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16 octobre 2011

Drood, roman de Dan Simmons

couverture-24566-simmons-dan-droodÉditions Robert Laffont, 2011

Nombre de nos écrivains français contemporains accablent les lecteurs avec leur narcissisme, noircissant des pavés de leurs petites histoires de famille ou de leurs traumas. La rentrée 2011 est encore une fois chancie par cette pseudo-psychanalyse publique obscène (jetez un œil sur la liste des romans retenus pour les prix de novembre, c’est renversant ! Tout comme le copinage scandaleux de certains membres du jury du Médicis, au demeurant…).

Il est donc inutile de dépenser ses euros pour alimenter ces montgolfières de vanité, surtout lorsque, venu d’outre-Atlantique, le dernier Dan Simmons galvanise de nouveau ses lecteurs au long de 860 pages. Il ne s’agit pas cette fois-ci de science-fiction ou de thriller, mais d’une plongée dans le Londres de la seconde moitié du XIXème, sur les traces de Wilkie Collins et de Charles Dickens. L’auteur d’Oliver Twist meurt en 1870, laissant derrière lui un dernier roman inachevé, Le mystère d’Edwin Drood. Dan Simmons se penche sur l’origine de cet ultime récit, en reconstruisant les cinq dernières années de celui que l’on surnommait l’Inimitable. Le « journal de ce quinquennat » est tenu par Collins, confrère, ami , mais aussi principal rival littéraire de Dickens. L’auteur va fusionner avec une totale réussite des éléments fondés sur la vie des deux romanciers et une intrigue rocambolesque, pour trouver la clef du roman posthume.

Charles Dickens, rescapé d’un terrible accident ferroviaire en 1865, rencontre sur les lieux de la catastrophe, un individu singulier au nez coupé, blafard et émacié, tel un faucheur venu ravir les âmes des morts, le sieur Drood. Le romancier est captivé par le sinistre individu et entraîne Collins à sa suite pour le retrouver dans une quête échevelée : le triste Sir serait un dangereux assassin, venu de la lointaine Égypte, grand prêcheur d’un culte antique, qui règne avec ses sbires sur le monde souterrain de Londres. Les descriptions des quartiers malfamés, du labyrinthe des égouts, des fumeries d’opium dissimulées dans des ossuaires, les cryptes, les catacombes, les loculi qui abritent des cercueils empilés, où rodent des individus redoutables et patibulaires, en feraient presque un roman gothique.

Cette poursuite éprouvante, - qui serait à elle seule un très bon roman historico-policier -, se double d’un étonnant portrait minutieux d’écrivain, avec le personnage de Wilkie Collins, grand consommateur de laudanum, torturé et paranoïaque, dont la raison vacille peu à peu sous l’influence de Drood. Il est difficile d’en dire davantage sans gâter les ricochets de l’histoire très finement construite,  où Simmons manipule avec la même perversion la psychologie de ses personnages et ses lecteurs.

Car par-delà l’affaire Drood, et le duel larvé d’un monument des lettres avec son concurrent malheureux dans l’Angleterre victorienne, le livre creuse avec habilité le thème du « double », de la part obscure, de l’illusion, de la manipulation, du statut de l’écrivain et du douloureux engrenage qui mène à la création, où toutes les fourberies sont permises.

 

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5 octobre 2011

Symphonica : The orchestral Tour

POPB, mardi 04 octobre 2011 (20h30… heu… 21h10 en fait)

On l’attendait tous (surtout toutes, n'est ce pas Nathalie9712735222222 ?) ce concert d’octobre. Nous avions déjà fait la campagne de 2006 dans ce même lieu, l’offensive du Stade de France en 2007, les enthousiastes de la première heure ont tout naturellement repris possession de Bercy, lundi et mardi soir.

Aucune comparaison possible avec les deux précédents concerts, la plus belle voix de la pop anglaise - ce n’est pas moi qui l’assure, c’est Aretha Franklin, je crois que l’on peut lui faire confiance sur le sujet – nous embarque aujourd'hui pour un voyage plus intimiste, mêlant ses propres titres à des standards américains et anglais, arrangés pour un orchestre symphonique et quelques solistes.

Je craignais une ambiance un peu pâle, lustrée et de bon ton, loin du climat électrique et survolté de la dernière tournée. Eh bien non,  aucune frustration… en dehors d’une très légère baisse de régime au milieu de  la seconde partie, le concert fut colossal : ça groovait sur scène ! Alternant les titres thermodynamiques (une « Russian Roulette » d’anthologie), les standards jazzy (immense, cette reprise de « My baby just cares for me » !) et les balades revisitées (sa version de « Going to the town » transcende cette gentille mélodie), la star anglaise fait ce qu’elle veut avec sa voix : un grain très chaud, puissant, rond, qui soulève les chansons et les emmène beaucoup plus loin que prévu. Et qu’il bouge bien, l’animal ! Là où d’autres artistes cabotinent, truquent, en laissent sous la semelle, lui s’investit totalement et fait partager son enthousiasme ou ses émotions. Mon petit cœur sensible de fan a bien évidemment fondu aux premières notes de « You’ve been loved », qui me laisse en vrac à chaque fois qu’il l’interprète sur scène. Et j’ai touché le fond, lacrymalement  parlant, avec ce nouveau titre très personnel « Where I hope you’re », dédié bien sûr à Kenny, où il met véritablement ses tripes et son cœur sur scène, la tête baissée, répétant doucement « I’m so sorry ». Si vous n’êtes pas touché par la sincérité de sa douleur, c’est que vous avez la sensibilité d’un parpaing.

Et puis, quand on la chance d’être dans des gradins envahis de cinglées, de fans déchaînées hurlant comme des timbrées, de folles furieuses venues se lâcher et faire la fête avec d’autres toquées, le medley final « Amazing/I’m your man/Freedom » prend des allures de délire total : c’est le moment où l’on fait trembler la salle, où l’on braille à glotte déployée : on saute, on danse, on a de nouveau quinze ans, Wham ne s’est pas encore séparé et on ne se doute pas que le chanteur qui abuse des micro-shorts bicolores et d’autres bizarreries capillaires devenues fameuses, nous offrira « Older » et « Patience ».

Ma copine Nath n’a pas manqué de me faire enrager durant dix jours, en me mettant sous le nez son billet, un visa direct pour le 7ème rang, milieu de scène, dans le carré VIP. Mais être entourée de culs-serrés poseurs est loin d’être un privilège… il paraît que ces gens-là se comportent comme des paresseux cacochymes sous bromure,  incapables de manifester le plus petit émoi qui soit. La prochaine fois, miss, grimpe avec la plèbe, il y fait meilleur !

Ce matin, un certain compte Twitter bien connu remerciait le public pour sa chaleur :

“Hey Paris, you were truly a fantastic audience, thank you!”

You’re welcome, George, very welcome.

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18 septembre 2011

Du domaine des Murmures, roman de Carole Martinez

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 Editions Gallimard, 2011

Aux côtés des deux poids lourds de cet automne littéraire 2011 (Emmanuel Carrère et Alexis Jenni), Carole Martinez s’est faite une place notable ; remarqué par la critique, apprécié sur de nombreux blogs et présent sur la liste du Médicis, son roman nous entraîne au XIIème siècle, dans un domaine bourguignon, où la fille d’un Chevalier défie l’autorité des hommes, refusant le jour de ses noces le mari imposé au profit d’une vie de réclusion, dans une cellule construite dans les flancs d’une chapelle. Le livre s’ouvre donc sur ce paradoxe, la seule  liberté possible pour une femme se loge dans l’exigüité d’un tombeau de pierre.

La demoiselle, bien nommée Esclarmonde, se mure de son propre chef, tout entière dévouée à Dieu, certaine de gagner son indépendance et la béatitude par la prière et la dévotion. Elle ne doit plus obéissance aux hommes, seul le pouvoir spirituel est en droit de lui demander des comptes.

Bien évidement, on ne saurait se soustraire aux règles d’un monde par la fuite, et Esclarmonde ne mesure pas les effets de cette échappatoire sacrée : en renversant l’ordre établi, elle va s’enferrer dans des non-dits lourds de conséquences, modifier des destinées, voire ses propres certitudes s’effondrer et le choix d’une vie cloîtrée remis en cause. La Sainte a juste omis un détail : elle n’a pas gagné la liberté dans cet acte de foi, elle a échangé une cage contre un cachot. Car on ne brise pas les barreaux d’une cellule, on n’échappe pas à l’Eglise. Au moment où Esclarmonde veut mettre un terme à ce sacrifice inutile qui l’a menée au silence perpétuel, son existence se brise sur la folie meurtrière des paysans du domaine, qui refusent de laisser s’échapper leur bienfaitrice, celle qui a tenu la mort à distance et repoussé les calamités par ses prières, dès son enfermement.

La liberté se conquiert, rien ne sert d’échanger une soumission par une autre.

 

27 septembre 2011

On ose la vie de Palace !

2Passant une bonne partie de mes journées autour du quartier de l’Opéra, – Garnier, j’entends, pas le grand machin qui partait déjà en lambeaux quelques mois après sa construction –, je croise un nombre certain de touristes aux poches pleines (de yens, de dollars, de riyals) qui poussent avec flegme les portes tambour du Ritz, du Meurice, du Bristol ou du Crillon. J’ai beau bougonner sous cape, il faut se faire une raison, nos émoluments mensuels ne pourraient suffire à passer le porche de ces établissements, à moins d’avoir spéculé sur la dette grecque depuis quelque temps.

Mais, c’était sans compter les bons plans des copines (πουλάκι μου,  Ευχαριστώ πολύ !), qui ont l’épatante idée de vous y convier pour un petit déjeuner d’anthologie. On gambade comme une gazelle en recevant l’invitation, on sourit benoîtement et puis on commence à paniquer : « Mais on s’habille comment ? Vais-je faire illusion ? Je vais frôler le ridicule absolu devant des gens qui vont vite me démasquer ».

On se calme, on se détend : on laisse juste tomber la paire de Converses, on assure la veste griffée qui va bien, un joli collier et roulez fillettes, le jour de gloire est arrivé. Cette porte tambour tourne cette fois-ci pour nous (le taux de satisfaction revancharde crève le haut plafond) et… Diantre que c’est beau ! Du marbre partout, des tapis mœlleux, des fleurs à foison et on s’approche du salon de l’Espadon (« RITZement » nôtre) en retenant son souffle. Hé bien, oui, l’ambiance feutrée et le décor imposant vous scient un peu les genoux. Toutefois, l’extrême courtoisie du personnel vous enlève vite l’enclume qui pesait deux tonnes sur vos épaules, on s’assied… et on savoure toute l’aubaine de déguster ici son café du matin.

Quand je dis café… la carte du petit déjeuner ferait saliver tous les gourmands du monde : il y en a pour tous les goûts, toutes les bourses, toutes les envies : viennoiseries célestes, produits laitiers sous toutes ses formes, plats salés de grand qualité (œufs/fromages/saumon/jambon) selon tous les desiderata du client, pain perdu, pancakes, spécialités japonaises… les accessoires de table, en argent bien lourd qui pèsent en main, poseront quelques angoisses : « Mais ça se tourne dans quel sens ? Tu crois que je dois enlever le couvercle ? » … j’avoue, impossible de faire semblant quand on n’appartient pas à un certain milieu. Le personnel charmant, amusé de notre réserve,  et ravi de pouvoir enfin parler sa langue maternelle (aucun Français ce matin-là dans le salon) nous servira avec professionnalisme et amabilité.

Un conseil, dépassez votre appréhension, mettez en sourdine votre timidité, osez rentrer dans ces palaces étoilés cinq fois qui s’ouvrent à tous pour des petits-déjeuners, des brunchs, à l’heure du thé et goûtez pour une heure ou deux ce luxe, ce faste, cette sérénité, que l’on doit quelquefois s’offrir : les grands hôtels qui font rêver nous appartiennent aussi.

20 septembre 2011

"L'album à la rose " a quarante ans

Á chaque génération sa madeleine de Proust musicale. Au long des années 70, un grand chanteur barbu à la voix douce, a accompagné bien des petites enfances. Encore aujourd’hui, quelques accords de guitare sèche suffisent à enclencher le bouton « mémorial du souvenir ». Cet homme nous a rendus nostalgiques d’une époque que nous n’avons pas connue, pas encore nés à l’époque du Flower Power, du 15 août 1969, des communautés de San Francisco, de la contre-culture hippie et du refus des guerres inutiles à l’autre bout du monde. Vers cinq ou six ans, je ne fredonnais de son premier album que  « Marie, Pierre et Charlemagne » - face A et « Fontenay aux Roses » - face B, les autres textes me semblant bien compliqués. Mais les mélodies s’étaient gravées d’une manière indélébile.

Ce n’est qu’au milieu des années 80 que la lumière s’est faite sur la portée de ses chansons : élevée dans un environnement très conservateur et stricte où « Parachutiste » et « Entre 14 et 40 ans » passaient pour subversives, ma fenêtre s’est ouverte sur un ailleurs possible. Je ne sais pas aujourd’hui ce que peut comprendre un ado des références à Diên Biên Phu, au 13 mai 1968, au Larzac, à Pierre Goldmann. Si l’explication de texte est inévitable, rappeler aux têtes blondes que des artistes engagés ont vraiment existé dans un autre temps, qu’une génération a souhaité mettre en place d’autres valeurs que la réussite sociale et le carcan de la famille traditionnelle, que des jeunes défilaient pour changer le monde et mettre fin à une guerre perdue d’avance, me semble à coup sûr salutaire.

Les journalistes font toujours référence à son premier disque, qui réunit le plus grand nombre de titres mémorables, devenus des classiques de la chanson française. Ma préférence va pourtant à son troisième, « Saltimbanque », l’album à la pochette blanche illustrée par Cabu en 1975. Plus sobre dans ses arrangements (les orchestrations poussives de certains premiers textes ont disparu), plus amer que doux, porteur de désenchantement, du constat déçu que les jours meilleurs espérés ne seront tout compte fait pas au rendez-vous (« l’irresponsable », « La vie d’un homme », « Caricature »), cet album est celui d’une de ses plus belles chansons, « Les lettres », correspondance échangée entre un soldat et sa femme pendant la Première Guerre. Deux guitares sèches et un violoncelle accompagnent cette critique indirecte des conflits qui broient les plus modestes, sur un mode intimiste, confidentiel mais qui bouleverse par la justesse de ses non-dits.

