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Le Présent Défini
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30 septembre 2015

Entrée et dessert à Athènes 2015

Impossible de partir à la découverte de nouvelles îles sans un petit séjour athénien, préambule pour se replonger dans l’ambiance et postface consolante avant le vol du retour. Nous y reprenons nos marques, évaluons l’avancée des travaux du quartier (je désespère de voir un jour la cathédrale déshabillée de ses échafaudages), arpentons nos rues de prédilection, allons saluer le barbier, l’antiquaire et le glacier. Ensuite, visite de courtoisie pour Psiri, Exarchia, les librairies de l’université, le marché d’Omonia… le temps file sans s’en apercevoir. La liste des restos d’Athènes - post de janvier 2014 - a été remise à jour (ici), puisque nous avons ajouté un Gazi nocturne à nos mises en jambe athéniennes.

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Ce quartier est construit autour de l’ancienne usine à gaz réhabilitée : elle abrite désormais un musée, pour raconter ce patrimoine industriel qui a fourni énergie et éclairage dans Athènes au sens large, pendant 130 ans. Si les bâtiments se visitent de jour, le site reste accessible et illuminé la nuit. Tout Gazi en fait s’allume au crépuscule (alors qu’en journée, c’est morne plaine… ) pour accueillir la jeunesse dorée d’Athènes.

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Á partir de 22h00, la station Keramikos déverse des wagons de jeunes vêtus à la dernière mode (et quelques excentriques), qui exhibent les signes d’une richesse en rien entamée par la crise économique ;  on y vient, on  s’y fait voir, c’est branché, tendance, bruyant et ultra cher - mais l’ambiance vaut le coup d’œil. Fuyez un lieu recommandé par le Routard, le Gazarte, librairie au rez-de-chaussée, salle de concert et bar à cocktails / resto sur le toit. Alors certes, la vue sur l’Acropole, au travers des bâtiments de l’usine flamboyant de jaune et de rouge, est fort jolie mais ce qu’il y a dans les verres est en qualité inversement proportionnel au montant de l’addition : deux doigts d’ouzo et un mojito où j’ai cherché le rhum, 17 euros… le prix et la crapulerie de Santorin, en fait.

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Le lundi 21, le ciel a copieusement arrosé toute la Grèce, Crète comprise. Nous étions sur le ferry du retour, partis aux aurores de Koufonissia pour le Pirée. Le Blue Star Ferry égrène les petites Cyclades avant de rejoindre Naxos, puis Paros jusqu'au port d'arrivée. Á l'escale d'Iraklia, de bien vilains nuages sombres s'accrochaient aux collines de l'île, ne présageant rien de bon.

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Calme plat jusqu'à Paros, mais ensuite... un orage aussi soudain que violent a chambardé le bateau tout entier. Le pont supérieur où nous nous trouvions était alternativement douché de côté par les trombes d'eau de pluie, les embruns des déferlantes et les fuites du toit de fortune du pont, juste pensé pour atténuer le soleil. Le mot "trempé" me semble bien léger pour décrire notre état, nous donnions l'impression de sortir d'une machine à laver qui aurait omis le programme essorage. Á notre condition de dégoulinants grelottants de froid, il faut ajouter le boucan des crises de panique des jeunes Anglaises, l'hystérie des Allemandes et les capacités vomitives sans limites des Asiatiques. Et les Grecs, comment ont-ils géré le déchaînement des cieux ? En bons fils de Poséidon, ils ont donné à tous les touristes une leçon d'indifférence totale au tumulte des flots. Une famille au sens large, montée à Naxos, de retour apparemment d'un mariage - les dragées passaient de main en main -, s'est très vite réfugiée près du bar, à l'abri des plus gros baquets d'eau. L'ouzo, le vin blanc, des vivres, ont surgi des paniers des mamans, toute la tablée a opposé au chaos sa bonne humeur, ses blagues... et la musique. Car dans ses bagages, la noce ramenait un joueur de bouzouki, qui sût apaiser la colère olympienne. Il faut dire que le Κανείς εδώ δεν τραγουδά* repris à plein poumon, avait de quoi calmer à la fois les cieux et les passagers paniqués. Une heure de concert improvisé, de belle énergie, de chaleur, d'enthousiasme communicatif nous remit d'aplomb et transforma une situation "inconfortable" en très beau souvenir.

