clôture et sans former de vœux perpétuels. Elles sont libres, indépendantes, autonomes, et ne rendent de compte à personne. Elles travaillent, enseignent, soignent, prient, comme bon leur semble. Les dons affluent très vite, les béguinages sont riches. C’est ce qui gêne d’abord les monastères, qui voient filer sous leur nez des legs qui auraient pu accroître leur patrimoine : ils sont concurrencés par des femmes, qui cultivent émancipation et hardiesse. L’Église apprécie peu que l’on se détache de son autorité et décide de les mettre au pas, dés le début du XIVè. Elles sont soupçonnées d’hérésie, mises à l’index, certaines finissent même sur le bûcher, avec leurs écrits. La charité chrétienne n’est déjà plus ce qu’elle était…

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Les béguines disparaissent d'Europe, sauf en Flandres, où une bulle papale les autorise à perpétuer leur manière personnelle de vivre leur foi, sous la condition de se rapprocher de l’église et de faire un peu moins de bruit. La tutelle ecclésiastique masculine vient de tomber, les béguinages ne sont plus que de simples paroisses, qui disparaitront peu à peu, à compter du XIXè, semblables aux autres communautés religieuses.

Quand vous visiterez la prochaine fois un béguinage, ayez une petite pensée pour ces femmes qui, au Moyen Âge, ont ouvert la voie à bien des combats…

 

* En gros, le Nord Est des Pays-Bas actuels

** Le terme est attesté en latin au XIIIè - beguina et adapté du français en néerlandais beggen, réciter des prières d’une façon monotone 

*** MAS : Museum aan de Stroom, situé un peu au Nord en suivant l’Escaut

 

30 juin 2014

Anvers - main basse sur la ville

Comme celle de Bruxelles, la Grand-Place d’Anvers aimante les nouveaux venus : on y vient tâter le pouls de la cité, se familiariser doucettement avec l’architecture locale, humer l’air du temps après deux heures enfermés dans le Thalys, descendre une première Chouffe et se demander qui, de Brel ou de Baudelaire, a le mieux décrit ce ciel effondré, gris cendre, lourd comme du plomb, qui vous tasse les poumons. Si on ajoute un vent du Nord bien cinglant qui s’amuse dans les ruelles et vous soufflette les joues comme une bonne paire de claques, des chemins de pluie qui nous versent un jour noir plus triste que les nuits, on atteint le sommet de la félicité, la Flandre est fidèle à sa tradition : j’aurais croisé un bout d’imper’ de Simenon que ça ne m’aurait pas plus surprise que cela…

Vu que nous étions plongés dans une ambiance pas falsifiée pour deux sous, il était temps de lever le regard pour faire le point sur cette Grote Markt un peu triangulaire, bordée au fond par son Hôtel de ville (Stadthuis) et encadrée de deux séries de façades à pignons en gradins. Ces anciennes maisons des guildes marchandes, qui datent de l’âge d’or du commerce de cette ville portuaire (fin XVIème et XVIIème), témoignent de la richesse d’Anvers et du rôle majeur qu’elle a joué dans les échanges économiques ; on construit avec élan, vers le haut, en pur style gothique, puis Renaissance, et Baroque, on construit avant tout pour afficher sa puissance, son rôle social, épater les visiteurs ; le bâtiment civil comme marqueur de la domination matérielle. Á l’heure du déclin de Bruges (son avant-port, Damme, relié par un canal, s’ensable inexorablement), Anvers s’impose comme le premier port d’Europe, fonde la première Bourse de commerce, puis la première Bourse des valeurs, et accueille les compagnies commerciales de toute l’Europe, qui ont ouvert des routes maritimes avec le Brésil, l’Inde et l’Afrique. Alors, c’est à celui qui aura la façade la plus tarabiscotée, la plus haute, les fenêtres les plus ornées, telles des cathédrales païennes, au sommet desquelles se dressent toutefois les Saints protecteurs des Guildes (Tonneliers, Merciers, Drapiers, Arbalétriers, Tanneurs, Cordonniers…).

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Entre l’Hôtel de Ville, lourd bâtiment sans charme de style Renaissance, et les fines demeures des négociants, se dresse une fontaine/statue de Jef Lambeaux*, très curieuse pour ceux qui ignorent la signification du nom d’Anvers en flamand, Antwerpen. Au-dessus d’une nymphe portant un navire sur ses épaules, un jeune soldat romain, Silvius Brabo, jette au loin la main du géant Druoon Antigoon (pléthore d’orthographes pour le patronyme de la terreur locale). Antigoon obligeait tout batelier naviguant sur l’Escaut à s’acquitter d’une taxe, au risque de se retrouver manchot. Brabo tua le géant et lui infligea à son tour son propre supplice ; il lui coupa sa grosse pogne, qu’il jeta dans le fleuve. Hand = la main, werpen = jeter.

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On retrouve ce même Silvius Brabo devant la cathédrale, sur le "Puits de Quentin Metsys", forgeron de Louvain, qui orna le puits d'une très belle grille en fer forgée.

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La légende est bien jolie mais totalement fabriquée. En réalité, le nom Antwerpen proviendrait plus sûrement de Aan de werpen, qui signifie « près des digues », ou de Aan't wef, « près des chantiers navals ». La ville cultive pourtant le romanesque et décline la « main » comme emblème de la cité jusque dans les pâtisseries aux amandes, ces « Antwerpse handjes » que l’on trouve aussi en version chocolat.

 

* 1852-1908, sculpteur sulfureux pour l’époque, surnommé le Rodin belge

 

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Le Présent Défini
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