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26 janvier 2014

Un dimanche à Égine – le temple d’Aphéa (Aphaia ou Αφαια)

Réflexion de Πουλακι μου : « T’as eu grand beau à Athènes ? Tu peux remercier Alcyioné ». Longues secondes de flottement et d’intense pédalage dans les méandres de la mémoire… mais oui, les jours alcyoniens (Αλκυονιδες ημερες), je les avais oubliés ceux-là ! La fille d’Éole et son époux Céyx, transformés en oiseaux pour s’être prétendus plus heureux qu’Héra et Zeus ! Alcyoné, contrainte de pondre ses oeufs en plein hiver et de voir ses petits mourir de froid, finit par obtenir la clémence de Zeus qui lui accorda en janvier quelques jours de soleil et de températures clémentes pour l'éclosion de ses oisillons. Au XXIe siècle, les Olympiens gardent toujours à leur manière un œil sur la vie des citoyens grecs ; ces télescopages sont absolument savoureux !

Et lorsque l’on se réveille sous un ciel bleu tranchant un dimanche matin, prendre l’air à Égine s’impose – d’autant plus qu’il y en a un dont le moral atteint des sommets de béatitude dès qu’il met le pied sur un ferry. Métro ligne verte, arrêt Pirée, billets, direction Gate 8… et là, notre ignorance des usages nous a définitivement recalés dans la catégorie « touristes neuneux ». J’ai dû arpenter à fond de train ce quai à la recherche du ferry dans tous les sens avant de comprendre qu’un petit « Dolphin » vert n’est pas un gros cachalot façon « Blue Star Ferries » et qu’il ne nous attend pas sagement en se dandinant sur l’eau. Prévu à 11h, il s’est pointé à 10h55 et est reparti aussitôt.

Vers Egine

 

Le port d’Égine est bien agréable, inondé d’un soleil qui teinte les murs ocres de nuances miel, avec sa chapelle moult fois photographiée, ses marchands de pistaches et son petit marché aux poissons.

Egine

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Faute de bus, nous négocierons un aller et retour en taxi au temple d’Aphéa, qui forme avec Sounion et l’Acropole le triangle sacré. Nous serons seuls sur le site durant les 45 minutes que nous passerons à tourner autour du temple dorique, ne nous lassant pas de voir jouer la lumière sur ses colonnes. Construit au sommet d’une colline, le temple d’Aphéa est en fait un sanctuaire, où, dès 1300 ans avant notre ère, un culte était rendu à une déesse-mère, selon les statuettes mycéniennes retrouvées. Trois temples y furent construits successivement, le dernier, très bien conservé, vers 500 av. J.C. Aphéa, de son vrai nom Britomartis, serait une nymphe crétoise poursuivie par Minos, recueillie en mer par un pêcheur qui l’emmena à Égine, et qui finit par se cacher des assiduités des hommes dans les bois de l’île où elle disparut pour toujours : elle devint "Αφανης", "celle qu'on ne peut plus voir". Ce culte se confondit ensuite avec celui d’Athéna, qui ornera les deux frontons du temple en leur centre.

Temple d'Aphéa - Egine  Temple d'Aphéa - Egine

La relative bonne santé du temple permet de visualiser facilement son état d’origine et d’y reconnaître les différents éléments : comme le commun des mortels ne pouvait passer la porte sacrée, une galerie, un périptère, permettait d’en faire le tour (6x12 colonnes) ; au centre, on distingue la salle principale, le naos, et sa rangée de colonnes surmontée d’un second étage de colonnes ; c’est dans cette antre consacrée que trônait la statue de la déesse Aphéa, recouverte d’or et d’ivoire. Le site est réellement magnifique, la vue sur la mer par temps clair, superbe, et on n’arrive pas à se décoller de ce lieu magnétique quand aucune voix humaine ne vient troubler le silence. Sans doute aussi parce que la main de l’homme du XXe siècle a su rester discrète (contrairement au Parthénon) et que l’on se dit qu’il a sans doute encore des nymphes ou des déesses pour venir humer le vent chaud qui caresse la pierre blanche à l’en faire frémir …

Temple d'Aphéa - Egine  Temple d'Aphéa - Egine

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19 janvier 2014

Kali Orexi ! Καλή όρεξη στην Αθήνα - Χειμώνα 2014

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Si l’envie de la Grèce vous picote l’épiderme quand il fait détrempé et grisounet à Paris sous les flots, nul besoin de béer devant votre calendrier en attendant des jours soleilleux. Athènes en hiver est le bon plan pour se remettre du bleu partout. Je ne sais pas si nous avons eu beaucoup de chance ou si chaque année nouvelle s’ouvre sur  un climat aussi radieux mais je ne m’attendais pas à cette caresse de l’astre solaire, à ces températures printanières, et à ce ciel azuréen. Certes, il a plu à seaux très généreux le dernier jour, mais Nauplie sous la pluie, c’est tout aussi joli. Cependant, laisser choir pull, écharpe et caban pendant 8 jours était inespéré.

Pour les coutumiers d’Athènes entre mai et septembre, le contraste avec la ville en janvier est saisissant. On y respire enfin ! Oublié le galimatias de langues, l’oreille ne perçoit qu’une mélopée grecque, les sites archéologiques n’attendent que vous ou presque,  les rues sont d’un calme impressionnant, Plaka est silencieux à 21h (!!!) et dans les tavernes, vous vous retrouverez bien souvent les seuls touristes. Les tauliers finiront fréquemment la soirée à votre table, corrigeant gentiment vos fautes de grec (désespérant, je n’y arriverai jamais !), souvent amusés de la vision un peu trop culturelle et passéiste de leur pays que les Français trimballent avec eux. Et le fait de résider une grosse semaine, permet d’être plus curieux gustativement et de laisser les incontournables Palia Taverna tou Psara et autres Scholarchio Ouzeri Kouklis pour de nouvelles rencontres.

 

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Evcharis, Adrianou 49 Monastiraki

Testé au déjeuner et au dîner. De l’ambiance, vu l’importante fréquentation. La salle du fond sous verrière est bien engageante avec sa jolie déco, musique le soir. Très bon agneau au four en papillote (arvaki), salades très fraîches. Beaucoup plus de Grecs que de touristes malgré l’adresse.

Dia Tafta, Adrianou 37 Monastiraki

Dans la même rue que le précédent, un peu plus loin lorsque l'on va vers la station Thissio. Malgré des chaises de paille inconfortables au possible, bon repas de taverne, sans surprise mais réconfortant. Assiettes généreuses, trois mezzés sont suffisants pour rassasier le soir deux estomacs.

Ciccus, Andrianou 31 Monastiraki

Ciccus est le lieu où nous prenons souvent un verre (pas sur sa terrasse très fréquentée mais à l'intérieur, sous sa verrière, pour la déco), ouzo pour J-P, Spritz pour moi. Coincés un soir de fin septembre par un temps exécrable, nous y avons dîné, faute de pouvoir mettre un pied dehors sans être immédiatement douchés. La carte est plus "moderne" que les tavernes habituelles et nous avons été assez étonnés de la qualité des plats, et surtout par la carte des vins (attention, l'addition peut très vite s'envoler). Un plan B qui s'est révélé plus que convenable.

To Steki tou Ilia, Eptahalkou 5 Thissio miam-45

Pas facile à trouver, cette psistaria ! Prendre à droite, dans le chemin sous les arbres, juste après la station de métro, ne surtout pas remonter Apostolou. Vous ferez un saut dans le temps et l’espace. L’établissement semble ne pas avoir bougé depuis des décennies, avec ses nappes à carreaux, ses murs couverts de lambris et ses tonneaux en hauteur. C’est grec de chez grec, ça parle haut, ça fume beaucoup et ça boit sec. Courte carte, les locaux viennent pour les païdakia de haute volée. J’en connais un qui s’en lèche encore les doigts… Deux merveilles trouvées dans la traduction très poétique des plats en français : Tirokafteri devient trempette dans le fromage épicé et les Païdakia,  lait de brebis... le repas n’a pas commencé mais vous êtes déjà de bien belle humeur…

Nikitas, Agion Anargyron 19 Psiri

Ne cherchez plus To Zidoron, juste à côté, remplacé désormais par un café

Bonne cantine de déjeuner, blindée à partir de 14h30 par les employés du coin. Plats du jour à la craie sur l’ardoise murale, pas toujours faciles à déchiffrer. Le plus simple, aller en cuisine et choisir sur place. Service souriant. Boeuf mijoté à la tomate et aux petites pâtes (kokkinisto me kritharaki) goûteux.