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  Photo prise avant l'orage, of course !

* première piste de l'album Chansons Nomades - Angélique Ionatos

 

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18 janvier 2015

Athènes, la vie d'avant...

41aGqBoPK-LDompter la bête (Δαμάζοντας το κτήνος), roman d’Ersi Sotiropoulos

Quidam Éditeur, 2011

Traduction Michel Volkovitch

 

Á trois milles kilomètres d’Athènes, bien audacieux celui qui espère vraiment comprendre ce qui se passe depuis six ans dans le berceau de la démocratie. On a beau y passer du temps, se vriller le cervelet sur les subtilités de la langue, laisser parler les Grecs que l’on croise en chemin, lire toute la glose journalistique, harceler de questions les amies expats’, peine perdue, on entend tout et son contraire, vérités, approximations, calomnie, mystifications… le plus simple était de demander à Ersi Sotiropoulos, née à Patras en 1953, de nous brosser le portrait d’une certaine société athénienne, celle au pouvoir au début des années 2000, avant le grand plongeon ; nul doute que la romancière connaisse son sujet de l’intérieur, on allait donc y voir un peu plus clair dans les faux-semblants.

Eh bien, on est servi. Le roman s'ouvre sur une peinture sarcastique des mœurs et coutumes des anciens opposants de gauche en exil durant la dictature, arrivés au pouvoir en cultivant des relations douteuses, totalement aveugles aux premiers symptômes du chancre qui gangrène toute la société ; corruption, paresse, cynisme, dépravation, irresponsabilité, le navire prend déjà l'eau pendant que la bourgeoisie abêtie de la banlieue chic du Nord d'Athènes danse avec insouciance et narcissisme sur le pont. La ploutocratie tient tous les pouvoirs en main, elle croit encore aux lendemains qui chantent à coup de pots de vins, de privilèges, forte d'une richesse à crédit qui semble couler à flot. Que cette prospérité aussi soudaine qu'inattendue soit déjà en sursis n'effleure pas grand monde. Aris Pavlopoulos est pourtant de ceux-là, d'une manière... indirecte. Sous-secrétaire d'État, puis simple conseiller d'un obscur ministre, clairement rétrogradé avant d'être remisé en "disponibilité", ce quinquagénaire libidineux, poète à ses heures, subit en une vingtaine de jours une dégringolade professionnelle, familiale et artistique. L'univers personnel d'Aris se délite en même temps que se referme la parenthèse frivole sur une crise du pouvoir toute proche. Il sait que cette vie facile et superficielle n'aura qu'un temps, car elle sonne faux. Son emploi est bidon, sa belle épouse italienne, anorexique et névrosée, son fils unique, retardé, sa mère, alcoolique et accro aux séries américaines, sa maîtresse, intéressée et un poil perverse. N'avait-il pas affublé son premier recueil de poèmes d'un titre prémonitoire, "Les Tambours de la Défaite"?

Il va suffire alors d'une simple question de sa mère sur un événement lointain de son adolescence pour que bascule cet équilibre précaire dans un désarroi existentiel. Comme ces lotophages qui consommaient les exquises fleurs de l'oubli, Aris a mis depuis longtemps sa mémoire en sommeil, s'est construit un passé pour supporter son présent boiteux. Mais que se passe t-il le jour où les souvenirs se réveillent et que l'on doit faire face à la vérité ?