Il est aujourd’hui un artiste respecté, parlant peu, modeste vis-à-vis de son travail, révérencieux envers ses maîtres à chanter, peu sujet à une quelconque mélancolie. Mais nous sommes nombreux à avoir grandi avec lui, accompagnés de ses textes ciselés, de ses mélodies délicates : appartenir à la mémoire collective depuis bientôt quarante ans n’est pas donné à tout le monde. Et l’émotion qui nous met les yeux à marée haute à chaque fin de concert, quand on entonne a capella « Mon frère » ou « L’éducation sentimentale » en dit long sur la place que ses chansons ont prise dans nos vies.

Merci pour tout, Maxime

Maxime+Le+Forestier++1972

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3 août 2011

Mens sana in corpore sano – pratiquer la méthode Pilates.

On trouve sur internet pas mal d’articles sur le Pilates, et il m’est arrivé de lire parfois des choses qui me laissent pantoise, à croire que ce que je pratique depuis 4 ans est une tout autre activité.

La méthode Pilates n’est en aucun cas un machin à la mode (genre “aquabiking” et autre vide-poches) mais un ensemble d’exercices physiques qui date d’un siècle. Ces exercices sont issus de la réflexion de Joseph Pilates, un Allemand né en 1880, qui a cherché à concilier forme physique et bien-être mental (il connait bien les arts martiaux, le Yoga, le Taï Chi). En Angleterre, puis aux Etats-Unis, il développe son enseignement qui trouvera un écho immédiat chez les danseurs. L’objectif est de développer sa force et sa souplesse d’une manière douce et progressive en insistant sur ce qu’on appelle le “power house”, la sangle abdominale qui maintient le corps. Ce centre fort permet aux muscles du corps de se développer dans la longueur. La posture s’améliore, la colonne vertébrale se redresse. Les mouvements sont effectués selon une respiration spécifique, que l’on doit contrôler rigoureusement. Une grande concentration est demandée durant les cours pour effectuer des séries courtes mais variées, avec précision et maîtrise. Pas de musique en Pilates, on doit s’entendre expirer sur l’effort.

Le cours se déroule sur des tapis (on parle alors de “Mat”), avec quelques accessoires pour corser la difficulté et mettre souvent le corps en déséquilibre. On peut aussi pratiquer sur des machines (“Wall Unit”, “Cadillac” ou “Reformer”), où l'on travaille sur des résistances, des sangles, des ressorts selon son niveau. Autre avantage, si un cours de Mat peut accueillir jusqu’à 14 participants (ensuite, ce n’est plus un cours de Pilates, c’est du rendement en batterie), les cours sur machines ne dépassent pas quatre personnes. Le professeur est alors parfaitement disponible pour corriger ou améliorer une posture.

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J’ai souvent lu sur le net que le bénéfice du Pilates, c’est un corps tout neuf en trois mois. Carabistouilles. La méthode Pilates, c’est comme le yoga, une hygiène de vie, pas une recette miracle. Si votre emploi du temps ne vous permet qu’une heure d’activité sportive par semaine, vous n'en tirerez aucun intérêt. Trois heures sont nécessaires pour en percevoir tous les bienfaits. Si je fais le bilan après quelques années de pratique, j’en retire :

- une disparition progressive mais réelle de mes maux de dos

- un renforcement musculaire

- une souplesse accrue

- un ventre presque plat

- une meilleure gestion du stress

- une silhouette tonique

Et pour être claire, non le Pilates ne fait pas perdre de poids, puisqu’il muscle. Mais il affine là où il faut. Dans un cours de Pilates, on rencontre aussi bien des danseuses filiformes, des quadras passées par trois grossesses que des retraités qui se bougent. La méthode profite à tous quelle que soit sa date de naissance, sa morphologie, son passif médical : on fait ce que l’on peut, à son rythme.

Le défaut majeur du Pilates réside dans son coût. Un cours de “Mat” revient entre 14 et 20 euros selon l’abonnement (au dessus, fuyez, c’est du racket), comptez le double pour un cours sur machine. Et très peu de centres proposent des abonnements illimités pour les cours de Pilates.

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2 janvier 2016

Boulevard du crépuscule pour Blanche Dubois

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La vie rêvée de Rachel Waring (Wish her safe at home - 1982), roman de Stephen Benatar

Éditions Le Tripode, 2014 

Il est bien rare qu’un roman soit proscrit d’un prix littéraire, non du fait de ses défauts mais à cause de ses qualités. C’est pourtant cette infortune qui plombât le devenir de La vie rêvée de Rachel Waring, en 1982, lorsque les membres du “Booker Prize” l’écartèrent sans ménagement de la sélection. Trop original, trop déconcertant, mais surtout trop perturbant.

Il faut avouer qu’entrer dans la tête d’une femme sans histoire, qui finit en camisole de force trois-cent quarante pages plus loin, sans que le lecteur soit capable de déterminer le moment exact où son esprit s’en va irrémédiablement battre la campagne, n’est pas des plus confortable. Où passe la frontière entre une personnalité très originale, une sensibilité exacerbée, une imagination romanesque, une propension à ré-enchanter sa vie, un goût prononcé pour la poésie et la musique, et la bizarrerie, le déséquilibre, la confusion, enfin la démence ? À quel moment fait-on le grand saut et pour quelles raisons ? Il serait si simple et si rassurant d’étiqueter, de classer, de distinguer les sains d’esprit des siphonnés, comme si le cerveau érigeait des digues, des remparts fiables et étanches aux dérives soudaines et inattendues, qui n’emporteraient que les "malades mentaux" avérés. Alors, quand un romancier nous tend un miroir, sous-entendant que le destin de son héroïne pourrait nous échoir un de ces quatre matins avec "discrétion et élégance", on n’est plus sûr de rien, et on scrute nos propres petites manies et autres singularités avec un peu d’angoisse.

Rachel Waring est l’archétype de la vieille fille anglaise ordinaire, anonyme, déjà ménopausée mais toujours pucelle, qui partage son appartement dans la banlieue de Londres avec une co-locataire mal lunée. Tout est gris dans cette vie monotone et solitaire, de l’emploi modeste à la lecture régulière des petites annonces. Mais, une grand’tante oubliée lui lègue bientôt une grande maison à Bristol, où Rachel s’imagine pouvoir refaire sa vie ; ou plutôt construire une autre vie conforme à ses rêves, à ces chansons de comédies musicales, où les héroïnes romantiques toujours jeunes et belles concentrent tous les regards, nouent des amitiés éternelles, et rencontrent leur prince charmant : bref, la mélodie du bonheur. Installée dans sa nouvelle demeure, Rachel vit enfin cette existence tant désirée, entourée de ses nouveaux amis, s’essayant à l’écriture d’un roman, fédérant autour d’elles les esprits anticonformistes, s’investissant dans la vie associative et religieuse de Bristol, et surtout, en rencontrant l’homme qui lui était destiné. Enfin presque. Car tout le roman n’est que le long monologue de Rachel, comme un journal intime, un aparté pour soliste. Quelle place est alors véritablement donnée à l’exactitude des faits ? Où commencent les espoirs, les petits arrangements avec la réalité, l’affabulation, la fiction, dans ce discours à sens unique ? Tout doucement, le lecteur est entraîné sur une pente glissante où il ressent des dissonances, des incohérences dans le comportement de Rachel. L’allegro se hérisse de fausses notes et dérape inéluctablement vers une totale cacophonie.

Car Rachel est la "reine des erreurs d’interprétation" ; son extrême sensibilité est un fardeau qui rend sa vie impossible ; pour tenir le réel à distance, le rendre moins coupant, moins blessant, elle se protège derrière un univers de fiction qu’elle crée en permanence. Lorsqu’elle se retrouve "déplacée" à Bristol, loin de ses repères, de ses habitudes, sans travail, totalement isolée, "la vie rêvée" de Rachel va prendre peu à peu le pas sur la véracité des faits, son monde intérieur submerge et réécrit les événements les plus anodins. Chaque rencontre, même fortuite, avec des voisins, des commerçants, le notaire ou le prêtre de sa paroisse, est matière à relectures, méprises, incompréhensions, fantasmes (surtout si l’interlocuteur est masculin). Son désir de plaire, de réussir, d’être reconnue et aimée est aussi hypertrophié que sa capacité d’aveuglement, et elle choisit d’imaginer qu’elle a satisfait ses ambitions, jusqu’à sombrer dans la névrose obsessionnelle.

On pourrait craindre un livre plombant, sinistre, caustique, loin s’en faut ; Rachel Waring se comporte comme une héroïne de comédie musicale, toujours positive, légère, primesautière, habillée et maquillée comme une jeune fille qu’elle n’est pourtant plus, persuadée d’être la cible de tous les regards et des admirations éperdues. L’auteur préfère la coquetterie d’un comique de situation irrésistible (so british !) au portrait psychologique appuyé caricatural. Si le livre commence pianissimo, l’auteur distille par petites touches quelques fantaisies, quelques bizarreries, qui mettent du temps à troubler le lecteur. Lorsque Rachel s’amourache de l’ancien propriétaire de sa maison, mort en 1793, dont le portrait orne sa cheminée, (jusqu’à imaginer être son épouse légitime...), l’absurdité de la situation est à peine relevée. L’auteur présente la relation comme naturelle, évidente, pas plus fantastique que celle de Madame Muir et son fantôme.

Aussi, et c’est là l’un des tours de force de Stephen Benatar, le lecteur prend dès les premières pages faits et causes pour Rachel. On aime son audace, son insouciance, son optimisme à tout crin, qu’elle dise tout haut ce que la bienséance ou la bonne éducation d’ordinaire tait, qu’elle rembarre les fâcheux et les raseurs (la lettre qu’elle envoie à son banquier, qui s’inquiète de son découvert, est un mélange fabuleux de frivolité, d’inconscience et d’une certaine rectitude morale foncière). On s’inquiète pour elle, lorsque les gens "normaux" commencent à la regarder d’un drôle d’air, quand les vautours flairent la bonne poire bien mûre facile à rouler, quand la réalité vient torpiller son ivresse de bonheur. Rachel est peut-être un peu dérangée, mais parfois, la folie est aussi un synonyme de liberté.

 

30 septembre 2013

Le fou d'Helga

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La Lettre à Helga, roman de Bergsveinn Birgisson

Éditions Zulma, 2013 - Traduction : Catherine Eyjolfsson

 

« Peut-être en est-il ainsi, que l’attirance sans cesse refoulée dans le cœur d’un homme éclate au grand jour, face à la mort ». Il aura fallu en effet attendre le crépuscule de sa vie pour que Bjarni Gislason répande son cœur et ses trippes sur des feuilles de papier, répondant enfin à la lettre du seul amour de sa vie, laissée trop longtemps sans réponse. Unique et ultime déclaration d’un vieillard à celle qui n’est plus là, cette Lettre à Helga de 131 pages nous transporte dans une Islande rurale aujourd’hui disparue, terre hostile et ingrate, mais riche de coutumes ancestrales et de légendes. « Habitués à l’isolement, les gens des péninsules ont les sens plus développés que les autres ». Ce thème de la sensation intense, de la perception aigüe, du ressenti à vif traverse le roman de part en part, comme une ligne à haute tension qui crépite sous la neige. Les températures extrêmes, la violence des éléments, des sentiments, des non-dits, le poids des traditions, le fardeau des faux-semblants, exacerbent les comportements et transfigurent une brève rencontre adultère en poignante histoire d’amour.  

Bjarni Gislason est un homme simple et droit, pétri de sa terre natale, occupé par sa ferme, son élevage de moutons, la pêche dans les fjords, les concours agricoles, le rythme des saisons. Affublé d’une épouse charcutée par des médecins ignorants qui l’ont rendue stérile et acrimonieuse, il oublie durant quelques mois la dureté de son existence entre les bras de sa belle voisine Helga. Bonheur de très courte durée. Les deux amants liés par une frénétique passion physique ont une vision diamétralement opposée de leur avenir en commun et s’égarent, refusant chacun de faire un pas. Durant de longues années, Bjarni se consume intérieurement pour son Helga perdue, trébuchant, sombrant, flirtant avec le point de non retour, dissimulant une intolérable souffrance, apaisée enfin par cette lettre à l’absente.

Pas de lyrisme, de romantisme échevelé ou de sentimentalisme humide, juste les mots dépouillés et humbles d’un homme qui a vu le bonheur passé pas très loin. « Si la vie est quelque part, ce doit être dans les fentes… car toutes ces lézardes, ces interstices laissent passer le soleil et la vie. » Cette vitalité, cette énergie, puisées au cœur d’un espace encore indompté donnent aux mots de Bjarni une sauvagerie animale très voluptueuse : le corps d’Helga l'entraîne sans cesse vers ce qui l’émeut le plus dans la nature : il pétrit les rondeurs de sa belle comme il palpe ses brebis, les courbes des collines le ramènent à d’autres plénitudes caressées dans le foin de la grange, et seule la mer déferlante peut être aussi belle que les frémissements qu’il perçoit sous la peau blanche d’Helga. Évidemment, Bjarni n’est pas poète et ses métaphores charnelles rappellent ses préoccupations d’homme de la terre : « Mais moi, je dépendais de toi, je l’ai compris là, à te voir dressée dans la lumière de la lucarne, blanche comme la femelle du saumon tout juste arrivée sur les hauts-fonds, embaumant l’urine et les feuilles de tabac…te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur. Tu vois comme ma pensée rase les mottes ? ».

Bjarni prend souvent la tangente dans son récit et s’égare sur des sentiers qui ont fait de lui ce qu’il est : un homme fier de ses racines, attaché à la sagesse des anciens et à leurs pratiques séculaires, respectueux du travail de ses mains, en osmose avec une nature qu’il a appris à déchiffrer. Au-delà de la lettre à sa douce, c’est bien sur le sens de sa vie que s’interroge le vieil homme, satisfait au fond d’être resté sourd à l’appel de la ville et de son mode de vie avarié : « J’ai senti la puissance des bêtes m’envelopper et me revigorer… j’ai senti les forces mystérieuses de l’existence au cœur des buttes et aux endroits ensorcelés, j’ai effarouché les génies tutélaires, j’ai entrevu les lumières d’il y a longtemps… j’ai perçu l’angoisse du feuillage aux éclipses de lune, j’ai entendu le ruisseau chuchoter qu’il est éternel ».

