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Le Présent Défini
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4 octobre 2015

Coup de foudre pour les deux Koufo(s)

Je mets en route les récits des deux îles visitées en septembre à l’envers, délaissant la première, Naxos et sa cohorte de désillusions, pour les toutes modestes Epano (ou Pano) et Kato Koufonissi (on emploie le pluriel Koufonissia lorsque l’on parle des deux îlots). Elles font partie des petites Cyclades, comme Iraklia, Schinoussa et Donoussa, situées entre Naxos et Amorgos. Là où Naxos affiche 430 km² pour 21 150 habitants, Pano Koufonissi atteint humblement 3.5 km² et 300 habitants… on change radicalement d’espace-temps, d’époque, de mentalité, de pays en fait. Le Routard souligne que les petites Cyclades s’ouvrent peu à peu au tourisme mais cela reste encore très raisonnable. Toutefois, en haute saison, les capacités de logement saturent vite, vu la petite superficie des îles. Ici, pas de tourisme de masse, de tours-operators qui expédient du grand blond à la tonne pour griller sur les plages. Pano Koufonissi est un bastion italien (aucune idée du pourquoi du comment ?), même si l’on croise aussi des Allemands, des Anglais, des Suédois, mais peu de Français. La taille réduite de l’île fait du vélo le meilleur moyen de locomotion sur les deux uniques routes, même si de traîtres faux-plats nous ont souvent fait cracher nos poumons. On parcourt à pied le chemin côtier, qui dévoile au gré des lacets une dentelure bordée de petites criques*, pour aboutir à la seule vraie plage de sable de l’île, tout au Nord.

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Pas de location de scooters et encore moins de voitures, la bicyclette et de bons mollets sont suffisants. En septembre, le visiteur est souvent retraité, paisible… et peu vêtu. Si à Folégandros, on oublie souvent son maillot de bain, à Koufonissia, on l’a carrément laissé à la maison... Le Chora concentre la poignée d’hôtels, les chambres à louer, les tavernes et c’est tout. Deux moulins, des petits ports bien protégés, un prophète Ilias sur les hauteurs, des chèvres et des moutons et on a fait le tour. C’est encore trop pour vous ? Alors, direction Kato Koufonissi, l’île grecque la plus sauvage sur laquelle j’aie jamais posé le pied. Seulement habitée en été par une famille d’agriculteurs - qui tient aussi l’unique taverne ouverte en saison -, et une dizaine d’habitants, elle est rendue aux chèvres sauvages dès le mois d’octobre. Et il n’y a rien, mais rien de rien. On y vient en caïque de Pano Koufonissi pour s’oxygéner, respirer, marcher, pour le silence, le vent, les paysages vierges de constructions et se baigner dans l’eau la plus limpide de toute la mer Égée. Alors, certes, je me doute que l’endroit doit être un brin moins idyllique en juillet et août, mais passé le 15 septembre, c’est l’extase.

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Totalement inhabitée et inaccessible, l’île de Kéros, voisine de Koufonissia, complète le tableau. Si vous êtes passés par le Musée national d’Athènes et/ou le musée de Naxos, le nom de Kéros, comme de Koufonissi d’ailleurs, doit éveiller des souvenirs de statuettes de marbre blanc aux bras croisés. Car ces trois cailloux arides furent un centre majeur de la civilisation cycladique. Les nécropoles renfermaient des objets, des bijoux, des armes, des poteries et ces figurines étonnantes, ces idoles épurées aux pieds pointés qui ne tiennent pas debout. Plus d’une centaine furent trouvées sur Kéros, dont le joueur de flûte et le joueur de harpe (les deux exceptions à cette posture insolite) que l’on peut voir à Athènes (2 800-2 300 av J.-C.).

* Koufonissi  = κουφιο (creux) + νησι (île) 

 

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27 mai 2014

Corfou ville - bienvenue en Italie !

Impossible de s’imaginer en Grèce lorsque l’on musarde dans les venelles étroites de la vieille ville de Corfou, coincée entre deux forteresses et la mer. Ses façades jaunes et ocres, ses petites piazzetta, le linge tendu au travers des ruelles, les balcons, les arcades, les loggia sentent d’avantage le basilic que l’origan : quatre siècles de présence vénitienne (1387-1797), ça laisse de sérieuses empreintes. Le tremblement de terre de 1953, qui mit en vrac les autres îles ioniennes, épargna Corfou. On s’en réjouit car la cité historique porte toujours, outre les griffes du lion de la Sérénissime, le souvenir - plus discret - de ses autres conquérants européens.

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Sur la Spaniada, vaste esplanade arborée qui s’étale derrière la vieille forteresse, se côtoient des édifices aux origines variées : jet d’eau vénitien, rotonde anglaise, monument du rattachement de l’Heptanèse* à la Grèce et le Liston français. Le Liston rappellera aux Parisiens les bâtiments, les arcades et les lanternes de la rue de Rivoli, percée en France dix ans plus tôt (1801)**. Les Britanniques laisseront à leur tour sur la Spaniada, le palais à colonnades de Saint-Michel et Saint-Georges, ou Palais Royal, d’abord résidence des Hauts-Commissaires anglais avant d’abriter le Sénat des îles ioniennes.

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L’ancienne citadelle, construite à l’extrémité de la péninsule fortifiée, qui s’avance dans la mer comme un navire, est réellement impressionnante. Elle est lourde, massive, construite à partir d’une première muraille de l’époque byzantine, jusqu’à devenir une forteresse au XVIe siècle, lorsque les Vénitiens sentirent la menace ottomane approcher : douves, tours, ligne de défense, remparts, mouillage pour les galions, caserne, bastion, on comprend mieux l’invulnérabilité de la ville sur une si longue période. Les Anglais continueront d’y apporter leur touche au XIXe, jusqu’à cette incongrue église néoclassique, en 1840, qui jure dans cette atmosphère de génie militaire. Mise à part la vue sur la mer, pas grand-chose à se mettre sous la dent à l’intérieur ; si l’architecture défensive vous laisse de marbre, regardez-là de loin. Á l’opposé, la nouvelle forteresse (fin XVIe, début XVIIe, le terme « nouveau » est bien relatif) est tout aussi vide et encore plus mastoc : on peut faire l’impasse !

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C’est dans la rue que le charme opère surtout, du vieux quartier du Campiello, avec ses petites places, les fontaines, les cours dérobées, jusqu’à la place de l’Hôtel de ville (d’abord « loges » des aristocrates de la ville, puis opéra). Déambulez dans les très étroites venelles perpendiculaires aux ruelles touristiques, posez-vous dans ces petits cafés qui dévalent les escaliers, humez l’air du temps place Kremasti, sirotez un Spritz (plus couleur locale que l’ouzo, en fait) place Aghios Spyridonas, avant d’entrer dans l’église du même nom : clocher imposant, iconostase de marbre et non de bois, influence italienne évidente dans les peintures, ossements du Saint dans un somptueux reliquaire en argent, présence de nombreux croyants grecs et russes, elle est considérée comme la plus belle des trente-neuf que compte la ville. C’est son plafond peint et doré, ultra-chargé qui surtout attire l’œil. Datée de la fin XVIe, elle est dédiée au protecteur de la ville Spyridon, évêque de Chypre, qui aurait tenu à bonne distance des remparts de la ville, la peste, les Turcs et la famine, rien que ça !

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DR 

* Heptanèse (les 7 νησιά/îles de la mer Ioniennes : Corfou, Paxos, Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et à l’époque Cythère), tombées sous la domination de Venise, puis de la France, ensuite des Britanniques, avant d’être cédées à la Grèce en 1864, à la signature du Traité de Londres.

** Bourde dans le guide Toubis, qui crédite l’ingénieur Ferdinand de Lesseps, né en 1805, des plans du Liston…il s’agit plutôt de Matthieu de Lesseps, le père, commissaire impérial de Corfou entre 1810 et 1814.

 

5 juin 2014

Corfou - le Nord : ce fût, ce n'est plus !

Le Nord de Corfou, plus élevé, plus escarpé, plus contrasté, compose la partie qui devrait être la plus fascinante de l’île. Ben oui mais ça, c’était avant ! Avant que les cages à touristes ne sortent de terre, avant que les figuiers, les oliviers ne disparaissent sous les pelleteuses, avant que les sous-œuvres des architectes inaptes ne gangrènent un littoral de carte postale.

Il n’y a que Peroulades que je sortirais du lot, village en fin de vie au bout du quel les falaises dominent en à-pic : la roche blanche, striée de nervures plus sombres, couronnée d’arbustes verts, surplombe un mince trait de plage ocre, balayé par une mer aux mille nuances de vert et de bleu. Nous y sommes allés en fin de journée venteuse qui interdisait la baignade et le site, vide de toute présence humaine, était vraiment magnifique. Un seul café restaurant est installé là-haut, doté d’un promontoire qui permet d’embrasser le panorama à couper le souffle. Pourvu que se maintienne ce respect, totalement inattendu au vu des ravages rencontrés, d’un des derniers coins de nature intact.

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Je n’en dirai certes pas autant de Sidari, exemple accablant de dégradation sans limites. Sidari est une baie, avec plages de sable et eaux limpides, dont il ne reste aucun mètre carré non construit : béton, baraquements bien vilains, piscines, sono, bar, pintes au litre, matchs du championnat anglais retransmis à fond, tout ce bazar au rabais va, de plus, très mal vieillir. Ce chancre ultra-touristique vient souiller une suite de petites falaises blondes érodées, sculptées, découpées, qui semblent s’avancer sur le turquoise de la mer, comme des bras. Elles dessinent des petites criques protégées où il ferait bon paresser en silence. Impossible, car les hôtels ont envahi jusque très loin les saillies rocheuses et déversent leurs décibels. J’ai un peu de mal à comprendre alors le plaisir que l’on peut prendre à s’imbriquer comme des sardines, et ce dès le mois de mai, dans un espace défiguré. Mais visiblement, les tours operator britanniques font le plein !

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Autre haut lieu malmené par le ballet incessant des cars de tourisme, Paléokastritsa, doubles arêtes rocheuses qui dessinent trois baies, cannelées de plages et de criques, aux eaux bleues et vertes de toute beauté. Oui mais, le charme s’évapore devant les marchands du temple qui ruinent l’ambiance : on aurait pu construire de jolies infrastructures pour garder le cachet du lieu, éloigner le parking des bus, garder à distance les boutiques et les restos, protéger un écosystème que l’on devine fragile, non, rentabilité maximum à moindre coût, retour rapide sur investissement à court terme, une mise à sac. Paléokastritsa serait le lieu de résidence du roi Alkinoos, qui recueillit Ulysse et lui fournit un navire pour rejoindre Ithaque. Un parmi d’autres, puisque comme souvent, les fouilles archéologiques n’ont rien donné de probant. La vue, du haut du monastère de la Panagia Théotokos, construit au bout de la plus importante des presqu’îles, est fabuleuse… le monastère en lui-même n’a pas grand intérêt, historique ou culturel, c’est une halte agréable de quelques instants au calme, dans un petit jardin peuplé de chats qui se prélassent sous les rosiers, avant de replonger dans le tumulte.   

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Si vous reliez ensuite Angélokastro, arrêtez-vous à Lakones (vous ne serez pas les seuls…) : La vision du paysage et des deux écueils de pierre, s’avançant dans cette eau aux teintes sublimes, vaut le détour : Paléokastritsa est bien plus beau, vu d’en haut ! La forteresse d’Angélokastro est un poste de garde du XIIIème siècle, le plus à l’ouest du Despotat d’Épire (un des successeurs de l’empire byzantin affaibli et découpé, sur le territoire qui englobait l’actuelle Albanie et Corfou), qui s’élève sur un rocher, 160 mètres au dessus de la mer. Elle est trapue, courte sur patte, construite comme une vigie qui protégeait l’île des incursions pirates ou turques.

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Évidemment, panorama impressionnant… par beau temps...  meteo011

 

 

26 mai 2013

Mesta versus Anavatos…. de l’imaginaire des ruines dévastées

Je n’ai jamais pu me résoudre à aborder une nouvelle île sans une plongée préalable dans ses eaux caractéristiques, à travers les différents guides : je raffole de ces premiers rendez-vous où l’on contemple sa plastique, où l’on estime son capital séduction, ses atours, son charme, son individualité. Chios porte haut l’étendard de son passé médiéval sauvegardé dans la mémoire des pierres, avec quelques villages emblématiques, que l’on perçoit à première vue comme cohérents et harmonieux. L’expérience terrain a vite démontré l’inanité de cette première impression, faussée par quelques clichés attrayants, bien cadrés mais illusoires.

Impossible lorsque l’on passe un peu de temps à Chios de faire l’impasse sur les Mastichochoria, villages du Sud fortifiés, temples de la précieuse gomme du lentisque, le mastic. À Pyrghi, Mesta, Olymbi, Vessa, Kalamoti, Armolia…, on récolte toujours en été les « larmes » de ces arbustes gris et rabougris, cousins des pistachiers, qui sécrètent cette résine si prisée. C’est en descendant vers la jolie crique de Vroulidia, entourée de ses hautes falaises blanches, que l’on circule dans la région la plus densément plantée de lentisques, auxquels les habitants doivent leur prospérité et leur relative tranquillité, quels que furent leurs occupants successifs.