Ce glissement subtil de la fresque sociale vers le roman d'introspection est la grande réussite du livre. À travers la chute d'Aris qui ne s'y retrouve plus dans une histoire déformée, c'est tout un pays qu'Ersi Sotiropoulos met face à son amnésie sélective. Ne plus savoir qui l'on est, d'où l'on vient, est un aller simple pour une déconfiture annoncée. Voire davantage. Aris s'imagine tenir comme il le peut sa vie en main alors qu'un concours de circonstances, de coïncidences rondement tissées par le Destin, l'amène en droite ligne vers le grand saut final.

Et, cerise sur le gâteau, la romancière fait de la ville d'Athènes un personnage à part entière, une entité fabuleuse, grouillante de vie, braillarde, paralysée par un trafic du diable mais inépuisable source de vitalité : Il aimait Athènes, une ville moche, plus moche de jour en jour... une ville pour les porcs, fantastique... elle avait, cette ville, une énergie incroyable. (p. 28). Les rues adjacentes étaient pleines de voitures qui se déversaient dans la voie principale. Où allaient-ils tous à trois heures de matin, joyeux et pomponnés, vitres baissées, musique à fond ? Grecs de merde. Il était plongé dans une mer de voitures qui klaxonnaient toutes ensemble. Dans des moments pareils elle lui plaisait, Athènes, il y avait là une intensité qui l'électrisait. Ville géniale. Il mit la main dehors et frappa la portière en cadence. (P. 174)

 

14 avril 2015

Un requiem et des couacs...

La C

La Clarinette, roman de Vassilis Alexakis

Seuil, 2015

 

J’apprécie habituellement chez Alexakis son aptitude à associer astucieusement fiction et réel, à donner des clefs inattendues pour un peu mieux cerner ses compatriotes, à doser son bagage d’érudit, je goûte ses dérapages, ses digressions, sa manière de faire parler les absents, sa fausse légèreté, son élégance. Mais encore faut-il que le texte, parfois glissant, se resserre autour d’un centre fort, d’un sujet clairement défini. Or, ce dernier roman souffre d’un assemblage contraint de propos discordants, que l’auteur tente maladroitement de faire cohabiter : les coutures deviennent alors trop ostensibles, la narration boiteuse, le dessein confus.

Ça partait pourtant bien : le narrateur se rend compte un beau matin qu’il a oublié le mot clarinette, en français comme en grec, impossible de retrouver le nom de l’instrument. Son parcours dans les rues de Paris pour retrouver le mot fugueur vire à la traque cocasse avant de devenir un gouffre qui peut tout engloutir. Car cette étourderie lui renvoie surtout sa mémoire usée, mise depuis trop longtemps à contribution pour garder le contact avec sa langue et son pays d’origine. En grec, c’est la chose oubliée qui prend l’initiative de disparaître, de se soustraire à notre vigilance. Puisque les mots ont leur vie propre, qu’ils sont enclins à se carapater et que l’on tient à garder des bonnes relations avec son passé, c’est qu’il est temps de rentrer à Athènes. Mais on ne retrouve pas les siens, vivants ou partis, sans faire un état des lieux précis de son pays d’origine, surtout lorsque la crise économique, la mainmise de la Troïka et l’influence croissante d’Aube dorée, ont redistribué les cartes.

Le roman devait d’ailleurs s’imposer en langue grecque, avant que l’éditeur et ami de longue date d’Alexakis ne soit irrémédiablement rattrapé par la maladie. L’écrivain, porté sur les dialogues d’outre-tombe, poursuit alors ses conversations avec ce frère choisi trépassé : Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que j’avais besoin de te parler et qu’il était absurde de m’adresser à toi dans une langue que tu ne pouvais comprendre. Le grec nous aurait éloignés l’un de l’autre. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec un livre bancal, qui oscille entre le passé et le présent, la Grèce et la France, les réminiscences heureuses et l’actualité cruelle, les fêtes athéniennes et le pavillon des cancéreux, Exarcheia et le 6ème arrondissement de Paris. L’écriture est indécise, hésitant entre le journal intime tendre et le reportage journalistique sec. Pour toute béquille justificative, l’auteur fait dire à son ami qui subit une lourde thérapeutique, j’ai l’impression que l’Europe et le FMI infligent un traitement analogue à ton pays. Mais il paraît que cela ne sert pas à grand’chose. Un peu facile, le raccommodage tout de même…