Cette lettre resplendit enfin d’un amour fou pour une femme qu’il n’a pas su/voulu retenir, trop attaché à ses habitudes et trop égoïste pour prendre soin d’elle au quotidien. C’est bien tard qu’il réalise son erreur et mesure tout ce qu’il n’a su lui donner, dans des phrases magnifiques de sincérité et de mélancolie : « J’étais là debout, tel un pieu en bois d’épave battu par les vents… n’est-ce pas ce qu’on devient, à côté de celle qu’on désire le plus, Helga ma Belle, un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour ? … Alors je me suis mis à pleurer, vieillard sénile que je suis, échoué entre les deux Mamelons d’Helga, et je compris que le mal, dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’amour auquel on a  fait la sourde oreille ».

 

17 mars 2014

Incandescente Tauride… pour redécouvrir Gluck

IETIphigénie en Aulide (1774), Iphigénie en Tauride (1779)

Christoph Willibald Ritter von Glück – Enregistré au De Nederlandse Opera, Amsterdam, 2011 / DVD 2013

Dans la famille des amateurs d’art lyrique, on croise les férus du baroque, les amoureux du bel canto, les wagnériens, les groupies d’Amadeus… mais rarement des glückistes.  Alceste, Orphée et Eurydice, les deux Iphigénie, et c’est à peu prêt tout ce que je suis capable de citer des opéras du monsieur. Glück reste bien souvent méconnu du grand public, coincé entre Haendel et Mozart, considéré comme austère, solennel, en un mot, barbant. On redécouvre un peu honteux l’œuvre du compositeur allemand depuis que des chefs plutôt orientés « baroque » ont soufflé la poussière des partitions : William Christie, Christophe Rousset, Marc Minkowski ont redonné vie à des pièces, qui sidèrent aujourd’hui par leur superbe et leur profondeur.

Et l'on comprend mieux ce que Glück modifie à la fin du XVIIIe, sur le plan musical, mais aussi dans la conception même de l’opéra : terminée l’alternance du récitatif et des arias, la musique doit porter le texte d’une manière fluide, harmonieuse et continue. Ce ne sont plus les interprètes et leur virtuosité technique qui doivent concentrer toute l’attention mais la seule musique, dépouillée de ses ornements superflus. Les grandes machineries, les longs ballets purement décoratifs, les décors imposants passent à la trappe, l’intrigue est resserrée autour de quelques personnages et d’une idée forte, pour davantage de simplicité et de naturel. Il faut évidemment des sujets à la hauteur de cet ambitieux chamboulement, et Gluck les trouve dans les grands mythes fondateurs, chargés de morale et d’idéaux. Mais morale ne veut pas dire moralisme, sermon, froideur et rigidité.

C’est là le tour de force de Glück, superbement illustré par ces deux Iphigénie (en Aulide et en Tauride), réunies dans une même soirée à Bruxelles, puis à Amsterdam et enfin dans le DVD d’Opus Arte. Les deux opéras, composés à cinq ans d’intervalle, n’étaient pas destinés à être joués à la suite. Mais il y a comme une évidence à suivre le destin de la princesse d’Argos, victime sacrifiée par Agamemnon en Aulide, puis retrouvée en exil en Tauride, quinze ans plus tard, sacrificatrice à son tour, pour de mêmes sombres raisons d’Etat. J’ai, en ce qui me concerne, une très nette préférence pour Iphigénie en Tauride, plus noir, plus dramatique, plus violent ; pas de roucoulades entre le ténor et la soprano, de tergiversations, de rêveries, de parenthèses de douceur, nous plongeons abruptement dans une tragédie enténébrée, dense, ramassée, sans que l’on puisse reprendre notre souffle. Glück excelle à révéler la dimension humaine des descendants maudits des Atrides, leur complexité, évitant le piège de la distanciation du spectateur avec les héros grecs. Il n’est pas seulement question de fatalité, d’honneur, de devoir, d’obéissance aux Dieux mais aussi de trahison, de vengeance, de colère, d’amitié et de justice. 

La mise en scène d'Iphigénie en Tauride accentue encore cette contraction de l’intrigue par un rétrécissement de l’espace scénique, qui concentre le déroulé du drame : un simple plateau dépouillé figure l’autel des sacrifices, une fosse centrale accueille les cauchemars d’Oreste, torturé par les Euménides, deux escaliers encadrent la scène pour que règnent Artémis (Diane ici dans le livret) et Thoas, le Roi des Scythes, des symboles qui font sens (haches et gants noirs, entre les mains blanches d’Iphigénie), une alternance de lumières blafardes et acides,  encerclent les lieux où les personnages se heurtent à l’inflexible autorité des Dieux sur leur destin, sans échappatoire. Même les musiciens sont relégués derrière la scène, les chœurs encore plus loin, derrière l’orchestre. Le regard du spectateur ne doit être perturbé par aucun filtre pour que naisse l’émotion. La mise en scène reste minimaliste, les costumes sobres, (même si peu flatteurs pour la silhouette d’Iphigénie), les déplacements limités, mais une touche de modernité, pas toujours de bon goût, transforme les Scythes en un bataillon de barbouzes en treillis sur-armés, prêts pour une guérilla, et leur Roi Thoas, en cruel tyran pervers, chaussé de Ray-ban, cigare aux lèvres. C’est un peu fatiguant cette mode de transposer tout guerrier en brute épaisse habillée de kaki, paré de son FM ou de son AK, et déjà tellement vu…

Mais il y a la musique et quelle musique ! Pas d’ouverture, de gazouillis, de gentils frottements d’archets, mais immédiatement un terrible orage qui s’abat sur Iphigénie et ses prêtresses, un déluge de cordes aussi violent qu’inattendu. Minkowski aime houspiller les tempi, intensifier, appuyer, accélérer, il trouve donc avec la partition matière à jubiler. Plus de musique de cour policée, mais une fougue, une hardiesse très moderne, une forte présence des percussions pour porter de fulgurantes dynamiques, comme cette danse barbare des Scythes au rythme saccadé (« il nous fallait du sang pour expier nos crimes ») et des contrastes d’atmosphères  impressionnants, d’une très grande force dramatique ; ça ne traine pas, les deux heures passent prestement car jamais la tension ne se relâche.

Le rôle d’Iphigénie en Tauride, plus âgée qu’Iphigénie en Aulide, est souvent interprété par une mezzo, pour souligner le temps passé, les épreuves subies et la maturité venue. C’est pourtant Mireille Delunsch, soprano, qui s’y colle, rôle déjà tenu sous la baguette du même Minkowski en 2001. Ses qualités d’interprète, sa capacité à habiter un personnage, à le faire bouger, respirer selon le texte, ne sont plus à démontrer.  Delunsch n’a pas la voix aussi pure et souple de Véronique Gens (qui incarne la première Iphigénie) et c’est sans doute tant mieux pour camper l’angoisse, la fébrilité, le malaise de celle qui cauchemarde du meurtre de son père par sa mère et qui s’apprête à devoir immoler son propre frère.  Lorsque le rythme s’emballe, les fins de phrases ne sont pas toujours tenues, le souffle fluctue et le timbre flotte parfois, surtout dans les graves,  mais le texte n’est ni poli, ni lustré et difficile à articuler :

« La terre tremble sous mes pas,

Le soleil indigné fuit ces lieux qu'il abhorre,

Le feu brille dans l'air, et la foudre en éclats

Tombe sur le palais, l'embrase et le dévore !...

A mes yeux aussitôt se présente mon père,

Sanglant, percé de coups, et d'un spectre inhumain

Fuyant la rage meurtrière;

Ce spectre affreux, c'était ma mère!

Elle m'arme d'un glaive et disparaît soudain,

Je veux fuir... on me crie: Arrête ! C'est Oreste:

Je vois un malheureux, et je lui tends la main,

Je veux le secourir; un ascendant funeste

Forçait mon bras à lui percer le sein ! »

On l’attendait sur les deux grands airs, signatures de cet opéra « Ô toi qui prolongeas mes jours » dans le I et « Ô malheureuse Iphigénie ! Ta famille est anéantie ! » à la fin du II. Si certains reprochent à Mireille Delunsch d’être « plus expressive que musicale », c’est qu’ils ont de sacrés problèmes d’audition. L’incantation à Diane et la grande scène d’affliction sont deux moments de grande musicalité, d’une délicatesse inouïe, comme une simple ligne instrumentale. La paire Oreste / Pylade (Jean-François Lapointe et Yann Beuron) est tout aussi satisfaisante ; le baryton et le ténor ont des timbres proches, qui se mêlent harmonieusement dans de touchants duos. Les solos sont puissants, convaincants, portent loin, avec une diction du texte magistrale.

Le DVD a tourné trois soirs de suite à la maison… pour la musique, les interprètes et un sublime livret aux qualités littéraires évidentes. « La voix, les instruments, tous les sons, les silences mêmes, doivent tendre à un seul but qui est l’expression ; et l’union doit être si étroite entre les paroles et le chant que le poème ne semble pas moins fait sur la musique que la musique sur le poème » - Gluck, 1777.

13 décembre 2013

Expo Cocteau au Musée des Lettres et Manuscrits *

JC

Y’a comme un goût de trop peu au 222, boulevard Saint Germain. Que les acquisitions du Musée soient présentées au public est une très belle chose mais encore faut-il nourrir, étonner, désarçonner le visiteur, surtout lorsque un poète est à l’honneur, du genre à courir à contre-courant et à prendre les poncifs à rebrousse-poil. La plus belle exposition Cocteau reste, selon moi, celle organisée à Évian au printemps 2010, copieuse rétrospective de 450 œuvres, dans une mise en scène théâtrale très inspirée. Déambuler dans de petites alcôves tendues de rouge, s’immerger dans un univers singulier, ricocher de surprises en imprévus, était euphorisant.

Aujourd’hui, le banquet est plus frugal, voire frustrant. L’intitulé a d’ailleurs tout du lieu commun « Jean Cocteau le magnifique. Les miroirs d’un poète ».  Pour saluer un homme qui avait le don de la formule qui claque, on aurait pu se décrasser un peu les neurones. Les commissaires de l’exposition sont restés au milieu du gué, hésitant visiblement entre une présentation grand-public (scénographie chronologique, focus sur les grands classiques, cloisonnement des disciplines) et une volonté de mettre en valeur des inédits, des pièces rares et jamais exposées. Les néophytes passeront à côté des œuvres maîtresses, l’audace des dessins du Mystère de Jean l’Oiseleur ne leur sautera pas immédiatement au visage et le papier jauni des lettres à Jeannot Marais ne les tourneboulera pas outre-mesure, mais ils seront avant tout frustrés de voir résumer Cocteau à une vingtaine de pupitres qui n’éclairent en rien la complexité et les métamorphoses du poète. Les familiers de l’œuvre maugréeront devant les redites, les généralités, et les reconstitutions tape-à-l’œil, tout en se jetant fiévreusement sur les manuscrits autographes, les dessins inédits et les lettres originales avec une authentique émotion. Et il y a bien du sang neuf dans cette exposition réduite par la taille mais on se doute bien que le Musée a planqué d’autres trésors au profit de pièces inutiles et ressassées. Pourquoi mettre en valeur des affiches de films connues de tous quand on doit mettre genoux à terre pour boire des yeux des dessins jamais montrés ? Des poèmes à Marais, que nous récitions ados comme des talismans,  un seul et unique est exposé (quatre vers en tout)… quelle déception ! Il fallait un peu d’audace, de partialité pour n’exposer QUE du jamais vu et de l’exceptionnel, comme ces feuillets du manuscrit des Parents Terribles, où Cocteau oscille entre plusieurs titres, dessine les plans des décors et jette ses premières notes. Et comme il est impossible de tourner les pages du script de La Belle et la Bête, dont les quelques dessins originaux visibles m’ont mise en effervescence, on regrette que des copies des autres pages ne soient pas accessibles, au lieu de mobiliser un espace pour l’Eternel retour, qui est tout sauf un chef d’œuvre. A vouloir ratisser trop large, les choix du Musée chagrinent : je ne résiste pas d’ailleurs à recopier la phrase sidérante de Gérard Lhéritier, Président du Musée des Lettres et Manuscrits, dans le dossier de presse, qui en dit long : « Jean Cocteau demeure aujourd’hui une référence, une source d’inspiration inépuisable pour nombre de créateurs, de Jean-Luc Godard à Arielle Dombasle. » Je ne sais pas s’il faut en rire…

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* Jusqu'au 23 février 2014

 

22 octobre 2012

Cold Case à Twin Peaks

AHQ

La vérité sur l’affaire Harry Quebert, roman de Joël Dicker

Éditions de Fallois / L’âge d’Homme, 2012

Louper sa station de métro malgré le bruit, la cohue, les mal élevés qui beuglent dans les portables, les frustrés qui tripotent compulsivement leurs IPommes, les chanteurs, les quêteurs et autres hallucinés qui tentent de faire du tai-chi dans une rame bondée (si si, c’est bien du vécu fou-8…), est le signe patent d’un endormissement comateux ou bien de la lecture d’un grand livre addictif. La seconde option est la bonne, je dois à Joël Dicker trois courtes nuits et un allongement non prévu de mon parcours matinal sous terre.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert est pour moi LE roman de cette rentrée, curieusement présent sur trois listes des prix littéraires d’automne (les jurés auraient-ils enfin appris à lire ?). Pourtant, fi du microcosme parisien (l’auteur est Suisse), de la prédominance des têtes chenues (il a 27 ans), de l’ancienneté dans le cercle des élus (il s’agit de son second roman), des pelotages intimes (enfin, une vraie fiction !), du trash et du sordide (Dicker ose nous parler d’amour) !

Ce pavé de 664 pages peut être lu de trois façons : comme un fabuleux roman policier qui respecte tous les codes du genre, comme une chronique douce amère d’une petite bourgade américaine de la Nouvelle Angleterre dans les seventies, ou bien comme une réflexion sur l’écriture et la gestation d’un roman.

