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18 juillet 2012

Louis Wolfson, flamboyance de la folie peu ordinaire

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Seconde découverte inouïe aux Éditions Attila, - après le choc du roman de Jacques Abeille (ici) -, que ce récit dément d’un auteur octogénaire, publié pour la première fois en 1984, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan. Oui, il s’agit bien du titre du livre, à l’assonance singulière…, car, dit-il, « ma mère avait choisi de mourir de manière allitérative ».

Paul Auster, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jacques Lacan avaient déjà remarqué cet Américain de New York, lors de la parution d’un premier texte en français chez Gallimard, en 1970, Le Schizo et les Langues. Diagnostiqué schizophrène très jeune, habitué des asiles psychiatriques, vouant aux gémonies sa langue maternelle *, l’homme vit en permanence avec des écouteurs aux oreilles pour se repaître d’autres idiomes, le français en première place. Sous perfusion financière de l’état pour « incapacité depuis l’enfance », Louis Wolfson parie et perd et passe cette pension sur les champs de courses, échafaudant à longueur de journée de fumeuses théories pour présager des résultats. Comportement obsessionnel, compulsion maniaque, férocité, narcissisme, délires et paranoïa, tout peut être retenu contre lui. Il tient à distance ce qui touche à l’émotionnel, au relationnel, étanche à la souffrance de ses proches. Muré dans un implacable détachement, il consigne par écrit, d’une manière clinique et glaciale, en alternance avec les carnets personnels de sa mère, la maladie, la décrépitude, la mort de sa génitrice. Aucune ironie, même pas de persiflage ou de deuxième degré, il ne ressent rien, il est juste factuel. Il est un homme effroyablement seul, exposé à un monde hostile, dont il n’attend qu’une chose, éructée à longueur de paragraphe, la destruction prochaine, lors d’un cataclysme nucléaire. 

Cette haine profonde de l’humanité qu’il considère ignorante, abrutie et perverse, est ressassée, mâchouillée, opposée à son intelligence, sa culture, sa propre clairvoyance. Á moult reprises, il affirme que, selon les Grecs, le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme, c’est de ne pas être né. Lui a eu la poisse. Il faut attendre la page 237, sur 301, pour percevoir enfin la propre souffrance de Wolfson, lorsqu’il décrit, sans s’y attarder,  les traitements subis en hôpitaux psychiatriques : électrochocs, lobotomie par brûlure neuronale, cerveau toasté, chocs insuliniques, comas hypoglycémiques répétés et l’arrogante prétention des « médecins », « des saletés qui semblent devoir s’acharner agressivement, tout en remplissant leurs goussets et en se procurant un sentiment accru de pouvoir arbitraire et dictatorial, à aider des malheureux  qui ne veulent pas être aidés par contrainte et au prix de la privation, moralement illégale, de leur liberté, au nom d’une sacro-sainte santé mentale ! » Tout à coup, sous la folie hallucinée de Louis Wolfson, apparaît comme un ricanement d’hyène, qui renvoie à la société sa propre responsabilité. Monumental.

 

* dans les deux sens du terme …

 

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31 mai 2012

Prometheus / Alien… une malheureuse filiation

----------- Contient des spoilers-----------------

prometheus-aff-375x500Nous faisions un peu grise mine en sortant hier soir du Gaumont Opéra, A., F. et moi. Avions-nous mis la barre outrageusement haut et trop espéré de Ridley ? On aurait dû se méfier en voyant le nom du scénariste, déjà responsable du gloubiboulga fumeux de Lost. Comment un pareil imposteur (j’me la pète, j’embrouille, je suis dépassé, je bâcle une fin boiteuse) a-t-il pu tenir le manche du film le plus attendu de cette année ?

Alien est un de mes films préférés, la référence absolue de la SF, jamais égalé dans le genre « traque en huis clos anxiogène », bâtie sur une histoire linéaire bien modeste mais efficace, magnifiée par le travail de Giger et la caméra de Ridley Scott. Prometheus en est bien le prequel, la genèse, mais aux antipodes de la rigueur, de l’austérité, de la tension qui glaçaient son illustre ancêtre. Prometheus est un film brouillon, qui part dans tous les sens, qui tient à la fois de la lignée mais aussi, hélas, du remake. Á mélanger les genres, à vouloir ratisser large, à poser des questions vides d’intérêts tout en liquidant celles qui ont donné à la trilogie* sa mythologie, à multiplier d’appuyés clins d’œil aux scènes légendaires, inscrites dans la conscience collective des fans, le scénario s’autodétruit et vire à la caricature pour ados croqueurs de pop corn.

Pourtant, l’idée de départ – qui est ce « space jokey », explosé par un alien, découvert dans l’opus I sur LV-426, fossilisé à bord du vaisseau Derelict ? – avait nourri toutes nos espérances. Contre toute attente, les 5 premières minutes de Prometheus expédient le suspens : « terriens, voilà, votre créateur ». Pour la subtilité et les questions métaphysiques, on retournera chez Kubrick. Cette question des origines, de la filiation, de la connaissance ravie aux dieux, de l’ambition dévorante et de l’arrogance des hommes envers leur créateur est un terreau passionnant (l’équipage du Nostromo n’appelait-il pas déjà l’ordinateur de bord « mother » ?). Pourquoi alourdir le propos avec les gnangnanteries d’usage sur la foi, des symboles pesants, des sentences dévotes assenées les yeux embués ?

On rêve d’un Prometheus resserré autour du trio Weyland/David/Vickers**, avec un Oedipe acidulé très présent qui vient en rajouter au demi-dieu voleur de feu. On aurait pu se passer de tout le reste de l’équipage, des scientifiques asociaux et trouillards, des mercenaires bourrus, de la wonder-girl (pas crédible pour un sou) que joue Noomi Rapace. Le film n’avait pas besoin de donner autant de place à ce qui est la « pâte originelle » des aliens, ces bestioles grotesques qui évolueront vers le monstre terrifiant que nous connaissons (pourquoi ne pas avoir rappelé carrément Giger, qui nous aurait évité ces « encornets et poulpes »). On passe sur les incohérences, les approximations, les réactions illogiques de l’équipage scientifique, leur légèreté. Seuls David et Vickers sont crédibles, rationnels, en place. Mention spéciale à Fassbender qui domine tout le film et qui incarne le personnage le plus complexe et passionnant qui soit.

Malgré toutes ces réserves et déceptions, il faut aller voir Prometheus pour la caméra de Scott, pour l’esthétique du film, les décors, l’atmosphère, les prouesses technologiques à couper le souffle, les effets spéciaux fantastiques, les scènes d’action hallucinées. On regrette souvent que la caméra bouge si vite, on aimerait prendre son temps pour disséquer tous les détails, s’arrêter sur les fresques, les murs, le vaisseau des fondateurs. Visiblement, Scott a privilégié la forme au fond, le fantastique à la philosophie, le mouvement à la contemplation, le verbiage au silence, les réponses simplistes aux mystères. Les colosses humanoïdes qui nous ont donné la vie avaient pour but de revenir nous détruire. Le film n’en révèle pas les raisons. Nous les avions peut-être tout simplement… déçus. Ils ne sont pas les seuls.

 

*    le navet de Jeunet est bien évidemment à bannir

**  d’accord, j’ai perdu, Vickers n’est pas un robot mais David en est la version artificielle masculine et il y a bien entre ces deux personnages une « parenté ».

 

25 octobre 2011

1Q84, roman de Haruki Murakami

1Q84_Livre-1pLivre 1 Avril-Juin, Editions Belfond, 2011

Commençons par pester contre l’éditeur : les deux premiers livres de la trilogie 1Q84 ont été traduits dans le même temps mais édités en deux volumes, qui atteignent 520 pages chacun. Evidemment, quand on utilise une typo pour myopes glaucomeux, on gonfle artificiellement la longueur du texte et on s’assure une recette dodue. Á 23€ le volume, on aura dépensé 69€ au total, plus cher qu’un tome de Pléiade. L’édition américaine complète tient en un seul volume de 944 pages, au prix de 30$ (soit, 21€). Certains sont éditeurs, d’autres, épiciers.

Ceci dit, le livre est-il à la hauteur de la réputation qui le précède ? Ventes record au Japon, files d’attente devant les librairies pour la sortie du Livre 3 à Tokyo, Murakami annoncé nobélisable,  la barre est mise très haut. Mon sentiment sera un tantinet plus nuancé. Indubitablement le style est absolument magnifique, épuré, c’est une rivière qui coule le long des pages, avec des termes tout simples, sans maniérisme : rien de frelaté, de faussement recherché, d’artificiel. L’auteur ne se paie pas de mots : ses phrases glissent naturellement, ondulent, et font preuve d’une extraordinaire mise en image, d’un rare pouvoir d’évocation. Pas de longues descriptions inutiles mais le souci du détail opportun, qui sert la compréhension d’une atmosphère. La qualité littéraire du texte est indéniable.

Par contre, la lenteur de la narration est pesante : ce Livre 1 est une quasi-mise en place de l’intrigue, une présentation des personnages principaux et l’histoire met plus de 200 pages à décoller. Sans doute, le choix d’alterner les chapitres dédiés à chacun des deux protagonistes entrave, dans la première moitié, la dynamique du récit. Que peuvent avoir en commun une professeur de self-defense et de streching – tueuse de violeurs à ses heures * –, avec un professeur de mathématiques, qui partage son temps entre l’enseignement et l’écriture de romans ? Ces deux-là, qui semblent asymétriques au possible, ont un bon bout de passé et de futur en harmonie. Et amener leur univers à s’ajuster demande des pages d’élaboration fastidieuse.

Cet écueil dépassé, l’histoire chancelle, sans que le lecteur n’y prenne garde, vers un univers décalé, onirique, pas toujours très confortable. Sans atteindre ses délires nébuleux, le glissement des personnages vers une seconde dimension (où l’année 1984, durant laquelle se déroule l’histoire principale, devient l’année 1Q84) m’a souvent fait penser au cinéma de David Lynch ; deux personnages pivot, deux versants du récit, la confusion réel/irréel, l’intrusion de détails bizarres, voir incongrus, le flou dérangeant de certaines scènes capitales (rêvées/vécues ?), ce goût de l’alternance de moments très doux et poétiques et de scènes violentes où aucun détail n’est épargné.