De plus, Alexakis met son lecteur dans une position de voyeurisme assez inconfortable, dans ce qui n’est que de l’anecdote germanopratine redondante : les pages consacrées à son éditeur disparu (Jean-Marc Roberts*, pour ne pas le nommer) sont un sommet d’ennui pour tous ceux qui gravitent loin du microcosme parisien des prix littéraires. Le lecteur subit les longues pages de leurs dîners assommants (avec moult détails des menus), les dessous de leur vie privée et familiale, leurs goûts respectifs en matière de femmes, leurs tête-à-tête vides, la liste précise des errances immobilières de Roberts dans Paris, l’étendue de son carnet d’adresses et de ses bonnes relations avec les gens qu’il faut, son panégyrique dithyrambique constant, et on baille ferme. Décidément, les bons sentiments et la littérature ne font pas bon ménage. S’imaginer que les relations amicales d’un écrivain vieillissant et de son éditeur (même devenu personnage de fiction) intéresseront quelqu’un, passées les frontières du boulevard Saint-Germain, relève d’une sacrée suffisance.

Alors, évidemment, il y a ces pages consacrées à Athènes, qui, elles, tapent dans le mille. On boit du petit lait à suivre Vassilis Alexakis pilonner l’église orthodoxe, - rappelant son avidité, ses mensonges historiques et ses liaisons dangereuses avec l’extrême-droite -, et s’écharper carrément par voie de presse avec le métropolite du Pirée (p. 98, 99 et 100). On aime qu’il prenne le temps de remettre en perspective historique les raisons de la gabegie financière commencée dès les années 1980, quand Andréas Papandréou a chargé l’avenir des dépenses du présent,  pour sortir le pays de la pauvreté. Car la Grèce est passée à côté de la Renaissance et a ignoré le siècle des Lumières qui a établi les principes de la modernité. Placé sous contrôle étranger, le pays a vu émerger une classe politique sans pouvoir, dont l’idéologie se limitait à la défense acharnée de leurs intérêts particuliers. Les dirigeants sont toujours écartelés entre la nécessité de satisfaire leurs protecteurs et leurs électeurs. Ils ont conservé la même vision clientéliste du pouvoir qui explique l’hypertrophie de l’administration et aussi sa médiocrité (p. 314 et 315). On l’écoute nous raconter des anecdotes de la Grèce « d’avant », celle des rapatriés de 1922, celle de l’hiver 1941-1942 où les gens mouraient de faim en pleine rue, nous amener sur les traces de Sophocle et de Périclès, nous rappeler les origines du rébétiko, nous apprendre à danser le zeïbékiko. On le suit au cimetière du Céramique, où les amoureux sans toit se retrouvent la nuit, mais aussi dans les quartiers pauvres d’Athènes, qui accueillent les réfugiés comme ils le peuvent. Le constat est lucide sans être amer : comment avons-nous fait pour rendre aussi misérable un si beau pays ? Nous avons toujours excellé dans la fabrication des mythes : c’est le seul talent que nous avons hérité de nos ancêtres. Hélas, nous avons renoncé à leur goût pour la vérité et "faute d’un mot, j’ai été entraîné dans la fuite et l’exil, et la vie de mendiant pour toujours" **.

  

* Jean-Marc Roberts (passé par Julliard, le Seuil, Fayard puis enfin Stock), éditeur donc de Vassilis Alexakis depuis ses débuts, de Michel del Castillo, de Philippe Claudel, d’Érik Orsenna, mais aussi d’Aurélie Filippetti, de Christine Angot et de Marcela Iacoub - moins classe sur le déclin - amateur de coups médiatiques et ami fidèle du détrousseur de vieilles dames, François-Marie Banier.