To Krassopoulio tou Kokkora, Esopou 4 Psiri miam-45

Voilà le genre d’endroit comme on les aime, où on se sent bien sans savoir pourquoi, où l’on revient sans se poser de question. Un lieu vite familier, où l’on a l’impression de dîner depuis des lustres, comme en famille. Très belle déco de chineur bien chargée (transistors collector, vieilles horloges, gravures de mode, affiches d’époque - en tout cas pas de la notre -, photos des années cinquante, certaines un peu coquines mais il faut s’approcher de très près pour le voir), bref, plus une place sur les murs. Produits d’excellente qualité (tourte à la courgette succulente, poulet au yaourt et au miel fondant, plats aux saveurs de l’Asie Mineure, desserts maison) et vin chaud à la cannelle en pousse-café. Propriétaire avenant qui aime papoter avec les étrangers et éclairer la crise grecque de ses réflexions toutes personnelles. Gay friendly aussi.

Pour prendre un verre, avant ou après, The Party, plus haut en remontant Karaiskaki.

Psistaria Achilléas, Valtetsiou 62 Exarchia

Taverne de quartier, fréquentée par les habitués et ce jour-là par quelques prof's de fac. Service un peu bourru mais l’assiette de briam nettoyée en cinq minutes mettra le sourire aux lèvres du serveur. Bons mezze. Sans surprise mais couleurs locales assurées.

Athinaïkon, Thémistokléous 2 Omonia

Vieille taverne fondée en 1932, où l'on croise touristes et locaux. Bon assortiment de mezze, plats copieux, bonnes ondes, on en redemande et on y retourne.

O Andreas, Themistokléous 18 Omonia

Toute petite ouzeri cachée dans une ruelle qui coupe Themistokléous sur sa gauche, lorsque l'on descend d'Exarchia vers Omonia. On y vient pour sa longue carte d'ouzo, ses produits de la mer très frais (sardines, poulpes, calmars...) et son atmosphère vraiment grecque (pas un seul touriste à chacun de nos passages). Une bonne taverne de quartier où il fait bon se poser aussi sous l'auvent, quand la pluie tombe à pleins baquets.

Paradosiako Oinomageirio, Voulis 44A Syndagma/Plaka

Á deux pas de la floppée d'hotels des rues Apollonos et Mitropoléos, toute petite taverne familiale sympathique, grecque à l'heure du déjeuner, fréquentée par les touristes le soir. Plats classiques et simples, poissons du jour, pas chers et copieux. Mais un peu bruyant car situé en angle de deux rues très fréquentées.

O Tzitzikas kai o Mermygas, Mitropoleos 12-14 Syndagma

Changement d’ambiance avec un resto plus jeune dans sa déco design et ses plats plus originaux. Salade d’épinards bien troussée, mille feuilles de légumes entre deux fromages de mastelo, feuilles de vigne fines et parfumées, riches d’herbes et de feta, une cuisine moderne et légère. Tsipouro avant le dîner, liqueur de mastic à la sortie. Desserts au poil !

The Greco's Project, Nikis 9 Syndagma

Si votre ferry arrive au Pirée vers 15h30, que vous avez huit heures de traversée à jeun dans les jambes et que votre petit-déjeuner pris à 6h00 pour semble bien loin, où grignoter dans le quartier de Syndagma vers 17h, après vous être dessalés sous la douche à votre hôtel ? Trop tard pour un vrai déjeuner, bien trop tôt pour un dîner, pas envie de sucre à la pâtisserie du coin, nous avons donc tenté ce nouveau lieu à l'angle de Mitropoléos et de Nikis. Un peu branchouille, mais l'assiette, sans être transcendante, s'est révélée honnête et pas chère. 

Sardelles, Persephonis 15 Gazi

Comme son nom l'indique, taverne de poissons de bonne tenue dont les prix varient selon le produit de la mer que vous choisissez. Il y en a pour tous les goûts, toutes les bourses, selon l'arrivage du jour (poissons frais, mais aussi salés ou fumés). Pour les viandards, alternative carnée avec Butcher Shop à côté, appartenant au même proprio.

Kanella, Konstantinoupoléos 70 Gazi

Resto découvert par hasard en arpentant le quartier. Rien à voir avec une taverne, il s'agit d'un lieu lumineux à la déco tout à la fois simple mais tendance. La carte est imaginative et propose des assiettes plus originales que la sempiternelle horiatiki et autres tiropites ; très bons plats de pâtes, viandes sautées relevées, salades sympas, saveurs méditerranéennes bien marquées en bouche, c'est vif et bien troussé. Service cool et souriant.

Odos Mitropoléos et Apollonos alignent un bon nombre d’hôtels (Amazon, Central, Hermes, Plaka…). Si comme nous vous faites la moue devant les petits déjeuners aseptisés, allez réveiller vos papilles à la pâtisserie Chatzi - καφεζαχαροπλαστεία Χατζή (5 odos Mitropoléos). D’accord, le service est souvent limite mais les employés doivent à la fois servir rapidement les habitués de leur café matinal préféré et supporter les atermoiements des touristes perdus devant les vitrines de  gâteaux, de feuilletés, de riz au lait, de crèmes… et qui demandent des doubles expresso, des oranges pressées et des yaourts au miel alors que la queue s’allonge, s’allonge… hein J-P, y’en a un à qui ça parle ??? 

Toujours pour les becs sucrés, deux adresses de choix à Nauplie, Glykos Peirasmos, 10 Plapoutos et la pâtisserie Katsigiannis, 18 Staikopoulou, après le café qui fait l’angle où se retrouvent les jeunes. Chez la première, on savoure des bouchées de pâte d’amandes d’une finesse à rouler par terre et des biscuits craquants croquants gourmands. Chez la seconde, vous entrez dans le temple des gâteaux orientaux (pâte filo, miel, noix, miel, pistache, miel…). J’y suis venue un peu par hasard, avec les dents en avant après 2h30 de bus depuis Athènes et la simple tyropita était déjà renversante de délicatesse, certainement la meilleure jamais dégustée. 

 

31 décembre 2013

Montjoie Saint Denis !

Demandez à un parisien de passer le périph’ pour une expo ou un resto et il vous répondra à coup sûr : « heu, faut mon passeport ou ma carte d’identité suffit ? », « je ne sais pas si mes vaccins sont à jour », « tu crois que c’est christianisé, ces contrées-là »… oui la superbe du Lutécien est incommensurable ! Et pourtant, on découvre de bien belles choses, au-delà des portes de la capitale. Les visiteurs étrangers semblent beaucoup moins étroits du bulbe car on croise plus d’Anglais, d’Espagnols et de Russes que de porteurs de passe navigo deux zones, à la station de la ligne 13 « basilique de Saint-Denis ».

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Et c’est fort fâcheux. Car quel concentré d’extrait de jus serré d’histoire vous saute au visage sous les hauteurs des voûtes ! Que l’on soit de la génération Rois Maudits ou Game of Thrones, impossible de ne pas basculer dans un autre espace-temps, sitôt la lourde porte refermée. Parce que l’on n’entre pas seulement dans une basilique cathédrale gothique qui en impose, mais dans le sanctuaire de six dynasties royales : si l’on est sacré à Reims, on repose à Saint-Denis pour l’éternité, sous la protection d’un martyr décapité pour sa foi au IIIe siècle. Simple tombe, puis mausolée, antique basilique primitive, monastère, abbatiale carolingienne, elle devient au XIIe grâce à Suger une basilique gothique dressée vers le ciel, dont les souverains lèvent l’oriflamme sacré en temps de guerre. Saint Louis parachèvera la transformation du bâtiment en gothique rayonnant, lors de travaux dantesques et dispendieux, le rendant digne d’une nécropole royale.