Á la fin du Livres 1, tous les personnages sont identifiés et construits, l’intrigue est posée (combat contre une secte de fanatiques religieux et vengeance des violences faites à des petites filles *),  il reste aux deux héros à se retrouver, à comprendre les motifs de l’existence de ce monde parallèle, à faire la lumière sur la nature d’êtres fantastiques dont on ignore les intentions. Mais comme le souligne l’auteur « Il ne faut pas se laisser abuser par les apparences ; la réalité n’est toujours qu’une ».

 * non, rien à voir avec la trilogie suédoise...

 

6 septembre 2011

Le dernier stade de la soif (A Fan's Notes), récit de Frederick Exley

Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2011

exleyJe me méfie toujours un peu quand un livre fait autour de lui l’unanimité, quand tout le « prêt-à-critiquer » parisien hurle au chef-d’œuvre d’une seule voix extatique. Au risque de passer pour une pisse-vinaigre, on va laisser tomber la pensée unique et se faire une idée personnelle.

On nous présente le livre comme un classique de la littérature américaine qui a attendu 43 ans pour venir jusqu’à nous. On nous compare son auteur à Joyce, Bukowski, Salinger, Bret Easton Ellis… on ouvre donc le livre avec respect, jubilation et envie de découvrir un auteur singulier.

Durant 440 pages, le narrateur (Exley lui-même) nous raconte les ratages de son existence, un fiasco absolu, une suite d’échecs professionnels, sentimentaux, sexuels, familiaux, littéraires... Une vie décousue, faite de boulots sans lendemain, d’errances qui lui font traverser les Etats-Unis, de cuites carabinées, de rixes entre soiffards, un destin d’alcoolique sans le sou, qui oscille entre les hôpitaux psychiatriques et les canapés où il passe des mois à vomir l’Amérique. Une seule chose le fait sortir de sa léthargie, l’équipe des Giants de New York et son champion, Franck Gifford, celui par qui Exley vit par procuration. Et la littérature aussi. En fait Le dernier stade de la soif n’est pas autre chose que l’accouchement lent et douloureux d’un livre, la mise en mots d’un mal-être (d’une pathologie ?), l’aveu d’une relation impossible entre un homme du commun et son désir d’excellence.  

Exley se veut différent et repousse la vie toute tracée imposée par son pays : « je témoignais d’un simple refus infantile et hystérique de reconnaître la validité de leur mode de vie, et qu’en empruntant un autre chemin, j’avais voulu faire preuve d’un courage et d’une supériorité qui en réalité me faisaient défaut. » - page 25. « J’avais compris que mon destin était de rester cantonné dans les gradins avec la foule et d’acclamer les autres. C’était mon sort, mon destin, ma fin que d’être supporter » - page 416. Comme le constat final apparaît déjà en début de livre, que trouve-t-on durant 400 pages ? Une introspection, des bouts d’existence d’un inadapté qui méprise ses contemporains, un sabotage volontaire et constant de ce qui pourrait fonctionner, un lent pourrissement prémédité raconté avec lucidité : Exley n’est en rien une victime d’une société trop lisse qui broie les individus. Il aspire à tant de grandeur, à tant de réussite, il rêve tellement sa vie, d’être applaudi et légendaire, qu’il refuse d’accepter sa simple condition de raté. A chaque fois qu’il touche le fond de la déchéance, il retourne d’ailleurs toujours vers sa famille qui lui tend la main, ou vers un asile psychiatrique qui le prend en charge. Les pages concernant les traitements subis - (chocs insuliniques, électrochocs), l’état de la psychiatrie qui en est encore à lobotomiser sans scrupule, persuadée de son omniscience, - sont les plus brutales et les plus réussies du livre car elles sont les seules où le héros affronte une autorité cruelle, perverse et incompétente, le seul moment où il n’est pas la cause de sa propre dégradation en saoulard asocial. C’est pourquoi le livre perd peu à peu de sa capacité à garder le lecteur sous tension. D’abord saisi par un style très direct, une intelligence mordante, des ricanements acides sur les mœurs américaines, on tourne vite en rond et on se lasse de ses frustrations, de sa dérive intentionnelle, de cette faillite savamment orchestrée. Etre poivrot, marginal et frustré ne suffit pas à être un écrivain. Car après tout, Exley ne parle que d’une chose très ordinaire : son nombril.

19 janvier 2012

Destins crépusculaires (The Fall of Light), roman de Niall Williams

9782207253489FSEditions Denoël, 2003

Il y a des jours où l’on se dit qu’on a bien fait de pousser la porte de son libraire : usant et abusant des emplettes en ligne, on oublie bien souvent qu’être libraire est un métier, et que des décennies passées le nez dans les livres aiguisent forcément l’esprit et la curiosité. Alors que j’errais entre les tables des « nouveautés », qui ploient sous l’originalité la plus hardie (« ma culture et moi », « mon ego et moi », « mes traumas et moi », « ma famille et moi »), je demandais de l’aide à la recherche d’un vrai roman, avec une écriture, une histoire, des aventures, des personnages, à l’opposé des introspections nombrilistes et douteuses. Destins crépusculaires fut mis d’office dans mes mains, avec un « Ne vous fiez pas au titre traduit façon best-seller aguicheur, Niall Williams est un très grand écrivain irlandais. »

Né à Dublin, expatrié durant quelques années à New York, puis revenu sur son île en 1985 où il commence une carrière d’écrivain et de dramaturge, Niall Williams peint une fresque familiale sur fond de famine et d’exode ; la destinée du clan Foley. Issu d’une lignée de rebelles hostiles aux gros propriétaires terriens qui ne quittent jamais l’Angleterre, mais qui maintiennent les paysans irlandais dans une extrême pauvreté, le patriarche Francis Foley décrète un jour qu’il ne peut plus laisser croupir sa famille dans l’injustice, l’indigence et le mépris, met le feu à la demeure de l’invisible châtelain et fuit le comté de Tipperary pour celui de Clare, avec ses quatre fils. Le clan sera rapidement dispersé et chacun suivra sa route sur trois continents, se cherchant les uns les autres, se croisant, se perdant.

Rien de déprimant dans le roman, pas d’inclination pour le misérabilisme, d’aucuns pourraient presque reprocher un manque de réalisme. L’auteur préfère à l’énergie narrative le déroulement très lent d’une histoire familiale « merveilleuse » où les coïncidences et la fatalité jouent tout leur rôle. Les pages qui relatent le fléau de la famine, les expulsions de familles entières sous les yeux d’huissiers infâmes, les suicides, les crises de folie, les hommes réduits à manger de l’herbe et les cadavres qui pourrissent à l’air libre, tout comme les conditions inhumaines de la traversée vers New-York pour les émigrants, dans les cales de navires-cercueils, sont assez brèves. Niall Williams fait de l’épopée familiale un récit légendaire, fondateur d’une lignée : il délaisse la brutalité historique et pare le roman d’un éclairage de conte, où les morts et les vivants se répondent par symbole, où les animaux ont une part de féérie, où ceux qui ont tout perdu se raccroche aux constellations dont ils se racontent les légendes. La prose devient souvent lyrique, les phrases s’enroulent, sinuent pour décrire les paysages irlandais, ses ciels changeants et  sa nature sauvage, ces liens indissolubles que cette terre tisse avec tous ceux qu’elle a portés. Pas d’images convenues, ou de descriptions ordinaires mais une perception onirique des éléments et de leur influence sur les hommes. D’ailleurs, aucun des quatre fils Foley n’est dépositaire du combat social du père : tous semblent flotter, les yeux rivés sur leurs étoiles, qui leur fait suivre un long chemin, traverser de grands espaces vierges, tels des juifs errants à la recherche d’eux-mêmes.

 

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12 janvier 2012

Orlando Furioso - 2ème partie – ça dirige, ça chante… et pourtant, ça coince

arton2738-eaeacJean-Christophe Spinosi et son Ensemble Matheus livrent sur scène, pour la première fois depuis 1727, la version originale de la partition, sans coupe, ni arrangement singulier. Suite à de longues recherches sur le livret d’époque et la partition autographe, ils proposent au public la restitution la plus authentique possible, dans la musique et dans l’esprit.

Beaucoup de musicologues, et autres exégètes patentés, (tout comme ma moitié !) délirent sur la partition d’Orlando Furioso, considérée comme la plus aboutie de Vivaldi. Tous de souligner la « maturité lyrique », sa « séduction mélodique », une « couleur instrumentale lumineuse » et une « vitalité rythmique électrisante », des « accompagnements nourris, complexes et variés », « une écriture magistrale ». Alors, pourquoi cette musique me laisse-t-elle de glace ? Sans doute parce qu’elle n’est qu’une quasi succession d’airs de bravoure, que la rythmique est infernale, que la virtuosité supplante la ligne mélodique, que les récitatifs s’enchaînent au détriment des arias : il y a en effet quatre/cinq airs d’une grande beauté (dont le sublime « Sol da te mio dolce amor » de Ruggiero à l’acte I ou la complainte d’Angelica « Poveri affetti miei, siete innocenti » au III), mais c’est bien peu sur plus de trois heures. La musique demande un réel effort pour accepter sans relâche cette exaltation continue, la folie du personnage principal, les scènes de jalousie sans fin, à grand renfort de frénésie, de fièvre, de tumulte qui finissent par me lasser.

L’orchestre est-il à la hauteur du bouillonnement de la partition ? Il est tout simplement remarquable, au service de la musique qui fulgure sans relâche. Je plains les pauvres archets qui doivent sortir lessivés de la représentation, tant leur énergie est soutenue. La fosse tient le tempo insensé et rutile, époustouflant d’agilité et de relief. Les très chiches lamenti qui leur sont offerts sont de pures merveilles, inspirés et aériens, qui contrastent d’une façon bien tranchée avec la tempête déchaînée des cordes démoniaques,  des bois et des cuivres qui flamboient. Mais tout sensationnel que soit l’orchestre, la partition reste ce qu’elle est : un magma étouffant, dont je sature très vite.