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Si nous sommes tombés sous le charme de Pyrghi, le « village peint », nous sommes beaucoup plus dubitatifs devant Mesta, pourtant classé monument historique. Pyrghi est fameux pour les motifs géométriques qui habillent les façades de ses vieilles demeures de pierre, les « xysta », (de ξυνω = gratter, le principe étant de gratter une couche de chaux claire à prise lente, selon des motifs précis, posée sur un premier enduit sombre) : s’il ne reste plus grand’chose de ses fortifications et de sa tour, qui lui a donné son nom (πυργος), se perdre dans les ruelles le nez en l’air, pour admirer les balcons, les arcades et les murs ornementés, est un pur bonheur. Rien de factice ici, Pyrghi sonne juste, avec ce qu’il faut d’usure du temps, de laisser-aller et de modernisation pour le confort de ses habitants.

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Le contraste avec Mesta, ville-musée, jure désagréablement lorsque l’on passe de l’une à l’autre : Mesta ne paraît pas avoir subi les dommages, la corrosion, l’abrasion des siècles qui passent, mais garde indemnes son mur d’enceinte, ses tours trapues, ses maisons étroites aux si petites ouvertures, serrées les unes contre les autres, son unique place centrale dégagée vers laquelle convergent les venelles, ses passerelles, ses passages voûtés, tout l’attirail d’une architecture « sur le qui-vive », conçue pour résister aux assaillants et pour se déplacer furtivement sur les terrasses et les toits de pierre. Ce labyrinthe a été bien maladroitement retapé, restauré, nettoyé et ça hurle l’artifice. Mesta n’est plus qu’une vitrine bien léchée, très touristique, fabriquée pour faire jolie et attirer le chaland. L’envie de clouer au pilori le responsable de ce gâchis nous prend soudain, avant de fuir à toutes jambes pour des lieux moins dénaturés, tel Anavatos.

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 Anavatos, la grande rencontre, pour moi, de ce premier contact avec Chios ! Ce village byzantin tient son nom d’ανεβαινω = monter, car il est planté tout en haut d’un éperon rocheux, dans un paysage sauvage. On découvre lentement cette citadelle en grimpant une pente raide, cernée de falaises, dans un silence impressionnant. Il faut dire qu’il n’y a plus âme-qui-vive en ce lieu désolé, depuis un jour funeste de 1822, où les habitants se jetèrent du haut de leur kastro, lorsque les Turcs envahirent les lieux. La cité est abandonnée, les maisons tombent en ruine, les murailles se sont effondrées, les fresques de l’église ont été lavées par les pluies. Il n’y a plus rien à voir, et on se demande pourquoi on reste englué à ces vestiges. On arpente les chemins, l’unique rue encore pavée entre les murs écroulés, on va, on vire, on vient, on se pose sur les décombres du kastro en repensant à la force d’âme de ces villageois, on boit des yeux le panorama qui s’étend et on ressent un petit pincement au palpitant devant la tragédie humaine qui s’est déroulée là. Il y a bien une vague tentative de restauration, limitée par le manque de crédits et on s’en félicite sotto voce, tant il nous semble aberrant de toucher à ce site de mémoire. Ces ruines nous donnent la possibilité d’imaginer, de reconstruire mentalement tout un univers, de faire revivre à notre manière le quotidien des habitants et de redonner vie à un monde perdu, sans le trahir. Car inventer, c’est se souvenir * : « Il faut à l’édifice un passé dont on rêve », disait Hugo…

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*Giovanni Battista Piranèse, 1720-1778

 

23 juillet 2016

Cythère - villages de l'intérieur

Mitata - Potamos - Mylopotamos

 

Contrairement aux îles enlaidies par le béton, Cythère garde, sagement indemnes de nouvelles constructions modernes, ses villages séculaires ; on retape, on préserve, on embellit, on agrémente. Les petites routes sont parsemées de ces hameaux au naturel, où les horloges ne sont pas pressées d’avancer, toujours rythmées par un tempo bien lent. L’île est biffée d’une route Nord-Sud, coupée à angle droit en son milieu par une deuxième, qui part à l’Est vers le port de Diakofti. Ces deux routes très empruntées, très dégradées ne permettent pas de prendre le pouls de Cythère ; préférez nettement les voies secondaires, moins abîmées de fait, qui serpentent entre les genêts, les champs et les oliviers, pour partir à la découverte des villages. Détail qui n’en est pas un, les panneaux de signalisation sont dans un état de délabrement rarement vu ailleurs, une bonne carte s’impose donc.

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Au Sud de l’île, prenez le temps de vous perdre dans deux grappes de lieux-dits, posées des deux côtés de la route principale : rien d’architecturalement renversant certes, mais on roule à vingt à l’heure entre de vieilles fermes imposantes, on découvre des chapelles cachées, des moulins endormis, des ruines vénitiennes et des demeures néo-classiques aux balcons ouvragés, aux entrées voûtées et on s’arrête souvent pour laisser les troupeaux de chèvres et de moutons changer de prés.

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Cette campagne sèche, pauvre, silencieuse, austère, laisse la place en remontant vers le Nord à une végétation de plus en plus luxuriante, le relief se modifiant rapidement : la couleur passe du jaune au vert, le paysage bien lisse se hérisse de gorges, d’à-pics, d’où ruissellent d’importantes cascades. Le village de Mitata, construit au bord d’un plateau, avec à ses pieds une vallée émeraude, est couvert de jardins échelonnés le long des pentes, arrosés naturellement par les nombreuses sources. Ce nom de Mitata vient de το Μιτάτο, qui désigne le lieu où le berger transformait le lait en fromage, construction de pierres que l’on peut toujours rencontrer sur les plateaux crétois. Ce village très boisé, entouré de ravines, est aussi le plus vieux de l’île, déjà mentionné au 12e siècle. Ces vastes maisons anciennes sont construites selon le même plan, entourées d’un mur extérieur, agrémentées de petites cours fleuries comme des patios : stockage de vivres et de bois au rez-de-chaussée, four extérieur, habitation à l’étage pour les plus belles. Le village entretient ces vieilles bâtisses, les repeint de couleurs chaudes, les transforme en chambres d’hôtes pour les faire revivre. Rien de factice toutefois, le village baigne toujours dans son jus.  

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Ces sources abondantes ont donné son nom au plus grand village du Nord, Potamos, carrefour économique et commercial de 350 habitants - la mégalopole de Cythère en quelque sorte ! On y vient le dimanche matin, d’abord pour le marché où se retrouvent les producteurs de l’île (fruits et légumes, miel et fromages) et surtout pour se raconter les dernières nouvelles - et cela prend du temps ! La grand’place du village se partage entre les étals et les terrasses de café qui débordent, accueillant les familles au sens large, les bandes de quadras pipelettes, les papous qui s’écharpent en parlant politique, les yiayias qui potinent ; frappés, ouzo, mezzés, bières, le ballet des serveuses est spectaculaire. Le contraste est vraiment impressionnant entre le niveau sonore dominical et la quiétude du reste de la semaine où il est agréable de se balader dans des rues moins fréquentées ; avec ses belles maisons, ses jolies devantures, ses excellentes pâtisseries et fromageries, Potamos marie une vie de village dynamique avec une forte identité et une tradition de franc-tireur : à l’époque vénitienne, Potamos déjà oppose ses idées "libérales" à l’ordre établi des aristocrates italiens, qui vivent plus au Sud, à Chora. Potamos fut d’ailleurs le berceau du Commandant Panos Koronaios, héros de la lutte pour l’indépendance de la Crète en 1886, et dont la statue orne la place centrale. Le village fut ensuite le siège de l’administration pendant une brève période, en 1917, lorsque, pro-Venizelos, Cythère se déclare "région autonome". Pendant la 2ème Guerre mondiale, c’est Potamos qui abritera évidemment le QG des résistants, invariablement hostile à tous les envahisseurs. *

 

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Troisième incontournable village, l’adorable Mylopotamos, qui ouvre la porte des ruines de Kato Chora : une seule rue où s’échelonnent trois boutiques, une taverne succulente blottie sous des platanes, et le clocher d’Agios Sostis qui égrène les heures. Se développent rapidement une langueur, des gestes au ralenti, une propension à l’indolence dont on a bien du mal à s’extirper. Juste au-dessous de la place, une sorte d’écluse transforme la rivière en retenue d’eau, où les femmes du village lavaient jadis leur linge. Lorsque les pluies d’hiver ont été abondantes évidemment, car cette année, les canards pataugeaient dans trente centimètres d’eau, un peu saumâtre. Pour la même raison, impossible d’apprécier les chutes d’eau et les moulins qui parsèment le coin. Toutefois, ce petit patelin silencieux, lové à l’entrée d’un site de toute beauté, est une halte obligée de la Cythère intacte, immuable, tranquille et hospitalière.

 

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* Potamos possède aussi une très chouette librairie (et une charmante libraire), après le marchand de fromages en montant...  nous y avons déniché au rayon scolaire, une histoire de la mythologie grecque en bandes dessinées truculente.

 

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10 août 2016

Cythère - un petit bout de paradis après Mylopotamos

Mylopotamos et Kato Chora nous avaient déjà mis des étoiles plein les yeux, c'est donc tout sourire que nous avons poursuivi la route qui descend vers la mer sur vingt bonnes minutes. Le paysage que l'on découvre peu à peu est sublime, même par temps couvert, lorsque le vent joue avec les plaques de brouillard qui cachent et révèlent tour à tour une côte très découpée.

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Les rafales, mais aussi les stigmates des derniers incendies ont arasé la végétation qui renaît peu à peu de ses cendres sur ce sol aride. Un petit chemin qui court le long de la falaise donne accès à la grotte d'Agia Sofia, creusée à soixante mètres au dessus de la mer. Elle n'est ouverte que de juin à septembre - donc, chou blanc en ce qui nous concerne. Mais si vous passez par là en été, je pense qu'elle vaut le détour, au vu des photos de notre guide. Fresques du XIIIe à l'entrée, puis parcours sur deux cents mètres entre les stalagmites et stalactites dans un complexe de chambres et de petits corridors. Je passe sur les croyances et légendes les plus farfelues (c'est ici que Paris et Hélène se seraient mariés après avoir quitté Gythion...), la grotte servait surtout de lieu de repli à la population en cas d'attaque de pirates. Même si nous avons trouvé porte close, la balade à flanc de paroi offre de superbes points de vue.

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Et ensuite, en descendant toujours, cap sur ma plage préférée, Limionas. Même le soleil s'est mis de la partie pour illuminer cette petite anse de toute beauté. Évidemment personne en ce mois de mai trop venteux pour tenter une baignade, le site est donc tout à nous. Trois hangars à bateaux, deux minuscules maisons blanches d'un côté, une jolie demeure retapée sur la gauche, en haut, une chapelle de poupée, nulle autre pollution visuelle. Des tamariniers, des épineux, des brassées de thym en fleur encadrent un dégradé de bleus divin.

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L'endroit caresse dans le bon sens ma forte propension à la sauvagerie ; J-P calme mon enthousiasme d'ermite atrabilaire en soulignant que les rayons insolents de l'astre solaire sont pour beaucoup dans la féérie de ce décor et que les hivers doivent être sacrément pénibles dans ce bout du monde isolé de tout. Qu'importe la voix de la sagesse, je me liquéfie pour cette crique de carte postale, dont ma moitié a bien du mal à m'extraire. Décidemment, cette île qui ne payait pas de mine sur le papier, dévoile chaque jour des merveilles insoupçonnées. 

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13 octobre 2015

Pano Koufonissi - mode d'emploi

Lorsque j’ai annoncé à Poulaki mou que nous partions une pleine semaine à Koufonissia, elle a manqué s’étrangler : « mais vous allez y faire quoi ? ». Alors, il est vrai que le minuscule caillou tout rond peut sembler insignifiant au premier coup d’œil : pas de kastro, de chapelle byzantine, de site archéologique, de beaux villages intérieurs. Pano Koufonissi est une pierre plate, discrète, aux côtes crénelées, élimée par le vent, dotée d’un Chora, de deux petits ports, d’un débarcadère de poche, de criques, de quelques plages et … de rien d’autre en fait. Paisible, calme, tranquille, oui, mais pour autant pas endormie. Les habitants vivent de la pêche et d’un tourisme de bon aloi, sobre, discret, respectueux de l’environnement ; pas de fêtards, de braillards, de malotrus ou de râleurs compulsifs. Si les visiteurs de septembre ont quelques décennies au compteur, rien à voir avec les plantureux groupes de retraités mufles et butors, que nous avons croisés à Naxos. On va à Koufonissi pour marcher, se ressourcer, bronzer sans marque de maillot, dans un certain « savoir-vivre ». Cette quiétude de fin de saison ne serait pas tout à fait de mise en juillet et août, quand des bateaux venus de Paros, de Naxos et d’Amorgos déversent sur les plages leur flot de touristes. Mais passé le 15 septembre, l’île est rendue à la sérénité. 

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Dans le Chora de poche, une seule ruelle « commerçante » bruisse vers 19h, quand s’ouvrent les trois ou quatre bars où se retrouvent les locaux. On trouve aussi une sorte d’écomusée minuscule, creusé dans le sol, où le village a déposé des objets du quotidien, des outils, des instruments de marine, d’un autre temps. C’est inattendu, touchant, mais révélateur de l’état d’esprit des îliens qui aiment échanger avec leurs hôtes.

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L’unique magasin de cartes postales et de babioles fait aussi office de Poste et abrite le seul distributeur de billets de l’île, dans la ruelle d’en-dessous. Les habitants fignolent leurs enseignes, la déco et soignent leur charmant village fleuri qui monte tout en douceur derrière la plage.

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Les deux coquettes baies, à gauche du débarcadère (Loutro et Parianos), abritent deux petits ports de pêche et un chantier naval en modèle réduit, qui entretient les caïques de retour vers 10h.