** In Œdipe à Colone, Sophocle.

 

1 juillet 2013

On the Road en Crète - Prélude...

Á brûle-pourpoint, ma sainte trinité insulaire grecque ressemblerait à cela : Amorgos, Ithaque et Chios. La Crète allait-elle sur-le-champ se hisser à ces hauteurs stratosphériques pour déloger l’une de ces îles, solidement fichées dans mon Panthéon perso? Contrairement à bien des internautes qui enchaînent les orgasmes en retraçant leur périple crétois, je serai nettement plus mesurée, voire même précautionneuse. J’entends d’ici les hurlements des groupies transies, qui resteront esbaubies devant mes réserves. Désolée, mais non, le virus crétois n’a pas su percer nos défenses et nous secouer l’émotionnel, à l’exception d’un autre « finis-terrae », tout au bout du monde, là, vers l’Est, extrêmité vierge, indomptée, silencieuse et déserte, indifférente à l’anéantissement programmé d’une bonne partie de l’île.

Ne disposant que de 17 jours, nous avons choisi de privilégier la partie orientale de la Crète, en partant d’Héraklion, vers la Messara, puis de longer la côté jusqu’à Kato Zakros, avant de remonter par le plateau de Katharo à notre point de départ.

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Aller à la rencontre de la Crète revient à danser un tango permanent, deux pas en avant, un pas en arrière, à alterner moments forts et vertigineuses déceptions, découvertes somptueuses et visions d’apocalypse ; la liste volontairement caricaturale des étapes de notre périple crétois ressemblerait à cela :

Passez outre, même au mois de juin

- Cnossos (reconstruit, bétonné, défiguré)

- Agios Nikolaos (la côte d’Azur au mois d’août, sans aucune âme)

- Vaï (plage surpeuplée, envahie de touristes déversés par cars entiers)

- La côte de Myrtos à Goudouras, via Ierapetra (une succession de serres dans une odeur fétide d’engrais)

- Le plateau du Lassithi (cuvette tristoune fameuse pour ses éoliennes, dont il ne reste plus grand' chose, terre de prédilection des touristes russes : surcotée).

- Sitia (je cherche encore ce que l’on peut y faire…)

- Le monastère de Vrondissi, dont le seul intérêt réside dans une fontaine, tronquée par les Turcs.

Á la rigueur

- Matala (à condition d’avoir gardé une bonne dose de second degré et une âme de hippy)

- Mochlos (on en fait vite le tour, mais située entre les détestables Agios Nikolaos et Sitia, donc, par comparaison …)

- Le site de Gournia, sans beaucoup de charme mais le plan des rues pavées est toujours lisible.

Nécessaires

- L’église d’Agios Fanourios

- Le site d’Agia Triada

- Le monastère d’Odiyitria

- Le monastère Toplou

- Etia et Voïla

Inoubliables

- La Panagia Kéra

- Le site de Gortyne

- Le site de Phaistos

- Le site de Lato (merci à J. Lacarrière !)