La distribution des voix est un défi : toutes se doivent d’être au-delà du remarquable, tant le niveau d’exigence atteint des altitudes himalayennes. Pas de rôle secondaire, pas de scène légère où reposer sa voix, aucun temps mort. Trois mezzo(s) et une contralto s’affrontent dans une lutte impitoyable, où celle qui faiblirait se ferait aussitôt engloutir par les autres. Ce n’est plus une scène mais un ring. Á ce jeu des rivalités, Jennifer Larmore (Alcina) sort victorieuse, tant son engagement scénique est sidérant. Elle écope aussi du rôle le plus complexe, tour à tour magicienne enjôleuse, mante religieuse dévorant le jeune Ruggiero, monstre manipulateur, harpie délirante, puis simple créature sans pouvoir, accablée et touchante. Ses da capo sont éblouissants de maestria, ses vocalises intrépides jaillissent comme des feux d’artifice, son énergie débridée déborde, alors tant pis si le timbre est un rien mat. Veronica Cangemini (Angelica) a passé l’âge du rôle - la mezzo, Romina Basso, qui interprète son amoureux Medoro, a l’air d’être sa fille - et fait pâle figure à côté de Larmore. Voix râpeuse, manque de souplesse, couleurs ternes, aigus aigres, elle est la grande déception de cette distribution. L’Orlando de Marie-Nicole Lemieux est aussi frustrant : je n’ai pas été saisie par sa version du paladin, héros légendaire qui devient sous nos yeux un homme très vulnérable. J’ai trouvé son interprétation étonnement fragile, sans fougue ni ardeur et la grande scène de folie du III, totalement surjouée. Les vocalises ne sont pas assurées, la voix s’essouffle, son manque d’aisance pour ce rôle colossal est patent.

Heureusement, il y a notre contre-tenor Philippe Jaroussky, qui irradie comme un soleil. Il ouvre ses jolies lèvres et c’est l’extase. Tout est magnifique : timbre, respiration, nuance, légèreté et agilité, sensibilité du chant et maîtrise des ornements. L’avantage du DVD, c’est que l’on peut se repasser dix fois de suite son « Sol da te », la magie opère sans relâche. 

Le baryton Christian Senn (Astolfo) est impeccable - pas désagréable d’entendre une voix grave, ferme, ample et mature dans une partition dédiée à d’autres tessitures et les deux mezzo(s), Kristina Hammarström (Bradamante) et Romina Basso, parfaitement en place, agiles, déterminées et en phase avec leur personnage.

Bilan ? Très mitigé. Á vous de voir, selon votre sensibilité, vos goûts, votre intérêt pour la seule technique stérile et la virtuosité vaine.

 

 

7 novembre 2011

12 mars 2011, opéra de Rome : Verdi envoie Berlusconi au tapis.

Je suis cramoisie de honte (0030) d’être totalement passée à côté du soulèvement des Romains, lors d’une représentation de Nabucco à l’opéra de Rome au printemps dernier. Pour les bouchés de la feuille qui persistent à considérer l’art lyrique comme un somnifère barbant réservé aux têtes chenues, le coup de tonnerre, qui a raisonné dans la salle, balaie les préjugés et rend à l’opéra toute sa dimension politique.

Verdi compose Nabucco en 1842, opéra qui sera joué pour la première fois à la Scala de Milan. Sous le prétexte limpide de raconter l’histoire des juifs esclaves à Babylone, Verdi stigmatise les Autrichiens, qui occupent le royaume de Lombardie-Vénétie, créé de toute pièce après la défaite de Napoléon en Italie. « Va, pensiero, sull'ali dorate », l’air le plus fameux chanté par le "chœur des esclaves", reste pour les Italiens le véritable hymne de leur pays, le chant intemporel de l’opposition à tous les oppresseurs qui piétinent leur terre.

Le maire de Rome avait ouvert la soirée en montant sur scène, pour dénoncer les coupes budgétaires effectuées dans le budget de la Culture, en présence de Berlusconi, venu écouter Nabucco pour célébrer le 150ème anniversaire de la création de l’Italie. Chacun connaît les difficultés actuelles des Italiens et les frasques de leur gouvernement.

Lorsque « Le chœur des esclaves » a retenti, les Romains ont retrouvé leur dignité : selon le Times, Riccardo Muti, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution : «J'ai immédiatement senti que l'atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez  pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c'est le silence du  public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va,  Pensiero » allait démarrer, le silence s'est rempli d'une véritable  ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la  lamentation des esclaves qui chantent :

 Oh mia patria si bella e perduta!

O membranza sì cara e fatal! »

Et le public va demander un « Bis » pour cet air, au milieu des « Viva l'Italia » et « Viva Verdi », dignes de la scène fameuse du Senso de Visconti. Muti hésite (peu de chefs acceptent de casser le déroulement d’une œuvre pour reprendre une seconde fois un air célèbre). Mais Muti a compris que cette soirée est différente et qu’il doit se passer quelque chose. Il laisse les gens exprimer leur enthousiasme, hésite, se retourne vers le public et Il Cavaliere,  et se lance.

« Je n'ai plus 30 ans et j'ai vécu ma vie, mais en tant qu'Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j'acquiesce à votre demande de « bis » pour le "Va, pensiero" à nouveau. Ce n'est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait "Oh mon pays, beau et perdu", j'ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment "belle et perdue".  Moi Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant... nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. »

Et toute la salle, chœur compris, de se lever, reprenant d’une seule voix l’ode à la liberté, sous la direction d’un Muti qui ne dirige plus son orchestre mais la salle, un peuple tout entier.


"Va pensiero" por Riccardo Muti. Marzo 2011.

 

 

25 juillet 2011

L'Éternité et Un Jour (Mia eoniótita ke mia méra)

 

413383_l_eternite_et_un_jour_de_theo_637x0_2Theo Angelopoulos – 1998 – Palme d’Or du Festival de Cannes

 « L'Éternité et Un Jour » fait partie de ces films que l’on redoute un peu d’affronter, tant la réputation de son auteur paralyse : rigueur intellectuelle, références culturelles indéchiffrables pour qui n’est pas grec, œuvre élitiste et aride, voire carrément hermétique, artificielle et fumeuse, pour les plus récalcitrants à la démarche cinématographique d’Angelopoulos. Et pourtant, ce film est certainement le plus accessible, le plus simple du réalisateur : que faire quand on sait que le jour qui se lève sera notre dernier ? Alexandre, écrivain vieillissant à qui Bruno Ganz prête son épaisseur, a déjà capitulé et referme un à un tous les éléments qui ont composé sa vie, avant de rejoindre un hôpital dont il ne ressortira pas. Il fait alors le constat saumâtre d’une vie ratée : il laisse une œuvre incomplète, des travaux au stade d’ébauche, des lambeaux de phrases. Il n’a pas su non plus instaurer un dialogue avec sa femme aujourd’hui disparue ni lui consacrer le temps qu’elle lui demandait, un jour, juste un jour pour elle seule. Le temps a fui et il ne laissera rien d’achevé derrière lui.

Cette journée qui s’annonçait aussi froide et triste que peut l’être un dimanche d’hiver à Thessalonique, lestée du poids des souvenirs qui s’imposent à lui, n’aura pourtant rien d’une tombe qui se referme. Un dernier voyage, tant intérieur que réel, va bouleverser ses certitudes. Sa route va croiser celle d’un petit Albanais, un de ses mômes de la rue que traque la Police. Alexandre le sort des griffes des mafieux, le nourrit, tente de le ramener en Albanie, refuse de le lâcher tant qu’il n’est pas persuadé de l’avoir mis en sûreté, lui trouve un bateau et le laisse partir.

Le garçon, de son côté, lui aura donné trois mots pour le remercier et le réconcilier avec sa vie, comme autant d’oboles qui font sens pour le grand passage. Le poète grec Dionysios Solomos, revenu à Zante après des études en Italie sans plus savoir un mot de sa langue natale, achetait aux habitants des mots pour écrire ses poèmes. Comme lui, Alexandre va renouer avec l’existence  avec des mots simples de sa propre langue : il doit admettre qu’il est un exilé (« Xenitis »), un étranger à sa propre vie qu’il n’a pas vécue, trop accaparé par ses travaux littéraires et que cette dernière journée a tout d’une ultime odyssée pour trouver des réponses, si douloureuses soient-elles, à cette impossibilité de communiquer avec les autres. Mais Alexandre doit aussi être conscient de l’amour que sa femme lui a porté, des mots tendres qu’elle lui a adressés (« Korphoula mou »). Il ne doit plus méconnaître ces sentiments mais les prendre en compte comme une extraordinaire richesse. Enfin, le garçon, lui rappelle que cette prise de conscience vient bien tard (« Argadini »), que tout est joué depuis longtemps, qu’il ne peut plus changer sa vie. Il ne sert plus à rien de se raidir contre cette vie passée trop vite et trop mal, trop seul. Alors le temps d’un plan séquence d’anthologie, Alexandre retourne dans la maison qui sera détruite demain, ouvre une fenêtre et retrouve les souvenirs d’une journée de septembre datée de trente ans, se mêle à la foule de ses amis et de sa famille, pour une dernière valse lente avec sa femme à qui il parle enfin. Non, il n’est pas encore trop tard.

La fluidité des plans, la lenteur de la caméra qui semble toujours glissée, les travellings très élaborés, les cadrages au cordeau, les lumières soignées, font de ce film un grand moment de cinéma : les spectateurs asservis désormais au rythme syncopé des réalisations américaines auront peut être du mal à suivre cette mobilité si lente, si contemplative. Théo Angelopoulos maîtrise sa caméra, mêle présent, passé et futur sans heurter la trame narrative, avec une simplicité évidente. Et l’on suit alors Alexandre, dans ce balancement régulier entre le réel et le rêve, le présent et les souvenirs,  la ville sinistre et cette plage en été, cette vie qui a disparu si vite et le temps enfin retrouvé.

S’il sait bien évidemment filmer le Nord de la Grèce comme personne, rendre ses pluies, son brouillard, sa mélancolie grise d’une poésie déchirante, il sait aussi imaginer des atmosphères oniriques, des images fulgurantes de beauté qui viennent déchirer l’écran, telle cette frontière albanaise cauchemardée par Alexandre, tendue d’un haut grillage auquel s’agrippent des individus immobiles comme autant d’être humains déjà morts, sous un ciel plombé, étouffé de neige sale. La palette des gris, la lumière, nous emmènent chez Dreyer, comme l’un des premiers plans de la plage durant l’enfance d’Alexandre nous entraîne vers Visconti.

Ma seule déception viendra d’une bien piètre musique de film, une scie redondante qui lorgne vers Chostakovitch, se voulant nostalgique mais en fait épouvantablement commerciale.