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On y vient chaque matin, d’abord un peu de côté, puis plus près et on finit par engager la conversation avec la femme du marin qui cogne ses poulpes sur les rochers. Nulle rebuffade, les pêcheurs sont fiers de nous montrer leurs prises et de nous faire réviser les noms de poissons en grec (y’a du boulot…).

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De la baie de Parianos, vous pouvez partir à l’assaut du point culminant de l’île, 113 mètres, - ça reste très raisonnable-, en montant au Prophète Ilias, sobre sanctuaire qui tache de bleu le vert des buissons de la colline. On pousse ensuite jusqu’à l’ancienne bergerie qui offre un beau point de vue sur le rivage de l’île, rudoyé par la mer.

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Si l’on part à droite du Chora, on peut utiliser le vélo jusqu’à la plage de Fanos. Ensuite, il faut continuer à pied le chemin qui longe la côte, creusée d’anses tapissées de sable. Pas d’ombre par contre, puisque les arbres sont aux abonnés absents. Les eaux sont vraiment magnifiques, surtout lorsque l’on remonte vers les « piscines », ces grottes sous-marines qui colorent la mer de nuances émeraudes. Plus loin, toujours plus loin, on arrive à la grande vraie plage de sable blond de l’île dans la baie de Pori. Ici, un peu plus de monde, des familles grecques sur les premiers mètres, les naturistes ensuite. La mer n’est pas toujours calme sur cette côte Nord Est et les courants sont traîtres - la toute petite plage du Chora me semble bien préférable si vous venez avec de jeunes enfants. Au bout de la baie de Pori, les flots ont fini par sculpter la falaise, la rabotant, l’excavant, jusqu’à former une « mer intérieure » qui se vide et se remplit selon la forces des vagues. 

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Avec ces presque riens, on passe de jolies journées qui s’écoulent lentement, on se crée des habitudes, et comme îliens et touristes fréquentent les même lieux de vie, ensemble, on se sent partie prenante de la vie de Pano Koufonissi, intégré, accepté et pas uniquement pour que les tiroirs caisse se remplissent. 

 

12 mai 2013

Chios, prélude au chaos de pierres

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Si vous êtes un peu à l’Ouest à la fin de ce copieux hiver, grincheux, grisâtre et tout grommelant, pointez votre boussole vers l’Est de la mer Égée, arrêtez-vous 8 kilomètres avant la côte turque et posez votre sac sur une île, qui tient à la fois des Ioniennes … et de l’Irlande. Voilà un patouillis inattendu, bien éloigné des clichés recuits, comme les maisons cubiques blanches, les coupoles bleues et les moulins chromos. Á Chios, vous allez vous manger du caillou, de la roche, du minéral, de l’austère, du médiéval, de la ruine, des paysages sauvages, battus par les vents et la pluie, même en mai. Si le thermomètre a grimpé jusqu’à 28° les 5 premiers jours du séjour, nous avons fini sous des baquets d’eau, avec 12° de moins. Et c’est certainement sous ce climat que nous l’avons le plus aimée. 

Chios est une vaste contrée de 842 km² (contre 96 km² pour Ithaque, à titre de comparaison), toute en longueur, divisée en trois parties bien marquées, à la fois par le sol et le développement économique : 

- au Sud, Chios est l’île du lentisque, du mastic, des villages fortifiés et cossus pour la sauvegarde de la précieuse résine

- au centre, la plaine fertile, les riches demeures des Gênois, les jardins d’agrumes, d’amandiers et de jasmin

- au Nord, la partie montagneuse chichement peuplée, un environnement stérile, des habitations modestes, une terre brute.

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Porte vers l’Asie Mineure, plaque tournante du commerce durant tout le Moyen-Âge, escale des voyages vers l’Orient, la situation stratégique et la production de mastic ont fait de Chios une île à part : ses occupants successifs (Byzantins, Gênois et Turcs) ont vite compris qu’ils avaient tout à gagner à lui laisser la bride sur le cou et une certaine autonomie, pour bénéficier ainsi de sa prospérité, de son essor économique et de l’exclusivité de la vente du mastic. C’est pourquoi Chios montre encore aujourd’hui les empreintes successives de ses « hôtes », une architecture riche, préservée et unique. Il faut attendre le XIXème siècle et ses calamités successives (massacre de la population par les Ottomans en réponse aux velléités d’indépendance des Grecs – 25 000 morts et 50 000 habitants vendus comme esclaves, sur une population totale de 100 000 personnes -, destruction des cultures et des arbres à agrumes par le gel en 1850, séisme dévastateur en 1881), pour voir sa suprématie décliner.

Chios est aujourd’hui peu fréquentée par les Français qui lui préfèrent les Cyclades, c’est bien dommage : et la découvrir au moment de la Pâques orthodoxe, croyez-moi, c’est quelque chose !

 

23 octobre 2014

Parikia, un peu d'histoire à portée de main

Une pensée pour toi, Élo…

Les villages qui abritent le débarcadère des ferrys ont souvent tout de l’embarquement pour la déception. Ce sont en majorité des endroits « modernes » fabriqués, un peu trop neufs, sans caractère, rayés en front de mer par un alignement d’hôtels, de bars et de tavernes. On a alors hâte de monter vers le Chora ou le Kastro historique, bien à l’abri des pirates et des envahisseurs de tout poil. Paros* s’inscrit en antithèse et affiche ses legs du passé à hauteur de quai, dans son chef-lieu de Parikia.

Comme toutes les îles grecques après l’hégémonie romaine, Paros a vu défiler les mêmes vagues d’occupants : goths, slaves, byzantins, vénitiens, ottomans… Selon la durée de leurs « séjours » et leurs intentions, certains se sont juste essuyé les pieds dessus, quand d’autres bâtissaient, transformaient et marquaient profondément l’île de leur empreinte. Les byzantins ont édifié l’une des églises les plus anciennes de Grèce, massive, puissante, qui en impose toujours aujourd’hui. L’église, appelée Katapoliani (Á côté de la ville) ou Ekatontapyliani (Aux cent portes), ces deux dénominations étant utilisées parallèlement dès le milieu du XVIe, acquiert très rapidement prestige et influence.  De nombreux habitants de l’île, devenus des fidèles de ce nouveau lieu de culte, s’installent dans le quartier voisin ; on les appelle des παροικι (« qui appartiennent à la même communauté »). Le mot est resté jusqu’à désigner l’ensemble du village, Parikia.

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Comme à l’accoutumée, un édifice de cette importance ne sort pas de terre ex-nihilo car il faut montrer que la nouvelle religion a triomphé de l’ancienne : l’église Katapoliani a été édifiée au IVème siècle, sur l’emplacement de deux constructions successives pré-chrétiennes,  un temple antique, et un gymnase de l’époque romaine. Ce premier édifice modeste**, endommagé par un incendie, fut reconstruit sous Justinien, deux siècles plus tard, agrandi, agrémenté de voûtes et d’une coupole. Les chapiteaux et pilastres de marbre ont été « empruntés » au temple de Déméter, tout proche alors. Ensuite, les aléas des occupations successives, les pillages, les raids des pirates, le séisme de 1773 modifièrent l’apparence de l’église, qui fut rendue à sa forme première lors d’un important travail de restauration dans les années 1960.

L’église a aujourd’hui l’aspect d’un monastère, avec son mur d’enceinte, sa cour intérieure, son jardin et les cellules de moines… qui n’en abritent plus. Le bâtiment en croix grecque fait forte impression avec ses rangées de piliers, ses colonnades et sa large coupole. Le marbre sur la partie inférieur des murs, les pierres taillées de couleur des voûtes, la richesse de l’iconostase, le lustre imposant, l’or des icônes, vous tombent littéralement dessus : elle est à la fois sobre mais somptueuse, bien équilibrée mais remarquable, grandiose sans être grandiloquente. Sa chapelle Saint-Nicolas et son baptistère aux fonts baptismaux cruciformes, tous deux rescapés du IVe siècle, dépouillés, presque austères, émeuvent par leur simplicité et leur dénuement. On touche là à quelque chose d’originel, d’essentiel, qui vous remue singulièrement la corde sensible.

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Au XIIIe siècle, ce sont les Vénitiens qui se serviront des ruines des sanctuaires antiques pour ériger le kastro de Paros : des blocs de marbre, des morceaux de colonnes ont été intégrés au mur d’enceinte de la forteresse, que l’on atteint à partir de la vieille ville de Parikia. On monte doucement en lacis, dans d’étroites ruelles tachées du rose et du rouge des bougainvilliers, les petites maisons cubiques serrées les unes contre les autres, à l’abri des attaques des pirates ; passages voutés, placettes, chapelles discrètes, escaliers dérobés, l’ensemble a gardé son cachet, son charme, à deux pas pourtant des rues plus fréquentées où s’alignent les boutiques de souvenirs.

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C’est une des raisons du bien-être que l’on ressent à Paros, à savoir un équilibre, une coexistence réussie entre des lieux d’histoire et les impératifs économiques du présent. Entre un café et une épicerie, on peut toujours admirer la beauté des maisons de maître aux toits de tuiles, les balcons ouvragés, les corniches, des balustrades, des fontaines du XVIIIe siècle. Les magasins sont discrets, respectent l’harmonie des rues, se fondent dans le décor sans agressivité et coexistent avec l’église d’à côté et la demeure seigneuriale à blason du coin. Les enfants de Parikia jouent sur la grand’ place, on déguste une glace entre deux popes, on partage les fêtes du village, on se mêle à la population sans se sentir trop touristes ou étrangers, et on est vite intégré au tempo de l’île. C’est pourquoi on revient toujours à Paros, parce qu’on y a laissé un gros bout de soi et qu’on ressent toujours une bouffée d’émotion lorsque le ferry abaisse le battant du pont arrière, et que les ailes du moulin de Parikia se dessinent lentement…

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* Comme Naxos d’ailleurs

** Selon la légende, sainte Hélène et son fils l’Empereur Constantin, revenus de Palestine avec la Sainte Croix, seraient les fondateurs de l’église. 

10 décembre 2014

Folégandros - Ano Meria (ou Pano Meria), du vent et des pierres

De Chora, en suivant l’unique route qui griffe Folégandros, on parcourt une ligne de crêtes pelées, ocres et desséchées ; cette saillie escarpée déroule de grandioses points de vue des deux côtés de l’île, dans une solitude absolue ; des champs, des murets, une nature sèche, le silence, mais des parfums qui montent sous le soleil à vous faire tourner la tête.

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En quarante-cinq minutes à pied, on atteint le village d’Ano Meria, qui s’étire le long de la route sur plus de trois kilomètres. Contrairement aux autres villages, pas de place principale, de point d’encrage, de ces lieux conviviaux où se retrouvent le soir les habitants. Les bâtiments sont disséminés, sans marque tangible d’un lien social fort. Visiblement, Ano Meria respire un peu différemment. Le mode de vie austère est toujours de mise, conséquence des pénibles conditions d’exploitation des terres : le sol est pauvre, aride, anémié par des bourrasques du diable. Les murets de pierres plates ne délimitent pas seulement les propriétés mais tentent comme ils le peuvent de retenir la fine couche de terre qui dégringole vers la mer pendant les fortes pluies d’hiver.

Le village a gardé sa particularité architecturale, la θεμωνια, habitation traditionnelle où chaque famille au sens large vit en quasi-autarcie. Il s’agit d’une petite unité agricole auto-suffisante, indépendante, qui permet à plusieurs générations de couvrir ses besoins alimentaires. On y retrouve les mêmes éléments groupés, les maisons des différents descendants, une aire de battage, le réservoir d’eau, les étables, le potager, le pressoir, le poulailler, quelques oliviers et les terres cultivables.

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Le village a quelque chose de perturbant car le saut dans ce temps figé n’a pas de préliminaires. En déambulant dans les petits chemins qui sinuent autour des bâtiments, on croise toutes les manifestations d’une manière de vivre ancestrale, pétrifiée. Nous nous perdrons deux bonnes heures dans le village sans croiser un seul bipède, saoulés de vent, jusqu’à l’arrivée des âniers venus chercher l’eau à la citerne. Deux heures à se faire étriller par les rafales qui glissent sur les collines dégarnies, les oreilles vrillées par leur sifflement ininterrompu, les yeux grand-ouverts devant ce morceau d’histoire qu’offre Ano Meria. J’ignore combien de temps encore les villageois resteront fidèles à leurs traditions. Mais si vous passez par là, il serait dommage d'ignorer ce témoignage d’une Grèce très authentique. Pour les bons marcheurs, de nombreux sentiers partent ensuite pour la côte la plus déserte de l’île, tout au bout vers le Nord. Elle me rappelle décidément beaucoup certains coins du Finistère, cette île de Folégandros…

 

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29 octobre 2014

Paros de l'intérieur

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On ne vient pas uniquement à Paros pour sa dolce vita, ses jolies plages de sable, le port de Naoussa, mais aussi pour ses très beaux villages intérieurs, bien desservis par les bus qui vous emmènent vous baigner à Logaras, Pounda ou Golden Beach (Chryssi Akti). C’est tout simple, il suffit de suivre la ligne, de descendre vous promener et siroter un café, et de reprendre le bus suivant jusqu’au prochain village.  Même s’il n’y a pas grand' chose à voir à Marathi, cette première étape est célèbre pour ses carrières, exploitées depuis l’antiquité pour la blancheur, la transparence et la finesse de son marbre. Extrêmement fragiles, seules de petites statues pouvaient être sculptées dans ces blocs : l’Hermès de Praxitèle, la Victoire de Samothrace, la Vénus de Milo, la Victoire de Paionios sont sortis des entrailles de Paros. Ce marbre d’exception est appelé « lychnitis », car extrait à la lueur des lampes à huile (Ληκυθος) des esclaves. Les carrières ont été exploitées de nouveau durant une partie du XIXe siècle, (les ruines des bâtiments sont toujours visibles) et ont servi, entre autres, aux bas-reliefs du tombeau de Napoléon.