- Kato Zakros et son palais minoen

- La route de montagne entre Karidi et Zakros

- La route de montagne du Psiloritis, entre Anogia et le plateau de Nida

Pour nous qui sommes coutumiers des îles hors saison, nous n’étions sans doute pas préparés à une telle fréquentation débridée, début juin (la Crète absorbe à elle seule 40% du tourisme vers la Grèce) : je ressens toujours comme une épine dans ma sandale lorsque je vois écrit, devant les tavernes, un « Willkommen », avec le prix du demi de bière, des menus proposés de prime abord en allemand ou en russe, une serveuse m’accueillir avec un « Guten Tag ». J’ai ressenti en Crète, à l’exception de l’extrémité Est et des villages de montagne, un manque de la Grèce, de tout ce qui fait que j’aime tant ce pays. Nous n’avons pas compris cette course au bétonnage, ces villages de vacances bas de gamme sortis de terre pour entasser les hordes de touristes qui carbonisent toute la journée sur les plages, ces kilomètres de côtes détruites pour un retour sur investissement à court terme, ces décharges en plein air qui ne choquent personne (déjà vu en Sardaigne), cette inaptitude à gérer un environnement de toute beauté, dans des proportions qui me sidèrent. Certes, un certain nombre d’enclaves encore préservées viennent d’être classées Natura 2000, en raison de la fragilité des écosystèmes. C’est heureux mais c’est bien tard.

Joueur de gaïta2 Joueur de bouzouki

DSC00561 Route du Nord16

Conseils de l'Automedon :

Vous allez nécessairement louer une voiture, alors...

1. Pour quelques euros de plus, prenez l’assurance tous risques, parce qu’un simple rétroviseur, déjà, est manifestement vite anéanti, lequel vous coûtera, par défaut, ... au gré du loueur... et même davantage !

2. Vérifiez au départ le niveau d’essence (plus de petites économies en Grèce)...et / mais surtout, le gonflage des pneus :1 bar de pression, comme nous avons pu le constater, rend la conduite et le freinage plutôt incertains...

3. On vous propose de vagues cartes au 1/150 000, voire au 1/200 000ème !, et sans boussole...Précipitez-vous donc à la première bibliothikè pour vous munir d’un précieux guide, Atlas Kritis, au 1/50 000ème(carte découpée en 115 numéros) - Anavasi Digital éditeur - qui vous coûtera certes 23 Euros, mais vous évitera de vous égarer ou de tourner en rond – les panneaux indicateurs, quand ils existent, n’étant pas toujours dans le sens de votre marche... si vous vous aventurez hors des sentiers touristiques, of course.

D’où l’utilité aussi du rétro-viseur, ou d’une assistante attentive...

Ασφαλες ταξιδι !

22 juillet 2013

Kritsa et sa Panagia Kera

Si comme nous vous avez pris la clef des champs après avoir difficilement survécu à Agios Nikolaos (station balnéaire qui n’a de crétoise que le nom, moderne et sans caractère, grouillante comme une fourmilière, tape-à-l’œil et synthétique), faites dix kilomètres dans les terres jusqu’à Kritsa… je sais, j’entends bon train les commentaires, « Kritsa, pas contrefaite ? Kritsa, pas falsifiée ? ». Moderato siouplait. Kritsa est avant tout un vrai et vieux village construit à flanc de montagne avec, sur ses hauteurs, d’anciennes demeures bordant des ruelles typiques, étroites et fraîches. Certes, la magie opère moins lorsque des armées de cars déversent les touristes venus d’Agios Nikolaos, pour arpenter la rue principale, ourlée de boutiques de broderie : si quelques mamies cousent, crochètent, festonnent encore sur leur pas de porte, les quintaux de tissus manufacturés viennent tout droit … de très loin. Nous avons été médusés par l’agressivité de ces grand' mères vêtues de noir, devenues business women, qui vous intiment l’ordre d’entrer dans leurs échoppes à grand renfort d’admonestations tonitruantes : c’est à celle qui braillera le plus fort, qui vous attrapera par le bras, qui jettera sur vous les pires anathèmes en vous voyant entrer chez leurs voisines. Vous aurez l’inconfortable impression d’être tombé dans un nid d’araignées sous amphétamines, qui n’ont de cesse de vous capturer dans leur toile. Flippant.

Il faut déambuler tard le soir, lorsque le calme revient, que les rues sont désertes, pour goûter l’atmosphère paisible qui se dégage de ses murs, ou venir très tôt le matin, lorsque la lumière douce dore les pierres et joue dans la vigne vierge des balcons : on y croise encore des papys sur leurs ânes qui ramènent les herbes fraîchement coupées, les livreurs de fromages frais et de lait auxquels les mamies encore sereines tendent leur bidon, et un bottier sans âge qui confectionne encore des bottes crétoises certifiées conformes.