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On peut être républicain convaincu et toutefois ému de déambuler entre les gisants, les urnes funéraires, les tombeaux, les orants de ceux qui ont rempli nos livres d’histoire : ils sont tous là, les bons comme les fielleux, les justes comme les scélérats, les grands hommes comme les déficients. On salue Louis XII et Anne de Bretagne, François Ier, Henri II et Catherine de Médicis, on pense à Jacques de Molay en croisant Philippe le Bel et le Hutin, on est déçu de rencontrer Robert II d’Artois et non son petit-fils, l’écarlate Robert III, on tourne, on vire pour rendre visite à Louis XIV… en vain. Comme Henri IV, Louis XIII, Marie de Médicis, Anne d’Autriche, sa dépouille est passée par la fureur révolutionnaire et a fini de pourrir dans une fosse commune. 

Les gisants sont en pierre calcaire, en bois recouvert de cuivre émaillé, en marbre blanc ou noir, tels des corps pétrifiés, muets et froids. Les pieds posés sur un chien, pour les femmes, sur un lion, pour les hommes, en armure ou en simple tunique, le front ceint de leur couronne, ces rois et ces reines ont un visage pour l’éternité, souvent très fin, un peu idéalisé sans doute, mais souvent empreint de quiétude et de douceur. Si les imposants tombeaux à baldaquin, réservés à Louis XII, François Ier et Henri II, très ostentatoires, plus m’as-tu-vu que majestueux m’ont laissée indifférente, la simplicité des statues étendues, la délicatesse de leurs traits, les drapés des vêtements, cette beauté presque dépouillée et ce contact proche, direct, abrupt avec notre histoire m’ont touchée bien plus que je ne l’eûs pensé...

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27 août 2013

Et Gortyne, ville antique, re-jaillit !

Si vous n’avez pas trop somnolé dans les amphis de Nanterre en cours de Fondements Historiques du Droit - première année -, l’énoncé du nom de Gortyne devrait allumer un phare dans la nuit, une lampe torche dans le brouillard, au moins une allumette sous le crachin. Ce cours était l’un des rares que l’on suivait sans bailler, heureux de quitter un moment les fiches de jurisprudence et les méandres de la procédure pénale, pour retourner tailler un brin de causette avec Hammourabi, les Hittites, Pharaon, Dîké, Aristote… Au contraire de V qui est toujours capable, à l’heure qu’il est, de me commenter de mémoire les grands arrêts du Droit Administratif, avec une prédilection notoire pour l’arrêt dit du « bac d’Eloka », Société commerciale de l’Ouest africain, Tribunal des Conflits, 22 janvier 1921, sans substance hallucinogène ou ivresse caractérisée (private joke de bonne guerrecontent (100)), j’ai en ce qui me concerne appuyé sur la touche reset de ma mémoire vive et supprimé ces dossiers périmés. Hé bien oui, mais voilà, le disque a dû buriner dans le dur et l’info est restée tapie dans les couches basses du programme, bien sournoisement, en attendant son heure.

Gortyne et sa Grande Inscription ! La plus ancienne législation écrite d’Europe, la Loi des Douze Tables, datée de la première moitié du Ve siècle av. J.-C., miraculeusement conservée et déchiffrée, Moïse à côté peut remballer. Le premier fragment de ce Code de Lois a été découvert en 1857, par un coup du sort, car réutilisé par un paysan dans la construction du mur de la maison de son moulin à huile. Déchiffré en 1878, on s’aperçu que ce fragment de pierre plate gravée discourait d'un sujet assez inattendu pour un moulin, l’adoption… Français puis Italiens saisirent très vite la portée de cette découverte et des fouilles furent alors organisées dans les champs voisins, à la recherche d’autres fragments de pierres gravées. Et c’est en réalité un mur circulaire d’1,75 mètre de haut sur 9 mètres de long, couvert d’inscriptions, qui fût mis au jour : les règles de vie de la Cité étaient en quelque sorte placardées sur les murs de l’Assemblée du peuple, pour n’être ignorées de personne.

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Cet Ekklesiasterion, fût transformé en Bouleutérion, puis en Odéon à l’époque romaine mais dura lex, sed lex, le Code de Gortyne traversa les siècles sain et sauf. Il est donc très émouvant de découvrir ce précurseur du Dalloz dans son emplacement d’origine, au fond de l’Odéon, derrière les gradins, protégé sous une structure en briques. La Grande Inscription ne couvre évidemment pas tous les domaines du Droit mais elle nous renseigne sur les pratiques de l’époque, les mentalités, les articulations d’une société : car ce registre des lois traite avant tout du Droit de la Famille (mariage, adoption, succession, héritage, donation, divorce), du Droit Pénal (cas d’adultère et de viol), du statut des esclaves plutôt bien protégés dans la Cité et de Procédure (la fonction de Juge et l’exécution de la sentence). Tous les commentateurs soulignent la grande modernité de la législation, la place faite aux femmes, la reconnaissance de certains droits aux esclaves, des règles justes, protectrices des plus faibles.

Le site de Gortyne se situe en Messara, à l’Est de Mirès. Contrairement à Phaistos et Agia Triada, les ruines y sont romaines, à l’exception donc de la Grande Inscription. Il s’agit du plus vaste site archéologique de Crète, d’une superficie de 400 hectares, sur les ruines duquel sont construits trois villages, qui ont englobé dans leurs constructions des morceaux de monuments antiques. Si vous arrivez par Metropoli, vous ne cesserez de freiner tous les 10 mètres pour observer les différents chantiers de fouille, les mosaïques, les colonnes et les pierres qui jonchent le sol, dans un indescriptible méli-mélo. On soupçonne vite que les habitants ne peuvent donner un coup de bêche dans leurs champs sans tomber sur des vestiges et des trésors archéologiques. Il faut souligner que le lieu est habité depuis le néolithique, que Gortyne succéda à Phaistos comme puissance dominante de la Messara, avant de ravir à Cnossos la place de capitale de la Crète romaine pour presque mille ans. On ne pouvait en attendre moins qu’une cité bénie des Dieux et berceau de Rois passés à la postérité : Zeus, métamorphosé en taureau s’acoquina avec Europe sous un platane campé sur les terres de la future cité, arbre tellement traumatisé par ce coït zoophile qu’il en restât tout vert, encore aujourd’hui ; de cette saillie naquirent Minos et son frère Rhadamanthe, fondateur supposé de Gortyne, parmi d’autres éventualités familiales (son frère, son fils…). C’est dans ces mêmes champs qu’un autre bovidé forniqua joyeux, cette fois-ci avec la Reine Pasiphaé, pour donner naissance au minotaure, dont le labyrinthe serait en fait tout proche, selon une croyance byzantine.

Si la tradition grecque chahute un peu ses Dieux et ses puissants, la tradition religieuse chrétienne est moins licencieuse… on raconte que l’apôtre Paul vint prêcher la bonne parole à Gortyne, et qu’il fit de l’apôtre Tite le premier évêque de Crète. C’est aussi dans l’amphithéâtre de Gortyne que furent martyrisés et décapités les Dix Saints (Haghioi Deka), perçus comme de dangereux perturbateurs, sur ordre de l’Empereur romain Trajan Dèce. Du passage de Paul et Tite, restent les ruines d’un magnifique bâtiment, que l’on a considéré indûment durant des siècles, comme la Grande Basilique de Tite. L’authentique basilique monumentale à cinq nefs, dévouée au premier évêque de Crète, se trouve en fait dans le village actuel de Metropoli, totalement détruite par un tremblement de terre, et il ne reste aujourd’hui plus grand’ chose à se mettre sous la dent.