Plus loin, on arrive à Kostos, tout petit village tranquille, doté de deux églises, d’une mignonne grand’ place, d’une taverne ombragée et de son kafeneion ; quelle que soit l’heure à laquelle nous passons, nous y voyons toujours un ou de deux popes attablés, papotant avec les papis du village. C’est fou comme en Grèce il existe des lieux où il est si difficile de s’extirper, une fois bien calé devant un frappé ou une Fix… la quiétude, le silence, la discrétion des habitants engendrent une forme de béatitude que l’on attrape très facilement.

Mais il est temps de repartir pour Lefkes, ancienne capitale de l’île, dont les maisons cubiques blanches (λευκος) dégringolent en amphithéâtre. Un peu en hauteur, entouré de collines en terrasses, sous la protection de vieux moulins, Lefkes déroule ses étroites ruelles bordées d’églises, de belles demeures classiques et d’habitations toutes simples bien fleuries : lacis de chemins dallés, de placettes, de murs chaulés, Lefkes n’a cependant rien d’un village de carte postale pour touristes : écoles, tavernes, cafés, les habitants y mènent la vie de tous les jours sans penser à défigurer le lieu pour vider les poches des visiteurs. Nous nous sommes de nouveau cassés le nez sur les portes décidemment souvent closes de l’église Aghia Triada, dont les guides chantent des louanges extasiées, pour ses ornements de marbre (iconostase, chaire, trône épiscopal) et ses icônes. Vous pouvez toujours vous consoler en allant faire un tour derrière l’église, sous les grands pins, jusqu’au cimetière où la vue sur les collines, jusqu’à la mer, est splendide. Si votre estomac commence à se manifester, remontez sur la place principale en haut du village et attablez-vous chez Clarinos, taverne familiale simple et conviviale, fréquentée par les gens du coin. De bonnes grillades pour les amateurs, goûteux plats de légumes pour les autres.

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En continuant vers la mer, on passe par Marmara (le marbre, toujours), autre petit village typiquement cycladique, avant d’arriver au très beau village de Marpissa. Le bus ne passe évidemment pas dans la partie ancienne, qui se découvre en hauteur, à partir de la place des Trois-Moulins. De nouveau ce même embrouillamini de venelles, de passages voutés, un labyrinthe blanc piqué du rose des bougainvilliers dont nous ne nous lassons pas. La concentration d’églises dans un si petit périmètre est impressionnante, on en croise parfois deux sur moins de cent mètres, toutes différentes, à dôme bleu, clocher de pierre, fronton ouvragé…

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De Marmara, si vous souhaitez une alternative plus calme à Pounda et Golden Beach, vous pouvez vous rendre sur la très jolie plage de Molos, encore préservée des locations de transats et de parasols. Nous n’y croisons que des Grecs, couples d’amoureux ou familles avec enfants en bas-âge. Il faut dire que cette plage de sable est parfaite pour les bambins, elle descend en pente toute douce dans une mer transparente, sans un rocher. Le site est magnifique, bordé aux deux extrémités par une chapelle, et au Sud par un tout petit port de pêche. Passé 19h, vous êtes tout seuls (juin et septembre, of course).

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5 juillet 2013

La Crète avec les dents

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On ne m’enlèvera pas de l’esprit que la singularité d’un pays, d’une région, se révèle avant tout dans l’assiette, miroir de la substantifique moëlle de ses habitants : J’aime assez ces raccourcis lapidaires, mais ô combien savoureux, où l’on croque une contrée par son rapport à la nourriture, style : « Si les Anglais peuvent survivre à leur cuisine, ils peuvent survivre à tout ». Oui, je sais… mais à l’époque de Shaw, Jamie Olivier et Gordon Ramsay n’étaient pas encore nés…

En ce qui concerne la Crète, il faut nettement relativiser tous ces élogieux commentaires sur son régime ancestral, garant des excès et des méfaits de notre cuisine occidentale déséquilibrée. Une certaine standardisation due au tourisme de masse, les aménagements pour s’adapter aux habitudes alimentaires des touristes (portions plus importantes, omniprésence des frites), le recours inévitable aux produits surgelés (il est matériellement impossible de fournir du poisson frais tous les soirs aux seize millions de touristes qui viennent en Grèce chaque année) ont dévoyé les us et coutumes rigoureuses.

Toutefois, radieuse nouvelle, la Crète propose encore, si vous êtes curieux, fouille-au-pot, et pas trop routinier dans votre lecture des cartes, des plats qui enchanteront les papilles des becs sucrés mais aussi des végétariens, ceci compensant cela sur la balance : ah, souvenir tout ému devant cette première sfakia pita (galette plate, chaude et craquante fourrée de myzithra, largement arrosée de miel), dégustée à Myrtos, au bord de l’eau dans le tout petit resto de mezzés, « Karavostasi ». Ou de ces kalitsounia de la « Scala Fish Tavern » de Matala, où le patron me surprit me vautrant avec délices dans les jardins de la gourmandise, le doigt et le museau pleins de miel. Hilare devant ma mine confuse, il déposa cinq minutes plus tard, et gracieusement je vous prie, une nouvelle assiette de ces petits chaussons frits, garnis de fromage frais de brebis, largement arrosés du nectar des ruches, omniprésentes dans les montagnes crétoises. Toujours à Matala et bien indiquée dès l’entrée du village, on trouve une excellente boulangerie-pâtisserie, si vous souhaitez déguster un petit-déjeuner digne de ce nom ; « Zouridakis » : service à la ramasse et sourire en option mais succulent rizogalo et bougatsa crémeuse à souhait.

Á Héraklion, chez « Ligo krasi ligo thalassa », c’est une montagne de loukoumades qui arrivera sur votre table avec l’addition, petits beignets ronds, tout dodus et dorés, qui se roulent de nouveau dans … le miel. Plus addictif, on ne fait pas. Dans notre bar de prédiction de Kato Zakros, l’"Amnesia Café", on complète votre petit déjeuner, si on l’estime trop sommaire, par une part de galaktoboureko, encore tiède, dégoulinant de sirop, ou d’un karythopitta, gâteau bien riche en noix, sans bourse délier.

Si l’on souhaite ensuite se donner bonne conscience et alléger ces repas, on optera pour tous ces délicieux plats de légumes, riches en herbes et salades locales, dont les saveurs m’ont plusieurs fois bluffée : fleurs de courgettes, briam, horta, hortopites, dakos… on connaît tout ces plats et pourtant, ils vous émeuvent les papilles d’un tout nouveau parfum. Si vous n’êtes pas trop accro à la caféine en fin de repas, demandez un thé des montagnes - tsaï tou vounou -, délicieuse infusion toujours différente : chacun y met ce qu’il veut (herbes endémiques, dictame, cannelle, menthe, thym, sauge, romarin…) et les dominantes varient dans chaque village, chacun se targuant de posséder la meilleure recette.

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Tavernes testées lors du séjour :

À Héraklion :

« Ligo krasi ligo thalassa »*2 ; délicieuses courgettes frites, façon tempura, mais très bruyant ☺

« Ο Vrakas », voisin du précédent, copie conforme, même niveau sonore ☺

Dans la Messara :

À Kalamaki : « Delfinia » ; recommandé par notre logeur, pas convaincue par le poisson que je soupçonne congelé, malgré les dénégations du proprio

À Sivas : « Sactouris » *2 ; très bonne table pour ceux qui aiment la verdure crue ou cuite dans leur assiette, serveuse adorable☺☺

À Zaros : « Sinontisi » ; bon plan pour une assiette de mezze (pikilia) ultra copieuse à l’heure du déjeuner dans petite taverne tenue par un jeune couple, très sympa ☺☺

À Kommos : « Vrohos » ; sur la corniche en surplomb de la plage de Kommos, bon poisson frais ☺

À Matala : « Scala fish tavern » ; tout au bout du front de mer, à gauche, table un peu plus sophistiquée, excellent bar grillé, poulpe itou ☺☺

Vers l’Est

À Myrtos : « Kravostasi » ; le long de la plage, succession de restos. Nous avons choisi celui qui nous a paru le moins trafiqué pour un encas de midi ; bonne pioche, carte courte mais mezze ultra frais ☺

Tout à l’Est

À Kato Zaros : « Nikos Platanaki » *4 ; notre cantine attitrée, le propriétaire possède son potager et son élevage, la qualité des plats et les assaisonnements s’en ressentent, forte fréquentation grecque, musique certains soirs à la table des locaux ☺☺

À Kato Zaros : « To Akrogialy » ; service collant, limite gluant, cuisine plus standardisée que le précédent

À Kato Zaros : « Nostos » ;  poissons de bonne tenue mais service alangui ☺

À Mochlos : « Ta Kavouria » ; bon rapport qualité prix

Plateau de Katharo

À Kroustas : « O Kroustas » ; table du séjour, très couleur locale, agneau d’anthologie, pâtes faites maison fondantes et onctueuses à souhait, fromage du coin, pain à la saveur unique ☺☺☺

À Kritsa : « Lato » et « Platanos », simple et bon

À Agios Georgios : « Taverne Réa » ; plat du jour imposé, très goûteux au demeurant mais pratique commerciale un peu limite, tout de même.

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2 juin 2013

Chios - Parce qu’il y a monastère… et monastère

Il devait être un moment fort du voyage, le rendez-vous incontournable, le lieu dont il fallait s’imbiber, longtemps fermé pour travaux, un must, le miel sur le yaourt, l’image certifiée conforme, emblématique de cette semaine à Chios : loupé ! Νέα Μονή, inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, est un monastère byzantin du XIe siècle, aussi renommé qu’Οσιος Λουκας, célèbre pour ses mosaïques, son opulence, son rayonnement. Le complexe est vaste et comporte de nombreux bâtiments (église octogonale, réfectoire, chapelles, cellules), déjà replâtrés ou en cours de restauration. Car le monastère enchaîna les désastres au XIXe siècle ;  les Turcs le pillèrent et le saccagèrent à deux reprises, en 1822 et 1828, et le tremblement de terre de 1881 acheva l’effondrement amorcé. Depuis, les interventions, les réparations, quand ce ne sont pas carrément des transformations, se sont succédées. Certes, les fragments importants des mosaïques sur fond d’or qui ont résisté au temps, sont absolument superbes mais les différentes rénovations successives jurent avec les murs d’origine, à vous fendre la rétine : certaines surfaces extérieures sont carrément recouvertes d’enduit blanc ! Alors, la sauce ne prend pas et on reste partagé entre la beauté intérieure du narthex et de la nef et une « remise à neuf » très discutable et trop ostensible. Il faut avouer que le week-end de Pâques n’est sans doute pas le moment opportun pour un premier tête-à-tête avec ce haut lieu du monachisme, et que la foultitude de pèlerins au fort potentiel vocal, déversée par les cars de tourisme, modifie quelque peu le ressenti d’une enclave où devaient prévaloir le silence et le recueillement.

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Toutes autres furent nos impressions au tout petit Μονή Μουνδων, situé au Nord de Chios : pas sûre d’être totalement objective, cette partie de l’île étant pour nous bien plus attachante que le Sud : villages du bout du monde, côte sinueuse et escarpée, grèves malmenées, troupeaux de chèvres, sol pierreux et pauvre, genêts touffus, brouillard et… cataractes d’eau. La pluie ne fait pas semblant à Chios, elle a une petite saveur bretonne assez prononcée.

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C’est en redescendant de Kambia vers Katavasi que nous sommes tombés dessus, au travers des allers et retours des essuie-glace en surrégime. Le monastère, d’époque byzantine tardive, placé sous la protection de Saint Jean le Précurseur, est aujourd’hui désert mais ses différents bâtiments sont toujours debout. Il suffit de pousser la porte pour remonter le temps : si certains toits se sont écroulés, le katholikon, le vestibule en forme de dôme, les cellules, bien qu’endormis, sont facilement identifiables. Pas un bruit, autre que les gouttes martelant la pierre et les feuilles, dans une nature qui a repris ses droits ; on buissonne doucement, pour ne pas troubler la quiétude de l’endroit, on chuchote, on s’imprègne, on ne serait pas étonné d’accrocher du regard un pan de soutane sombre et furtive au coin d’un édifice, comme si ce monastère avait sa propre alchimie et quelques secrets bien gardés. On referme doucement la porte derrière nous, vaguement confus d’avoir laissé nos empreintes de mortels sur le sol détrempé, dans un lieu hors du temps.

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9 juillet 2012

Ithaque - « plages » du nord, et plus encore

L’île d’Ulysse se distingue de ses consœurs ioniennes par son dédain total des étendues de sable. La mer l’aborde sur de minces rivages de galets blancs polis (au mieux), voire de cailloux coupants au possible. Les plus belles criques sont bien souvent impossibles d’accès sans bateau. Cette inaptitude au farniente au long cours, aux jeux de plages turbulents, et au regroupement familial bruyant, préserve Ithaque de l’envahissement touristique.