19 juillet 2011

La Traviata, Aix en Provence 2003 : s’il ne devait en rester qu’une…

 

traviata_belairPas la peine d’argumenter contre cette mise en scène un peu déroutante, de souligner certaines faiblesses vocales de Mireille Delunsch, d’insister sur la noirceur de cette production, cette Traviata là reste pour moi dans les annales. Huit ans après, elle raisonne encore comme un spectacle singulier, un ovni musical à l’émotion jamais retrouvée.

Le metteur en scène a choisi une interprétation extrêmement simple mais audacieuse, Violetta va mourir dès le lever du rideau et voit défiler sa vie, mêlant le passé et le présent, comme les motifs de la musique qui s’entrelacent et qui reviennent dans des actes différents. Des images sont projetées durant la représentation, sur un rideau transparent où coulent des gouttes de pluie, des lumières, des clignotants. Le plateau restera quasiment vide et toujours sombre, comme la vie que Violetta sent lui échapper. Il est demandé au spectateur de percevoir le monde avec les yeux de Violetta et de l’accompagner sur cette dernière route et de partager sa douleur. Nous sommes donc très loin des productions classiques, où la Traviata évolue vers la mort. Ici, tout est plié dès la première note. Le metteur en scène dilate le temps de ces dernières secondes de lucidité et nous partageons alors son cauchemar.

C’est pourquoi la direction des chanteurs est exempte de gestes inutiles : d’une grande sobriété, elle sert juste à accompagner la musique et les voix, l’essentiel. Resserré autour des souvenirs de la dévoyée, la mise en scène épurée concentre l’attention sur la douleur d’une femme miraculeusement portée par Mireille Delunsch. Splendide et déchirante dans sa robe blanche (seule touche de couleur dans cet univers cafardeux), elle donne à cette Traviata une totale incarnation scénique. Elle EST Violetta, sa présence est une évidence. Aucun pathos ne vient alourdir sa théâtralisation du personnage. Tout se joue sur la nuance, le délicat, l’indicible presque. L’artifice n’a plus sa place quand on va mourir, la sincérité, la vérité sont les seules admissibles. Elle ne force jamais sa voix, mais exhale une ligne claire fragile et douloureuse absolument bouleversante. On connait l’approche très théâtrale de Mireille Delunsch, son travail des personnages, son écoute du metteur en scène. Le choix de ce dernier s’est porté sur une interprétation presque morbide du livret, ce qui explique le rejet des certains spectateurs qui ont hurlé à la trahison de Verdi. Je pense juste que cette relecture empreinte d’une infinie tristesse permet à la musique du compositeur de raisonner avec la  profondeur d’un diamant très noir.

18 juillet 2011

La Traviata, Aix en Provence 2011 : un combat perdu d’avance

web_traviata__469x239Pourquoi une soprano qui n’a plus l’âge du rôle souhaite t’elle chanter un opéra taillé bien trop grand pour ses capacités vocales ? Si Natalie Dessay s’est coulée à merveille dans Mozart ou Donizetti, le personnage de la demi-mondaine phtisique semble bien loin de son univers, Mais toutes les sopranos en rêvent avant qu’il ne soit trop tard.

Et bien côté voix, ce n’est pas vraiment cela. Le début sera à la limite de l’audible, des notes aigres, des aigus mal assurés, du tranchant et du cinglant. On espérait d’avantage de rondeur et de volupté de la part d’une courtisane amoureuse. Dans l’acte II, on attend de la souffrance, du déchirement dans le duo le plus poignant de tout l’opéra, et il ne se passe rien. Plus le livret avance, plus l’héroïne est rattrapée par la maladie, plus la voix doit se faire dramatique, tragique, jusqu’à devenir au dernier acte un souffle, une respiration souffrante avec un timbre qui râle. Nathalie Dessay se contente de sur jouer, de caricaturer le rôle avec des tics vocaux vite insupportables. Non, la Traviata n’est pas folle, non elle n’est pas une hallucinée, elle se meurt d’une maladie qui épuise son organisme. Là où l’on attend une extrême fragilité, une voix brisée, une vulnérabilité bouleversante, on observe des gestes saccadés, une raideur des mouvements, une démarche titubante.

Evidemment, l’émotion ne passe pas, on ne croit pas un seul instant à son personnage qui laisse de glace. Il faut dire que la soprano n’est pas aidée par les choix du metteur en scène. Pourquoi avoir fait de Violetta une femme déjà mûre, usée, maquillée à outrance ? Lorsque Violetta retire sa perruque, j’ai eu soudain la vision d’une Gloria Swanson décatie. Violetta, réduite à une caricature de vieille femme parkinsonienne…Trahison du livret. Les duos d’amour ne fonctionnent pas (Violetta a l’air d’être la mère d’Alfredo) et tout l’opéra vacille dans un pathos de mauvais aloi. Son agonie devrait être celle d’une femme encore jeune et belle qui sent son corps l’abandonner mais qui reste absolument lucide jusqu’au bout, couchée dans un lit où la maladie l’a clouée. Eh bien, Natalie Dessay, reste debout, telle une démente : étonnant pour une tuberculeuse…

Ce manque de lisibilité du livret, ce goût de l’exagération qui vire au grotesque, ce refus de la simplicité de l’histoire de la Traviata mettent mal à l’aise. La musique est si remarquable, malgré une direction d’orchestre un peu faiblarde (pardi, faire jouer du Verdi à un orchestre symphonique…), les duos tant porteurs d’émotion, les grands airs tellement magiques que l’on se doit de se mettre au service de la partition, pas de réécrire l’histoire pour le seul plaisir de paraître intelligent.

4 janvier 2013

Exposition Bohèmes, Grand Palais… « La bohème, ça ne veut plus rien dire du tout ».

Quelle déconvenue cette exposition ! Pour décevoir avec deux cents toiles de grands maîtres, il suffit de les associer autour d’une thématique trop vaste, fourre-tout, que l’on sent un peu forcée, limite frelatée. Peut-on se contenter d’arracher aux forceps, du destin d’un peuple arrivé en Europe au XVème siècle, la naissance d’un mouvement littéraire, trois siècles plus tard ? Ce genre de chemin de traverse rectiligne transpire le lieu commun, la pensée courte, le poncif convenu et quelques facilités. Car il ne suffit pas de conjuguer la Bohème au pluriel, pour faire correspondre la tragédie d’un peuple nomade et Puccini.

Pour faire simple, l’exposition se scinde en deux époques, sur deux étages : le premier dédié à la fascination des artistes européens pour les tziganes, et le second, au vécu volontaire de cette vie d’errance par les artistes parisiens du XIXème siècle : vagabondage pictural, fantasme d’une existence libre de contrainte, évocation d’une vie en marge qui protège une identité, puis chimère de l’artiste littéraire maudit, génie solitaire, incompris, qui crève dans sa soupente. Ça fait beaucoup pour une seule exposition.

D’autant que les toiles de la première partie sont de pures merveilles pour les yeux : Léonard de Vinci, La Tour, Watteau, Manet, Corot, Renoir, Courbet, Van Gogh… on ne sait plus où donner de la prunelle. Les couleurs vibrent, les violons s’agitent, les bohémiennes dansent une ronde folle, les filous filoutent, les diseuses de bonne aventure ricanent, les belles brunes aux yeux de braise ensorcèlent, les tambourins palpitent, comme dit le poète « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».  Je suis restée plantée de longues minutes devant le Jeune Bohémien serbe de Charles Landelle (1872), portrait d’un adolescent aux grands yeux noirs bordés de khôl, tunique brodée et chemise blanche ouverte sur une peau pâle et lisse, qui tranche avec ses boucles sombres. Le visage est encore androgyne, mais ses lèvres trop pulpeuses et son regard bien hardi attrapent tous les visiteurs, comme un ange tentateur et ensorcelant.

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Évidemment, rien d’ethnographique dans ces tableaux. La mode est à l’exotisme, à l’orientalisme, au pittoresque, au campement joyeux des musiciens, aux déambulations bigarrées ; les expulsions, la répression, la méfiance, la marginalité, la dureté de leur condition et leur pauvreté sont oubliés au profit d’une relecture visant à exalter leur seule liberté, leur vie en marge dédiée aux sens.

Côté scénographie, ça coince déjà un peu. Le metteur en scène d’opéras, Robert Carsen, multiplie les clins d’œil appuyés avec cette dominante de couleur brune, cet éclairage limite, ces traces de pas au sol… oui, oui, nous sommes, nous aussi, sur la route, comme des bohémiens, on a compris, mais est-ce vraiment nécessaire ? Cette magnifique partie de l’exposition se suffisait à elle-même, d’autant qu’elle se termine par un premier glissement capilotracté vers l’art lyrique, via Esméralda, Carmen, puis la Mimi de Puccini. Ça se gâte.

Ça se gâte, car Robert Carsen va nous recréer à l’étage le mythe de l’artiste romantique maudit, le Paris-Bohème de pacotille, de Vigny à Verlaine, en passant par Liszt et Courbet, Degas et Daumier. Que l’on regarde le célèbre tableau de Fantin-Latour, Coin de table, on découvre, non pas des crèves-la-faim en guenilles, mais des jeunes dandys bien propres sur eux. Refuser les valeurs classiques, les académies, être libre d’écrire ou de peindre sans comptes à rendre, choisir un mode de vie sans chaîne, boire de l’absinthe, courir les filles ou les garçons, c’est sans doute tout à fait nouveau, mais la liste des artistes qui se revendiquent de ce choix laisse rêveur : beaucoup sont des aristocrates, des bourgeois, des héritiers qui n’ont jamais connu la mansarde glaciale et le ventre creux, Rimbaud étant l’exception.  Et de nous reconstituer en placo-plâtre l’ambiance d’un galetas, le poêle toujours froid cher à Cézanne, la chambre de Verlaine et Rimbaud (???), le cliché rétro en devient limite indécent. Car ceux qui ont vraiment connu cette extrême pauvreté sont tombés dans l’oubli, ne laissant rien derrière eux. Peut-on réellement créer une œuvre sans souci du lendemain, dans le dénuement et la misère ? Oui, mais cinquante ans plus tard, on quitte alors Baudelaire et on se cogne à la bande du Chat Noir, du Mirliton, à Salis, à Satie et à Picasso, aux hydropathes, sans le sou et marginaux, dans les bouges de Montmartre.