Nous sommes en 2008, un jeune écrivain new-yorkais, Marcus Goldman, narrateur, auréolé d’un très médiatique succès littéraire avec son premier roman, peine à aligner les premiers mots du suivant (dépression post-partum bien connue). Lassé des aboiements de son éditeur et angoissé par sa soudaine impuissance créative, il renoue avec son ancien professeur de littérature et mentor, l’écrivain Harry Quebert, qui coule une quasi retraite dorée dans une jolie maison au bord de la mer, à Aurora, dans le New Hampshire. C’est dans son jardin, que l’on retrouve les restes bien refroidis d’une jeune fille du coin, mystérieusement volatilisée en 1975, serrant contre elle le manuscrit du livre qui allait consacrer Quebert, lui valant les deux prix littéraires les plus prestigieux du pays. Mais lorsque l’Amérique comprend que le roman d’amour entré dans l’histoire, les mémoires et la littérature, n’est autre que le journal de la liaison de Quebert et de l’adolescente, la machine judiciaire implacable se met en marche, broyant le vieux romancier qui clame son innocence. Qui a tué Nola Kellergan ? Persuadé de l’innocence de son professeur, Marcus intervient dans l’enquête, fouille de son côté, interroge, réveille les vieux souvenirs, secoue la petite ville de sa torpeur, de ses secrets, de ses silences coupables.

Ce thriller tient déjà parfaitement debout tout seul, crédible, habilement construit (fausses pistes, rebondissements, coups de théâtre…), et vecteur de fissures qu’il engendre sur la société middle class trop lisse, bigote et tartufe. Le milieu de l’édition est croqué à l’acide, dirigé par des marketeux et des financiers aux dents longues, avides et vulgaires, assistés d’une armée de ghost writers, prêts à pimenter les livres trop sages de sexe, de boue, de mensonges, de scandales qui font vendre.

Mais La vérité sur l’affaire Harry Quebert est surtout un incroyable vertige de la création (un écrivain, Dicker, qui écrit sur un écrivain, Goldman, qui enquête sur un écrivain, Quebert, qui côtoie un autre écrivain mystérieux …cherchez l’imposteur !), un enchevêtrement de manuscrits (quatre au total), une mise en abîme redoutablement efficace qui finit par perturber ferme le lecteur : qui écrit quoi ? Qui tire en définitif les ficelles de la narration ? Le jeune Joël Dicker s’amuse comme un fou de ce puzzle, de ces pièces savamment distillées dont on ne comprend l’agencement qu’à la dernière page, des frontières incertaines entre le récit et le réel. Ce livre est comme le grand éclat de rire d’un gamin précoce, intelligent et rusé, qui se divertit des errements de son lecteur, trimbalé dans le brouillard par le bout de sa plume et qui joue à cache-cache derrière son personnage d’écrivain en panne. Chaque chapitre s’ouvre sur un conseil littéraire de Quebert à son novice Goldman, comme une sorte de méthode du prêt-à-écrire en 31 stations numérotées à rebours vers le dénouement, que le narrateur respecte à la lettre : tout comme Dicker, avec un humour acidulé non dissimulé… 

Au chapitre 2 (donc, conseil 30), Joël Dicker nous avait pourtant bien mis en garde : « pour être formidable, il suffisait de biaiser les rapports aux autres ; tout n’est finalement qu’une question de faux-semblants.» Les personnages du livre adhèrent à ce jeu de la dissimulation et de la tromperie en y laissant des plumes. Leur créateur, lui, peut être satisfait, sa filouterie huilée comme un coucou suisse lui assure un best-seller… ironie du sort !

 

27 mars 2012

Les Jardins statuaires, roman de Jacques Abeille

jacques-abeille-les-jardins-statuairesÉditions Attila, 2010 (première édition en 1982 chez Flammarion)

Si l’on ne galvaudait pas tant le mot de chef-d’œuvre, on jubilerait à estampiller cette somme de 470 pages de ce qualificatif, tant la commotion émotionnelle éprouvée à sa découverte est  puissante. Á l’exception de quelques initiés qui se refilent le graal, ce récit vieux de trente ans, qui ouvre la trilogie du Cycle des contrées, est indûment ignoré du grand public. Son auteur, né en 1942,  cultive la discrétion, écrit sous pseudo quand ça lui chante et prend le temps d’imaginer des mondes. La destinée du manuscrit tient aussi des légendes, du mythe des textes éveillés qui résistent à l’impression : exemplaires qui n’arrivent jamais à leur destinataire, perdus, partis en fumée, infortunes et fatalités d’édition, tout ce qu’il faut pour baigner dans l’étrange et l’œuvre maudite.

Ce livre ne ressemble pourtant à nul autre, il est impossible de le rattacher à une école, à un style, de le comparer à quelques monuments de la littérature. Pour tenter de cerner cette gigantesque œuvre singulière, les critiques lui attribuent des parrains présumés : Julien Gracq, Tolkien, Mervyn Peake, Voltaire et les surréalistes. Oui, les Les Jardins statuaires ont bu à toutes ces coupes pour resplendir comme un gemme rare de la littérature du XXème siècle.

Jacques Abeille nous envoie sur des terres inconnues, sans repère temporel. Le narrateur est un simple voyageur qui vient découvrir ces contrées par lui jusque là ignorées, une succession de vastes domaines clos où vivent des jardiniers, voués à la culture des statues de pierre, qui poussent spontanément dans leurs allées terreuses rectilignes. La première partie du récit du narrateur est consacrée à la découverte de ce maraîchage un peu surprenant, plantation, taille, repiquage, soins donnés à ces créatures inertes et blanches, qui font toute la richesse de ces propriétés terriennes, autour desquelles tourne une société archaïque, corsetée de traditions séculaires. Le récit de voyage onirique et le tableau des coutumes, laissent peu à peu la place à une critique de cette organisation agraire faussement utopiste : le narrateur croise d’autres personnages un peu en marge des codes enracinés, en découvre la face sombre (mépris des femmes, marchandage de certains enfants, collusion avec une ligue très officielle de proxénètes, bannissement de tout opposant aux coutumes ancestrales, rigidité morale, avidité, ambition perpétuelle… ainsi que la féroce croissance incontrôlée de certaines statues, qui savent prendre une insatiable et vorace revanche sur leurs jardiniers). Les pas du narrateur le mènent du sud de la contrée, riche et prospère, vers le nord, aux terres âpres et quasi stériles, pour atteindre une cité abandonnée, balayée par les vents, repère des nomades de la steppe septentrionale, prêts à déferler sur les grandes propriétés figées, périmées, devenues anachroniques. Leur leader est d’ailleurs un ancien jardinier, rebelle à ces domaines trop bien ordonnés, qui a fui les rituels établis, leur hypocrisie et leur cruauté.

Les Jardins statuaires s’éloignent à mille lieux des récits d’aventure, des épopées, du merveilleux, du fringant : errance surréaliste sans doute, il s’agit surtout d’un songe/d’un cauchemar éveillé qui se déroule au ralenti, piégeant le lecteur dans le rythme hypnotique des phrases de Jacques Abeille : le narrateur, tel un pèlerin, voyage à pied, contemple, découvre, comprend, couche sur le papier la chronique d’un monde immobile appelé à disparaître, sans qu’il se passe réellement d’événements remarquables. Le livre se referme avant que le choc des civilisations n’ait lieu : pas de batailles, d’héroïsme ou de violence, qui viendraient perturber ce temps suspendu de l’avant-chaos. L’auteur préfère nourrir son récit, tissé d’un seul trait, sans chapitre ni rupture, des visions poétiques et baroques nées de ses statues froides, allégorie d’un monde figé, dur et imperturbable. Asservis à ces idoles dans lesquelles ils recherchent leurs propres images, les jardiniers comprendront trop tard que l’on ne peut arrêter le temps ; dans certains domaines, la nature a déjà repris ses droits, engloutissant dans une expansion dantesque de pierre, les traces de la présence humaine.

 La cohésion du récit, « son imaginaire rationnel », son équilibre, doivent surtout à la langue de Jacques Abeille, à nulle autre pareille : recherchée sans être affectée, précise dans la description, tortueuse et habile, habillée d’un vocabulaire riche et imagé, envoûtante comme cette contrée imaginaire :

« Ces clartés venaient d’épais tumulus de pierrailles effondrées dont le bombement crevait la frondaison comme des dos de baleines blanches soufflant dans quelque sargasse. » (Page 221) «  Une pluie récente avait réparti des mares dans toutes les anfractuosités et c’est dans cette collection de miroirs éparpillés que je contemplai d’abord le ciel renversé. » (Page 337)

 La quatrième de couverture souligne la réflexion de l’auteur : « je crus avoir écrit l’œuvre d’un fou ». Plutôt celle d’un visionnaire rêveur, absolument prodigieux.

 

2 août 2011

Les Yeux Noirs (Oci ciornie)

 

les_yeux_noirsNikita Mikhalkov – 1987 – Prix d’interprétation pour Marcello Mastroianni au Festival de Cannes / DVD 2010

Enfin il est possible de redécouvrir ce très beau film, presque 25 ans après sa sortie en salle. Et force est de constater que le film a très peu vieilli : sans doute parce qu’il raconte une histoire immuable, celle de la lâcheté des hommes, de leurs trahisons, de leur laideur .Celle-ci est filmée par un virtuose qui embringue le film dans des directions très différentes (la comédie, le burlesque puis le drame) et portée par un casting de légende : un serveur vieillissant qui travaille sur un bateau (Romano), rencontre un voyageur russe et entreprend de lui raconter ses amours malheureuses avec une de ses compatriotes, séduite dans une ville d’eau puis abandonnée. Ce qui commence comme une échappatoire à la beuverie en solitaire d’un séducteur déclinant ravi de prononcer crânement le seul mot de russe qu’il a retenu, va devenir au fil des confidences une mise à nu d’une âme veule et méprisable. Le personnage joué par Mastroianni aura tout raté dans sa vie : jeune architecte, il se marie avec une riche héritière et oublie rapidement ses velléités de créations urbaines au profit d’une vie confortable, pratique et soporifique. Il s’en échappe comme un enfant, en dormant en douce après avoir esquivé des soirées assommantes ou en faisant le pitre devant les invités. Il s’invente des pathologies insolites pour quitter la maison romaine où il étouffe et se rend dans une station thermale, son emploi du temps rythmé par ses conquêtes féminines : une vie facile et légère, sans conséquence. Mais il va croiser une jeune femme russe (Anna) mariée à un homme qu’elle n’aime pas, droite, honnête, fragile et sensible, qui va croire  à tous les bobards du joli cœur. Elle s’enfuit après lui avoir cédé, lui laissant une lettre d’amour qui va bouleverser la vie de ce séducteur ; il la suivra jusqu’en Russie, la retrouvera, lui promettra de revenir définitivement après avoir tout avoué à sa femme et qui bien évidement ne réapparaîtra jamais.

Je ne vois pas quel autre film montre une telle chiffe, un couard pareil, dont la vie n’est qu’une série de traîtrises. Mastroianni s’engouffre dans le personnage avec jubilation, en fait des tonnes, cabotine, épaissit le trait, joue comme grisé par la bassesse de son personnage. Car dans sa vilenie, Romano est toujours sincère, il n’a aucun scrupule à mentir, tricher puisque de toute façon ses actes n’auront pour lui aucune conséquence dommageable. Comme un petit garçon que l’on a sans doute empêché de grandir, il reste prisonnier de son propre bien-être, de son confort, semble imperméable aux préoccupations de ses proches, au mal qu’il leur fait. Au lendemain de la seule nuit qu’il passe avec Anna, totalement anéantie par sa propre faiblesse, Romano ne voit rien de son désarroi, continue de plaisanter tout en bâfrant sa pastèque, insensible à tout ce qui est étranger à son plaisir personnel. Et pourtant cette femme lui dit en russe qu’ils ne se reverront jamais, mais il ne l’écoute pas.

La fuite de Romano en Russie à la recherche de cette femme qui est son contraire, a tout de la panique de l’adolescent exalté : sous un prétexte totalement improbable, il traverse la Russie, croise des personnages comme sortis d’un roman de Gogol (les fonctionnaires imaginent des histoires à dormir debout pour éviter de signer son autorisation d’avancer dans le pays), ne tient pas la vodka, danse avec des tsiganes, saute à pieds joints sur des carrés de verre incassable devant des dignitaires ébahis, traverse la steppe sur une carriole en compagnie d’un contestataire du régime, tout cela à cent à l’heure comme la course effrénée de quelqu’un qui ne veut pas réfléchir à ce qu’il fait, presque effrayé de sa propre audace. Les retrouvailles avec Anna est une des plus belles scènes du film : avertie par son mari qu’un étranger arrive d’Italie et qu’il faut le recevoir, elle se dérobe, décampe, cavale pour ne pas croiser l’homme qu’elle aime toujours mais à cause de qui elle est parjure à ses liens du mariage. Et Romano, de la poursuivre, comme un chasseur qui traque sa proie, ne lui laissant pas de répit, jusqu’à l’acculer dans un poulailler où il lui promet qu’il reviendra pour de bon.

Bien sûr, il ne dira rien à son épouse légitime, la seule capable de lui offrir une vie facile. Celle-ci pourtant a tout compris des raisons qui ont poussé son mari à partir précipitamment pour Saint-Pétersbourg. Et quand elle lui demande calmement et presque maternellement de ne pas lui mentir et de faire preuve une fois dans sa vie d’honnêteté, il se défile, nie avec aplomb et trahit dans un sourire celle à qui il jurait un amour éternel quelques semaines plus tôt.

A l’opposé de cet immature, les femmes du film possèdent une lucidité acérée doublée d’une immense capacité d’aimer. La femme de Romano, jouée avec une classe toute viscontienne par Sylvana Mangano, n’est en rien une épouse fortunée froide et raide. Elle aime toujours autant son mari, ne regrette pas ce mariage pour lequel elle a dû batailler, le défend devant les perfidies de sa propre famille, aime cette légèreté et cet anti-conformisme qui lui sont tellement étrangers. Mais elle sait aussi qui elle a épousé, un petit garçon capricieux qu’elle a trop protégé et qui ne changera plus. Elle est responsable de cette inertie, de cette paresse et n’a pas l’indécence de le lui reprocher.