En-dessous de Stavros, après quelques lacets, l’anse de Poli n’attend que vous, à côté d’un tout petit port où se dandinent des bateaux de pêche. Le lieu est connu pour abriter les ruines d’une ville engloutie après un violent séisme en 967 ainsi que la grotte de Loïzos, où fut trouvé le fragment de terre cuite portant l’inscription « Vœu à Ulysse ». S’il n’y a plus grand' chose à voir de ce sanctuaire dédié au plus grand des marins grecs, à demi-immergé par le dernier tremblement de terre, en usage dès l’époque mycénienne et dont les découvertes archéologiques sont visibles au musée de Stavros, la petite anse à gauche du port vous offrira une eau transparente pour vous ragaillardir.

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Poli cache aussi un autre lieu de culte, un peu moins archaïque mais plus touchant, tout de suite à droite : une petite chapelle de pierre, bien discrète, un peu écroulée, protégée par un vague toit de bois. La rencontre est inattendue : on reste stupéfait de découvrir, parmi les vestiges, que les ravages du temps ne découragent pas les visites des fidèles. Peut-être, est-elle devenue le lieu des offrandes à Ulysse pour les pêcheurs du port de Poli, qui restent ainsi sous sa protection depuis l’effondrement de la grotte primitive ?

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De l’autre côté de Stavros, on atteint en peu de temps la baie d’Aphalès, toute au Nord, déserte en ce début juin. Nous n’y croiserons qu’un jeune couple de Finlandais, sacrifiant à Hélios dans le plus simple appareil. Sa côte découpée, qui plonge brutalement dans l’eau, aligne une suite de toutes petites criques, assez risquées pour de jeunes enfants. Même la mer, plus froide ici, oppose un méchant courant dont on se méfie très vite. L’ambiance est celle d’un chaos total de pierres, dégringolant jusque dans l’eau. C’est sauvage, brutal, primitif, un paysage indompté où les éléments se fracassent crûment.

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Et puis, il y a « notre » plage, la plus belle, Aspro Gialos, proche du village de Lefki, en face de Céphalonie que l’on pourrait presque rejoindre à la nage - presque. On laisse sa voiture, on descend un chemin dans la végétation et on arrive sur une petite plage de galets tout ronds. L’eau est translucide, le silence, total, le calme, absolu. La mer est pour vous seul, en juin… nous avons aperçu des transats empilés (peu nombreux, les rivages étant très étroits à Ithaque) qui témoignent d’une certaine fréquentation en haute saison, loués 10 euros la journée !!!!

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Si des impératifs vous obligent à venir en juillet ou en août, vous trouverez de la tranquillité en louant des petits bateaux à moteur (40 euros la journée), au port de Kioni. Nous avons testé, c’est très maniable et on s’amuse beaucoup lorsqu’il faut jouer de l’ancre et du bout’ en même temps pour amarrer le frêle esquif avant de plonger dans une eau émeraude.

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14 mai 2012

Tinos, l’île paradoxe

J’ai toujours cru abominer les artichauts, ce presque chardon moche et bête, que j’ai trop vu pousser dans le Léon, sous une pluie bretonne tenace, à vous coller un bourdon têtu et durable. Je fuis tout autant le bigotisme et ses manifestations doloristes, et je n’ai que peu d’attachements pour les pigeons, en dépit de Sidonie (par nous baptisée ainsi), jeune et gracieux volatile, qui avait élu notre balcon pour perpétuer son espèce.

Alors, passer 8 jours à Tinos, fameuse pour cette trilogie, n’allait pas vraiment de soi… pourtant, tourner le dos à cette Cyclade du Nord est une bévue de taille et je ne me félicite pas de l’avoir indûment méjugée durant autant d’années.

Á l’exception d’une petite partie de la côte sud, à l’ouest du port, Tinos est une île miraculeusement préservée, sauvegardée du bétonnage, des constructions anarchiques, des carcasses d’habitations inachevées, qui défigurent certaines de ses semblables. Je ne crois pas avoir jamais arpenté autant de beaux villages, avec du caractère, de l’âme, du singulier, du surprenant, de l’identité : Volax, Loutra, Tripotamos, Agapi, Kardiani, Isternia, Tarambados, Arnados, Pirgos… il faut tous les découvrir, parcourir leurs ruelles étroites, leurs arcades, passer sous les voûtes, admirer leurs lavoirs (encore utilisés de nos jours), leurs fontaines de marbre, les hyperthiras* qui ornent les fenêtres, dégringoler les escaliers, remonter jusqu’aux églises, tel un jeu de piste organisé dans le plus authentique décor qui soit. Pirgos mis à part, un brin touristique, tous les autres villages sonnent juste, sonnent vrai, comme si le temps avait arrêté sa course pour protéger l’atmosphère paisible, unique de ces lieux.

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Au printemps, les collines sont couvertes de fleurs rouges, jaunes et mauves, le thym, l’origan, la sauge embaument déjà, les plages n’attendent que vous. C’est le bon moment pour admirer les 600 pigeonniers, tours carrées découpées comme de la dentelle, blanchies ou laissées brutes, qui tachètent les paysages vallonnés.

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Rien ne vous oblige, à Tinos-ville (Chora), à vous éterniser devant la Panagia Evaggelistra, lieu de pèlerinage orthodoxe, qui attire les croyants au mois d’août : elle n’a pas beaucoup d’intérêt, trop récente, trop vilaine, trop artificielle pour être émouvante. De plus, la montée à genoux des pèlerins vers l’église n’a rien d’un spectacle captivant et on se détourne vite des marchands du temple, qui vendent des cierges de plus d’un mètre et des flacons en plastique pour recueillir l’eau bénite.

Allez plutôt vous attabler devant les spécialités gourmandes de l’île, les délicats, succulents, petits artichauts au vinaigre, le fromage de chèvre local, la louza, sorte de jambon séché et fumé qui fond dans la bouche, les beignets de fenouil, les câpres suaves et les « glyka tou koutaliou », fruits confits faits maison, que l’on déguste avec le café ou sur le yaourt (la cerise noire est un must, dont je lèche l’assiette sans remords).

Attention toutefois à garder sous la main des vêtements chauds et une bonne couverture pour les nuits : si nous avons commencé notre séjour avec une température d’été, nous l’avons fini rhabillés, avec 10 degrés en moins, l’île étant connue pour ses coups de vent violents qui rafraichîssent l’atmosphère. Les nuages bas envahissent alors Tinos, qui a tout soudainement des Hauts du Hurlevent.

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* demi-cercle de marbre sculpté au dessus des fenêtres et des portes.

 

 

7 juillet 2011

Serifos, la sauvage

Un peu au dessus de Sifnos, une autre île des Cyclades est peu fréquentée par les visiteurs, Serifos. Les ferries arrivent au port de Livadi, où se concentrent hôtels, chambres à louer, tavernes… Je vous déconseille fortement d’y loger à moins d’être moustiquophile. Livadi est construit dans le lit d’une ancienne rivière, cerné par des roseaux, la zone est humide et extrêmement riche de volants en tout genre. Dormir sous la moustiquaire est quasi obligatoire. De toute façon Livadi n’a aucun intérêt. Montez plutôt tout de suite à Chora, chef lieu qui culmine sur les hauteurs, authentique village cycladique. Je vous recommande une halte au café Stou Stratou, sur la place Saint-Athanasios bien accueillante.

 

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Serifos est une petite île aride, pelée, comme tondue par les vents qui lèchent ses collines. Elle bénéficie de très belles plages de sable, telles Psili Ammos, Agios Sostis ou Kalo Ambeli. Certaines ne sont accessibles qu’après une bonne marche de trente minutes dans les collines mais la transparence de l’eau et la tranquillité de la plage ne vous le feront pas regretter (une très bonne carte bien détaillée s’impose pour suivre les bons sentiers). Serifos est une île ou vous pourrez marcher deux ou trois heures sans croiser âme qui vive (sur deux pattes j’entends, moutons et chèvres sont les seuls rois des étendues désertes de construction de l’île).

Les seuls vrais et beaux arbres de l’île se rencontrent dans le monastère des Taxiarches (des Archanges), près de Galani, bâti comme une forteresse, certainement sur une des rares sources de l’île, à l’abri de ses hauts murs blancs. Le dernier moine vous ouvrira la porte avec courtoisie, vous offrira thé et loukoum et vous fera visiter l’église riche de fresques.

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Ne pas manquer de faire une halte « retour dans le passé » à Megalo Livadi, au sud de l’île. Ce tout petit village est en fait le musée en plein air de ce qui a fait la richesse de Serifos dès le XIXème, son sous-sol, gorgé de minerais. Tous les engins d’extractions, de transport, de chargement ont été laissés là, abandonnés en l’état, rouillés, comme si tous les mineurs s’étaient volatilisés d’un coup. Arpenter cet endroit, sous un soleil de plomb, le silence accablant uniquement troublé par le crissement des insectes est assez troublant. Ne pas hésiter par contre à déjeuner dans les deux petites tavernes pieds dans l’eau du village, un des meilleurs poulpes grillés jamais dégusté en Grèce.

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Serifos est une terre que l’on découvre en marchant, sur des sentiers secs et durs, dans une végétation rêche et jaune mais qui offre à ceux qui font l’effort de la découvrir des rencontres, des lieux singuliers que je n’ai croisés dans aucune autre île.

 

4 juillet 2011

Kastro, île de Sifnos, plus beau village des Cyclades

Je suis retournée à Sifnos rien que pour lui. En ce qui me concerne, c’est un des plus beaux lieux qui soit, aussi fort que le site du  Monastère de la Panagia Chozoviotissa à Amorgos. Kastro est  l’ancienne capitale fortifiée de l’île, un véritable bourg-forteresse vénitien bâti vers 1630 sur la côte Est, sur le bord d’un rocher aux falaises abruptes, avec la mer en à pic. Il reste encore des traces du mur extérieur, ceignant le village. Côté mer, ce sont carrément des habitations de deux ou trois étages, presque sans aucune ouverture, qui servaient de remparts. A l’intérieur de cette fortification, on découvre les maisons de maîtres, les ruelles pavées aux joints blanchis, les églises aux toits bleus ou blancs. Mais j’ai rarement vu une telle pagaille urbaine, un tel enchevêtrement de maisons : loggias, escaliers, enfilement de voûtes, passages étroits qui débouchent sans prévenir sur la mer, une seule petite place (ou bien un simple élargissement de la venelle ?)  et hop, on se perd à nouveau dans le dédale, on monte des marches, on repasse sous des arches, on tourne la tête avec surprise car on découvre des écussons des grandes familles du chef-lieu gravés sur les linteaux des portes, ou des colonnes servant de piliers pour soutenir une arcade. Le temps semble s’être arrêté dans ce kastro,  où nous sommes début juin bien souvent les seuls visiteurs. Le village est ramassé sur lui-même, fermé, dense, silencieux, comme pétrifié depuis plus de trois siècles : on ne serait pas étonné de voir passer des cavaliers d’un autre temps ou d’entendre le fracas des épées.

 

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Au bas de la falaise sur un promontoire, l’église des Efta Martyres, émerge des flots, tel un îlot du grand Bé toujours à marée haute. Le soir, vers 19 heures, on s’assoit au bord du précipice sur un banc, on perçoit le tintement des cloches des troupeaux de chèvres et de moutons sur la colline à droite, le regard se perd vers l’immensité de la mer qui s’ouvre devant Kastro et l’on se dit que c’est ici qu’il faudra venir se reconstruire si un vrai chagrin nous prenait.

 

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3 juillet 2011

Sifnos, la paisible

Si toutes les Cyclades se ressemblent, toutes se distinguent. On passe dans certaines, on s’attarde dans d’autres et on revient dans quelques unes, Sifnos fait partie de celles-ci. Île des Cyclades de l’ouest, elle offre au premier regard les mêmes maisons cubiques blanchies à la chaux, les coupoles bleues des églises, la rareté de sa végétation et les plages d’eaux claires.

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Mais on respire surtout une quiétude quasi palpable, une douceur et un parfum de sauge. Pas encore défigurée par le tourisme, sa campagne reste vierge de constructions anarchiques. Je vous conseille de vous loger au chef lieu Apollonia ou à Ano Petali (quartier d’Apollonia situé un peu en hauteur), pour la bonne raison que les bus rayonnent à partir de là. Je recommande la Pension Geronti, hôte sympathique qui nous gava de gâteaux maisons et de tourtes fraîches aux épinards, comme nous baragouinons quelques mots de grec. Ah oui, essayez vraiment avant votre départ de France de potasser un peu l’alphabet et le vocabulaire de base : en Grèce on parle grec, pas anglais. Les locaux y sont très sensibles et vous verrez tout d’un coup arriver sur votre table des petits suppléments offerts de bon cœur, des vieux papis grecs vous sourire sur les chemins de rando et vous offrir des fruits de leurs vergers pour remercier vos efforts. Cela ne coûte pas grand-chose et vous passerez un peu moins pour des touristes « sea and sun ».

Sifnos distille son charme harmonieux au fur et à mesure des balades : elle n’a pas la vitalité de Paros, l’âpreté d’Amorgos, les contrastes de Milos ou la splendeur de Santorin. Elle reste un peu à l’écart, discrète, délicate et secrète. En fin de printemps, ses plages sont encore désertes, les petits villages (Artemonas, ancien quartier des puissants de l’île abrite de magnifiques demeures de maîtres et Kastro, l’ancienne capitale, vous racontera l’histoire médiévale de l’île) valent à eux seuls le déplacement. Les baies bien abritées cachent des petits ports où rien de semble avoir bougé depuis des décennies (Cheronissos, Faros, Vathy).