Sur le même site que l’Odéon et la Grande Inscription, se dressent donc les vestiges d’une église du VIe siècle, appelée illégitimement « Saint-Tite », saisissante comme un décor d’opéra. Trois absides/chapelles latérales (?), comme sorties de terre en l’état se détachent sur le ciel ; devant elles, des pierres, des chapiteaux renversés, des colonnes à terre, comme accablés par la toute puissance de ce monument séculaire. Et c’est tout. Pourtant, je suis restée un long moment devant ce gardien d’un autre âge, cette porte du temps qui semble vous inviter dans son vortex, dans ses profondeurs arquées, sans trouver le passage très secret qui doit renvoyer les seuls initiés vers les splendeurs passées de Gortyne…

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15 août 2013

Les monastères à la crétoise… des bastions fortifiés (Odiyitria et Toplou)

Terre de pillages, de conquêtes et d’occupations successives, mais aussi de désobéissance et d’insurrection face à toutes les tyrannies, la Crète porte les signes de ses frondes opiniâtres dans son architecture, civile comme religieuse : loin des monastères romanesques (Μονή Μουνδων), mythiques (Νέα Μονή) ou prodigieux (Παναγια Χοζοβιωτισσα), l’île engendre des citadelles, des fortins bien épais, lestés d’héros légendaires, de combats mémorables et de tragédies marquées au fer. Pousser les portes d’un monastère crétois ne porte pas au recueillement mais à la leçon d’histoire.

Πονη Οδηγητριας, à quelques kilomètres de Matala, est un monastère de la fin du XIVe siècle, rénové au XVIe sous sa forme actuelle. Si l’agencement des cellules basses des moines lui confère des allures douces d’hacienda mexicaine, le lieu est fameux pour ses fortifications, refuge des résistants crétois à l’oppression turque, comme il le sera plus tard durant l’occupation allemande. Base arrière de toutes les rebellions, le monastère fournit abri, subsides, soutien et réconfort, autant spirituel que matériel. Le monastère entretient toujours la mémoire de Ioannis Markakis, plus connu sous le nom de Xopateras, pope valeureux, protecteur zélé des chrétiens brutalisés par les Turcs. Ayant tué un janissaire, il est chassé des rangs de l’Église et, avec un groupe de maquisards, fuit la vengeance des oppresseurs. Informé de l’assaut programmé contre le monastère d’Odiyitria pour fraternisation avec les rebelles, Xopateras et ses hommes combattront durant trois jours et trois nuits dans la tour du monastère aux côtés des moines, avant de se faire massacrer par les Turcs en surnombre : ces derniers le décapiteront et ficheront sa tête au bout d’une pique, portée en triomphe dans les campagnes environnantes…

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Dévasté, le monastère sera restauré en 1841 : il reste aujourd’hui une infime partie du mur d’enceinte, l’église à deux nefs peinte de fresques du XVe siècle, très abimées, de belles icones, ainsi que la fameuse tour, qui conserve, malgré de nombreux rapiéçages, ses caractéristiques premières. Á l’opposé de la porte d’entrée, une partie du monastère est devenue musée ; de vieux instruments, pressoirs, moulins, métiers à tisser méritent quelques minutes.

Plus à l’Est, proche de Sitia, Πονη Τοπλου (appelé aussi Notre-Dame de l’Akrotiri - Παναγία η Ακρωτηριανή) est réputé pour être un vieux briscard de la lutte pour l’indépendance de la Crète, et l’un des mieux conservés : il faut dire qu’il saisit avec ses allures de forteresse austère et froide, son haut mur d’enceinte, sa façade altière qui se lève d’un seul bloc compact sur le bleu outremer du ciel.

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S’il n’existe aucune archive datant précisément la construction du monastère, on peut imaginer que Toplou a émergé de ces innombrables petites communautés religieuses développées à la fin du XIVe siècle, autour d’un simple Katholiko, accueillant les rebelles crétois pourchassés par l’occupant vénitien. Une première source fiable vénitienne du XVe siècle relate des attaques pirates en 1471 et 1498 contre un monastère côtier de la Vierge, déjà suffisamment riche pour intéresser des pillards. Deux familles de Sitia (hé oui, toujours les Kornaros et les de Mezzo) vont décider au XVIe siècle de doter le monastère de solides défenses, capables de protéger moines et biens de la puissance maritime turque, qui vient de faire tomber Rhodes et Chypre. C’est à cette époque que le monastère est désigné comme Ακρωτηριανή, (d’ακρωτήρι, la pointe, le cap), vu sa situation aux confins de la côte orientale de l’île. En 1612, un fort séisme secoue le monastère : le Sénat vénitien finance les rénovations et modifie la structure des lieux, telle qu’elle apparaît encore de nos jours, pour consacrer Notre-Dame de l’Akrotiri dans son rôle d’avant-poste de défense de la côte Est. C’est alors l’âge d’or du monastère avec un afflux constant de moines, de dons, extension des dépendances et rachats de terres fertiles. Les Vénitiens vont commettre l’erreur de faire appel aux Chevaliers de Malte pour contrecarrer les velléités d’expansion des Turcs… Les Chevaliers, débarquant à Sitia, préféreront s’adonner au sac des monastères et au brigandage des richesses de la Crète, plutôt que de renforcer les protections de l’île et s’enfuiront comme des lâches devant les navires turcs. Notre-Dame de l’Akrotiri prend alors le surnom de Toplou (du turc top, obus ou canon), eu égard à la pièce d’artillerie que les Vénitiens lui avaient concédée, pour assurer sa mission de bastion défensif. Ce nouvel occupant mènera la vie dure aux congrégations religieuses, écrasées sous de lourds impôts et le vol de ce qui leur restait d’objets précieux. Le monastère résistera avec bravoure, jusqu’à la délivrance du joug turc, cachant des rebelles, des munitions, malgré de sanglantes représailles, des moines torturés et des terres saisies. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le monastère perpétuera cette tradition de lutte contre toutes les tyrannies en protégeant, au péril de la vie des moines, les résistants crétois. Aussi, pénétrer dans la cour du Πονη Τοπλου se fait avec déférence : on est étonné de l’exigüité d’un lieu entré dans la grande histoire, de son très petit patio central, sa modeste chapelle, ses portes étroites et basses, ses ouvertures étriquées, ses modestes arcades : seule s’élève cette façade démesurée, qui a du en imposer à bien des malandrins, comme un rempart écrasant à l’oppression.

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PS : ne pas manquer l’icône du XVIIIe siècle de Ioannis Kornaros, représentation picturale en 61 scénettes de la prière de la Grande Bénédiction (Megas ei Kyrie – Tu es Grand, Seigneur)

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1 août 2013

Mode d’emploi de la Messara

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L’organisation d’un premier voyage en Crète peut rapidement virer à l’essorage du cervelet devant la dimension de la terre promise. Où poser son sac, quels coins privilégier, comment restreindre les longs déplacements en voiture… et vite comprendre qu’on ne pourra pas prendre l’île à bras le corps, qu’il faudra se contenter de morceaux choisis à défaut de l’œuvre complet.

La première halte sur le chemin fût donc pour la Messara, plein Sud un poil vers l’Ouest : la région additionne les bons points, avec Gortyne, Phaistos, Agia Triada pour les amateurs de vieilles pierres, de vastes plages de sable (Kalamaki, Kommos), des villages pas trop rancis, de bonnes tables, et la montagne toute proche s’il vous prend des envies de fraicheur, de monastères et de chapelles retirées. Nous avions élu Kamilari comme camp de base… après usage, je prêcherais plutôt pour Sivas, village plus harmonieux, à l’architecture vénitienne plus préservée et qui propose aussi la meilleure table du coin, Sactouris, ignorée du Routard.

Je ne vous conseille pas vraiment notre point de chute, Asterousia où nous ne serions pas restés si je n’avais commis la bévue de régler l’addition de Paris. Impossible de réserver moins d’une semaine à moins de payer un supplément (alors que certains studios resteront vides), ambiance plus germanique que grecque (rédhibitoire en ce qui me concerne), pas l’ombre d’un coup de balai dans la piaule ou de serviettes changées en 6 jours, et gros travail de sape du proprio qui ironise lourdement sur notre prochaine étape Kato Zakros (« mais qu’allez-vous faire là-bas, y’a rien ! »), désireux d’encaisser une semaine de location supplémentaire. Quand nous découvrirons ce paradis qu’est la pointe extrême orientale, une soudaine envie de lui claquer rétrospectivement le museau me démangera sérieusement.