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Ceux qui ont pu voir le film de Jules Dassin, Celui qui doit mourir, adapté du roman de Kazantzakis, Le Christ crucifié, reconnaîtront les ruelles de Kritsa comme toile de fond de cet hymne à la résistance grecque devant l’occupation turque (la place centrale du village porte d’ailleurs le nom de son actrice de prédilection et épouse). Le choix de Dassin n’a rien d’étonnant, puisque Kritsa est le lieu de naissance de Rhodanthe, surnommée Kritsotopoula, jeune fille héroïque dans sa lutte contre l’occupant et qui batailla avec les rebelles crétois dans des habits d’homme, jusqu’à tomber en 1823, sous les balles turques.

Enfin, Kritsa est surtout fameuse pour sa Panagia Kera, église à trois nefs et coupole, dédiée à la Dormition de la Vierge, située sur la route du village. De l’extérieur, ce bâtiment court sur pattes, lourd comme une pâtisserie retombée, encore épaissi par des contreforts bourratifs, ne vous secoue pas de curiosité. Mais une fois le seuil franchi, les couleurs vont littéralement… retentir, sonner, carillonner, vous aciduler le palais.

Panagia Kera

La nef centrale à coupole basse, de structure archaïque, date de la fin du XIIe siècle ; un siècle plus tard, lors de sa restauration à la suite d’effondrements, on la flanquera de deux nefs latérales, communiquant par des passages intérieurs arqués. S’il reste encore des fresques originelles datées du milieu du XIIIe siècle dans l’abside du sanctuaire de la nef centrale, tous ses autres murs seront alors recouverts de nouveaux motifs, comme le seront, au milieu du XIVe siècle, les deux nefs supplémentaires. L’intérêt de la Panagia Kera est donc de suivre l’évolution sur un siècle des motifs, des caractères, de la facture des fresques, admirablement conservées.

Ainsi, de la première couche picturale de la nef centrale dédiée à la Vierge, ne subsistent que des évêques officiants, quelques Saints et des Archanges, suivant une représentation bien établie par les codes de l’époque, empreinte de solennité, de spiritualité… et de sévérité. La seconde vague de fresques de la nef centrale, réalisée cinquante ans plus tard, illustre les grands temps de la vie du Christ, de sa naissance à sa Résurrection, entouré d’Archanges, des Évangélistes, des Apôtres, de Diacres et de Prophètes mais aussi d’une très étonnante vision des enfers, bien audacieuse. Les visages s’humanisent, expriment des sentiments, prennent de la chair et du volume, même si les corps restent encore figés et mal proportionnés.

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La nef Sud, dédiée à Sainte Anne et à la conception de la Mère du Christ, est habillée de  fresques qui s’éloignent totalement du style de la nef centrale : dans une très complète monographie de la Panagia Kera, l’archéologue Katerina Mylopotamitaki relie la fragmentation de l’Empire byzantin après la chute de Constantinople et la disparition d’un pouvoir fort centralisé, avec une liberté d’expression artistique accrue, davantage tournée vers l’homme, ses sentiments et les problèmes sociaux de l’époque. Disparue la raideur des postures, les vêtements suivent désormais les mouvements et dessinent les rondeurs des femmes, la ligne épaisse et sombre des visages s’affine jusqu’à disparaître, les couleurs s’éclaircissent, le rendu des scènes acquiert un certain réalisme : les textes bibliques ont désormais des résonnances et des prolongements dans le monde terrestre.

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Les couleurs des fresques du Jugement Dernier de la nef Nord, vouée à Saint Antoine, claquent un peu moins : il faut bien reconnaître que le sujet se prête à plus de sobriété, respectant ainsi le caractère funèbre de la thématique. Néanmoins, on retrouve comme dans la nef Sud, des visages fins et expressifs et des vêtements aux plissures délicates.