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Sifnos séduit ceux qui recherchent une île encore rurale, apaisante, où les insulaires sont plus nombreux que les touristes, et qui durant quelques jours savent se glisser dans le rythme nonchalant des rêveurs. On se pose à Sifnos, on arrête sa montre, on prend le temps de regarder les moutons passer en sirotant son ouzo et on médite comme un vieux sage.

 

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3 août 2016

Paysage dans le brouillard

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Le seul héritage (Η μόνη κληρονομιά - 1974)

Recueil de nouvelles de Yórgos Ioánnou*

Traduction Ismini Vlavianou

Éditions La Différence

 

 

Certains écrivains sont un peu bancals, jetés entre deux mondes, deux cultures, deux langues, bercés de récits d'une terre perdue et d'un insupportable exil. Né en 1927 à Thessalonique, héritier d'une famille chassée de Thrace orientale, Yórgos Ioánnou grandit au milieu des déracinés sans le sou, encaisse la Deuxième Guerre mondiale, l'Occupation, enfin une guerre civile. D'aucuns pourraient en sortir brisés, déséquilibrés ou enragés, on peut aussi vouloir remettre de l'ordre dans tout ce chaos par l'écriture. Mais entrer dans l'univers de Yórgos Ioánnou n'est pas chose aisée ; l'auteur mêle ses souvenirs, l'intime, avec la mémoire collective, les transformations d'une grande cité bigarrée, les bouleversements politiques. Yórgos Ioánnou se raconte sur quarante ans d'histoire de la Grèce du Nord, certainement lisibles pour ses contemporains, mais beaucoup plus confus pour des lecteurs du XXIème siècle, très moyennement au parfum des échanges de populations, des jeux de pouvoir, des alliances, des luttes internes, de la géographie même de la région.

C'est donc ici que, normalement, on compte sur le traducteur (et l'éditeur) pour nous déblayer le chemin, décoder les sous-entendus, décrypter les ellipses, expliciter les raccourcis, bref nous rendre le texte intelligible, surtout lorsque le style même de l'écrivain, ses techniques de narration, brillent déjà par leur complexité. Peine perdue, la traduction est stupéfiante d'insuffisance. Être traducteur est un métier ; c'est être un passeur, un éclaireur, c'est aussi et surtout maîtriser suffisamment sa propre langue pour y verser un rythme, un mouvement, un balancement, une musique venue d'ailleurs qu'il faut transposer. Or, cette traduction pèche par manque de rigueur, de cap, de tension, de choix forts assumés, pour former un tout cohérent. J'ai certes un petit niveau de grec moderne mais je suis malgré tout capable d'entendre quand le changement de langue "coince" et qu'il manque d'harmonie. Yórgos Ioánnou écrit court, son émotion est sèche, ses chutes sont vertigineuses, ses non-dits sont assourdissants. La partition au cordeau, dégraissée, aride, émaciée, que l'on perçoit de très loin, est devenue un brouet mollasson et discordant. Quant aux notes, elles sont répétitives, incomplètes souvent, inutiles pour beaucoup et inexistantes quand il le faudrait. Aucune introduction historique, de mise en situation, de chronologie, on jongle entre le livre et les recherches sur internet pour y voir plus clair - quand on ne dérange pas carrément ses copines profs de Grec pour éclairer de leurs compétences les vides de l'édition.

Et le texte dans tout cela ? Il y a de sacrées belles choses, en dépit de ces nombreuses réserves sur la traduction. Yórgos Ioánnou manie avec virtuosité une narration tordue, brisée, qui fonctionne par association d’idées. Les nouvelles n’ont pas de structure bien définie, elles avancent en zigzag selon un enchaînement souvent surprenant et bien malin le lecteur qui devine où la plume vagabonde de l’auteur va le mener ; Ioánnou passe son temps à rebondir sur un mot, une image, qui nous entraîne bien loin de notre point de départ avant de nous y ramener sans en avoir l’air, comme une boucle qui aurait pris bien des chemins obliques.

Même si les nouvelles font écho à tous les drames qui ont ébranlé ses jeunes années, Yórgos Ioánnou s’interdit tout débordement, bride son affectif et préfère jouer d’une certaine économie de moyens ; là où Cosmas Polìtis** faisait revivre Smyrne avec lyrisme, chaleur et émotion, Ioánnou manie l’ironie, voire le grincement, pour relater de minuscules incidents de la vie quotidienne, des souvenirs bruts, isolés dans quelques pages, qui prennent pourtant une sacrée résonnance. Á partir du récit tout simple de quatre visites d’une vieille femme en noir sur le seuil de sa maison, venue à quelques années d’écart boire l’eau de son puits, l’auteur nous parle des déracinés des deux camps, de cette douleur et de cette nostalgie qui ne peuvent s’atténuer avec le temps, de la destruction de Thessalonique sous les bombes, du monde moderne qui ne veut plus rien savoir de ce passé qui saigne encore et que l’on enfouit sous le béton de la reconstruction ; rares sont les écrivains capables d’être puissants avec de la retenue.

Enfin, il y a un joyau dans ces nouvelles des années sombres parcourues de combats, d’humiliations, de violence, de destruction, une ode magnifique dédiée à cette ville du Nord. Certes, en 1974, Thessalonique ne ressemble plus à la cité cosmopolite accueillante pour tous les réfugiés ; la guerre, l’urbanisation débridée, la spéculation immobilière, la destruction programmée des quartiers historiques ont profondément transformé l’identité, l’atmosphère de la ville. Thessalonique a perdu sa saveur singulière dans son nouveau décor monochrome aseptisé. Mais il reste une chose, ces brouillards d’hiver qui s’abattent sans prévenir, cette humidité lourde qui noie la laideur nouvelle. Loin de sa ville natale désormais, Ioánnou se souvient de ses promenades qui l’amenaient jusqu'au port, de ses errances parmi les silhouettes fantômatiques, de ce flou enchanteur qui enveloppait la cité moderne. Et aujourd’hui encore, lorsque ses rêves le ramènent vers Thessalonique, « je pars pour me perdre à nouveau dans les tramways, les lumières et la circulation. Je n’ai à l’esprit que le brouillard et tout ce que j’ai aperçu en lui. Les nuits chargées de brume, je marche longtemps en essayant de m’oublier. »

 

* Γιώργος Ιωάννου (1927-1985), professeur de grec ancien, écrivain, poète, dramaturge, traducteur, journaliste littéraire et essayiste.

**in Avant que la ville brule

 

24 août 2016

Romance sans paroles - Ménis Koumandaréas

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Le Beau Capitaine (Ο ωραίος λοχαγός - 1982)

Roman de Ménis Koumandaréas

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2011

 

 

 

J’avais terminé La Femme du métro en bougonnant, perplexe devant ce roman estimé d’une foule de lecteurs, qui sonnait pourtant étrangement faux à mon oreille. Comme si l’auteur avait volontairement travesti un sujet personnel trop audacieux dans une histoire préfabriquée, simpliste, bridant sa plume pour s’en tenir à un exposé frigorifique, presque clinique d’une relation impossible. Ménis Koumandaréas poursuit quatre ans plus tard, dans Le Beau Capitaine - mais avec quelle adresse, cette fois ! -, la même dissection des âmes qui hésitent, tout au bord de l’abîme, à faire le grand saut ; le jour où la vie réelle et le bonheur passent à portée de main, prend-on le risque de se jeter dans le vide, ou bien leur tourne-t-on le dos, en regardant les années passer sans avoir vécu ?

L’auteur interroge ici un membre éminent du Conseil d’État dans un huis clos étouffant, presque hypnotique. Sur une période de neuf ans, un jeune capitaine d’infanterie demande inlassablement à la haute juridiction l’annulation des décisions de sa hiérarchie militaire, qui s’acharne à détruire injustement sa carrière, sur des prétextes infondés. Ces requêtes à répétition vont lier l’officier et un conseiller d’État vieillissant, chargé d’étudier la validité de chaque recours et de présenter les demandes en séance devant le tribunal. Si le cadet voue très vite à l’homme de loi un respect mêlé d’admiration pour son statut social, son habileté de juriste et son appui sans failles, le conseiller voit de son côté son existence bien rangée se fissurer, tel un Aschenbach devant les premières lueurs de la beauté. Pas sûr même que l’homme comprenne vraiment ce qui lui arrive ; il est de ceux qui passent leurs soirées avec Tennessee Williams, Sappho, Cavafy ou Tchaïkovski, sans se douter de ce qu’ils ont tous en commun. Le célibataire endurci, solitaire, mélomane et lettré reste prisonnier de sa caste, de sa fonction, commentant de loin les bouleversements politiques et sociaux de son pays qui ne l’atteignent jamais. Il n'est que spectateur des événements, même de ses propres émotions qu’il ne sait ou ne veut interpréter.

Ménis Koumandaréas fait preuve dans ce roman d’une exquise délicatesse pour décrire les symptômes d’un simple trouble, qui vire parfois à l’exaltation, jusqu’au vertige. Sans cesse revient dans la bouche du conseiller sa fascination pour le physique admirable du Capitaine, sa prestance, sa démarche, ses yeux gris clair, ses traits harmonieux, et surtout cette lumière aveuglante qui l’entoure comme un halo sacré : "Peu à peu, sans que je m’en rende compte, son visage devint le compagnon permanent de ma pensée. Partout où j’allais, je le traînais avec moi comme une phrase musicale ou un vers gravé dans la mémoire. J’avais l’impression qu’il me confiait ses pensées... Dans les réceptions, le visage d’un beau garçon qui nous servait me rappelait aussitôt ses traits, et le soir, quand j’écoutais les Vêpres de la Vierge, le même visage m’apparaissait immaculé, baigné de lumière".

Impossible pourtant d’envisager une progression dans les relations des deux protagonistes ; le livre avance comme un disque rayé, repassant sans cesse sur les mêmes sillons, sans issue : « accusation de l’armée, requête, jugement, annulation », ce même cycle, encore et toujours. L’histoire du conseiller et du Capitaine tourne en boucle fermée, tous deux témoins d’une époque qui s’épuise, cadenassée et refermée sur elle-même : la toge des conseillers bordée de velours, agrémentée de collets de lin blanc, les bulletins de santé du Roi Paul, le Vieux Palais royal, les horloges arrêtées, les planchers mangés aux vers, les lambris de chêne, sont autant de marqueurs d’une atmosphère surannée, oppressante où se cognent deux spectres qui n’ont même pas de nom, désignés par leur fonction, incarnant deux corps d’État qui s’affrontent. Au dehors, pourtant, c’est le chaos ; élections truquées, valse des gouvernements*, assassinat du député Lambrakis, trahisons, renversement d’alliance, discrédit des institutions, jusqu’au coup de poing final des militaires en 1967.

Si Ménis Koumandaréas persiste à railler la vieillesse et à soupirer après la/sa jeunesse qui s’est envolée, il le fait beaucoup plus subtilement que dans La Femme du métro,où il me démangeait de balancer quelques calottes à son héros capricieux, vaniteux et donneur de leçons. Notre jeune Capitaine ici a tout de l’innocent à peine conscient de sa beauté, sensible, vulnérable, intègre et juste : "Le visage du Capitaine, malgré son attirance pour le droit, était un poème, de ceux que la nature offre provisoirement à l’homme et que lui, sans y penser, promenait dans les casernes". Bien sûr, il dénote ; se passionner pour Nijinski sous le nez de brutes épaisses, avinées et quasi analphabètes ne lui facilite pas l’avancement. Il ne comprend rien à la jalousie sournoise qui transpire chez ses supérieurs, qui le manipulent et se jouent de lui avec perversité. Suffisamment pour user ses maigres défenses et faire vaciller une santé mentale déjà fragile.

Le conseiller s’interroge souvent sur les traits encore juvéniles du Capitaine pourtant âgé déjà de 27 ans au moment de leur rencontre ; "Ce visage était même de la jeunesse insouciante, façonnée avec soin par l’enfance et menée à la perfection par l’adolescence... ce jeune visage concentrait les plus hautes vertus qu’on puisse voir chez un être humain : jeunesse et beauté, générosité, caractère. Un sculpteur antique, de l’époque classique surtout, n’aurait presque rien eu à lui ajouter". Tant que le conseiller veille sur lui, l’accompagne dans ses démarches, accorde du crédit à son histoire, le Capitaine garde le visage lisse d’Adonis. Le Dorian Gray à trois étoiles reste fidèle à son auto-portait, qu’il a offert au juriste en remerciement de son aide. Quand l’armée décide de lui reprendre ses galons pour une retraite anticipée, que le conseiller commence à douter du bien fondé de ce combat inégal, le Capitaine se flétrit en quelques mois, prenant l’apparence d’un vieillard voûté et négligé. Le temps s’accélère parfois d’une étrange façon dans ce royaume de Grèce qui agonise...

Le livre se referme dix ans plus tard, dans l’appartement du conseiller très âgé, qui relate à un jeune officier venu l’entretenir d’une requête déposée au Conseil d’État, cette histoire dont bruissent encore les couloirs de la vénérable institution. Cette scène finale qui atteint le sublime, mélancolique et brumeuse, dessine un conseiller toujours bouleversé par le souvenir de son beau Capitaine, incapable de faire son deuil de la jeunesse et de la beauté ; un homme d’un autre temps, qui continue ses conversations avec le seul être qu’il ait jamais aimé et qu’il salue d’un geste de la main, à sa fenêtre, en voyant un uniforme s’éloigner.