De la Bohême à la vie de bohème, il y a plus qu’un problème d’accent...

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24 juillet 2012

Vous reprendrez bien une p’tite « Fée verte » ?

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Si je vous dis « Auvers-sur-Oise », vous me répondez « son église, Van Gogh, le docteur Gachet, Pissarro… ». Nous sommes d’accord. Mais, ce village du Vexin, hyper touristique dès que le soleil rapplique, héberge aussi un inattendu et discret musée de l’absinthe, qui apporte son lot de révélations. Inattendu ? Je vous entends d’ici : « hé bien, le peintre aux Tournesols, il ne biberonnait pas un peu beaucoup passionnément l’absinthe ? Á tel point qu’il y a laissé une oreille, son bon sens,  et sa vie ». Oui mais non, c’est un tantinet plus compliqué que cela et un détour par le musée éclairera votre chandelle (verte). *

 

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Maître de Conférences en Biologie cellulaire à l'Université Pierre et Marie Curie, Marie-Claude Delahaye domine le sujet depuis 30 ans (en scientifique et en collectionneuse) et ouvre en 1994 à Auvers un musée dédié à la liqueur maudite. Objets, dessins de presse, tableaux, on suit l’histoire de l’absinthe, de 1805 à sa prohibition en 1915 et à travers elle, celle du XIXème, sociale, économique et artistique.

La boisson que l’on afflige de tous les maux, par la présence de la thuyone** dans sa composition, fascine et révulse à la fois ; Vie de Bohème, Montmartre, Toulouse-Lautrec, Verlaine, tous les grands poètes s’en sont largement abreuvés et l’ont élevée à un art du boire, tandis que Degas, Manet ou Picasso désignent par un cru réalisme, - relayé par les images terrifiantes de "malades" et les comptes rendus médicaux de délires caractérisés -, la déchéance, la dégénérescence, consécutives d’une absorption débridée.

Le musée dé-romantise et dé-dramatise l’absinthe en lui rendant sa vérité première (l’Artemisia absinthium est d’abord une plante médicinale aux vertus éprouvées depuis l’Antiquité). On suit au fil des salles l’élaboration du spiritueux, mélange d'alcool et de plusieurs herbes (grande absinthe, petite absinthe, anis, fenouil, hysope, badiane, mélisse...), sa conquête de l’Europe, puis en Algérie, pour conjurer malaria et dysenterie, sa démocratisation lorsque l’absinthe, moins chère alors que le vin, devient « la boisson nationale » des ouvriers. Cette coulée verte effrénée va rencontrer deux digues qui vont la stopper nette ;

-         les producteurs de vins, (pour qui le jus de la treille est un produit du terroir, honnête et patriote), cherchant à reconquérir un marché dévasté durant dix ans par un parasite de la vigne

-         la Ligue nationale contre l’alcoolisme, s’appuyant sur des études médicales de nocivité, caractérisée par des hallucinations, délires, crises d’épilepsie, convulsions…

Or, on sait aujourd’hui que ses symptômes étaient d’avantage dus à une consommation abusive de l’absinthe (comme tout autre boisson ingurgitée sans modération), à la mauvaise qualité des alcools utilisés pour la distillation, à l’ajout de produits chimiques tels le sulfate de cuivre et le chlorure d’antimoine à la place de plantes, par des fabricants rapiats.

Avant de quitter le musée, je vous encourage à goûter l’absinthe (salon de dégustation au RDC) : le rituel de dégustation est suivi dans les règles. Fontaine Art Nouveau, cuillère ouvragée, goutte à goutte d’eau fraîche sur le sucre, précipité laiteux dans la liqueur vert pâle. C’est étonnement doux, frais, riche en parfums, sans amertume ni dominante herbacée clairement définie.

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Celle qui titre à 72% est à goûter avec parcimonie, tout de même alcool (171) !!

 

* Pour Alfred Jarry, l’absinthe était « l’herbe sainte ».

** toxique à très très haute dose (mais on la consomme aussi sans le savoir dans la sauge, le vermouth, la Chartreuse et la Bénédictine...)

 

Informations pratiques :

Site du musée : http://www.musee-absinthe.com

Adresse du musée : 44 rue Callé - 95430 Auvers-sur-Oise

Ouvert de début mars à mi-novembre tous les samedi, dimanche et jours fériés de 11 h à 18 h.

Du 15 juin au 15 septembre,
les mercredi, jeudi, vendredi de 13h 30 à 18h. (en plus du week-end).

 

25 novembre 2011

L’abrutissement dans toute sa splendeur…

Il y a des jours où j’ai un peu de mal à suivre mes contemporains. Jeudi 24 novembre, les flâneurs, qui se promenaient sur les Champs, ont écarquillé leurs quinquets devant une gigantesque queue (1h30 selon la presse),  un troupeau de filles martelant le pavé pour avoir l’émérite honneur de pénétrer dans le flambant neuf "Marks and Spencer", qui ouvrait de nouveau son tiroir-caisse.

Il y a dix ans, la firme anglaise avait fermé 18 magasins en France et mis sur le carreau 1 700 employées, prévenues par mail et par les media, de ce gigantesque plan social. Comme le rappelle le Nouvel Obs : « L'annonce avait déclenché un conflit social de plusieurs mois, très médiatisé, et un tollé dans la classe politique. En 2005, l'ex-PDG Luc Vandevelde, avait été condamné à 3.750 euros d'amende pour entrave au Comité d'entreprise. ».

Et aujourd’hui, les gogos se pressent tout sourire devant des rayons de jelly translucide 100% chimique, de sandwichs poulet-bacon pain de mie humide, de plats cuisinés sous vide, de scones cotonneux et de gâteaux trop sucrés et trop gras, comme s’ils avaient connu un rationnement soviétique durant une décennie.

Après tout, la direction de "Marks and Spencer" a raison : plumer des moutons de Panurge coprophages à la mémoire courte, c’est tout simple. La manipulation des masses abruties par la futilité fait certains jours très peur. Visiblement, la crise ne touche pas les bonnes personnes.

 

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16 février 2014

I ♥ Martine*, au Musée en Herbe

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Les filles de ma génération (nées entre 1970 et 1980) suivaient dans leur lecture une immuable progression : Caroline et Martine, Fantômette, Le Club des Cinq et Alice. Impossible d’y couper, aussi inévitable que nos sous-pulls acryliques et les couleurs flashy de nos pantalons en velours côtelé ! Les photos de classe sont, à ce sujet, accablantes…

Martine fête cette année ses soixante printemps et le Musée en Herbe** propose une petite exposition pour les enfants (et pour ceux qui le sont restés) autour des albums. Beaucoup de petites filles accompagnées de leurs mamans (plus émotionnées que leur progéniture d’ailleurs pour cette parenthèse un brin nostalgique) déambulent dans les deux salles consacrées à l’héroïne belge. La première ravira les grands, puisqu’elle salue le travail des deux créateurs, l’illustrateur Marcel Marlier et le scénariste Gilbert Delahaye. Les dessins préparatoires aux albums sont les pièces maitresses de cette salle : Marcel Marlier dessinait plus de 600 esquisses par album pour ne garder que 18 dessins définitifs. Ces dessins au crayon levé sont presque plus vivants que leur version finale, écrasée par les aplats de couleurs.

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Dans la seconde salle, les albums sont présentés par thématique (Martine apprend, Martine et le sport, Martine et le voyage.) autour d’objets issus de l’univers un peu daté de la petite fille : paire de skis des années 50, bureau d’écolier, machine à laver à l’ancienne… les enfants sont invités dans une sorte de jeu de piste interactif avec un quizz, des puzzles, pour s’approprier une époque qui doit leur apparaître bien archaïque.

On suit ainsi, au long des dessins qui parsèment les murs, l’évolution de Martine à travers sa coupe de cheveux, ses vêtements, ses activités, mais aussi celle de toute une société qui n’a plus rien à voir avec celle de 1954. Même le style des dessins a bien changé entre le premier album Martine à la ferme et l’ultime Martine et le prince mystérieux, en 2010 : moins vif, moins « école belge », au profit d’un univers « évoquant la peinture romantique allemande », dixit l’éditeur Casterman. L’univers s’est peu à peu affadi, s’est « aquarellisé » à outrance et c’est bien regrettable.

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J’ai cherché un peu perfidement dans les dessins accrochés les fameuses petites culottes blanches que Marlier dessinait sans arrière-pensées, à un moment où toutes les gamines portaient de très courtes robes. Il a fallu attendre notre époque qui voit le mal partout pour rendre pervers ce qui était parfaitement innocent, et qui ne choquait ni les jeunes lectrices ni leurs parents. Le regard des pères-la-vertu est devenu bien vicieux… Alors Marlier rallonge les robes de Martine et ses cheveux par la même occasion (hé oui, Tomboy avant l’heure avec ses cheveux courts, à ses débuts, notre Martine !), et aseptise un univers qui n’a plus rien de réaliste.

Je reprochais d’ailleurs à Martine sa perfection, sa sagesse, son dévouement, son bon caractère, ses dons innombrables et son goût aberrant pour les tâches ménagères : nous nous sommes définitivement quittés avec la parution de Martine, petit rat de l’Opéra, les bornes étant pour moi dépassées. Je n’ai jamais compris l’engouement de certaines de mes camarades de l’école primaire pour les tutus roses et les pointes, les chignons et les rubans, tout ce qui me les faisait ranger dans la catégorie définitive des « pimbêches chichiteuses », alors que je trouvais formidable de jouer au foot, de rouler à fond sur mon vélo et d’escalader les arbres ; ça c’était le programme d’un mercredi réussi ! Alors j’ai délaissé Martine pour Caroline, l’autre héroïne beaucoup moins lisse, moins nunuche, affublée d’une salopette rouge, de couettes blondes et d’une bande d’animaux très dissipés dont deux impayables chats. Caroline est, elle aussi, sexagénaire : dommage qu’aucun musée ne s’en soit aperçu.

Caroline

 

* I ♥ Martine …je cherche toujours le pourquoi du choix d’un titre pareil….