C’est Anna, (délicieuse Elena Safonova) qui va payer le prix fort des caprices de Romano. Prisonnière d’un mariage d’argent avec un rustre, elle accueille cet homme si différent, attentif, gentil, séduisant, comme un assoiffé un verre d’eau. Anna s’épanouit, sourit, puis rit aux éclats devant la drôlerie et les histoires invraisemblables de Romano. Mais elle sait aussi mettre fin à cette histoire car elle lit très bien dans le jeu de cet homme qui n’avait qu’un but : la faire chuter. Elle a compris qu’elle ne doit rien attendre d’un grand gamin désinvolte qui savoure un petit mot de russe comme il sucerait une sucrerie. D’ailleurs elle ne lui demande rien, elle le quitte pour ne pas (trop) souffrir.

Le voyageur russe qui a écouté l’histoire de Romano va lui opposer à la toute fin du film une autre conception de la vie : fidèle, loyal à son unique amour, il a courtisé une femme durant de longues années en attendant qu’elle perçoive sa bonté et la sincérité de ses sentiments et qu’elle l’épouse enfin.

Romano, va alors baisser le masque, concéder avec une sincérité bouleversante « que sa vie n’a été qu’une mauvaise copie » et qu’il n’a plus rien, si ce n’est le souvenir de la berceuse que lui chantait sa mère, le visage de sa femme la première nuit et les brumes de Russie. Il aura tout reçu, rien donné et tout perdu.

5 octobre 2012

Le Narcisse noir (Black Narcissus)… une sacrée crise de foi

DVDMichael Powell et Emeric Pressburger – 1947

À l’heure où l’Empire Britannique voit l’Inde lui échapper, Michael Powell et Emeric Pressburger adaptent un roman anglais de Rumer Godden paru en 1939, Black Narcissus, récit du choc culturel, social et religieux de deux civilisations que tout oppose, à commencer par l'idéal de beauté et le plaisir des sens.

Basée à Calcutta, la congrégation des Servantes de Marie envoie cinq de ses nonnes (dont les vœux sont renouvelables chaque année) sur les contreforts de l’Himalaya, pour établir école et dispensaire dans le petit village de Mopu, isolé à 2400 mètres d’altitude. Le général local met à leur disposition, sur un piton rocheux abrupt et inhospitalier, l’ancienne Maison des Femmes, le palais qui abritait son harem. Le gynécée déserté abritera désormais le projet Sainte Foi. Les moines qui ont précédé les sœurs dans cette vie de réclusion, n’ont tenu que quelques mois dans cet isolement extrême et on prédit déjà la fuite des nonnes avant la prochaine saison des pluies.

Car ce lieu exceptionnel accroché au toit du monde, qui devrait apporter aux Sœurs le calme, la sérénité et le silence nécessaires à la prière, porte en lui les ferments d’une descente aux enfers, d’un délabrement des esprits, gangrénés par la folie : la morale occidentale et surtout anglicane, sa rigidité, ses principes, ses conventions se désagrègent devant une autre conception plus libre et simple de l’existence, au cœur d’un quasi huis clos oppressant.

Cette trame très fine de violents conflits intérieurs exacerbés en milieu hostile, que les héroïnes n’ont de cesse de combattre, ne pourrait tenir sans le travail de Michael Powell et de son équipe technique, salué par deux Oscars. Tourner le dos à l’Inde et la reconstruire en studio lui permet d’atteindre une perfection formelle (aux antipodes du kitsch que l’on pouvait redouter) et de construire tous les plans comme autant de  tableaux d’une incomparable beauté visuelle. Chaque composante du film, -décors, costumes, lumières, son, cadrage -,  servent à illustrer avec subtilité ce qui bouleverse les nonnes sans qu’elles puissent, elles, en saisir d’abord le sens.  Le sérail, gardé par une vieille folle qui danse et s’agite dans les vastes salons désertés, frémit encore des voluptés passées : fresques lascives, portraits de concubines à demi-nues, miroirs et moucharabiés, fontaines intérieures, longs corridors, soies légères gonflées par le vent qui gémit sans cesse sur ce promontoire. Érigé en à pic de la montagne, ce lieu de plaisir domine le monde en face du sommet de « La Déesse Nue ». Les plis rectilignes des robes blanches des religieuses, la rigidité de leur cornette, leur peau diaphane, s’opposent au moelleux des étoffes des villageoises, à la luxuriance des couleurs, aux superpositions de tissus, aux tailles soulignées de larges écharpes, aux chevilles et aux poignets parés de bijoux, aux longs cheveux ébènes, au Kohl et au miel des visages. Le seul Anglais de la région, plus Indien que Britannique et qui sert d’intermédiaire entre les nonnes et les locaux, se présente en short, jambes nues, quand ce n’est pas totalement dépoitraillé, porteur d’une animalité très assumée. Le technicolor, expérimentalement et courageusement utilisé, renforce les contrastes des teintes, la luxuriance des paysages, enflamme les couleurs, puis nuance les tons roses et bleus si délicats des montagnes, l’extrême pureté de l’air à cette altitude est quasiment palpable et découpe les glaciers sur le ciel. Cette nature et ses habitants explosent de vie dans une atmosphère qui dégouline de sensualité.

Il est assez étonnant, qu’au sortir de la guerre, un réalisateur anglais se penche ainsi sur le désir féminin, ceinturé de bienséance et étouffé par les interdits. Les religieuses subissent l’atmosphère licencieuse du palais et la rejettent physiquement : le vent les tient éveillées des nuits entières, les tambours incessants des guerriers du général leur scient les nerfs, l’eau des montagnes leur donne des boutons, les sœurs n’entendent plus l’Angélus, se plaignent de « voir trop loin » et travaillent en dépit du bon sens, les effluves d’un parfum, tel ce Narcisse noir dont s’inonde le fils du général, réveillent leurs souvenirs, les raisons vacillent, les rivalités s’attisent, les démons du passé ressurgissent, les mémoires s’égarent sur ce qui ne devrait plus venir troubler les recluses, le désir et l’amour. Si la Mère Supérieure (interprétée par Deborah Kerr) se débat pour garder sa mission pérenne, certaines sœurs ne voient de salut que dans la fuite et d’autres plongent dans la démence qui mène au meurtre. Ce vertige, qui ne va cesser de s’accroître, est matérialisé par un plan récurrent de l’unique cloche de la mission, accrochée au bord du précipice vertigineux, filmée de haut, la caméra plongeant droit dans le vide béant, tel un grand saut vers l’inconnu et la liberté, qu’une Sœur va payer de sa vie : l’appétit sexuel trop longtemps frustré vire à l’hystérie, puis à la démence, enfin à la mort.

Comme il le fera de nouveau dans The Red Shoes, Michael Powell s’offre une scène d’anthologie, dont nombre de réalisateurs se réclament encore aujourd’hui, un face à face entre la vertu et le vice, la blanche colombe et la nonne sanglante, vêtue d’écarlate, qui étale un rouge à lèvre agressif devant sa Mère Supérieure blême et sidérée : les pulsions réprimées par les religieuses durant tout le film explosent et amènent la séquence, peu s’en faut, vers le fantastique : la créature démoniaque qui naît de ce trop long refoulement ne connaît plus de limite et se laisse posséder par la violence et le délire, jusqu’à…  la chute finale. De profondis, clamavi !

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Harem

 

13 septembre 2012

Presqu’île du Cotentin au petit matin…

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C’est bien beau de prendre ses vacances en juin mais quand arrive septembre, on est déjà cramé, déprimé, dégonflé comme un vieux pneu fuiteux, désespéré devant le calendrier qui n’indique aucun voyage pour la Grèce avant… mai 2013, autant dire un futur pas proche du tout.

Bah, soyons réglo, nos bords de mer sont tout de même bien chouettes et je m’étonne parfois des régions que je n’ai jamais eu la curiosité de visiter. Il faut dire aussi que lorsqu’on a la chance d’avoir de bons amis qui vous offrent l’hospitalité dans une villa de pêcheurs, ouverte pleines fenêtres sur la mer à deux pas de Barfleur, c’est l’allégresse !

Á nous la plage déserte, les festins de bars grillés, homards et autres délices amphibies, les chalutiers aux premières heures du jour,

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les voiles qui claquent au vent,

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les villages typiques de la presqu'île de La Hague,

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et un petit coin d’Irlande, une côte hérissée de caps, des à pics finistériens, des courants diaboliques, une météo qui vire soudain à la pluie et au vent pour l’ambiance gothique, rien n’a manqué pour que le tableau soit à la hauteur des lieux !

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Merci à Pierre et Cath' pour ces quelques jours marins !

PS : tout bon, la famille O', pour le choix du Sony... :-)

 

24 juin 2015

Anniversaires en famille...

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Merci aux habitants de la Yaute 

- pour ce joli week-end au grand air,

- pour le chocolat suisse,

- pour le fromage des alpages (déjà plus de « crayeuse », c’est la cata !),

- pour le délicieux repas au bord du lac,

- pour l’ambiance relax,

- pour les bonnes ondes des deux champions.

Bisous tout plein !!

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17 mars 2013

"Ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices ! »*

9782264034885La Conjuration des imbéciles, roman de John Kennedy Toole

Traduction de Jean-Pierre Carasso

Éditions 10/18 -  Prix Pulitzer 1981

Si l’on ricoche parfois de livres en livres dans une totale pagaille, il arrive qu’un invraisemblable roman vous donne envie d’en savoir plus sur sa généalogie : en partant à l’aventure sur les sources des personnages désopilants et farfelus de Gary Shteyngart, un nom, de ma pomme inconnu, est revenu sans cesse sous la plume des critiques américains : Shteyngart devrait beaucoup à un certain John Kennedy Toole… Toole, mouai, mais encore ? Pas la peine de se triturer le cervelet, je suis passée totalement à côté du chemin, le gars sonne pour moi aux abonnés absents. Et manque de bol, on lui voue un culte outre-Atlantique, le mythe tenant autant à la singularité du texte qu’au destin dramatique de son auteur.

Né en 1937 à la Nouvelle-Orléans, John Kennedy Toole ne connaît de son vivant que des échecs et les rebuffades des éditeurs. Convaincu d’être un piètre écrivain, il se suicide par asphyxie à l’âge de 32 ans, laissant deux manuscrits dans le tiroir. Sa mère forcera les portes durant une décennie pour faire publier La Conjuration des imbéciles, qui obtiendra le Putlizer, à titre posthume. Par une funeste ironie, Toole choisit comme personnage principal un homme de plume solitaire, un peu réactionnaire, incompris de ses contemporains, qui noircit des monceaux de cahiers, dans sa Louisiane natale, affublé d’une mère un brin étouffante. Le roman n’a cependant rien d’une tragédie lugubre, c’est même tout le contraire. Toole choisit l’éclat de rire, le burlesque, le loufoque, le franchement ridicule, pour épingler son époque et la société du Sud.

Notre héros, Ignatius Reilly, cuistre oisif hypocondriaque et misanthrope, la trentaine froissée, vit toujours au crochet de sa môman, retranché dans la tanière qui lui sert de chambre ; « décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. » L’ego du bougre est aussi phénoménal que son tour de taille, aussi délirant que son accoutrement, aussi monumental que son érudition. Il y a chez lui un je-ne-sais-quoi qui le rapprocherait d’un Achille Talon irradié, mâtiné d’un Ubu, démesuré, boursoufflé, et qui aurait jeté sa bonne éducation par-dessus les champs de coton. Lorsqu’on lui demande à quelle tâche il occupe ses journées, vêtu de sa chemise de nuit crasseuse de flanelle rouge, il répond nonchalamment : « je suis à l’œuvre sur la rédaction d’un long acte d’accusation contre notre société. » Car Ignatius est un anachronisme vivant, un médiéviste fixé sur la seule rota Fortunae, la roue du destin, concept fondamental du De consolatione philisophiae, de Boèce**. Inutile de parler de démocratie à un homme qui considère que la musique est entrée en décadence après Scarlatti. « Les États-Unis ont besoin d’un peu de théologie et de géométrie, d’un peu de goût et de décence. Je crains que nous ne soyons en train de tituber au bord du gouffre…. Ce que j’appelle de mes vœux, c’est une bonne monarchie solide. »

Mais, lorsque Madame Reilly mère, un peu portée sur la boisson, provoque une catastrophe au volant de sa vieille Plymouth, la rota Fortunae enclenche un mauvais cycle pour notre érudit : il lui faut rejoindre les rangs des travailleurs pour éviter l’hypothèque de son sanctuaire. « Les employeurs perçoivent en moi la négation de leurs valeurs…ile se rendent compte que je vis dans un siècle que j’exècremais le fait d’agir au sein même du système que je critique représentera en soi un paradoxe ironique non dépourvu d’intérêt ». La rencontre de notre inadapté caractériel avec le monde réel fournit d’invraisemblables aventures, des rencontres détonantes, un vrai choc de civilisations, où le plus fou n’est pas forcément celui qu’on croit.

Car les insérés du grand rêve américain sont tout autant gratinés, sans recul sur la vie sous-vide que la société de consommation leur impose, nivelés par le bas, satisfaits de leur mesquinerie et de leurs compromissions. Comme le grand coup de pied d’Ignatius dans ce nid de cafards soulage, libère, fascine ! Le cinéma hollywoodien (cochonnerie turpide), la télévision (totale perversion), les psychiatres (ils essayeraient de faire de moi un crétin, amateur de télévision, de voitures neuves et d’aliments surgelés…tous les asiles sont pleins de gens qui ne supportent pas la lanoline, le cellophane, le plastique, c’est leur seul crime, c’est pour cela qu’on les enferme !), la religion (mon opposition au relativisme du catholicisme moderne est assez violente), l’université (trop mesquine pour accepter un acte de défi contre la stupidité abyssale de l’académisme contemporain… analphabétisme… bourbier intellectuel), les étudiants (par égard pour l’humanité future, j’espère qu’ils seront tous stériles), tout passe dans la grande machine du « re-cervelage », dans un rire vorace !