 

 

* Où l’on croise déjà les Papandrèou, les Mitsotakís, les Karamanlís…

 

8 mars 2016

Le Magne - les incontournables, ou presque

Le Magne étant une péninsule montagneuse, impossible de la parcourir sur sa largeur, sauf si bien sûr vous êtes partants pour faire souffrir vos jarrets, sac au dos, en passant par des cols à plus de mille mètres. La seule route, ponctuée de très beaux villages plus ou moins laissés dans la brume et le silence, s'ouvre à Aréopolis (la ville d'Arès), porte d'entrée du Magne ; on descend ensuite jusqu'au cap Tenaro, avant de remonter de l'autre côté jusqu'à Gythion. Nous avons passé trois jours à arpenter le lieu, la luminosité hivernale défaillante à partir de 17h tronquant les après-midi. Si nous avons d'abord suivi le chemin classique avec des étapes dans les principaux villages épinglés par le Routard, les deux jours suivants furent consacrés "aux sentiers de traverse", c'est-à-dire aux haltes coups de cœur, visites de chapelles, de monastères, de villages oubliés dont nous ignorons jusqu'au nom. Je ne peux donc que vous conseiller à la fois une très bonne carte au 1/30000 et le guide du coin en français de Georges Hassanakos (et oui, le montreur d'ombres de Gythion, encore lui !) pour tout ce que le Routard passe sous silence (et il y a pléthore d'oublis et d'ignorance). La brochure de l'ami Hassanakos "découvrez le Magne en 300 images" explore le lieu par thématiques : les forteresses, les châteaux, les tours, les monastères, les églises, les grottes, les gorges, les ponts... libre à vous ensuite, en fonction des photos qui ont accroché votre regard, de visiter ce qui vous a interpellé, selon vos goûts et votre humeur du jour.

Le périple a donc commencé par Aréopolis, l'une de nos rares déceptions du Magne... c'est peu dire que le charme n'a pas du tout opéré, conséquence d'une restauration bien trop léchée à notre goût. Le village de pierres a tout d'un décor d'opérette, fignolé, soigné, poli, sans âme quoi. C'est propret, repeint, retapé au cordeau, rien ne dépasse, tout est bien aligné donc monotone et sans saveur. C'est aux détails des anciennes demeures et de l'église des Taxiarques, sur la vieille place, qu'on se dit que le village a dû avoir un passé, avant d'être "touristisé" à outrance (chambres d'hôtes, boutiques, cafés...). J'aime que les choses soient dans leur jus, si décrépies soient-elles ; tant pis si les pierres sont par terre, que les murs s'affalent, que les toits s'écroulent, du moment que les bâtiments racontent une histoire. Le replâtrage coquet qui aseptise et gomme les aspérités, c'est franchement soporifique, puisqu'on ne peut plus laisser son imagination voyager et reconstruire mentalement comme il nous sied.

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Nous avons ouvert en revanche de grands yeux quelques kilomètres plus loin, en bifurquant sur les hauteurs dans un village abandonné, ruineux comme je les aime. Une tour carrée, quelques maisons, de jolies ouvertures cintrées, de vieilles roues de pressoir, rien de moderne ou d'anachronique qui vient bousculer l'ensemble et saboter mes songeries galopantes.

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En descendant la côte vers le Sud, on arrive à Géroliménas, tout petit port de poupée pas trop rafistolé, totalement craquant hors saison. Pas un chat – enfin si, seulement des chats qui lézardent au soleil, des mamies bien burinées qui regardent le jour passer sur le pas de leur porte, et ce contraste très marqué entre la douceur du bord de mer et cette haute montagne, limite menaçante, où s’accrochent les nuages. Rien de fracassant à y voir certes, mais le village est harmonieux, apaisant, comme une accalmie bien heureuse dans ce paysage du Magne hérissé de tours et baigné de brouillard. Le Routard souligne lourdement « l’accueil déplorable et mercantile » des locaux. Pas d’accord du tout, nous resterons à papoter plus d’une heure avec une gentille dame bien avenante dans l’une des rares tavernes ouvertes, dame qui oubliera d’ailleurs de compter mon yaourt au miel sur l’addition de l’en-cas de onze heures et demie (trois mots de grec font parfois des miracles !).

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Il fallait bien se caler l’estomac avant le must, le joyau, la carte postale emblématique, le panorama imparable, le village tant attendu qui orne nombre de guides, Vathia. Je trépignais de le découvrir, persuadée que les clichés étaient tous retouchés pour donner cette atmosphère de décor fantastique que n’aurait pas reniée Louis II : hé bien non, le site est sublime dans le genre cité irréelle plantée sur un éperon délaissé, isolée au milieu de collines peinturlurées de mille nuances de vert. Les nuages qui défilent à tire-d’aile et le soleil qui joue à cache-cache modifient sans cesse l’ambiance du village délaissé, qui prend parfois un aspect presque inquiétant (j’imagine qu’en juillet avec des cars de touristes, c’est un peu différent). Le silence est impressionnant et on peut se sentir un peu oppressé par ses hautes tours qui dessinent des ruelles très étroites et qui éteignent encore plus les rares rayons de lumière. Nous avons passé une bonne heure à errer parmi les demeures en débâcle, ces vestiges d’une autre époque où les chefs de clan faisaient la loi du haut de leur nid d’aigle. Le temps s’est arrêté au-dessus de Vathia, où les traces des activités humaines sont encore bien présentes. Les décombres, les stigmates, les flétrissures ne revêtent pas le village d’un linceul ; ça respire encore, quelque part entre les pierres, et on douterait presque d’être les bienvenus…

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Pour prendre l’air après cette plongée dans le Magne rude et austère, la descente vers le cap Ténaro fait un bien fou. On peut s’arrêter à Porto Kagio, tout petit port bien planqué dans sa baie, très très calme en janvier… avant de filer vers la pointe, là, tout en bas. Les deux derniers kilomètres se font à pied, après avoir laissé la voiture en bout de piste. Le lieu prend alors vraiment des allures de lande irlandaise, surtout quand un gentil soleil retrouvé vient se balader sur les pierres et les herbes folles. Le bout du Péloponnèse s’arrête là, au pied d’un phare qu’on atteint en suivant une piste de terre rouge. Plus que cette fin de terre, c’est un petit sanctuaire hors d’âge dédié à Poséidon qui a retenu notre attention. Mais un Poséidon très ancien, tellurique, qui parlait alors aux morts et qui rendait des oracles, un « ébranleur du sol » (le cap Ténaro était d’ailleurs considéré comme une porte d’entrée des enfers). Aujourd'hui ce petit temple, devenu entre temps chapelle, n'est plus qu'un tertre de pierres arrondi, qui recueille les offrandes de tous ceux qui viennent saluer des Dieux d'un autre temps. Il s'inscrit ici comme un ressouvenir séculaire, gardien d'un paysage grandiose, sauvage et primitif.

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14 juillet 2016

Un autre été grec

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Avant que la ville brûle  (Στου Χατζηφράγκου - 1962)

Roman de Cosmas Polìtis

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Publie.net, 2016

 

 

 Avant propos :

- la lecture est facilitée si on s'est plongé d'ABORD dans la postface du traducteur.

- manque une bonne carte de la ville pour s'y retrouver ; vous la trouverez à la fin de ce post.

 

Ce livre, je viens d’en terminer la quatrième lecture ; rares sont les romans qui supportent les visites prolongées. Mais certains engendrent cette dépendance, ce besoin du retour au texte dont on sait ne pas avoir décelé encore toute la beauté. J’ai fini par comprendre que j’avais affaire à bien plus qu’un simple roman, en me laissant non plus porter par l’histoire, mais par la langue. Cosmas Polìtis fait revivre la cosmopolite ville de Smyrne au printemps 1902, vingt ans avant sa destruction sur le bûcher des vanités et de la folie des hommes : à la fois comme un architecte de la narration et un immense poète.

Jamais explicitement nommée, c’est la ville qui donne sa respiration au roman, c’est elle qui agrège les petits événements du quotidien, qui crée le lien entre les personnages, au fil des saisons, des festivités, des bonheurs et des drames qu’elle traverse. Nulle description verbeuse, plaquée, artificielle ou boursoufflée la concernant, Smyrne est un personnage qui prend le temps de s’installer, subtilement. L’auteur lui consacre les six premiers chapitres plus le neuvième, la faisant revivre au temps de sa splendeur.

Pas vraiment d’intrigue suivie dans ces pages, mais une longue balade pour le lecteur, qui s’accroche aux basques d’un jeune ferblantier, d’un pope, d’un groupe d’élèves en excursion, d’une vieille bigote superstitieuse ou d’un simple d’esprit. La ville se dessine, s’articule, prend forme sous la plume de Cosmas Polìtis, comme un artisan composerait sa marqueterie, pièce après pièce. Pour donner une identité forte à cette cité bigarrée de 300 000 habitants, il place au cœur de son ouvrage le quartier populaire d’Hadzifrágou ; c’est au travers du regard des ouvriers, des mères-courage, des vieilles filles hystériques, des garnements bagarreurs, des instituteurs nostalgiques de la Grande Grèce que lentement émerge Smyrne. Pas pour autant de mélancolie en noir et blanc pour la ville qui l’a vu grandir : Cosmas Polìtis réveille le bruit et la fureur d’un port de commerce, les bals et les théâtres, les senteurs suffocantes des marchés et des épiceries, les fanfares et les chœurs d’enfants, les chameaux porteurs de réglisse et d’opium dans la lumière éclatante des étés du Sud.

Smyrne bouillonne, bourdonne, accueille toutes les nationalités, toutes les croyances, qui cohabitent sans trop de frictions. L’auteur illustre cette universalité qui baigne la ville, posée entre Orient et Occident, par l’amitié qui unit un pope à une famille juive, venue s’installer à Hadzifrágou, peu regardante de la tradition ; « nous avons passé toute notre vie avec des chrétiens, des Grecs. Avec des juifs nous serions comme des étrangers, nous ne connaissons pas leur langue ». Le  dieu que l’on vénère a peu d’importance quand le pope Nikòlas et sior Zacharias ont l’essentiel en commun, la musique, qu’elle se joue sur un oud ou un bouzouki. Le répertoire du musicien juif s’arrange aussi bien des amanés, des psaumes de David que de la musique sacrée revisitée en allegro dansant. De son côté, l’ecclésiastique orthodoxe n’est pas en reste pour malmener la superstition et combattre ardemment la bêtise humaine.

Ce pope Nikòlas, qui traverse nombre de chapitres, incarne l'humaniste, le pacifiste. Les tensions entre Grecs et Turcs ? : « Tout cela c’est la faute aux frontières et aux religions. Nous sommes tous des êtres humains. Il n’y a qu’un Dieu, peu importe qui est son prophète… et l’amour de Dieu commence par l’amour de l’homme ». Pire, il remet en question l’organisation de la société : « puisque le riche ne pouvait pas entrer dans le royaume des cieux, il fallait supprimer la liberté de s’enrichir. Bien des gens sauveraient ainsi leur âme... ». Jusqu’à l’amener au doute final : « Dieu était quelque chose d’inconcevable pour l’imagination humaine, et plus encore pour la pensée… mais Dieu avait donné l’ordre à Josué d’arrêter la course du Soleil pour que se poursuive la bataille et le massacre, alors qu’il fallait arrêter la rotation de la terre sur son axe. Comme si Dieu ignorait le mécanisme de sa création… Et puis ce Dieu vengeur et batailleur, comment avait-il changé d’avis brusquement, pour envoyer son Fils annoncer la paix sur Terre… ». Le père Nikòlas, « dont Dieu était la substance même, en arrivait à cette contradiction : l’idée qu’il pourrait vivre sans l’idée de Dieu… quand il en venait à de tels extrêmes, il chassait de telles pensées et se consacrait à sa tâche : aider ses frères ».

La tendresse amusée de Cosmas Polìtis pour ses personnages est presque une nécessité quand on ignore lesquels survivront au grand incendie, vingt ans plus tard. C’est au beau milieu du livre que jaillit ex abrupto le récit de ce que sera cette monstrueuse nuit d’embrasement. La noirceur, la tragédie, l’horreur de 1922, s’installent en creux de cet été grec solaire et joyeux, comme une dissonance atroce et sidérante pour le lecteur (et comme elle a dû l’être pour ses habitants). L’origine de l’incendie, ses causes historiques et politiques, les responsabilités des uns et des autres, importent moins à l’auteur que ce qu’il va balayer, anéantir, réduire en cendres : des liens familiaux, des amitiés, des amours, des victoires, des espoirs. Ce chapitre est le plus beau du roman, car Cosmas Polìtis donne la parole aux mots tout simples d’un jardinier vieillissant, qui se remémore ces heures cauchemardesques ; des couleurs, des sons, des odeurs, la peur et cette vague de feu qui déferle en dévorant tout sur son passage. Et surtout des images, des images hallucinées, « une soutane s’est envolée, elle planait là-haut, vide, noire sur le ciel de cuivre, la soutane de l’évêque et à côté de la soutane une cloche étincelante comme un soleil, chauffée à blanc, qui montait, qui sonnait tristement, de plus en plus haut jusqu’à disparaître à nos yeux ».