**Le Musée en Herbe
21, rue Herold
75001 Paris

Jusqu’au 02 mars 2014

 

2 juillet 2011

Paros, Amorgos, Santorin, 10 ans après

J’ai découvert le visage des Cyclades à travers ces trois îles, au début des années 2000 (pas de photos, pas de numérique à l’époque…). Que m’en reste-t-il une décennie après ? Une sensation très nette de lumière, d’un contraste de couleurs qui ferait presque mal aux yeux, des bleus coupants, des blancs qui réverbèrent le soleil et éblouissent.

Paros est une porte d’entrée commode, pratique, parfaitement adaptée aux enfants. Grosse plaque tournante de ferries, elle est facile d’accès. Le port de Parikia est on ne peut plus fonctionnel et mélange de vieilles ruelles traditionnelles avec tout le confort que peut demander un touriste un peu exigeant. Bonnes adresses de chambres (coup de cœur pour la « Pension Sofia », un poil cher mais au petit soin pour les visiteurs), chouettes tavernes (Ah, les baklavas de « Boudaraki » !), des tables plus élaborées (« Levantis »), juste ce qu’il faut d’activité et d’ambiance le soir (cafés sympas, bonne musique…). Les plages de sable fin et blond sont légions (Pounda, Golden Beach, Logaras…), les villages du centre de l’île, des plus typiques (Lefkes, Podromos) et Naoussa (port de l’île célébrissime depuis que des peoples français y ont élu domicile) ne devraient pas vous décevoir. Paros ne demande aucun effort, tout est à portée de main, ou de bus et permet un premier contact attrayant avec les îles.

Pas du tout la même ambiance à Amorgos, où on effectue un bond dans le temps. Pour les amoureux de la nature, des grandes balades, du calme, il s’agit d’une île de choix, encore préservée et authentique. Tout le monde a vu le film de Luc Besson, donc, tous les français connaissent le Chora et le monastère de la Panaghia Chozoviotissa. Aussi beaux que sur la pellicule ? Oui, encore mieux. On trouve à s’y loger dans l’un des deux ports d’arrivée Aegiali et Katapola. Nous avions choisi l’hôtel « Voula Beach » à Katapola (bonne adresse), coquet petit village plus attachant d’Aegiali. Là aussi on trouve de très vieux villages (Lagada, Tholaria et Potamos) mais très peu de belles plages de sable facilement accessibles. Je me souviens que nous prenions un caïque à Katapola pour nous rendre sur une petite crique bien tranquille (hors saison, cela va sans dire) et qu’aucune autre plage de nous avait transportés, si ce n’est une, située au sud (voiture recommandée). Mais on vient à Amorgos pour ses randonnées (la moyenne d’âge des touristes n’est pas du tout la même qu’à Paros…) : il y en a pour tous les mollets, tous les poumons mais je garde de ses heures passées à battre les collines en respirant le thym et la sauge, sous le cagnât, le sentiment que l’île nous appartenait un peu.

Faut-il tout de même se rendre à Santorin, quand on aime les îles brutes et sauvages ? Malgré tous les défauts de Santorin (exploitation touristique débridée, prix ahurissants, villages avariés par les marchands du temple), elle est unique, exceptionnelle, assez magique en fait. Logez à Firostefani, rien que pour le plaisir d’arpenter la corniche jusqu’à Fira. Lorsque la nuit tombe, la féérie se met en marche, le coucher de soleil sur la Caldera méritant à lui seul le déplacement. Quant à la grande balade entre Fira et Oia elle vous laissera un souvenir mémorable.

12 août 2011

Kali Orexi ! (καλή όρεξη)

 

Bon nombre de voyages en Grèce débutent par un passage par Athènes. La ville regorge de très bonnes adresses pour se caller l’estomac, pour tous les goûts, selon les bourses.

Je vous propose quelques endroits largement éprouvés, où je traine mes sandales avec plaisir.

Si votre estomac crie famine lors d’une balade dans Plaka, Palia Taverna Tou Psara vous tend les bras. Fondée il y a plus d’un siècle, cette taverne est une valeur sûre. L’endroit est charmant, la terrasse bien agencée et les plats goûteux. La salade d’aubergines est un must, et l’agneau kleftiko, un prodige. Vous croiserez beaucoup d’Athéniens qui viennent y déjeuner en famille (toujours bon signe).

Si votre budget est plus serré, toujours dans Plaka, le Scholarhio Ouzeri Kouklis vous nourrira pour pas cher. Une autre institution du quartier où la qualité ne bouge pas. On vous amène de grands plateaux bien garnis où vous vous servez selon vos préférences (5 plats au choix pour deux, 7 plats pour trois…selon un tarif connu à l’avance).

Dans Psirri, coin plus branché d’Athènes, et si vous n’êtes pas trop ric rac, offrez-vous Oineas. On change là de catégorie : les plats sont originaux, bien présentés, les vins intéressants mais dans une gamme de prix assez différente. A deux rues, son confrère To Zidoron est tout aussi recommandable, idéalement situé dans une rue piétonne.

Et, pour les Parisiens nostalgiques qui n’ont pas réussi à décrocher de la cuisine grecque, voilà quelques lieux pour se remettre le moral dans le bons sens (je parle de cuisine, pas de la tambouille de la rue de la Huchette…).

A tout seigneur, tout honneur, la table grecque la plus connue de la capitale, Mavrommatis. Depuis trente ans, la famille native de Chypre propose une excellente cuisine grecque dans ses boutiques, ses bistrots et restaurants. C’est carton plein à chaque fois, cela ne désemplit pas. Il y en a pour tous les budgets, toutes les envies, de la vraie gastronomie à la cuisine simple de taverne. Toutefois, même si la cuisine de haute volée ne subit aucun fléchissement, je trouve que le service laisse trop à désirer et les portions à rétrécir, tant l’assurance de faire salle comble est certaine.

Toujours dans le Vème, l’inévitable Acropole, table d’habitués, des étudiants du coin et de leurs profs. Cet endroit ne paie pas de mine, il paraît même un brin vieillot de l’extérieur mais reste fidèle à une carte qui ne me semble pas avoir bougé depuis vingt ans. Il s’agit d’une cuisine simple de taverne, pas chère, sans chichi mais ultra fraîche.

Pas très loin, dans le VIème arrondissement, on peut s’installer avec enthousiasme chez Evi Evane. Aux commandes de ce petit endroit cosy à souhait, une vraie chef grecque qui propose une cuisine légère et raffinée. On y retrouve des saveurs bien connues mais revisitées, enrichies, travaillées. C’est beau, c’est bon, c’est la table que je fréquente à chaque fois que la morosité pointe son nez (l’addition est à la hauteur… donc faites vous inviter).

J’ajouterai bien un autre endroit intéressant L’Olivier, dans le IIIème. Les plats y sont particulièrement goûteux et originaux, très loin des classiques usés jusqu’à la corde, mais quelque chose d’assez impalpable avait douché mon enthousiasme. La salle ne dégage rien de très agréable : ça manque de chaleur et de cordialité, on ressent comme un décalage entre la qualité des plats et un service plus qu’approximatif. A vous de tester.

 

22 août 2011

La cuisine des îles grecques

Après les bonnes tables d’Athènes, petit tour dans les îles pour les tavernes approuvées au fil des années (et fréquentées par des familles de grecs, sinon s’abstenir).

À Paros, nous avons nos habitudes à l’Ouzeri Boudaraki, au bout du quai de Parikia, bien après le débarcadère. Les deux patrons vous accueillent avec le sourire mais sans agressivité commerciale ni pousser à la dépense. Nous y allons surtout pour les aubergines confites, les croquettes de courgettes, la salade crétoise … et les baklavas offertes en dessert (je pensais détester ces pâtisseries trop sucrées, eh bien il n’en est rien quand elles sont faites maison). On s’en sort pour un prix raisonnable, dans une ambiance calme et reposante. Si vos finances sont au beau fixe, toujours à Parikia, le Levantis s’offre à vos papilles de gourmets gourmands http://www.parosweb.com/goingout/home/levantis/. Il ne s’agit en aucun cas d’une taverne mais d’un restaurant tenu par un vrai chef. La carte propose des plats savoureux et originaux en faisant la part belle aux légumes et aux viandes les plus fines, dans un petit jardin calme et serein (agneau en feuille de vigne fourré à la feta, filet mignon aux pommes et pignons sauce au vin, daurade aux herbes et citron confit en papillote…). Comptez  60 euros pour deux.

À Sifnos, une adresse sort de l’ordinaire dans les charmantes petites ruelles d’Apollonia, Okyalos http://fr.okyalos-sifnos.gr/. Si le temps le permet (les coups de vents sont très fréquents en été), on dîne sur le toit, loin de l’agitation de la rue. Là aussi, nous ne sommes pas dans une ouzeri mais de temps en temps, remplacer le stifado et l’horiatiki par une cuisine plus élaborée permet de belles découvertes. Les entrées sont typiques des Cyclades mais très fines, les salades revues pour être originales et succulentes et les plats ont de la tenue. La carte des vins vaut aussi le détour. La taverne d’à côté Apostoli Koutouki mérite qu’on s’y attable pour de bons plats roboratifs et une addition bien douce (bon fromage local, pois chiches sous toutes ces formes, coq au vin, agneau mitonné dans les petits plats en argile typique de l’île).

À Milos, dans le village de Tripiti, Ergina tient le haut de panier de la gastronomie locale (réservation impérative). Il s’agit d’une table pourtant familiale et toute simple, située sur les hauteurs avec une terrasse donnant sur la mer (coucher de soleil de toute beauté). Les propriétaires proposent des recettes déjà mitonnées par leurs grands-parents (goûtez au calamar rôti et juteux, aux pâtes maison, genre de tagliatelles dans une sauce aux tomates séchées, à leur tourte au fromage…) : on y vient une fois, on y retourne obligatoirement le lendemain. Pour les amateurs de poissons, à Pollonia, Armenaki est un incontournable, http://www.armenaki.gr/menu_it.html  . L’endroit ne propose pas d’alternative à ce qui sort de l’eau, si ce ne sont les légumes du jardin et la horta. Ramenés chaque jour par les pêcheurs du port, les produits ne pourraient être plus frais. Le patron vante Sa cuisine, Son huile d’olive et Ses vins avec un aplomb certain mais vu la qualité de ce qu’il met sur la table, on lui pardonne. Milos est très fréquentée par les Italiens, et l’ambiance certains soirs n’a plus rien de Grec…

Au port de Sivota, dans la petite île ionienne de Leucade, la Taverna Spiridoula, mérite un détour. Couverte de végétation et de fleurs sur deux niveaux, elle met à l'honneur calamars, seiches, poulpes pour un prix sensé. On y croise des tablées (bruyantes) de Grecs, gage d’une bonne maison qui ne triche pas sur l’authenticité de la cuisine. Les crevettes saganaki sont aussi très recommandables.