Ignatius porte cependant un tendre regard sur son ancienne copine de faculté, Myrna Minkoff, dite « la péronnelle » avec laquelle il entretient une liaison épistolaire suivie : admiratrice de Freud, activiste, braillarde, pasionaria caricaturale des combats des sixties, en première ligne dans chaque manifestation ou défilé, la demoiselle qui voit dans une sexualité débridée le seul remède aux maux de son époque, est le contrepoids énergique de ce puceau d’Ignatius, adepte de la seule veuve poignet et tourmenté par ses soucis gastriques et la fermeture intempestive de son anneau pylorique. Quand Ignatius quitte ses méditations pour entrer dans l'univers des gueux sous-payés, il n’aura de cesse de défier Myrna sur son propre terrain, en déclenchant d’épouvantables cataclysmes : insurrection d’usines, Croisade pour la dignité des Maures, création du Parti de la Monarchie de droit divin, puis d’un Parti de la Paix, uniquement composé de « sodomites », vaste complot à l’échelle mondiale pour que tous les militaires du monde soient gays et préfèrent l’amour à la guerre.

Le delirium de Toole ne connaît aucune limite et on se pâme de joie devant ses trouvailles de langage, ce bas-parler des bouges de la Nouvelle-Orléans, les subjonctifs imparfait d’Ignatius et sa rhétorique au cordeau se fracassant sur la syntaxe malmenée des entraîneuses, des vieilles toupies, des vendeurs de hot dogs (tâtez de mes saucisses, 20 cm de paradis), des flics et des folles furieuses (c’est une abomination à faire avorter une vache aveugle !).

La satire, la farce, l’hénaurme sont au menu de cette exaltante Conjuration, très politiquement incorrecte. Comme le souligne Swift, "quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui".

 

* Beaumarchais, in Le mariage de Figaro

** Philosophe né en 470, oui, ce n’est pas d’hier !

 

3 mars 2015

David Bowie Is à la Philharmonie : de la forme, pas de fond

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On a beau se dire qu’on a passé l’âge des admirations éperdues, il est rassurant de voir que nous sommes nombreux à assumer une certaine fan-attitude, même quadragénaires. Car il y avait bien du monde vers midi à la Philharmonie, pour l’ouverture des portes de l’escale parisienne de la grande expo Bowie (on voit à quoi servent les RTT…). Petit regard en passant sur l’avancée des travaux du bâtiment Nouvel, toujours en chantier, toujours inachevé, toujours aussi froid – ce béton gris foncé brut sur les murs intérieurs de l’édifice et cette laque rouge glacée vous collent d’office un bourdon opiniâtre : ce n’est pas une Philharmonie, c’est un tombeau !

On avait alors d’autant plus hâte de plonger dans l’univers haut en couleur et singulier du chanteur anglais, cette exposition étant précédée d’une réputation flatteuse à chacune de ses haltes sur les cinq continents. Pour faire simple, trois cents pièces issues des archives privées du chanteur retracent le processus de création d'un artiste qui ne s'est jamais limité à son art de prédilection : le théâtre, la peinture, la pantomime, la mode, le cinéma, le design, ont à la fois nourri l'élaboration de ses métamorphoses successives mais lui ont aussi permis de mettre en scène ses personnages dans un univers visuel en cohérence avec sa musique. Tant que Bowie scénarise ses albums, se dédouble jusqu’à disparaître derrière le Major Tom, Ziggy, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke, ou joue les avant-gardistes à Berlin, la musique est à la fois insolite, inventive et remarquable. C'est pourquoi, comme je l'avais plus longuement expliqué ici, je décroche dès que l'imagination se tarit et que le novateur cède le pas à la machine à cash, puis au vide sidéral (tout se qui vient après Scary Monsters). L'exposition fait donc la part belle à cette flamboyante décennie des 70', qui rassemblent les plus grands albums de Bowie. Mais que vaut-elle vraiment ?

Après une première salle consacrée aux jeunes années, aux influences musicales des débuts, la scénographie privilégie une mise en espace plus thématique, avec des salles consacrées aux alter ego, aux années berlinoises, aux films tournés par le chanteur, aux influences théâtrales, à l'écriture aléatoire de certains textes avec sa propre méthode de cut-up, autour de costumes de scène tous plus fous les uns que les autres. On déambule casqué, chansons et interviews dans les oreilles selon les endroits traversés. Les murs, les vitrines, sont tapissés de photos, de pochettes de disques, de manuscrits originaux, de partitions, de dessins. Le numérique (vidéos, projections 3D) permet de donner vie à l'expo et de présenter ainsi aux plus jeunes visiteurs des performances live qui ont fait date. Seulement voilà, cette "biographie" par l'objet a tout de l'hagiographie un poil crispante, conçue d'une manière trop lisse.

En premier lieu, la Philharmonie dispose d'un espace d'exposition plus petit que le Victoria and Albert Museum où a été élaborée l'exposition en 2013. Résultat, on se sent un peu à l'étroit dans un espace confiné, très très sombre, blindé de visiteurs. On se presse pour lire les descriptifs des pièces, on joue des coudes pour déchiffrer les textes écrits et corrigés de la main de Bowie, on fait la queue devant les projections. Limiter davantage le nombre d'entrées eut été salutaire mais visiblement incompatible avec l'amortissement du coût du bâtiment. Dommage.

Ensuite, si fort que j'aime l'artiste, j'ai un peu de mal à admettre une tendance à l'idolâtrie la plus primaire ; les commissaires de l'expo n'ont aucun souci à mettre sous vitrine, telle la relique d'un Saint, un mouchoir tâché de son rouge à lèvre... par contre, on gomme volontairement tout ce qui fait le sel d'un artiste, ses contradictions, ses aspérités, ses faiblesses, ses mensonges, ses vilénies. Transformer un simple mortel, si génial soit-il, - avec tout ce que cela suppose d'humanité donc d'imperfection -, en divinité polie, inabordable et incontestable, me paraît au mieux flagorneur, voire carrément malhonnête. Rien sur les errements douteux du Thin White Duke, sur ses sorties nauséabondes concernant Hitler, sur sa paranoïa de junkie, sur ses déclarations empreintes d'un paradoxal conservatisme, sur les aléas de sa sexualité et ses reniements tardifs, qui ne trompent personne. Rien ne doit dépasser, tout doit bien tenir dans les cases, shut, ne surtout pas parler de ce qui viendrait écorner l'image du mythe.

De plus, je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim d'un point de vue musical, car Bowie est avant tout un auteur compositeur interprète. Certes, il dépense beaucoup d'énergie à contrôler son image et celle de ses doubles, mais on espérait une autre mise en valeur de son travail de musicien : composition, enregistrements, concerts... ces domaines sont à peine esquissés, les années Berlinoises, pauvrement illustrées ou d'une manière anecdotique. Affleure presque l'impression d'un total isolement de Bowie sur la scène musicale. Quid de ses musiciens, de ses affinités, de ses amitiés avec d'autres artistes ?  Je veux bien que l'exposition privilégie les influences visuelles (mode, cinéma, théâtre) mais son mécanisme créatif ne peut être exempt d'interactions avec d'autres musiciens.

Je n'ai ressenti en définitive que peu d'émotions durant cette heure et demie passée en compagnie d'un "certain"  Bowie qui ne ressemble par tout à fait au mien : trop de révérence, de froideur, aucun background social ou politique (les personnages de Bowie sont nés en rébellion à une certaine société - sujet totalement passé sous silence), beaucoup de mode et peu de son, et des priorités données à des sujets de médiocre intérêt (une salle complète pour les années MTV, on se pince pour y croire !). Mais en sortant, dans cette dernière salle obscure qui projette sur les murs des vidéos de concert, j'ai enfin senti un frisson me parcourir, de la nuque au bas des reins. Oublié le mégalo qui archive jusqu'à ses mouchoirs, le maniaque qui opère un contrôle absolu sur sa production, on retrouvait une bête de scène halluciné crachant Rock and Roll Suicide comme un damné...

 

23 mars 2014

« La Belle Mèche » en vaut bien la chandelle…

Bannière a propos 2

Moi qui n’ai rien d’une vraie fille (j’entends par là le côté girly hypertrophié / shopping débridé / soldes hystériques / magazines féminins / science de la déco tendance / pâmoison devant une paire de Louboutin) - encore que mon budget cosmétiques mensuel participe considérablement à la bonne santé de Nuxe et de Melvita -, la demi-fille que je suis donc, craque, fond, se ruine cependant en bougies aux senteurs délicates et rares. Mais lorsque l’on est dotée d’une caboche facilement migraineuse, les arômes trop marqués, trop bigarrés, les composants chimiques, synthétiques, voire carrément nocifs qui empreignent des cires venues dont on ne sait où, n’ont pas droit de cité. Ce motif et une pointe d’intransigeance m’avaient amenée à ne voir mon salut qu’en Diptyque : Thé, Feu de bois et Bois ciré en hiver, Jasmin, Gardénia et Tubéreuse* en été. Á quarante quatre euros la bougie de 190 grammes, ça commençait à devenir dispendieux au-delà du raisonnable.

En passant ma commande annuelle de chaussettes bouclettes Made In France sur le site de l’Archiduchesse (six euros la paire, mais la qualité impec’, les couleurs tendances, les jeunes entrepreneurs qui osent et le soutien à nos petites mains très qualifiées, les valent largement), le blog dudit site saluait l’arrivée d’une nouvelle entreprise de deux frais trentenaires, partis de la ville vers les espaces verts pour s’aérer les neurones et travailler un beau produit, simple, clean, rajeuni, fabriqué dans le Sud de la France par des artisans qui connaissent leur métier. « La Belle Mèche » propose donc des bougies colorées bien flashy et douze bougies parfumées, que je me suis empressée de tester (enfin, pas toutes, trois sur douze). Les créateurs certifient une cire végétale de haute qualité et des parfums de Grasse, ce qui a rassuré la céphalée chronique que je suis. La grande majorité des bougies fonctionnent en bi-goût (Tomate-Basilic, Pamplemousse-Citron vert, Verveine-Lavande…) que l’on ne retrouve pas partout. Les associations sont originales sans être extravagantes et elles ont toutes un sens, olfactif, ça va de soi. Et surtout rien de sucré, poisseux ou entêtant.

Les pots sont tout simples, droits comme des verres à whisky, la cire toujours blanche fond uniformément, différence notable avec les cires bas de gamme.

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Résultat du crash test :

- Bougie Menthe-Basilic. C’est tonique, stimulant, le basilic adoucissant la vivacité de la menthe. Parfait pour mettre de bonne humeur le matin.

- Bougie Verveine-Lavande. On perçoit d’abord les senteurs citronnées, rafraichissantes, de la verveine avant la lavande. Les premières notes sont vivifiantes, acidulées avant d’être tempérées par le calme rassurant de la lavande. Idéal pour retrouver sa zénitude après un moment de stress.

- Bougie Figue-Rhubarbe. Je redoutais la redondance de fruits, et le pic de glycémie. Pas du tout, c’est fruité sans être écœurant, la rondeur de la figue (le fruit, pas la feuille) venant contrebalancer le mordant de la rhubarbe. Ce mélange étonnant évoquerait presque l’odeur d’un smoothie à la fraise, les yeux fermés, tant il paraît doux. Oui, j’ignorais que la fraise était le chaînon manquant entre la rhubarbe et la figue…

Les trois bougies sont parfaitement équilibrées, réfléchies, les alliances de parfums sont harmonieuses sans être banales. Validé ! Je testerai la prochaine fois Encens-Papyrus et Bois d’Ébène, de vraies intéressantes créations. Le prix de chaque bougie parfumée est fixé à 29 euros, pour 190 grammes, ce qui ne me paraît pas onéreux vu leur qualité et leur durée de vie.

Le site c’est là : http://www.labellemeche.com/

 

* ce mélange de senteurs rappelle Jardin de Bagatelle de Guerlain, humé de mon museau.

 

17 janvier 2015

Inauguration de la Philharmonie - "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée"… fermée en l'occurrence, cher Musset !

L’État et la ville de Paris ont longtemps priorisé l’art lyrique au détriment de la musique symphonique : on chante à l’Opéra-Comique, à Garnier, à la Bastille, au Châtelet, au théâtre des Champs-Élysées (la multiplicité de l’offre ne faisant pas baisser les prix démesurés pour autant), mais aucune salle n’était taillée jusqu’à ce jour pour accueillir une formation orchestrale importante, contrairement à Berlin, Cologne, Copenhague ou Rome. Le projet n’était pas nouveau, Boulez la réclamait déjà il y a quarante ans...

Les amoureux de la musique se sont donc réjouis, quand, en 2007, Jean Nouvel emporta le morceau avec un projet d’envergure, audacieux et généreux. On pouvait faire confiance à cet architecte esthète, cette Philharmonie-là allait marquer son temps et les années à venir. Oui, mais. Inscrire un nouvel espace dans son siècle, rivaliser avec les plus belles salles d’Europe, être à la fois visionnaire et exigeant a un coût. Un coût réel, très éloigné de celui sous-estimé pour permettre une attribution faite d’avance, que tous connaissaient pourtant dès la validation du projet de Nouvel. Chaque « monarque » doit ajouter sa tour sur l’échiquier de la Capitale, un symbole fort, ambitieux, qu’importe s’il doit engloutir les deniers de l’État. Au bal des hypocrites, il faut ajouter une crise économique, une flambée des matières premières, des atermoiements politiques qui retardent le chantier, des combats d’egos, les hurlements de la Cour des Comptes et de l’Inspection des Finances, la mainmise des financiers sur le projet pour réduire la facture, l’éviction de Nouvel, une maîtrise d’ouvrage trop pressée qui fait, défait et refait, un projet donc taillé à la serpe, revu à la baisse, que son concepteur n’assume plus. Comme cette inauguration aux forceps, trop hâtive (mais on a déjà décommandé une première fois les orchestres invités pour une ouverture espérée en 2013), dans un bâtiment en chantier, inabouti, dans on ne voit en fait ... rien.

