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Le Beau Capitaine (Ο ωραίος λοχαγός - 1982)

Roman de Ménis Koumandaréas

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2011

 

 

 

J’avais terminé La Femme du métro en bougonnant, perplexe devant ce roman estimé d’une foule de lecteurs, qui sonnait pourtant étrangement faux à mon oreille. Comme si l’auteur avait volontairement travesti un sujet personnel trop audacieux dans une histoire préfabriquée, simpliste, bridant sa plume pour s’en tenir à un exposé frigorifique, presque clinique d’une relation impossible. Ménis Koumandaréas poursuit quatre ans plus tard, dans Le Beau Capitaine - mais avec quelle adresse, cette fois ! -, la même dissection des âmes qui hésitent, tout au bord de l’abîme, à faire le grand saut ; le jour où la vie réelle et le bonheur passent à portée de main, prend-on le risque de se jeter dans le vide, ou bien leur tourne-t-on le dos, en regardant les années passer sans avoir vécu ?

L’auteur interroge ici un membre éminent du Conseil d’État dans un huis clos étouffant, presque hypnotique. Sur une période de neuf ans, un jeune capitaine d’infanterie demande inlassablement à la haute juridiction l’annulation des décisions de sa hiérarchie militaire, qui s’acharne à détruire injustement sa carrière, sur des prétextes infondés. Ces requêtes à répétition vont lier l’officier et un conseiller d’État vieillissant, chargé d’étudier la validité de chaque recours et de présenter les demandes en séance devant le tribunal. Si le cadet voue très vite à l’homme de loi un respect mêlé d’admiration pour son statut social, son habileté de juriste et son appui sans failles, le conseiller voit de son côté son existence bien rangée se fissurer, tel un Aschenbach devant les premières lueurs de la beauté. Pas sûr même que l’homme comprenne vraiment ce qui lui arrive ; il est de ceux qui passent leurs soirées avec Tennessee Williams, Sappho, Cavafy ou Tchaïkovski, sans se douter de ce qu’ils ont tous en commun. Le célibataire endurci, solitaire, mélomane et lettré reste prisonnier de sa caste, de sa fonction, commentant de loin les bouleversements politiques et sociaux de son pays qui ne l’atteignent jamais. Il n'est que spectateur des événements, même de ses propres émotions qu’il ne sait ou ne veut interpréter.

Ménis Koumandaréas fait preuve dans ce roman d’une exquise délicatesse pour décrire les symptômes d’un simple trouble, qui vire parfois à l’exaltation, jusqu’au vertige. Sans cesse revient dans la bouche du conseiller sa fascination pour le physique admirable du Capitaine, sa prestance, sa démarche, ses yeux gris clair, ses traits harmonieux, et surtout cette lumière aveuglante qui l’entoure comme un halo sacré : "Peu à peu, sans que je m’en rende compte, son visage devint le compagnon permanent de ma pensée. Partout où j’allais, je le traînais avec moi comme une phrase musicale ou un vers gravé dans la mémoire. J’avais l’impression qu’il me confiait ses pensées... Dans les réceptions, le visage d’un beau garçon qui nous servait me rappelait aussitôt ses traits, et le soir, quand j’écoutais les Vêpres de la Vierge, le même visage m’apparaissait immaculé, baigné de lumière".

Impossible pourtant d’envisager une progression dans les relations des deux protagonistes ; le livre avance comme un disque rayé, repassant sans cesse sur les mêmes sillons, sans issue : « accusation de l’armée, requête, jugement, annulation », ce même cycle, encore et toujours. L’histoire du conseiller et du Capitaine tourne en boucle fermée, tous deux témoins d’une époque qui s’épuise, cadenassée et refermée sur elle-même : la toge des conseillers bordée de velours, agrémentée de collets de lin blanc, les bulletins de santé du Roi Paul, le Vieux Palais royal, les horloges arrêtées, les planchers mangés aux vers, les lambris de chêne, sont autant de marqueurs d’une atmosphère surannée, oppressante où se cognent deux spectres qui n’ont même pas de nom, désignés par leur fonction, incarnant deux corps d’État qui s’affrontent. Au dehors, pourtant, c’est le chaos ; élections truquées, valse des gouvernements*, assassinat du député Lambrakis, trahisons, renversement d’alliance, discrédit des institutions, jusqu’au coup de poing final des militaires en 1967.

Si Ménis Koumandaréas persiste à railler la vieillesse et à soupirer après la/sa jeunesse qui s’est envolée, il le fait beaucoup plus subtilement que dans La Femme du métro,où il me démangeait de balancer quelques calottes à son héros capricieux, vaniteux et donneur de leçons. Notre jeune Capitaine ici a tout de l’innocent à peine conscient de sa beauté, sensible, vulnérable, intègre et juste : "Le visage du Capitaine, malgré son attirance pour le droit, était un poème, de ceux que la nature offre provisoirement à l’homme et que lui, sans y penser, promenait dans les casernes". Bien sûr, il dénote ; se passionner pour Nijinski sous le nez de brutes épaisses, avinées et quasi analphabètes ne lui facilite pas l’avancement. Il ne comprend rien à la jalousie sournoise qui transpire chez ses supérieurs, qui le manipulent et se jouent de lui avec perversité. Suffisamment pour user ses maigres défenses et faire vaciller une santé mentale déjà fragile.

Le conseiller s’interroge souvent sur les traits encore juvéniles du Capitaine pourtant âgé déjà de 27 ans au moment de leur rencontre ; "Ce visage était même de la jeunesse insouciante, façonnée avec soin par l’enfance et menée à la perfection par l’adolescence... ce jeune visage concentrait les plus hautes vertus qu’on puisse voir chez un être humain : jeunesse et beauté, générosité, caractère. Un sculpteur antique, de l’époque classique surtout, n’aurait presque rien eu à lui ajouter". Tant que le conseiller veille sur lui, l’accompagne dans ses démarches, accorde du crédit à son histoire, le Capitaine garde le visage lisse d’Adonis. Le Dorian Gray à trois étoiles reste fidèle à son auto-portait, qu’il a offert au juriste en remerciement de son aide. Quand l’armée décide de lui reprendre ses galons pour une retraite anticipée, que le conseiller commence à douter du bien fondé de ce combat inégal, le Capitaine se flétrit en quelques mois, prenant l’apparence d’un vieillard voûté et négligé. Le temps s’accélère parfois d’une étrange façon dans ce royaume de Grèce qui agonise...

Le livre se referme dix ans plus tard, dans l’appartement du conseiller très âgé, qui relate à un jeune officier venu l’entretenir d’une requête déposée au Conseil d’État, cette histoire dont bruissent encore les couloirs de la vénérable institution. Cette scène finale qui atteint le sublime, mélancolique et brumeuse, dessine un conseiller toujours bouleversé par le souvenir de son beau Capitaine, incapable de faire son deuil de la jeunesse et de la beauté ; un homme d’un autre temps, qui continue ses conversations avec le seul être qu’il ait jamais aimé et qu’il salue d’un geste de la main, à sa fenêtre, en voyant un uniforme s’éloigner.

 

 

* Où l’on croise déjà les Papandrèou, les Mitsotakís, les Karamanlís…