Et il y a le cas Matala, ancien village de pêcheurs quasi inévitable, qui a un peu, beaucoup, vendu son âme… témoin pourtant de la petite comme de la grande histoire, d’abord point de chute de Zeus lorsqu’il revint en Crète après avoir enlevé Europe, puis ancien port de Phaistos pour les Minoens, de Gortyne à l’époque romaine, mais aussi escale des hippies sur la route de Katmandou. Il ne reste plus grand’ chose d’authentique dans cet endroit, dont on entretient la légende fanée avec de faux vestiges et quelques nouveaux « décroissants » qui habitent les grottes des falaises à la place de Joni Mitchell, Bob Dylan et Cat Stevens. Cependant, il faut bien reconnaître que le soir et le calme revenus, lorsque les à-pics, qui bordent le croissant de plage s’allument, la baie de Matala retrouve un peu de sa séduction et on perçoit le charme qu’elle pouvait distiller alors.

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Nous avons été plus sensibles au cachet de Zaros, village de montagne blotti au pied du mont Psiloritis, au Nord de Mires, et à la gentillesse de ses habitants diamétralement opposée à l’humeur ronchonnante des attrape-nigauds de Matala. 

De Zaros, filez à Vorizia, et descendez ensuite, sur la gauche, en suivant la direction de Valsamonero (μονη βαλσαμονερου), puis d’Agios Fanourios (Αγιος Φανουριος) : si vous êtes en veine, cette toute petite église, insignifiante de l’extérieur, ne vous opposera pas porte close et vous laissera bouche ouverte. Agios Fanourios appartenait autrefois à l’un des plus éminents monastères de Crète, vaste ensemble de bâtiments, foyer d’érudition, reconnu pour sa bibliothèque et son école religieuse. De ce monastère Valsamonero, bâti au XIVe, ne reste que cette église, dont la première des trois nefs, vouée à la Vierge, date de 1332. La nef Sud, dédiée à Αγιος Ιοαννις, est ajoutée en 1428 et dix ans plus tard, une nef latérale, consacrée à Αγιος Φανουριος complètera le bâtiment. Les murs sont totalement recouverts de fresques magnifiques, et très bien conservées, issues de cette école crétoise qui prospère sous l’occupation vénitienne : même si l’on reste un peu sur notre faim de ne trouver aucune monographie disponible sur le lieu, on suit sans trop de difficultés les grandes scènes bibliques qui se déroulent sous nos yeux émerveillés.

Agios Fanourios

 

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22 juillet 2013

Kritsa et sa Panagia Kera

Si comme nous vous avez pris la clef des champs après avoir difficilement survécu à Agios Nikolaos (station balnéaire qui n’a de crétoise que le nom, moderne et sans caractère, grouillante comme une fourmilière, tape-à-l’œil et synthétique), faites dix kilomètres dans les terres jusqu’à Kritsa… je sais, j’entends bon train les commentaires, « Kritsa, pas contrefaite ? Kritsa, pas falsifiée ? ». Moderato siouplait. Kritsa est avant tout un vrai et vieux village construit à flanc de montagne avec, sur ses hauteurs, d’anciennes demeures bordant des ruelles typiques, étroites et fraîches. Certes, la magie opère moins lorsque des armées de cars déversent les touristes venus d’Agios Nikolaos, pour arpenter la rue principale, ourlée de boutiques de broderie : si quelques mamies cousent, crochètent, festonnent encore sur leur pas de porte, les quintaux de tissus manufacturés viennent tout droit … de très loin. Nous avons été médusés par l’agressivité de ces grand' mères vêtues de noir, devenues business women, qui vous intiment l’ordre d’entrer dans leurs échoppes à grand renfort d’admonestations tonitruantes : c’est à celle qui braillera le plus fort, qui vous attrapera par le bras, qui jettera sur vous les pires anathèmes en vous voyant entrer chez leurs voisines. Vous aurez l’inconfortable impression d’être tombé dans un nid d’araignées sous amphétamines, qui n’ont de cesse de vous capturer dans leur toile. Flippant.

Il faut déambuler tard le soir, lorsque le calme revient, que les rues sont désertes, pour goûter l’atmosphère paisible qui se dégage de ses murs, ou venir très tôt le matin, lorsque la lumière douce dore les pierres et joue dans la vigne vierge des balcons : on y croise encore des papys sur leurs ânes qui ramènent les herbes fraîchement coupées, les livreurs de fromages frais et de lait auxquels les mamies encore sereines tendent leur bidon, et un bottier sans âge qui confectionne encore des bottes crétoises certifiées conformes.

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Ceux qui ont pu voir le film de Jules Dassin, Celui qui doit mourir, adapté du roman de Kazantzakis, Le Christ crucifié, reconnaîtront les ruelles de Kritsa comme toile de fond de cet hymne à la résistance grecque devant l’occupation turque (la place centrale du village porte d’ailleurs le nom de son actrice de prédilection et épouse). Le choix de Dassin n’a rien d’étonnant, puisque Kritsa est le lieu de naissance de Rhodanthe, surnommée Kritsotopoula, jeune fille héroïque dans sa lutte contre l’occupant et qui batailla avec les rebelles crétois dans des habits d’homme, jusqu’à tomber en 1823, sous les balles turques.

Enfin, Kritsa est surtout fameuse pour sa Panagia Kera, église à trois nefs et coupole, dédiée à la Dormition de la Vierge, située sur la route du village. De l’extérieur, ce bâtiment court sur pattes, lourd comme une pâtisserie retombée, encore épaissi par des contreforts bourratifs, ne vous secoue pas de curiosité. Mais une fois le seuil franchi, les couleurs vont littéralement… retentir, sonner, carillonner, vous aciduler le palais.

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La nef centrale à coupole basse, de structure archaïque, date de la fin du XIIe siècle ; un siècle plus tard, lors de sa restauration à la suite d’effondrements, on la flanquera de deux nefs latérales, communiquant par des passages intérieurs arqués. S’il reste encore des fresques originelles datées du milieu du XIIIe siècle dans l’abside du sanctuaire de la nef centrale, tous ses autres murs seront alors recouverts de nouveaux motifs, comme le seront, au milieu du XIVe siècle, les deux nefs supplémentaires. L’intérêt de la Panagia Kera est donc de suivre l’évolution sur un siècle des motifs, des caractères, de la facture des fresques, admirablement conservées.

Ainsi, de la première couche picturale de la nef centrale dédiée à la Vierge, ne subsistent que des évêques officiants, quelques Saints et des Archanges, suivant une représentation bien établie par les codes de l’époque, empreinte de solennité, de spiritualité… et de sévérité. La seconde vague de fresques de la nef centrale, réalisée cinquante ans plus tard, illustre les grands temps de la vie du Christ, de sa naissance à sa Résurrection, entouré d’Archanges, des Évangélistes, des Apôtres, de Diacres et de Prophètes mais aussi d’une très étonnante vision des enfers, bien audacieuse. Les visages s’humanisent, expriment des sentiments, prennent de la chair et du volume, même si les corps restent encore figés et mal proportionnés.

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La nef Sud, dédiée à Sainte Anne et à la conception de la Mère du Christ, est habillée de  fresques qui s’éloignent totalement du style de la nef centrale : dans une très complète monographie de la Panagia Kera, l’archéologue Katerina Mylopotamitaki relie la fragmentation de l’Empire byzantin après la chute de Constantinople et la disparition d’un pouvoir fort centralisé, avec une liberté d’expression artistique accrue, davantage tournée vers l’homme, ses sentiments et les problèmes sociaux de l’époque. Disparue la raideur des postures, les vêtements suivent désormais les mouvements et dessinent les rondeurs des femmes, la ligne épaisse et sombre des visages s’affine jusqu’à disparaître, les couleurs s’éclaircissent, le rendu des scènes acquiert un certain réalisme : les textes bibliques ont désormais des résonnances et des prolongements dans le monde terrestre.