L’auteur ne rédige pas comme un scribouillard laborieux, il possède un don manifeste pour évoquer ses souvenirs en les nourrissant de sa culture d’homme grec ; ses personnages issus du petit peuple mêlent à leur quotidien la mythologie, le conte, le rêve, le merveilleux. Les enfants surtout, qui traversent le livre et qui lui donnent sa trame dramatique, sont pour Cosmas Polìtis des observateurs privilégiés, encore avides et enthousiastes, des beautés de la ville et de la nature. Les étonnements des enfants permettent d’ouvrir de petits récits internes, des digressions poétiques d’une infinie délicatesse. Arìstos et Stavràkis, deux adolescents, découvrent ainsi, lors d’une baignade, le cadavre d’une jeune fille nue. L’auteur décrit les jeux de la mer, du vent et du ciel d’une manière aérienne : "Elle dormait dans les reflets liquides, et ses longs cheveux noirs, rejetés en arrière, soulevés par la vague, donnaient de la vie à sa tranquillité... des algues vertes étaient mêlées à ses cheveux... ses doigts touchaient une coquille d’oursin vide... l’eau sentait l’amande amère et la bergamote... le couchant brodait sur elle des tulipes et des poissons d’or... le crépuscule versait partout ses violettes".

On pourrait multiplier les exemples de ces passages de pure poésie en prose, de ce fil sensible sous-jacent qui soulève le récit vers d’autres intentions que la seule réminiscence de la cité perdue, de ces petites touches fragiles qui illuminent le texte, se répondent de chapitre en chapitre, comme des étoiles qui s’allument pour guider le lecteur dans le dédale des rues la ville.

Irais-je aussi jusqu’à dire que j’ai senti parfois la présence d’Elytis dans cette écriture qui donne la primauté à la perception qu’offre le corps (le Elytis de la lumière et de la mer, pas celui conceptuel des poèmes volontairement sibyllins et hermétiques...) ? Sans aucun doute. Cosmas Polìtis aussi aurait pu écrire

"Je porte le deuil du soleil et des années à venir

Sans nous et je chante les autres déjà passées."*

 

* in Le Monogramme - 1971

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31 mai 2016

Athènes en mai, avant Cythère

 

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Nous avons toujours une appréhension en atterrissant à Athènes : état des lieux, température du climat social,  ambiance, tension ou apathie... Si janvier avait tout du naufrage, en mai on sauve les meubles et les apparences pour la saison touristique ; les migrants ont été déplacés de la place Victoria vers les camps de rétention et les manifestations se font plus rares. Les derniers soubresauts d'une opposition à la politique imposée par la Troïka engendrent des grèves sporadiques des transports et c'est à peu près tout (suffisamment pour annuler même d'importants concerts à la dernière minute, comme celui prévu au Pirée le 26 mai avec Haris Alexiou, auquel nous avons dû renoncer, bus et métro répondant aux abonnés absents). Le passage en force des 7500 pages des énièmes élucubrations délirantes de Bruxelles, adoptées sans broncher par le Parlement, a fini par assommer définitivement les Grecs : "Τι θα κάνουμε ;" est certainement la vaine interrogation que nous entendrons le plus durant ce séjour.

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Alors, nous avons beaucoup déambulé, arpenté nos quartiers de prédilection, traîné dans les librairies, humé le printemps athénien en fleurs, bariolé de tags corrosifs : sans le vouloir ou presque, nos balades nous ramenaient sans cesse vers Exarchia (qui est, sans aucun doute, mon quartier athénien de prédilection, même si, comme le souligne la banderole de la photo... ), des placettes ombragées jusqu'à la rue piétonne de Methonis, en bas de la colline de Strefi, miraculeusement silencieuse dans le tumulte de la ville. La descente vers Monastiraki en passant par les Halles n'en est que plus brutale, lorsque l'on se jette dans le tintamarre, le trafic délirant et des odeurs à vous lever le cœur (pour la végétarienne que je suis, les effluves du pavillon des viandes par 28° vers midi est une épreuve).

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Pour s'en remettre, le meilleur moyen est de descendre se mettre au frais dans un rade du quartier, au Diporto Agoras, à l'angle de Sokratous et de Theatrou. Pas de porte mais une trappe dans le trottoir qui descend dans une cave sommairement aménagée (voir la liste des restos, remise à jour, ici). Au-delà du bon repas pour pas cher que vous y dégusterez, c'est une atmosphère, une ambiance, une parenthèse chaleureuse, que vous vous offrirez. Le temps semble s'être arrêté dans ce petit lieu tapissé de tonneaux (où les habitués vont carrément se servir, d'ailleurs). Lors de notre dernier déjeuner athénien, nous étions les seuls touristes, entourés de Grecs de tous âges venus partager ensemble bien plus qu'une assiette de poix chiches et des sardines grillées ; une tablée de musiciens, une fois les fourchettes reposées, joueront doucement en sourdine des chansons populaires, juste pour le plaisir de l'instant. C'est dans ces moments suspendus que je sais que je suis là où je dois être, que ces séjours réguliers à Athènes ont un sens et que l'on pense déjà à revenir, en fredonnant avec les autres convives, Τίποτα δεν πάει χαμένο...

 

12 mai 2016

Trois mois de la vie d'une femme

72dpi-site-femmemetroLa Femme du métro (Η κυρία Κούλα - 1978), court roman de Ménis Koumandaréas*

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2010

 

J’aurais tant aimé partager l’enthousiasme général, m’inscrire dans le cercle des amoureux de madame Koula, être touchée par cette histoire toute simple qui a visiblement ému tant de lecteurs et de critiques ; peine perdue, je reste obstinément à la porte. J’ai beau lire et relire ces cinquante-quatre pages, la magie n’opère pas, je baille totalement détachée, insensible à cette brève rencontre entre une quadra (Koula) et un étudiant (Mimis), dans la capitale grecque fraîchement débarrassée de ses colonels.

Chaque soir, à huit heures, les deux protagonistes se croisent dans le même métro (à cette époque, seule la ligne « verte » existe), s’apprivoisent, se séduisent, partagent une éphémère liaison et s’éloignent définitivement. Résumé ainsi, on pourrait craindre un excès de sentimentalisme ou de romanesque dégoulinant, c’est tout l’opposé. Que c’est sec, raide, cruel ! Parce que Ménis Koumandaréas ne fait pas grand cas de ses deux personnages. Sans être franchement antipathiques, ils ne sont juste que l’incarnation de deux générations, de deux parcours, de deux modes de vie qui vont se télescoper à l’heure où le pays se libère de ses chaînes, dans un bouillonnement politique intense. Il ne s’agit pas d’une vraie histoire d’amour décortiquée, analysée (amateurs de Stefan Zweig, passez votre chemin), juste d’un prétexte pour une impossible rencontre entre deux réalités sociales.

Ainsi, les personnages sont stéréotypés, comme deux monolithes dotés d’habitus trop bien définis. L’auteur s’attarde sur des descriptions de vêtements qui enferment (manteau sévère, tailleur strict et lingerie compliquée de Koula) ou libèrent les individus (pantalon large et simple pull pour Mimis), sur les lieux que fréquentent les bourgeois (les salons de thé où l’on s’ennuie) et les individus libres (les rades crasseux populaires), sur les choix des professions, des lieux d’habitation… tout est binaire, en opposition, sans connexion, sans harmonie. On pourrait pu s’attendre au moins à une sensualité fougueuse, une passion physique dévorante qui permettrait de tendre un pont entre ces deux êtres que tout oppose, mais non, Ménis Koumandaréas bride la moindre velléité de débordement. On se rencontre dans le métro, on prend un verre dans une cave, on échange ses fluides corporels dans une chambre en sous-sol : ce qu’on étouffe dans ce roman !

Mimis est un gamin vaniteux, égoïste, sexuellement attiré par les femmes en âge d’être sa mère, qui s’accommode très bien aussi des relations tarifées, et qui excelle en commentaires acerbes, réquisitoires, condamnations du mode de vie « nantie » de ses conquêtes. L’auteur n’accorde même pas aux deux amants une période heureuse de complicité : Koula et Mimis ne sont pas sur la même longueur d’ondes, même dans leur garçonnière. L’étudiant se lassera très vite d’une femme qui sent vaciller ses certitudes et qui a peur de goûter la liberté une fois la porte de sa cage ouverte ; Koula ne supportera pas longtemps la remise en question permanente de sa vie bien rangée.

Si je n’adhère absolument pas à l’histoire qui nous est racontée, il faudrait être sourde pour ne pas entendre la langue de Koumandaréas, sa rythmique, sa musicalité. Le texte file vite, les phrases sont courtes, dégraissées, les descriptions, frugales. L’auteur alterne une cadence rapide pour Mimis et des monologues au ralenti pour les atermoiements de Koula : un monde nouveau s’ouvre pour l’étudiant, celui de la mère de famille, déjà écrit, s’étire avec monotonie.

La Femme du métro est un roman daté qui manque de nuances, de subtilités. Certains lecteurs y voient une « ode à la jeunesse et à la beauté qui passent à toute allure, une hantise du vieillissement, une échappée mélancolique douce-amère, le rappel que le bonheur ne saurait durer…». Nous n’avons visiblement pas la même lecture de l’ouvrage.

 

* Romancier et essayiste athénien (1931-2014)

 

6 mai 2016

"Et les sages perçoivent les choses qui s’approchent..."*

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Le Vent d’Anatolie (Ο αέρας της Ανατολής, in Στην ερημιά με χάρι - 1986), nouvelle de Zyrànna Zatèli

Traduction Michel Volkovitch

Quidam éditeur, 2012

 

Première et (trop) brève rencontre avec une romancière majeure de la littérature grecque contemporaine, Zyrànna Zatèli. Coup de foudre immédiat pour une écriture qui griffe, qui écorche, pour une habileté manifeste à l’ébauche, aux traits rapides et secs qui esquissent des personnages insolites qu’on n’oublie pas. La langue, taillée jusqu’à l’os, ne s’autorise aucune digression, description, explication. Elle file vers l’essentiel, croque les situations, dessine un caractère, un geste, une intonation avec une urgence qui ne tolère aucune pesanteur.

Ainsi, Zyrànna Zatèli crée un univers en pointillé, où l’imagination du lecteur doit combler les vides. Dans cette nouvelle d’une cinquantaine de pages, l’auteur ne donne aucune indication sur le lieu où se déroule notre histoire ; on s’accroche à une petite fille qui parcourt les ruelles de son village avant de rendre visite à la paria du coin, une femme plus âgée que sa maladie tient loin des habitants terrifiés. La narratrice, aujourd’hui adulte, se souvient de ces moments partagés, de ce lien singulier qui les a unies durant quelques mois / années (là, encore, la temporalité reste volontairement flou). Les souvenirs lui reviennent tels des fragments, des vagues qu’elle laisse monter comme le souffle d'une respiration.

Vus à hauteur d’enfant, les villageois sont tous étranges, dotés de noms rares, saisis dans leurs détails les plus surprenants, comme ce bijoutier qui accroche aux oreilles des chats des pompons en fil de soie, ou ce boucher paillard et frustre qui déshonore toutes les jeunes filles avec cynisme. Et il y a Anatolie, qui éclipse tous les personnages dès qu’elle apparaît dans la vie de la fillette ; tuberculeuse recluse, femme énigmatique, capable d’une implacable cruauté comme de la plus exquise délicatesse, elle va bouleverser, émerveiller la vie de la petite. Venue lui porter une simple assiette de bouillie de maïs, l’enfant est immédiatement saisie par la bizarrerie de cette créature fantasque, qui métamorphose un quotidien de souffrances et de pauvreté en monde fabuleux ; plus encore qu’une possible contagion, c’est bien Anatolie elle-même qui éloigne les adultes, – son imagination galopante, ses excès, ses mystères, sa folie.

Elle enchevêtre souvenirs et inventions, entretient sa zone d’ombre, se livre par à-coups, se contredit sans sourciller. Rendue âpre et dure par cette solitude forcée, ce rejet de toute une communauté, son esprit est, dans le même temps, libre de bâtir un univers bien à elle, baigné de poésie, de jeux de langage, de décalages, qui métamorphosent sa lente agonie. Ses crachats sanglants deviennent pour elle des rubis, le brouillard d’hiver se métamorphose autour de sa maison en lumière dorée, "sa démarche et son corps lui-même avaient quelque chose d’oblique, une ondulation incessante et fascinante en forme de huit", elle enfile ses pieds nus dans des chaussures "vertes comme des poivrons et munies d’attaches rouges en cornes", et surtout, Anatolie est une fille du vent et de la lune. Si la petite fille est fascinée par ses yeux "cet éclat de cauchemar, et en même temps la plus grande blessure que j’aie jamais vue dans des yeux mutilés, creusés au couteau", par sa voix rauque et ses éclats de rire cristallins, c’est son aura surnaturel, cette relation avec des forces fabuleuses qui l’ensorcelle.

Isolée entre deux mondes (la vie qui refuse de la garder et la mort qui attend encore son heure), Anatolie est attentive et réceptive à toutes les manifestations de l’au-delà, qui prennent pour elle la puissance de l'astre lunaire et surtout ce vent froid, qui la visite au cœur des ténèbres : "elle me décrivait les nuits où ce vent, de plus en plus fréquent, la réveillait, où elle l’entendait de très loin se rapprocher peu à peu, tourbillonner dans son tympan diaboliquement comme une vrille. Froid, on ne peut plus violent, il la secouait avant de la paralyser. Il lui sembla même une fois qu’il riait dans ses oreilles, tout en soufflant sauvagement, et elle donnait de ce rire malgré sa terreur une explication consolante : ce vent jouait avec elle, la terrifiait, la paralysait, mais il repartait et attendrait encore avant de l’emporter. Elle disait aussi que, certaines nuits, elle le sentait prendre forme humaine." Comme le souligne Michel Volkovitch dans la présentation de cette nouvelle, "ces passages sont parmi les plus forts, les plus beaux jamais écrits sur la mort... ces pages du milieu m’ont donné le frisson".

 

* Constantin Cavafy

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Le Présent Défini
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