À Céphalonie, vous viendrez sans aucun doute à Assos. Nous avons testé et approuvé O Platanos, une taverne à l'ancienne où toute la famille met la main à la pâte ; le patron prend une chaise et s'assied pour vous expliquer les jolis plats de sa carte (produits de la ferme familiale exclusivement), femme et enfants s'occupent du service avec le sourire, ça gueule quelquefois en cuisine et tout le monde en profite, mais ça rappelle une certaine Grèce assez authentique que je n'avais pas croisée depuis 20 ans. Certainement les meilleures croquettes de courgettes jamais mangées et des salades goûteuses qui changent de la sempiternelle salade grecque. A tester aussi le resto "Assos", tout à côté mais encore fermé début juin, on nous en a dit le plus grand bien. Et pour ceux qui ont choisi Poros comme lieu de villégiature, allez dîner à la Taverne Iliovasilema, un peu en hauteur au dessus de l'arrivée du ferry, qui offre une superbe terrasse pour admirer le coucher du soleil (ceux qui ont fait du grec comprendront alors le pourquoi du nom du resto). La carte propose les classiques de la cuisine de Céphalonie (kreatopita, lapin au citron...) pas toujours très light mais certifiés conformes. Les trois filles qui officient en ce lieu aiment aussi beaucoup les chats (une bonne dizaine ronronnent pas loin, les derniers nés viennent jouer sous vos tables). Les soirs où l'humeur est au beau fixe, l'une d'elles prend sa guitare et chante des airs grecs du coin, avec une jolie voix. Le temps alors se suspend, on reprend un verre de Tsipouro, on se cale au fond de sa chaise avec un chaton dans les bras et on laisse la nuit glisser.

2 mars 2016

Athènes, année zéro

Sur ce blog, les billets d’humeur se font très rares – pas envie ni besoin d’étaler mes états d’âme.

Pourtant, la décision de Bruxelles de lever aujourd’hui 300 000 000 d’euros en 24 heures pour la Grèce (en court-circuitant totalement le Parlement !) mesure la panique qui règne en haut lieu. Imaginer un seul instant qu’il s’agisse d’une largesse faite la main sur le cœur serait bien naïf : Bruxelles vient de ratifier la « mutation » d’un pays européen en gigantesque camp de réfugiés. C’est officiel, c’est gravé. Tsipras est prié de garder les « indésirables » chez lui et on dégaine pour cela le chéquier, comme on a tenté de le faire avec Erdogan (avec les résultats que l’on sait). L’Europe admet qu’elle a minimisé la crise, que 2016 va être très compliquée et que faute de mieux, elle sacrifie un pays de l’Union Européenne.

Les expats, les blogueurs, les amis qui vivent avec au moins un pied en Grèce, tous nous racontent depuis un an une tragédie annoncée. Nous l’avons vu lors de nos propres voyages (Lesbos en mai dernier, ce n’était déjà pas de tout repos pour les locaux) et revu (Athènes se couvre de migrants, ce n’est pas un fantasme, j’en parlais dans ce post de janvier). Que Merkel (qui n’est, à ce que je sache, pas Présidente de l’Europe) ait besoin d’une main d’œuvre bon marché est une chose. Qu’elle allume le feu en demandant ensuite aux Grecs de l’éteindre en est une autre. Ce que Schaüble avant commencé, la chancelière l’a terminé. Je n’ai aucune idée du devenir de la Grèce ni comment elle va pouvoir gérer sur le long terme la fermeture des frontières du Nord. Mais qu’on s’essuie encore une fois les pieds sur ce pays est insupportable. Et le rendre responsable de ne pas savoir garder les frontières extérieures de l’Europe (comme on l’entend beaucoup à Bruxelles) confine à la malhonnêteté la plus crasse. Évidemment, il faut venir et revenir en Grèce, qui ne doit pas, en plus, perdre la seule ressource qui lui reste.

 

2 février 2012

Atys – 2ème partie – le raffinement, loin du maniérisme.

Et la musique dans tout cela ?

Lully est-il autre chose qu’un courtisan, un simple compositeur de cour ambitieux, flattant son monarque pour grimper toujours plus haut ? Plutôt un extraordinaire novateur qui maîtrisait aussi bien la musique, que le théâtre, la danse, la direction d’orchestre et l’art de la dramaturgie.

Atys donne cette étonnante impression que la musique n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus important dans un spectacle, ou dit autrement, la musique n'a rien ici d'"ostentatoire", avec des airs faciles à retenir ou qui éclatent de virtuosité : elle est en fait totalement au service du livret, de cette tragédie intime très bien écrite : les vers de Quinault sont précis, concis, pas de temps à perdre en verbiage. La syntaxe est classique, très belle, mais jamais ennuyeuse dans sa rythmique : l’intrigue avance vite, la tension ne retombe pas. William Christie explique qu’il demandait régulièrement aux interprètes « chantez moins, dites plus », comme si le texte pouvait presque exister par lui-même, qu’il méritait une parfaite diction.

Et ce drame mis en musique bénéficie d’un surprenant orfèvre de la partition, qui suit, vers après vers, la progression des tensions, les humeurs indécises des héros, les incompréhensions, les malentendus. La musique s’adapte immédiatement aux états d’âme des personnages : concrètement, on passe  presque sans s’en rendre compte des nombreux récitatifs (clavecin) aux airs très courts (théorbe, viole de gambe, basse de violon, luth) sans contraste marqué. Tout est fluide, comme l’est la langue. Lully ne verse pas dans la recherche de l’effet mais préfère la retenue, l’élégance, la délicatesse, on n’oserait dire la simplicité, tant ce terme semble jurer avec le baroque, et pourtant ! Sangaride et Atys n’ont pas besoin de roucouler un grand air racoleur à vocalises débridées à l’acte IV, lorsqu’ils comprennent que leurs soupçons d’infidélité sont vains : il leur suffit de murmurer à deux reprises, portés par le continuo, Je jure, Je promets, De ne changer jamais, pour que l’émotion passe, dans des nuances éthérées, intimes et suaves.

Il y a bien sûr cette scène mythique du sommeil d’Atys à l’acte III, où l’orchestre se double sur scènes de sept musiciens : à la douceur grave de deux archiluths, se joignent des flûtes quasi hypnotiques, les voix d’un quatuor masculin stupéfiant et un danseur aérien qui virevolte autour d’Atys assoupi : onze minutes que l’on savoure pétrifié, bercé d’une poésie rarement atteinte et d’une extrême mélancolie.

 

 

La nouvelle génération d’interprètes (à l’exception de deux chanteurs qui rempilent 24 ans après) est à la hauteur du challenge : diction impeccable, présence forte, belle gestuelle, voix superbes ; les deux amoureux Bernard Richter (Atys) et Emmanuelle de Negri (Sangaride) s’expriment avec un naturel confondant, de beaux timbres, des voix claires, des aigus lumineux, des modulations très subtiles. Le quatuor du « Sommeil » est un sommet d’élégance, où l’on retrouve Paul Agnew (quel dommage que son texte soit si court) qui retient ses notes, légères et aériennes, sans jamais chercher à tirer la couverture à lui.

Ça coince en revanche avec la Cybèle de Stéphanie d’Oustrac, que je trouve en total décalage avec l’homogénéité de la troupe : est-ce volontaire, de part sa condition de déesse ? L’articulation est plus que forcée, la voix trop étudiée, trop lyrique, en comparaison avec l’extrême finesse de ses camarades de jeu. Et cette manière de brailler, quand les autres respirent en musique, que c’en est vite crispant ! Ce sur-jeu permanent, cette interprétation emphatique et bien trop affectée pour être sincère, ses yeux écarquillés, ses poses qui n’en finissent pas, n’ont rien à voir avec le sens du drame. On comprend que le gracieux Atys préfère sa douce nymphe à cette furie-virago. 

William Christie retrouve la partition avec un bonheur palpable : la musique n’a rien de poussiéreux ou de daté. L’orchestre est à la fois tonique dans les ouvertures, puissant et généreux dans le drame, et subtil dans des sonorités moelleuses et onctueuses, soulignant toutes les subtilités du livret et attentif à la moindre respiration des chanteurs. Expressif, je ne trouve pas d’autre mot. 

 

 

 

28 mai 2012

Son nata a lagrimar...

Il est de ces moments de grâce où l'on se dit que peu de choses peuvent être aussi poignantes que les lamenti d'Haendel : Von Otter et Jarrousky, la dernière scène de l'acte I de Jules César, la veuve de Pompée et son fils déplorent le sort qui s'acharne sans jamais tomber dans le larmoyant. Le duo s'élève tendu et douloureux, digne et déchirant.

C'était hier soir sur Arte, jusqu'à très tard, retransmis du Festival de Pentecôte de Salzbourg. Bartoli roucoule et cabotine, Scholl est toujours un peu tiède, la mise en scène mériterait autre chose que les copieux sifflets entendus, mais tout cela est secondaire quand Cornelia et Sextus sont portés par des interprètes qui se surpassent, à la fois dans le chant et dans l'interprétation. La vidéo a été retirée par Arte au bout d'une semaine, mais ... enjoy !

 

 

8 décembre 2013

Une Traviata de travers à la Scala...

Mais c’est à désespérer ! Encore un magistral bouillon que cette Traviata montée à Milan pour l’ouverture de la saison à la Scala. Ou plutôt démontée, déformée, volontairement déséquilibrée, pour satisfaire les aspirations narcissiques d’un metteur en scène très perturbé : lire un livret, plonger dans la partition ? Non, Tcherniakov connaît seul la vérité révélée de l’œuvre et tant pis s’il enfile contresens, aberrations et inepties, en plaquant des choix toxiques sur l’œuvre de Verdi.