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Les couleurs des fresques du Jugement Dernier de la nef Nord, vouée à Saint Antoine, claquent un peu moins : il faut bien reconnaître que le sujet se prête à plus de sobriété, respectant ainsi le caractère funèbre de la thématique. Néanmoins, on retrouve comme dans la nef Sud, des visages fins et expressifs et des vêtements aux plissures délicates.

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De nombreux commentateurs soulignent l’apparition du clair-obscur dans le traitement des visages, dès la fin du XIIIe siècle, dans la seconde couche picturale de la nef centrale, puis dans les deux autres nefs. J’ai eu beau chercher les effets d’ombre et de lumière, force est de constater qu’il ne s’agit en fait, pour donner du relief aux traits des personnages, que de coups de pinceaux blancs sur de l’ocre claire, creusée d’ocre brune. Il y a loin de la coupe aux lèvres…

 

16 juillet 2013

Esquisse de la Crète vénitienne… Etia (Ετια) et Voïla (Βοϊλα)

Dans l’imaginaire collectif, la Crète évoque la terre de rois légendaires, de monstres terrifiants, de palais fabuleux, le berceau d’une civilisation remarquable toujours auréolée de mystères. Mais elle est fût aussi romaine, arabe, byzantine, vénitienne et turque. Á la pointe orientale de l’île, il est aisé de se perdre dans le lacis de routes étroites et zigzagantes (pas toujours asphaltées) qui desservent de petits villages tranquilles, et qui vous plongent sans préliminaires dans une ambiance médiévale inattendue.

Etia* a émergé devant nous brusquement, alors que nous cherchions une supposée route, imaginée de toutes pièces par le Routard, dont le sens de l’orientation rivalise parfois avec le mien… (!). Petit village peuplé de ruines et de fantômes des temps glorieux, Etia déroule aujourd’hui des ruelles vides et silencieuses, entre des murs écroulés, jusqu’au Palazzo Seragio Serai, trapu comme une forteresse, construit au XVe siècle par ses riches propriétaires du temps jadis, les De Mezzo. Pour les amateurs d’Erotokritos (le poème ou l’opéra), la famille De Mezzo n’est autre que la branche maternelle de Vitsentzos Kornaros… Lorsque la Crète quitte l’escarcelle byzantine pour tomber entre les mains des Doges de Venise, ces derniers attribuent des fiefs aux nobles de la Sérénissime, des terres riches en vignes et en oliveraies, pour accroître encore davantage leur puissance commerciale. Pietro De Mezzo, d’abord installé à Sitia, construit sur les terres fertiles d’un petit village byzantin un magnifique palais de trois étages, flanqué de son blason. Etia se développe de concert jusqu’à devenir, à son âge d’or, le plus grand village de la région avec plus de 500 habitants.

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Etia

Devenu demeure des janissaires durant l’occupation turque, et refuge du plus cruel d’entre eux, Memetakis, tristement fameux pour ses actes de barbarie contre les chrétiens, le Pallazo sera décapité de deux étages lors de l’insurrection crétoise, la vindicte populaire faisant ainsi du passé mortifiant, table rase. En 2008, des travaux de réhabilitation ont redonné sa splendeur au bâtiment, sans toutefois lui restituer toute sa hauteur, stigmate assumé de la victoire grecque sur l’oppresseur.

Si, d’Etia, vous suivez la route de Katelionas, guettez (attentivement) le petit décrochage sur la droite, après Handras, qui vous mènera à Voïla, autre domaine abandonné, propriété de la famille vénitienne Zenos, qui se convertit à l’arrivée des Turcs jusqu’à modifier son patronyme en Tzen Ali ou Djinalis. Voïla est construit sur un rocher, comme une citadelle, plus austère que la belle demeure patricienne des De Mezzo. Du bâtiment principal de trois étages et de ses dépendances, ne restent qu’une tour, deux pièces voûtées, une église, quelques vestiges de maisons de paysans, dont une particulièrement bien conservée, avec un four extérieur. Si les vestiges sont plus délabrés qu’à Etia, le site distille un charme prenant, la lumière jouant sur le relief, le vent murmurant dans une nature qui a repris ses droits.

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Une seconde église, Agios Georgios, construite derrière la tour au XVe siècle, mérite que l’on pousse sa porte grinçante : elle y abrite, sous une fresque de la Vierge, la tombe d’un membre de la famille Solomos…dont on retrouve les armes au dessus de la porte. J’ignorais totalement que la dynastie du poète Dionysos Solomos prenait racine dans ce petit hameau crétois, et non à Zante.

Dans le même après-midi, en vagabondant dans le silence de ces ruines oubliées, nous avons croisé les ombres de trois grandes familles vénitiennes qui ont engendré deux immenses poètes grecs : il y a décidemment de sacrées bonnes ondes, sur ces chemins de traverse…

 * Pour en savoir plus, je vous recommande le livre de Nicole Fernandez, L'habitat crétois : instrument et symbole de la société, chez l'Harmattan - 2011

 

11 juillet 2013

Crète - Route de montagne du Psiloritis (ou mont Ida), entre Anogia et le plateau de Nida

Le premier jour en Crète fût source de contrastes, comme un clair-obscur très prononcé, un contre-pied flagrant, où le meilleur succède au pire. Après avoir pris le pouls d’Héraklion, quel que soit le périple que l’on s’est choisi dans l’île, le passage par le site de Cnossos est quasi inéluctable. Comme beaucoup d’autres visiteurs avant nous, l’enthousiasme répondit aux abonnés absents… Lorsque l’archéologue anglais Evans le met au jour en 1900, celui-ci part du principe qu’il s’agit des ruines du palais du roi Minos et décide de le « restaurer » en partant de ce présupposé, totalement dénué de rigueur scientifique. On sait aujourd’hui, suite au déchiffrage des tablettes trouvées en ces lieux, qu’il s’agit bien plus sûrement d’un centre administratif et religieux, très loin des chimères romanesques d’Evans. Le souci, c’est que le monsieur est intervenu à grands coups de béton, aujourd’hui très abimé, et de peinturlurage, qui jure un peu beaucoup. Les plus belles pièces du « palais » sont à ce jour inaccessibles, parce que l’on restaure… les restaurations. Le rouge Ripolin des colonnes et les copies criardes des fresques donnent au site un côté frelaté du plus mauvais effet. De toutes façons, vue la fréquentation frénétique du site, même tôt le matin en juin, il est difficile de s’immerger  dans cet espace et de laisser, hélas, monter une quelconque fascination.

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C’est en feuilletant un guide bien connu (page 204 pour l’édition 2013/2014), que nous sommes tombés sur un descriptif on ne peut plus engageant, une montée vers la Crète des montagnes, entre les villages d’Anogia et le plateau de Nida, dominé par l’imposant mont Psiloritis. C’est un peu longuet d’arriver à Anogia à partir d’Héraklion, mais les vingt kilomètres dans un paysage grandiose quasi vierge pallient de beaucoup la durée du trajet initial. Nous ne croiserons pas âme qui vive, suivant les méandres de la route qui serpente sur une terre constellée de pierres plates, parsemée d’arbustes, comme si les titans avaient fracassé au sol de colossaux rochers lors de combats légendaires. Ces pierres sont d’ailleurs utilisées pour l’élaboration des refuges de berger, ces mitata* circulaires, pour certaines toujours en service.