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Certes, le grand vaisseau en fonte d’aluminium et en inox brillant est impressionnant de l’extérieur, même inachevé ; ses courbes, ses décrochés sont magnifiques, il rutile sous le soleil comme un bijou d’argent. On passe sur les ascenseurs en panne, les escalators qui ne fonctionnent pas, le bruit des pelleteuses qui s’activent, mais on s’énerve vraiment quand on se voit refuser l’entrée de la Grande salle, au motif des répétions du pianiste Lang Lang dans le lieu saint. Il est 12h30, la foule s’entasse dehors, sur la terrasse du troisième étage par un froid de gueux, et un gentil préposé nous annonce alors que tout l’étage restera fermé jusqu’à 15h00. Vous imaginez la bronca ? Était-il si difficile de le notifier sur le site internet des journées « Portes ouvertes » ? L’état de mon dos ne nous a pas permis de patienter deux heures et demi debout, dans le froid, comme bon nombre de visiteurs accompagnés d’enfants. On tente bien de redescendre pour visiter le niveau zéro -  lieu dédié aux ateliers éducatifs et à la formation, mais il n’y a pas grand'chose à voir non plus. Des salles fermées, un seul orchestre en répétition, des couloirs rouges bas de plafond, un vide sidéral … comme l’a remarqué un journaliste dans son papier « je veux bien essuyer les plâtres, encore faut-il qu’il y en ait. » Rien n’est prêt, rien n’est terminé, rien n’est fonctionnel, sauf la Grande salle de concert, dont nous avons tous admiré l’agencement lors de reportages, mais que l’on verrouille un jour de « portes ouvertes ». Quid des 17 salles de répétition, des 10 loges, du studio d’enregistrement, de la salle d’exposition, de la salle de conférence, du toit-terrasse, du restaurant panoramique ? Rien de tout cela n’est accessible. Il est rageant de constater comment le temps des politiques n’est pas celui de la culture. Concevoir un lieu de vie dédié à toutes les musiques, dans un quartier un peu décentré de la capitale, est fort louable. Son ouverture bâclée n’est que le énième épisode d’un immense gâchis. On a d'ailleurs joué au soir de l'inauguration, le Requiem de Fauré... comme enterrement de première classe, on a rarement fait mieux !

24 août 2014

Du superflu... sauf les restes

41qRcEPZplLL’Unité (Enhet), roman de Ninni Holmqvist

Éditions SW Télémaque, 2011

Je finissais par désespérer… été parisien mouillé qui n’en finit pas, des vêtements d’automne ressortis dès le 18 août, des matins frileux où l’on retrouve des escargots sur ses fenêtres… et pas grand-chose à se mettre sous la dent côté musique, film, opéra ou bouquin. De déception en déconvenue, de désappointement en dépit bileux, j’ai tendu la main sans conviction vers ce qui devait être mon énième échec de la saison, le premier roman d’une suédoise née en 1958, nouvelliste et traductrice. Je lis habituellement peu les Scandinaves, à l’exception de Dreyer je préfère rester très éloignée de leur cinéma, trop souvent délétère, et je n’aime ni Grieg, ni Sibelius. Pourtant, je dois à Ninni Holmqvist une de ces improbables rencontres littéraires, une vraie secousse qui m’a laissée toute pantelante, le dernier paragraphe achevé. Il y a des romans qui émeuvent, qui séduisent, qui emportent, qui épouvantent et puis il y a ceux qui, l’air de rien, provoquent un séisme parce qu’ils posent simultanément un tas de questions très dérangeantes auxquelles on ne voudrait surtout pas répondre.

La romancière nous emmène dans ce qui pourrait être la Suède de demain, une société occidentale où la liberté individuelle et l’épanouissement personnel ne sont plus des valeurs de référence ; la primauté de la communauté, l’égalitarisme strict, le sacrifice de ses propres intérêts pour le bien de tous, sont devenus des corollaires du développement économique qui soutient le progrès du pays. Nul besoin de basculer dans un régime totalitaire, la Suède est toujours une démocratie qui a su faire valider par son peuple ce léger glissement d’idéal, en suivant un raisonnement très simple : si la société repose sur l’égalité de tous les citoyens, nul frein ne peut être mis en place à l’évolution de carrière des femmes. Donc, du partage à part égale du congé parental, on passe à la crèche obligatoire pour tous les enfants ; plus d’excuse pour à la fois ne pas procréer et ensuite travailler dur à l’enrichissement du pays. Cette abondance produite est alors partagée de manière équitable entre les citoyens, de manière à promouvoir la reproduction et la croissance. « Je vis et je meurs afin que le P.I.B. augmente ». Mais, quand la maladie, symbole criant de l’injustice, tombe au hasard sur les citoyens, l’état trouve la panacée suprême : utiliser les organes des superflus, ceux restés, volontairement ou non, en marge de cette obligation de procréation et d’enrichissement, au contraire des nécessaires. Á cinquante ans pour les femmes, à soixante ans pour les hommes, les superflus sont emmenés à L’unité, banque de réserve de matériel biologique, pour servir de cobayes, puis de donneurs d’organes, enfin pour accomplir le don final, qui saura redonner un sens à leur vie considérée stérile et égoïste. Moyen radical de traiter dans le même temps du déficit chronique des retraites et de la sécu.

Dorrit Weger, sans enfant, sans parent à soigner, sans richesse, peu rentable donc, fête ainsi son demi-siècle en passant la porte de cette cité du non-retour, gigantesque et hermétique blockhaus de verre truffé de caméras et de micros. L’État n’a pas lésiné sur le confort des résidents, l’Unité a tout d’un village de vacances luxueux avec spa haut de gamme, température et météo constante, soleil artificiel, gymnases, jardin d’hiver, atrium, bibliothèques, cinémas, boutiques, activités diverses de loisirs, fêtes de bienvenue et évidemment soins médicaux dernier cri. La vie de Dorrit ne lui appartient plus, d’autres ont posé sur elle un jugement sans appel.

On imagine alors découvrir ces cadavres en sursis révoltés, réfractaires, mutins, insoumis. Il n’en est rien, à peine un sentiment d’injustice affleure-t-il parfois. Car tout a été pensé pour conditionner ces pensionnaires et les priver de leurs instincts de survie, anesthésiant les envies de fuite. Dans le monde extérieur, les superflus sont souvent des intellectuels, des solitaires, des indépendants, pour qui concevoir, consommer et accumuler n’a aucun sens. L’unité leur donne pour la première fois l’occasion de faire l’expérience d’une solidarité, d’une complicité, d’une amitié forte basée sur une épreuve commune. Dans ce temps raccourci qui est donné à Dorrit, il devient urgent de rencontrer, de connaître, d’échanger, d’aimer et de vivre. Le mouroir classieux est paradoxalement un lieu créateur de bonheur ; qu’importe l’issue fatale programmée quand on découvre sur le tard la fraternité, l’entraide, et l’amour. Ces liens nouveaux, forts, sincères, piègent ces seniors qui vont droit à l’abattoir sans faire de bruit, de crainte d’effrayer les nouveaux arrivants.

Ce roman qui tient du Soleil Vert, de 1984, de l’Âge de cristal, de tous ces livres et films dont les utopies sont devenues cauchemars, met très mal à l’aise parce qu’il ne suit aucun des codes de la Science Fiction. Il nous demande par contre quel sens donner à une vie, à quelle aune estimer sa valeur, si nous savons vraiment ce qui nous appartient et ce que l’on devra rendre un jour, quelle est la place de la liberté si l’on veut garder une cohésion dans une société et si on peut renoncer sciemment à cette liberté pour le bien commun. L’égalité implacable peut-elle être un socle suffisant pour « le vivre-ensemble », le corps humain peut-il être réduit à un simple ensemble de pièces détachées que l’on recycle, jusqu’où aller pour générer toujours plus de profit, sommes-nous condamnés au pragmatisme économique, comment faire cohabiter éthique et capitalisme… il y a tout cela dans L’unité.

L’histoire récente de la Suède n’est sans doute pas étrangère à ces questions politiques, sociétales et philosophiques. En application des lois eugénistes de 1935 adoptées à l'unanimité par le Parlement et visant à empêcher la dégénérescence de la population, quelque 63.000 stérilisations ont été pratiquées entre 1935 et 1975.Les années 50 ont constitué une rupture, où l’on est passé "d'une majorité de stérilisations forcées à une majorité de stérilisations consenties, de l'application des théories eugénistes et de "préservation de la race" à un programme de « planification familiale et de cohésion sociale"*.  Glaçant !

* http://www.lexpress.fr/informations/suede-une-trop-parfaite-democratie_624334.html

 

21 septembre 2013

Seuls sont les indomptés... Céline Minard

9782743625832

Faillir être flingué, roman de Céline Minard

Éditions Rivages, 2013

 

Comme des architectures rares, Céline Minard a bâti ses cinq premiers romans comme autant de genres et d’univers désaxés, très revisités : essai philosophique, science-fiction, roman médiéval, mémoires baroques, autoportrait apocryphe, tous sont charpentés selon le même commandement : la fiction, la plus barrée possible, et rien d’autre. Comme la narration est avant tout chez elle affaire de langue, fabuleuse, recréée voire totalement fantaisiste, le western devait bien, lui-aussi, un jour être reconsidéré, réinventé, passé au broyeur des codes et des poncifs.

L’auteur choisit de reconstruire le mythe de l’Ouest, un mythe des grandes plaines, où le partage d’un espace nouveau et de ses richesses détermine ce territoire : le lecteur parcourt les 326 pages du livre sans aucun repère temporel ou géographique, s’accroche à des personnages à peine esquissés, tous aimantés vers une ville en devenir qui n’a pas de nom. Magma originel, monde en formation, terrain de jeux où tout est encore possible, des cow-boys, des Indiens, des bandits s’observent, laissent des traces et lisent les empreintes des autres, se croisent, échangent, se volent, pour enfin construire l’esquisse d’une nouvelle société, où chacun aura sa place. Les chevaux, les calumets, des bottes, un archet passent de main en main, comme si les identités étaient encore bien floues ; les blancs scalpent, dorment dans des wigwams, les peaux-rouges organisent les funérailles d’une vieille pied-tendre, une Indienne sauve un médecin blanc qui a le sang d’une tribu  sur les mains, les hommes portent une robe à fleur et les femmes fument la pipe en jouant du Colt. Comprend qui peut !

De ces parcours singuliers, de ces errances, de cette énergie mouvante naîtront une histoire commune et une nouvelle identité. Campés sur une terre vierge et hostile, les personnages jouent leur survie dans une nature où tous les éléments sont signifiants et symboliques : car venir dans l’Ouest, c’est risquer, renaître, mais aussi être flingué.

En virtuose, Céline Minard explose une nouvelle fois la forme littéraire choisie en faisant coexister des tempos, des styles, des couleurs que l'on pouvait penser irréconciliables : le lecteur se fond dans le texte grâce à de longues descriptions de la plaine sauvage sans limite, au rythme très lent, contemplatif : « La plaine était devenue une masse unique, énorme. Bird eut brièvement l’impression d’être tombé d’un navire et de se débattre dans une eau verte et sombre dont il ne ressortirait pas…il entendit juste devant le front nuageux d’un gris profond qui courait vers lui aussi vite qu’un cheval au galop, le bruit sourd et rauque du tonnerre qui gronde avant d’éclater… nu dans la prairie dont les vagues lui arrivaient à la poitrine, Bird regardait venir sur lui une horde de sauvages … tourbillon de corps et de plumes pris entre la terre liquéfiée et le ciel bourré de rouleaux noirs. » Un vent de poésie parcourt toute la première partie du roman où se frôlent pionniers, voleurs de chevaux, Pawnees et Crows, les sens à fleur d’épiderme. Chacun a conscience d’oublier sa propre histoire, de revenir à la vie, d’ouvrir les yeux sur le matin du monde. Mais si l’auteur respecte malgré tout les grandes figures emblématiques du western (attaques de diligence, whisky, bagarres…), elle opère un léger décalage du genre qui glisse au fur et à mesure des pages, pour basculer dans une bizarrerie toute personnelle, matinée d'un regard très tendre sur ses personnages : pas l’ombre d’un piano mécanique au saloon, c’est une contrebasse qui joue avec les nerfs des cow-boys, les éleveurs délaissent le bordel pour les joies de la trempette et du savon dans l’établissement de bains, les rustres pionniers papotent philosophie, les Indiens sont pacifistes, et les braqueurs de banque portent des jupons pour amadouer leurs belles.

Faillir être flingué réussit le tour de force de mêler le folklore du western, une jolie fantaisie et une ode lyrique à la vie sauvage, comme si John Ford et Terrence Malick s’étaient entendus sur cette formidable aventure humaine, âpre et furieuse, comme le plus bel hymne à la liberté qui soit.

 

10 septembre 2013

Les "revenus" de la Grande Guerre

9782226249678

Au revoir là-haut, roman de Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel, 2013

Evit ma zad…

Écrire sur la Grande Guerre aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, m’apparaît comme l’exercice de style hasardeux par excellence, glissant et presque inutile ; passer après Céline, Remarque, Cendrars, les crayons de Tardi, la caméra de Kubrick, tient de la bravade ou de l’inconscience. Que dire de plus, que faire de mieux ? Pierre Lemaitre n’est visiblement pas refroidi par ces précédents et plonge à son tour dans l’effroyable et inutile boucherie, avec une certaine crânerie et une distance presque incongrue. La quatrième de couv’ nous parle d’une « fresque d’une rare cruauté… grand roman de l’après-guerre… de l’illusion de l’Armistice …la grande tragédie d’une génération perdue… deux rescapés des tranchées réalisent une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale... » Ah ben oui, mais non. On part pour Les Sentiers de la Gloire (les 149 premières pages, absolument remarquables) et on se retrouve avec un roman bancal qui tire à la ligne !

Le romancier adopte le même postulat de départ que le cinéaste anglais, « le véritable danger pour le militaire, ce n’est pas l’ennemi, mais la hiérarchie ». Le galonné de service répond ici au nom d’Aulnay-Pradelle, fin de race rincé à l’unique obsession, regagner urgemment son rang, sa classe et ses privilèges. Sortir des tranchées avec un grade de Capitaine serait un marchepied bien venu mais urgent : nous sommes le 02 novembre 2018,  et « visiblement, la perspective d’un Armistice lui mettait le moral à zéro, le coupait dans son élan patriotique. L’idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait ». Alors qu’importe s’il faut sacrifier deux poilus, leur tirer dans le dos en accusant les boches, du moment que les gars foncent tête la première sur les lignes ennemies pour venger leurs camarades, et reprendre la côte 113 dans un dernier coup d’éclat.  « En fait, c’est peut-être un effet pervers de l’annonce d’un Armistice. Ils en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme ça, avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes. On saignerait n’importe qui. » Quant à enterrer vivant dans un trou d’obus le jeune soldat Albert Maillard, trop curieux de ces deux morts frelatés, pas de quoi lui faire lever le sourcil, à l’aristo retors. Albert en ressort pourtant sur ses deux jambes, déterré à mains nues par un autre soldat, un fils de grand bourgeois, artiste de son état, Édouard Péricourt. Mais attaquer le Jour des morts a un prix : rasé de trop près par le tranchant d’un morceau d’obus fulgurant, Péricourt y laisse la moitié de son visage, « en dessous du nez, tout est vide, on voit la gorge, la voûte, le palais et seulement les dents du haut, et en dessous, un magma de chairs écarlates avec au fond quelque chose, ça doit être la glotte, plus de langue, la trachée fait un trou rouge humide. »

Démobilisés, les trois hommes retournent lentement à la vie civile et le roman historique fait place au roman de la lutte des classes. Les gradés sont accueillis avec les honneurs, pendant que la piétaille encombre, car les vrais héros ne peuvent être que des morts ; revenir plus ou moins vivant, mutilé, défiguré c’est revenir paria. Alors mieux vaut remiser dans le tiroir ses galons de vainqueurs, accepter les emplois de dératiseur, de liftier ou d’homme-sandwich sur les boulevards et ne pas trop la ramener : « si même les survivants n’ont plus d’autre ambition que de mourir, quel gâchis… » Le temps n’est déjà plus à « la dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis de ces chers poilus », mais à celle des commémorations, donc de l’oubli car les Années Folles sont déjà là.