On ne fait pourtant pas plus simple, La Traviata est un mélodrame, porté par les airs les plus célèbres du répertoire lyrique. Passé au jus de crane gâté de Tcherniakov, on y retrouve plus ses petits. La jeune demi-mondaine fraîche, délicate et phtisique, devient une plantureuse catin de bas étage sur le retour, attifée comme une mémère, limite poissarde dans ses attitudes, la croupe trop large et le geste outré. Pas une once d’émotion, de raffinement, de grâce, mais des scènes sur-jouées et insensées (Violetta prend amicalement le thé avec Germont Père alors qu’elle accepte de se sacrifier pour l’honneur familial (sic), Alfredo passe ses nerfs en étalant de la pâte à tarte et en découpant furieusement céleris et carottes lorsqu’il comprend que sa belle est partie, Violetta finit alcoolique et camée au médocs, Alfredo vient la retrouver au III, raide et glacial, des fleurs et des pâtisseries à la main, comme en visite chez une vieille tante, alors qu’il va dire adieu à l’amour de sa jeunesse qui se meurt… Les exemples de distorsions entre la musique, le texte et la mise en scène sont pléthores). Le metteur en scène Tcherniakov serait parti du principe qu’Alfredo n’a jamais aimé Violetta. Mais de quel droit un tel postulat, puisqu’aux antipodes de la musique et de l’intrigue, méticuleusement piétinée ? Les trois actes sont esthétiquement laids, les déplacements frénétiques, les jeux de scènes saugrenus, voire incohérents et on se prend - quelle hérésie ! - à regarder sa montre. Car une Traviata sans sentiment, sans tension, sans drame, sans larme, c’est assommant. Le spectacle n’est pas décalé mais à côté.

Evidemment, les voix suivent le parti pris de Tcherniakov et Piotr Beczala a pris très cher hier soir, hué par une salle qui lui a fait injustement payer son Alfredo dédaigneux et réfrigérant. Oui, le manque de douceur, de sensibilité, de compassion était flagrant, oui, le II était plus braillé que chanté, mais la responsabilité ne lui incombe en aucun cas. Le baryton Lucic est efficace, droit dans ses bottes, bien dans son rôle, sans surprise.  Et puis il y a Diana Damrau… qui n’a plus l’âge* ni le physique du rôle, plus proche de celui d’une walkyrie. Surtout quand la voix aussi s’enlise dans des choix douteux. Violetta, c’est un subtil mélange de force et de fragilité, d’assurance et de fêlures, de maîtrise et d’abandon, ça ne doit jamais être une démonstration. Et Damrau oublie d’épouser tous les angles du personnage en chantant monocorde, bien campée sur ses cuisseaux. Comment peut-on interpréter « Dite alla giovine » sans provoquer un fleuve de larmes dans le public ? Même son « Addio del passato » m’a laissée de marbre. Émotionnellement, c’est le degré zéro, le néant, le vide. Alors la bronca lancée à plein poumon par une Scala vent debout lors des saluts, nous l’avons partagée ; les Italiens ne pouvaient se laisser prendre aux simagrées d’un metteur en scène arrogant, et ça, c’est rassurant. 

 * Oui, je persiste, il y a une date de péromption pour certains rôles... même pour Natalie Dessay en 2011...

PS : Dessay = 0, Damrau = 0, Delunsch, toujours loin devant...

11 juillet 2012

La Bohème aux Chorégies… Ennui d’une nuit d’été…

Elle commence assez mal, cette saison des festivals. Pour une fois que la télévision troque sa médiocrité coutumière pour nous offrir une soirée Puccini, force est de constater que nous sommes restés un peu sur notre faim.

- Pourquoi choisir un opéra « intimiste » pour une scène qui mesure plus de 65 mètres de long, où l’émotion se délite continuellement?

- La Bohème mérite t’elle d’ouvrir les Chorégies d’Orange ? J’avoue ne pas être une grande admiratrice de cet opéra au livret faiblard et au texte indigent.

- Le décor rappelle l’univers du Dogville de Lars Von Trier, film on ne peut plus sinistre et malsain. Quel est le lien avec l’histoire qui nous est narrée ?

- Mise en scène sans surprise, on reste dans l’époque, rien d’innovant.

- On ne croit pas un seul instant au couple Rodolfo/Mimi. Vittorio Grigolo cabotine et s’essouffle vite, sans une once de subtilité. Inva Mula est aussi expressive qu’une bûche… et n’a plus l’âge du rôle (ni le tour de taille). On prend plus de plaisir à suivre le tandem Marcello/Musetta, vivant et énergique, dont les voix sont irréprochables.

- Orchestre sans beaucoup de couleurs, sans exigence. Moite.

Un spectacle où manquaient l’implication, la fraîcheur, la passion, le romantisme.

Rendez-vous le 31 juillet pour un autre Puccini, Turandot,  avec Alagna dans le rôle de Calaf. Plaise au ciel qu’il se passe enfin quelque chose sur scène…

 

6 mars 2012

De l’inutilité grandissante d’habiter Paris quand on aime l’opéra…

Lundi 05 mars, Garnier ouvre les réservations pour Hippolyte et Aricie de Rameau, dirigé par Emmanuelle Haïm, avec Sarah Connolly dans le rôle de Phèdre. Le genre de rendez-vous que l’on ne souhaite manquer sous aucun prétexte, - tant la mezzo anglaise se fait rare sur nos scènes françaises -, et que l’on a entouré de carmin bien épais sur son calendrier. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de découvrir en fin d’après-midi, qu’aucune place n’était déjà plus disponible pour les six premières représentations, et que les sièges restants pour les six dernières s’adressaient à de prospères nababs : 180 euros le fauteuil, vlan, c’est brutal, c’est inabordable (180 € * 6.56 = 1 180.80 Francs / hé oui, en francs, l’indécence de la somme scintille de tout son lustre). Il ne restait pour la dernière, début juillet, outre ces coussins pompeux pour rupins, que des places au paradis (comprendre l’amphithéâtre, 4ème étage, où s’entassent les "pouilleux"). J’entends d’ici les hurlements d’orfraie de mon ami doux – « 3h20, dans l’étuve, tout en haut, visibilité réduite, mal assis, une plaisanterie, j’espère ? » Ben non, entendre (à défaut d’écouter) et apercevoir (à défaut de distinguer) Sarah depuis les hauteurs, c’est tout ce qui nous reste, au premier jour des réservations.

Ce n’est pas la première fois que je me casse le nez pour des spectacles baroques. Que nous soyons nombreux à aimer cette musique et à nous déplacer pour de grandes voix est indéniable. Mais que l’on ne trouve plus de places décentes huit heures après l’ouverture des réservations est insensé. Il ne faut pas s’étonner ensuite que le public se compose en grande partie de riches touristes et de retraités aux poches pleines.  Garnier et Bastille sont pourtant des théâtres subventionnés par nos impôts, à plus de 100 millions d’Euros pas an.

Mais comme si cette politique de gestion des places n’était pas suffisamment défaillante,  la direction de Garnier, à défaut de pousser les murs, a décidé d’augmenter le nombre de places, dans une salle qui a déjà tout d’un sauna et où l’espace vital ne dépasse pas quelques centimètres (spectateur de plus d’1.70m, vos genoux seront terriblement éprouvés) : rang supplémentaire en baignoire, places ajoutées au fond des loges,  on tasse, on fait rentrer au chausse-pied, on comprime. Non seulement ces places sans visibilité, inconfortables et exigües, ne sont d’aucune utilité mais elles s’accompagnent d’une revalorisation des prix des autres places de la loge, qui passent alors dans la catégorie supérieure… astucieux, non ? Et surtout affligeant.

 

4 novembre 2011

Coup de Gueule

L’esprit de cour a encore frappé : les jurés du prix Médicis font le choix du parisianisme, de la clique butée, de « l’entre soi », de la récompense clanique et partisane, pour un très mauvais livre, écrit avec les pieds, mais qui ne parle que d’eux et de leur nombrils : de ce petit milieu littéraire racorni qui tourne en rond, où l’on s’encense impunément,  comme si la littérature s’arrêtait aux frontières du VIème arrondissement.  Après les très bons crus du Goncourt et du Renaudot, ce tripotage n’en est que plus indécent.

 

30 juin 2011

3857 18th Street San Francisco, CA 94114

On l’a tous cherchée, cette maison bleue. Venue à San Francisco en 1996, j’ai écarquillé grand mes yeux devant toutes les maisons susceptibles d’être THE ONE, la mythique, celle immortalisée dans une chanson entrée au patrimoine il y a quarante ans. Je la situais plutôt sur  Haight-Ashbury, le quartier collant bien avec le texte. De long en large, dans tous les sens, m’arrêtant dès que le moindre Ripolin bleu recouvrait une façade. Mais rien de sûr. Et puis, on remet la tête dans le texte à la recherche du moindre indice jusqu’au doute : « si San Francisco s’embrume, si San Francisco s’allume », la maison n’est-elle pas en face, de l’autre côté de Bay Bridge, à Oakland, d’où l’on voit la ville ? D’autant plus que trouver une maison, sur une colline, où l’on peut rouler dans l’herbe, relève de l’exceptionnel dans les vieux quartiers de San Francisco. Je l’imaginais comme une grande bicoque un peu de guingois, trapue, les flancs larges pour accueillir la bande de contestataires aux cheveux longs, au beau milieu d’une grande friche pleine d’herbes folles à fumer et de fleurs sauvages pour les cheveux des filles. Echec donc sur toute la ligne, retour bredouille, la maison a dû être démolie par un entrepreneur peu nostalgique. Fin de l’histoire.

Pas tout à fait. Un journaliste a mis la main dessus. La maison a une adresse. Elle est verte, elle est bourgeoise, étroite et haute. Elle coûte 2 millions de dollars. Elle ne me plaît pas.

Elle n’est plus le refuge de hippies contestataires, solaires et plein d’espérances. Elle est un investissement immobilier dans un quartier recherché. Fin juin 2011, on l’a repeinte. En bleu, sur deux tons. Sa valeur marchande doit avoir pris 10%. Nous sommes très loin du Summer of Love.

La mienne existe pourtant et doit être délabrée aujourd’hui, fanée, le bleu azur d’origine délavé par quarante années de pluie et de brouillard. Mais je suis certaine qu’elle demeure toujours, sans doute restée debout pour quelques seuls fous. Et quand le soir tombe sur San Francisco, que la brume recouvre les collines et l’océan, une petite lumière s’allume encore quelque part dans la ville. « Lizzard et Luc, Psylvia, attendez-moi ».

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Le Présent Défini
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