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La route asphaltée s’arrête brutalement sur une espace de grand parking où les bergers garent leur Toyota : vous pouvez partir à pied explorer la grotte du mont Ida, lieu de naissance supposé de Zeus (mais une grotte du plateau du Lassithi brigue aussi cet honneur), tout du moins cachette dégotée par sa mère Rhéa, pour mettre le nourrisson déjà braillard hors de portée de la gloutonnerie de son père Cronos. Si les histoires de famille des Olympiens ne font vibrer aucune corde sensible chez vous, allez vider une Mythos et goûter le fromage fait sur place (il sèche sur les bords des fenêtres), dans une « taverne » aux allures de bunker, qui ne doit pas voir passer beaucoup de touristes. Ses fenêtres s’ouvrent sur une large dépression fertile, vert tendre, où paissent de nombreux troupeaux de moutons, cernée de montagnes. L’altitude atténue la chaleur, le paysage se boit des yeux, pas un bruit hormis le bêlement des animaux, on déguste le fromage de brebis encore tout laiteux pendant que le taiseux berger fait des réussites derrière nous… sans doute une version un peu d’Épinal de la Crète, mais elle est telle que je l’imaginais, très très loin du trafiqué Cnossos.

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* On les appelle de deux façons : To Mitato ou O Koumos. Pour certains, l’appellation dépend de la région (mitato en Crète occidentale, koumos dans les autres montagnes) ; pour d’autres, c’est la forme du toit qui diffère, plat pour le mitato et pointu pour le koumos ; et pour d’autres encore, c’est l’usage qui les distingue : koumos pour un simple refuge et le stockage de matériel, mitato pour une fromagerie.

 

5 juillet 2013

La Crète avec les dents

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On ne m’enlèvera pas de l’esprit que la singularité d’un pays, d’une région, se révèle avant tout dans l’assiette, miroir de la substantifique moëlle de ses habitants : J’aime assez ces raccourcis lapidaires, mais ô combien savoureux, où l’on croque une contrée par son rapport à la nourriture, style : « Si les Anglais peuvent survivre à leur cuisine, ils peuvent survivre à tout ». Oui, je sais… mais à l’époque de Shaw, Jamie Olivier et Gordon Ramsay n’étaient pas encore nés…

En ce qui concerne la Crète, il faut nettement relativiser tous ces élogieux commentaires sur son régime ancestral, garant des excès et des méfaits de notre cuisine occidentale déséquilibrée. Une certaine standardisation due au tourisme de masse, les aménagements pour s’adapter aux habitudes alimentaires des touristes (portions plus importantes, omniprésence des frites), le recours inévitable aux produits surgelés (il est matériellement impossible de fournir du poisson frais tous les soirs aux seize millions de touristes qui viennent en Grèce chaque année) ont dévoyé les us et coutumes rigoureuses.

Toutefois, radieuse nouvelle, la Crète propose encore, si vous êtes curieux, fouille-au-pot, et pas trop routinier dans votre lecture des cartes, des plats qui enchanteront les papilles des becs sucrés mais aussi des végétariens, ceci compensant cela sur la balance : ah, souvenir tout ému devant cette première sfakia pita (galette plate, chaude et craquante fourrée de myzithra, largement arrosée de miel), dégustée à Myrtos, au bord de l’eau dans le tout petit resto de mezzés, « Karavostasi ». Ou de ces kalitsounia de la « Scala Fish Tavern » de Matala, où le patron me surprit me vautrant avec délices dans les jardins de la gourmandise, le doigt et le museau pleins de miel. Hilare devant ma mine confuse, il déposa cinq minutes plus tard, et gracieusement je vous prie, une nouvelle assiette de ces petits chaussons frits, garnis de fromage frais de brebis, largement arrosés du nectar des ruches, omniprésentes dans les montagnes crétoises. Toujours à Matala et bien indiquée dès l’entrée du village, on trouve une excellente boulangerie-pâtisserie, si vous souhaitez déguster un petit-déjeuner digne de ce nom ; « Zouridakis » : service à la ramasse et sourire en option mais succulent rizogalo et bougatsa crémeuse à souhait.

Á Héraklion, chez « Ligo krasi ligo thalassa », c’est une montagne de loukoumades qui arrivera sur votre table avec l’addition, petits beignets ronds, tout dodus et dorés, qui se roulent de nouveau dans … le miel. Plus addictif, on ne fait pas. Dans notre bar de prédiction de Kato Zakros, l’"Amnesia Café", on complète votre petit déjeuner, si on l’estime trop sommaire, par une part de galaktoboureko, encore tiède, dégoulinant de sirop, ou d’un karythopitta, gâteau bien riche en noix, sans bourse délier.

Si l’on souhaite ensuite se donner bonne conscience et alléger ces repas, on optera pour tous ces délicieux plats de légumes, riches en herbes et salades locales, dont les saveurs m’ont plusieurs fois bluffée : fleurs de courgettes, briam, horta, hortopites, dakos… on connaît tout ces plats et pourtant, ils vous émeuvent les papilles d’un tout nouveau parfum. Si vous n’êtes pas trop accro à la caféine en fin de repas, demandez un thé des montagnes - tsaï tou vounou -, délicieuse infusion toujours différente : chacun y met ce qu’il veut (herbes endémiques, dictame, cannelle, menthe, thym, sauge, romarin…) et les dominantes varient dans chaque village, chacun se targuant de posséder la meilleure recette.

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Tavernes testées lors du séjour :

À Héraklion :

« Ligo krasi ligo thalassa »*2 ; délicieuses courgettes frites, façon tempura, mais très bruyant ☺

« Ο Vrakas », voisin du précédent, copie conforme, même niveau sonore ☺

Dans la Messara :

À Kalamaki : « Delfinia » ; recommandé par notre logeur, pas convaincue par le poisson que je soupçonne congelé, malgré les dénégations du proprio

À Sivas : « Sactouris » *2 ; très bonne table pour ceux qui aiment la verdure crue ou cuite dans leur assiette, serveuse adorable☺☺

À Zaros : « Sinontisi » ; bon plan pour une assiette de mezze (pikilia) ultra copieuse à l’heure du déjeuner dans petite taverne tenue par un jeune couple, très sympa ☺☺

À Kommos : « Vrohos » ; sur la corniche en surplomb de la plage de Kommos, bon poisson frais ☺

À Matala : « Scala fish tavern » ; tout au bout du front de mer, à gauche, table un peu plus sophistiquée, excellent bar grillé, poulpe itou ☺☺

Vers l’Est

À Myrtos : « Kravostasi » ; le long de la plage, succession de restos. Nous avons choisi celui qui nous a paru le moins trafiqué pour un encas de midi ; bonne pioche, carte courte mais mezze ultra frais ☺

Tout à l’Est

À Kato Zaros : « Nikos Platanaki » *4 ; notre cantine attitrée, le propriétaire possède son potager et son élevage, la qualité des plats et les assaisonnements s’en ressentent, forte fréquentation grecque, musique certains soirs à la table des locaux ☺☺

À Kato Zaros : « To Akrogialy » ; service collant, limite gluant, cuisine plus standardisée que le précédent

À Kato Zaros : « Nostos » ;  poissons de bonne tenue mais service alangui ☺

À Mochlos : « Ta Kavouria » ; bon rapport qualité prix

Plateau de Katharo

À Kroustas : « O Kroustas » ; table du séjour, très couleur locale, agneau d’anthologie, pâtes faites maison fondantes et onctueuses à souhait, fromage du coin, pain à la saveur unique ☺☺☺

À Kritsa : « Lato » et « Platanos », simple et bon

À Agios Georgios : « Taverne Réa » ; plat du jour imposé, très goûteux au demeurant mais pratique commerciale un peu limite, tout de même.

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1 juillet 2013

On the Road en Crète - Prélude...

Á brûle-pourpoint, ma sainte trinité insulaire grecque ressemblerait à cela : Amorgos, Ithaque et Chios. La Crète allait-elle sur-le-champ se hisser à ces hauteurs stratosphériques pour déloger l’une de ces îles, solidement fichées dans mon Panthéon perso? Contrairement à bien des internautes qui enchaînent les orgasmes en retraçant leur périple crétois, je serai nettement plus mesurée, voire même précautionneuse. J’entends d’ici les hurlements des groupies transies, qui resteront esbaubies devant mes réserves. Désolée, mais non, le virus crétois n’a pas su percer nos défenses et nous secouer l’émotionnel, à l’exception d’un autre « finis-terrae », tout au bout du monde, là, vers l’Est, extrêmité vierge, indomptée, silencieuse et déserte, indifférente à l’anéantissement programmé d’une bonne partie de l’île.