Et c’est à ce moment précis que le livre pour moi trébuche ; nous suivons en parallèle deux escroqueries imaginées l’une, par le rupin Pradelle, et l’autre, par les deux laissés pour compte, la gueule cassée Péricourt et le petit employé sans-le-sou, Maillard. D’abord ferrailleur opportuniste dans la revente des stocks militaires, le Capitaine envisage ensuite l’arnaque au niveau national, lors du regroupement en vastes nécropoles des charniers improvisés durant la guerre ; exhumer, identifier, transporter, inhumer définitivement, dans un beau cercueil, en margeant au maximum sur les contrats passés avec l’État. Pour la vaste entreprise patriotique et morale, on repassera ! Dans des cercueils d’une mètre trente, « on tasse les cadavres, on brise des nuques, on scie les pieds, on casse les chevilles », « comme une simple marchandise tronçonnable », on déverse le surplus d’ossements dans des cercueils poubelles anonymes, on rafle les bijoux, l’or, les dentiers, sous les croix blanches dorment des soldats aux identités douteuses, dont on ne sait plus trop bien la nationalité. Les discours de ce « mercanti de la mort », de ce spéculateur amoral sont aussi nauséabonds que les charognes qu’il déterre. On reste sidéré devant ce niveau de cynisme, cette cruauté que la soif inextinguible de réussite exacerbe. Pierre Lemaitre excelle à ce petit jeu des phrases mordantes, des formules lapidaires qui fusent comme des balles, de l’ironie qui cisaille sa prose fulgurante. La narration est ici rapide, dynamique, haletante, pleine de virgules pour respirer un peu dans ce cloaque.

Á l’opposé, il y a l’arnaque des deux réprouvés, qui ne pèse pas lourd face à la barbarie du Capitaine Pradelle : la vente de monuments aux morts fictifs sur catalogue suivi de la fuite avec la caisse. La tension, le rythme du roman s’épuisent à chaque chapitre consacré à ce petit commerce pas très reluisant et l’on s’ennuie ferme. Maillard n’est après tout qu’un comptable craintif et trop sensible, sans envergure, incolore dans cet après-guerre féroce. Avec son complice Édouard Péricourt, le lecteur sombre dans un burlesque de mauvais goût qui ôte au personnage toute crédibilité. Nul désir de vengeance, de rendre coup pour coup aux responsables de sa mutilation, non, « il voulait vivre une euphorie, la volupté d’une provocation inouïe ». Péricourt passe ses journées à dessiner, à alterner opium et héroïne, à fréquenter le Lutetia, à se confectionner des masques les plus excentriques qui soient, à grand renfort de plumes et de paillettes, et à escroquer les familles de victimes en mal de tombeau pour la mémoire de leur fils. Difficile de faire plus antipathique. On verse carrément dans le ridicule lors de sa dernière apparition, affublé de sa veste coloniale, avec dans le dos des ailes d’ange faites de plumeaux. Ce mélange des genres corrompt toute l’émotion qui aurait plus naître du roman : l’humour noir, le persifflage, la dérision caustique, oui ; les personnages clownesques et caricaturaux peints à la truelle, non. Commencé sous les meilleurs auspices, le roman ne tient pas la distance et s’enlise, le tableau sociologique prend l’eau, le phrasé s’alourdit progressivement de formules maladroitement campées qui écorchent l’oreille par leur fausseté, les personnages se parodient, l’ultime chapitre laborieux ayant tout d’un outrage à des espoirs que l’on estimait légitimes.

 

3 novembre 2013

Est-ce ainsi que les hommes vivent... Richard Yates

9782221114346

Un destin d’exception (A Special Providence), roman de Richard Yates

Éditions Robert Laffont, 2013

 

J’ai fini par comprendre pourquoi chaque livre de Richard Yates me laisse fissurée comme un vieux vase ; en sourdine, l’air de rien, sa plume érafle, raye, griffe la vie des petites gens aux illusions trop vastes, rattrapées par la vérité grinçante de leurs échecs successifs. Un peu comme un Simenon yankee qui ausculterait la vie médiocre de ses contemporains, à pas plus feutrés, en soulevant légèrement le couvercle pour les laisser respirer, sans les alourdir de sa propre angoisse. Moins lugubre, moins délétère, même si ça grince aussi passablement aux jointures.

Disparu en 1992, Richard Yates a tout de ces romanciers maudits, infortuné gratte-papier radié, effacé, évanoui des librairies américaines, réédité en France par Robert Laffont dans l’indifférence générale. On doit à Kate Winslet et à Sam Mandes sa sortie du purgatoire, avec l’adaptation au cinéma de Revolutionary Road, en 2007. L’Amérique n’aime pas les perdants, les désenchantés, ceux qui contredisent les mythes. Alors Richard Yates devait disparaître pour ne pas contrarier les grandes espérances. Pas étonnant qu’il ait fallu attendre la première toux d’un Oncle Sam mal en point pour le voir rappliquer, jubilant d’outre-tombe.

Dans ce roman paru en 1965, Yates évoque, à peine dissimulé sous son personnage, son enfance soldée, passée auprès d’une mère divorcée un peu détraquée, et son engagement à 18 ans comme soldat de première classe, envoyé en Europe avec des illusions très vite remisées. La fuite en avant permanente, le trouffion Robert Prentice n’aura connu que cela, trimbalé toute sa jeunesse comme un meuble, par une mère pétrie de rêves hors d’atteinte et d’ambitions artistiques excessives. Qu’importe qu’Alice Prentice soit une sculptrice médiocre, elle croit en son destin, qui ne peut être que gloire, amour et fortune. La dégringolade sera tumultueuse, jalonnée de dettes, de déménagements à la cloche de bois, de chambres d’hôtels miteuses, d’humiliations, de liaisons bancales, d’amitiés surfaites mais en dépit de tous les camouflets, Alice y croit encore et toujours ; sacrifier son mari et l’avenir de son fils à ses aspirations, lui semble un bien modeste prix à payer. Monstre d’égoïsme, nocive et manipulatrice, elle se nourrit de chimères, refusant une cruelle réalité qui détruirait la construction mentale qui la tient debout. Sa vie ne peut être cette succession de revers, de déconvenues, de portes qui se referment, alors Alice la réécrit, l’embellit, la sur-joue et finit par se persuader de sa véracité jusqu’au vertige.

La guerre sera pour le jeune Robert la seule échappatoire possible ; partir loin, en finir avec les jours d’angoisse et d’avanie, mettre un océan entre cette génitrice timbrée et lui, pour enfin exister, respirer et devenir un homme. Mais on n’échappe pas à la fatalité et la dérobade hâtive se solde aussi par de sérieuses déconvenues. Fin 1944, les jeux sont déjà faits et c’est un peu tard pour espérer récolter les lauriers de la bravoure : d’autant que Robert Prentice, avide de camaraderie collante et de reconnaissance, excelle en maladresses, et devient vite une plaie pour sa compagnie : empoté, décalé, il perd constamment sa division, s’endort pendant ses tours de garde, peine à comprendre les ordres et ne participe à aucun combat. La vie, puis la guerre glissent à côté de lui sans l’atteindre, spectateur transparent, inepte à saisir à bras le corps les opportunités qui passent à sa portée.

La défaite permanente, tous les personnages de Yates s’y heurtent comme des abeilles contre la vitre, sans comprendre que les chimères extravagantes sont hautement toxiques dans l’Amérique figée des années 40 et 50. Et c’est avec cette société puritaine en revanche, que Richard Yates sort le vitriol, trop rigide, trop sévère, trop corsetée, ne laissant aucun chemin oblique pour les pelleteurs de nuages. Le romancier regarde Alice et Robert se débattre, sans bruit ni noirceur, indulgent à leurs faiblesses qu’il ne connaît que trop bien. 

 

1 avril 2013

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme…, ou David tel qu’en lui-même

david_bowie_the_next_day_album_coverThe Next Day, nouvelle re-création du « Thin White Duke »

La sortie d’un nouvel album de Bowie, après dix années de silence et des rumeurs alarmistes sur son état de santé, sera sans doute la seule vraiment bonne nouvelle de 2013. Lorsque le clip de Where Are We Now ? s’est emparé de la toile, qui en palpitait de bonheur, pour carillonner le 08 janvier les 66 printemps du dandy à la pupille dilatée, et le rappeler au bon souvenir de ses fans, nous sommes tous tombés de notre chaise avec fracas : David Bowie always Is. Sans trompette ni tambour, le sexagénaire nous tendait une ballade piano coulé, nostalgique en diable, ressouvenir de ses années berlinoises, avec juste ce qu’il faut d’ironie : « You never knew that, That I could do that ». La pochette de l’album, copiée collée de celle d’Heroes en 1977, flanquée d’un carré blanc, confirmait la première intuition : le rétropédalage était assumé, revendiqué. Et puis, quand on a su que Tony Visconti* tenait la barre, que les musiciens étaient de vieux potes de bordée, on a parié sur un voyage très autobiographique, où l’on retrouverait nos petits et tout ce pour quoi nous l’avions tant aimé.

Enfin… en mode courant alternatif, en ce qui me concerne. Car lorsque je fus en âge d’écouter le monsieur, la qualité de sa musique avait abyssalement décliné : c’était l’époque Tonight, Never Let Me Down et de Tin machine : on excommunierait pour moins. Mais J-M eut la bonne idée de me mettre entre les oreilles trois albums aux pochettes fatiguées, qui à eux-seuls suffiraient à justifier le culte voué à Bowie : Hunky Dory, Ziggy et Alladin Sane. Pas d’équivalent, aucun autre n’a aligné en trois ans autant de morceaux mythiques gravés dans le vinyle. Si on ajoute ensuite Station to Station, la trilogie de Berlin et Scary Monsters, Bowie aura conçu sur une décennie, huit albums d’anthologie. Avec une créativité effrénée, ses imaginaires exubérants, ses provocations, ses identités multiples, et ce petit temps d’avance qui fît de lui un pionnier, Bowie traverse en prodige pressé les univers de la pop, du glam, du rock, du funk, pour à chaque fois briser son personnage et se ressusciter sous un autre visage. Alors qu’importe, si ensuite…

Et c’en est presque rassurant de l’entendre encore admettre, après 46 ans de carrière, dans le titre Heat, « and I tell myself, I don’t know who I am ». Alors que vaut vraiment cet album inespéré ? Libération s’est fendu d’une critique à l’acide très corrosif : « J’ai les oreilles qui saignent. Dix ans de silence et une heure de bruit ». C’est un poil outrancier, mais oui, on peut à la première écoute fulminer contre le batteur qui pilonne comme un forgeron, contre la guitare qui ferait passer Kirk Hammett** pour un délicat joueur de luth, contre certains riffs bien épais et autres sonorités qui flirtent avec la dissonance ; mais quelle idée aussi de sortir l’unique mélodie mélancolique comme premier aperçu ? The Next Day est un album très rock, très électrique, dense, complexe, infiniment travaillé et très abouti, à l’opposé des sonorités actuelles ; nous sommes de nouveau en 1980, quelquefois même à la fin des Sixties, et les guitares envoient du gras. Alors le jeu a consisté à aller pêcher les influences, les autocitations, à rechercher les clins d’œil, à relier le passé musical au présent. Et à s’étonner encore de la vitalité d’un homme que l’on avait déjà embaumé ; certes, l’époque du « tous derrière et lui devant » est révolue mais Bowie reste toujours étonnamment intuitif et astucieux pour construire, à partir d’univers familiers, des imaginaires imprévus, des arrangements étonnants, des structures musicales insolites et audacieuses. Voilà sans doute pourquoi l’album cartonne partout.

Il y a les pépites, ces titres qui nous ramènent très en arrière, comme I’d Rather Be High, How Does The Grass Grow ?, et surtout You Feel So lonely You Could Die, en rétro total avec Ziggy, on craque pour le saxo de Dirty Boys, le pont de Love Is Lost où la voix de Bowie plane de nouveau, comme dans le capiteux Boss Of Me, pour la pop anglaise de Valentine’s Day, titre qui accroche vraiment l’oreille à la première écoute. Je passerais en revanche sur le lourdingue If You Can See Me, cadence infernale et sonorité de tronçonneuse, et sur (You Will) Set The World On Fire, « gros son, grosse caisse – ouf, ça fait du bien quand ça s’arrête ». Et puis, il y a Heat, objet chanté non identifié, voix quasi lyrique, texte hermétique, climat angoissant, cordes qui dérapent, parfait comme BO du prochain David Lynch.

Les textes sont assez sinistres, pour certains vraiment très sombres, pas des plus simples non plus, mais on se dit qu’un gars qui cite pêle-mêle Rodenbach, Nabokov et Dave Van Ronk, sait où il va et qu’on ferait mieux de se laisser porter, plutôt que de perdre son temps en interprétations : ça sonne tout de même sacrément bien, et ça, c’est l’essentiel.

* Déjà producteur de Low, Heroes, Lodger, Scary Monsters, Heaven, Reality

** Guitariste de Metallica

david_bowie_2013_620 David, 2013... mouai..

DavidDavid, 1971...   36_3_3_1_

 

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