Ne disposant que de 17 jours, nous avons choisi de privilégier la partie orientale de la Crète, en partant d’Héraklion, vers la Messara, puis de longer la côté jusqu’à Kato Zakros, avant de remonter par le plateau de Katharo à notre point de départ.

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Aller à la rencontre de la Crète revient à danser un tango permanent, deux pas en avant, un pas en arrière, à alterner moments forts et vertigineuses déceptions, découvertes somptueuses et visions d’apocalypse ; la liste volontairement caricaturale des étapes de notre périple crétois ressemblerait à cela :

Passez outre, même au mois de juin

- Cnossos (reconstruit, bétonné, défiguré)

- Agios Nikolaos (la côte d’Azur au mois d’août, sans aucune âme)

- Vaï (plage surpeuplée, envahie de touristes déversés par cars entiers)

- La côte de Myrtos à Goudouras, via Ierapetra (une succession de serres dans une odeur fétide d’engrais)

- Le plateau du Lassithi (cuvette tristoune fameuse pour ses éoliennes, dont il ne reste plus grand' chose, terre de prédilection des touristes russes : surcotée).

- Sitia (je cherche encore ce que l’on peut y faire…)

- Le monastère de Vrondissi, dont le seul intérêt réside dans une fontaine, tronquée par les Turcs.

Á la rigueur

- Matala (à condition d’avoir gardé une bonne dose de second degré et une âme de hippy)

- Mochlos (on en fait vite le tour, mais située entre les détestables Agios Nikolaos et Sitia, donc, par comparaison …)

- Le site de Gournia, sans beaucoup de charme mais le plan des rues pavées est toujours lisible.

Nécessaires

- L’église d’Agios Fanourios

- Le site d’Agia Triada

- Le monastère d’Odiyitria

- Le monastère Toplou

- Etia et Voïla

Inoubliables

- La Panagia Kéra

- Le site de Gortyne

- Le site de Phaistos

- Le site de Lato (merci à J. Lacarrière !)

- Kato Zakros et son palais minoen

- La route de montagne entre Karidi et Zakros

- La route de montagne du Psiloritis, entre Anogia et le plateau de Nida

Pour nous qui sommes coutumiers des îles hors saison, nous n’étions sans doute pas préparés à une telle fréquentation débridée, début juin (la Crète absorbe à elle seule 40% du tourisme vers la Grèce) : je ressens toujours comme une épine dans ma sandale lorsque je vois écrit, devant les tavernes, un « Willkommen », avec le prix du demi de bière, des menus proposés de prime abord en allemand ou en russe, une serveuse m’accueillir avec un « Guten Tag ». J’ai ressenti en Crète, à l’exception de l’extrémité Est et des villages de montagne, un manque de la Grèce, de tout ce qui fait que j’aime tant ce pays. Nous n’avons pas compris cette course au bétonnage, ces villages de vacances bas de gamme sortis de terre pour entasser les hordes de touristes qui carbonisent toute la journée sur les plages, ces kilomètres de côtes détruites pour un retour sur investissement à court terme, ces décharges en plein air qui ne choquent personne (déjà vu en Sardaigne), cette inaptitude à gérer un environnement de toute beauté, dans des proportions qui me sidèrent. Certes, un certain nombre d’enclaves encore préservées viennent d’être classées Natura 2000, en raison de la fragilité des écosystèmes. C’est heureux mais c’est bien tard.

Joueur de gaïta2 Joueur de bouzouki

DSC00561 Route du Nord16

Conseils de l'Automedon :

Vous allez nécessairement louer une voiture, alors...

1. Pour quelques euros de plus, prenez l’assurance tous risques, parce qu’un simple rétroviseur, déjà, est manifestement vite anéanti, lequel vous coûtera, par défaut, ... au gré du loueur... et même davantage !

2. Vérifiez au départ le niveau d’essence (plus de petites économies en Grèce)...et / mais surtout, le gonflage des pneus :1 bar de pression, comme nous avons pu le constater, rend la conduite et le freinage plutôt incertains...

3. On vous propose de vagues cartes au 1/150 000, voire au 1/200 000ème !, et sans boussole...Précipitez-vous donc à la première bibliothikè pour vous munir d’un précieux guide, Atlas Kritis, au 1/50 000ème(carte découpée en 115 numéros) - Anavasi Digital éditeur - qui vous coûtera certes 23 Euros, mais vous évitera de vous égarer ou de tourner en rond – les panneaux indicateurs, quand ils existent, n’étant pas toujours dans le sens de votre marche... si vous vous aventurez hors des sentiers touristiques, of course.

D’où l’utilité aussi du rétro-viseur, ou d’une assistante attentive...

Ασφαλες ταξιδι !

2 juin 2013

Chios - Parce qu’il y a monastère… et monastère

Il devait être un moment fort du voyage, le rendez-vous incontournable, le lieu dont il fallait s’imbiber, longtemps fermé pour travaux, un must, le miel sur le yaourt, l’image certifiée conforme, emblématique de cette semaine à Chios : loupé ! Νέα Μονή, inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, est un monastère byzantin du XIe siècle, aussi renommé qu’Οσιος Λουκας, célèbre pour ses mosaïques, son opulence, son rayonnement. Le complexe est vaste et comporte de nombreux bâtiments (église octogonale, réfectoire, chapelles, cellules), déjà replâtrés ou en cours de restauration. Car le monastère enchaîna les désastres au XIXe siècle ;  les Turcs le pillèrent et le saccagèrent à deux reprises, en 1822 et 1828, et le tremblement de terre de 1881 acheva l’effondrement amorcé. Depuis, les interventions, les réparations, quand ce ne sont pas carrément des transformations, se sont succédées. Certes, les fragments importants des mosaïques sur fond d’or qui ont résisté au temps, sont absolument superbes mais les différentes rénovations successives jurent avec les murs d’origine, à vous fendre la rétine : certaines surfaces extérieures sont carrément recouvertes d’enduit blanc ! Alors, la sauce ne prend pas et on reste partagé entre la beauté intérieure du narthex et de la nef et une « remise à neuf » très discutable et trop ostensible. Il faut avouer que le week-end de Pâques n’est sans doute pas le moment opportun pour un premier tête-à-tête avec ce haut lieu du monachisme, et que la foultitude de pèlerins au fort potentiel vocal, déversée par les cars de tourisme, modifie quelque peu le ressenti d’une enclave où devaient prévaloir le silence et le recueillement.

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Toutes autres furent nos impressions au tout petit Μονή Μουνδων, situé au Nord de Chios : pas sûre d’être totalement objective, cette partie de l’île étant pour nous bien plus attachante que le Sud : villages du bout du monde, côte sinueuse et escarpée, grèves malmenées, troupeaux de chèvres, sol pierreux et pauvre, genêts touffus, brouillard et… cataractes d’eau. La pluie ne fait pas semblant à Chios, elle a une petite saveur bretonne assez prononcée.

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C’est en redescendant de Kambia vers Katavasi que nous sommes tombés dessus, au travers des allers et retours des essuie-glace en surrégime. Le monastère, d’époque byzantine tardive, placé sous la protection de Saint Jean le Précurseur, est aujourd’hui désert mais ses différents bâtiments sont toujours debout. Il suffit de pousser la porte pour remonter le temps : si certains toits se sont écroulés, le katholikon, le vestibule en forme de dôme, les cellules, bien qu’endormis, sont facilement identifiables. Pas un bruit, autre que les gouttes martelant la pierre et les feuilles, dans une nature qui a repris ses droits ; on buissonne doucement, pour ne pas troubler la quiétude de l’endroit, on chuchote, on s’imprègne, on ne serait pas étonné d’accrocher du regard un pan de soutane sombre et furtive au coin d’un édifice, comme si ce monastère avait sa propre alchimie et quelques secrets bien gardés. On referme doucement la porte derrière nous, vaguement confus d’avoir laissé nos empreintes de mortels sur le sol détrempé, dans un lieu hors du temps.

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