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De nombreux commentateurs soulignent l’apparition du clair-obscur dans le traitement des visages, dès la fin du XIIIe siècle, dans la seconde couche picturale de la nef centrale, puis dans les deux autres nefs. J’ai eu beau chercher les effets d’ombre et de lumière, force est de constater qu’il ne s’agit en fait, pour donner du relief aux traits des personnages, que de coups de pinceaux blancs sur de l’ocre claire, creusée d’ocre brune. Il y a loin de la coupe aux lèvres…

 

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14 février 2014

Nauplie sous la pluie - Nafplio sous la flotte

Deux heures trente de bus (au départ du terminal A – Kifissou) séparent Athènes de Nauplie. Si en nous levant, le ciel affichait pour la première fois plus de gris que de bleu, nous étions loin d’imaginer la quantité d’eau qui allait nous accompagner toute la journée en Argolide. Le soir, au retour, c’est Athènes qui s’imbibera sous la rincée et comme d’habitude, la pluie en Grèce fait rarement semblant. Nous prenons d’ordinaire le bus jusqu’à Patras pour gagner les îles ioniennes mais cette fois-ci, passé l’isthme de Corinthe qui fait toujours son petit effet, nous bifurquons sur la gauche vers Nauplie, via Argos. Visiblement, cette région est un vaste verger d’agrumes ; durant une bonne demi-heure, le bus traverse des orangeraies chargées de fruits bien mûrs (la récolte ne devait plus tarder)  - lorsque l’on voit cette profusion, on se demande pourquoi le prix du jus d’oranges frais est aussi cher…

Tous les Guides parlent de Nauplie avec un vibrato dans la plume : « plus jolie cité du Péloponnèse », « authentique carte postale », « ruelles chaudement colorées par le soleil couchant »… j’étais venue ici lors d’un voyage d’étudiants il y a, approximativement, environ, à peu près deux décennies, et force est de constater que mes souvenirs manquaient, malgré ces louanges extasiées, de netteté. C’est devant le musée du Komboloï que la lumière s’est rallumée, me renvoyant en effet à des déambulations folâtres sous le soleil, à une bruyante euphorie juvénile et à des dégustations de glaces : après les visites studieuses d’Épidaure et de Mycènes, musarder dans Nauplie nous avait ravigotés !

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L’intérêt de revenir à Nauplie en hiver, sous un ciel brouillé qui se répand abondamment en pluie continue, c’est que vous êtes quasi les seuls à déambuler. Passée l’heure de la sortie du lycée, 14h, les rues se vident, le silence s’installe, la ville se fige. Une brève accalmie nous a permis de passer le museau hors de la capuche pour goûter l’évidente beauté de Nauplie, mélange architectural harmonieux qui fait cohabiter des bâtiments d’époques et d’influences variées, sans discordances. Les Byzantins, les Francs, les Vénitiens (par deux fois), les Ottomans (par deux fois itou) mirent successivement la main sur la cité, carrefour commercial entre l’Orient et l’Occident, capitale du Péloponnèse puis brève capitale de la Grèce (1829 - 1834). L’ancienne mosquée côtoie l’arsenal vénitien, le Lion des Bavarois* cohabite avec celui de la Sérénissime, l’église catholique des Francs est bâtie sur l’emplacement d’une mosquée qui avait déjà pris la place d’un monastère vénitien… avec ses balcons, ses fontaines, ses ruelles étroites, ses façades aux couleurs chaudes, ses toits de tuiles, la ville basse possède une saveur et une douceur très italiennes. Mais le fort Bourtzi construit sur l’îlot en 1473 à l’entrée du port rappelle très vite que Nauplie tient une situation stratégique au fond du Golfe Argolique et que la ville est restée durant des siècles une citadelle, bien à l’abri de ses murs d’enceinte.

L’Akronauplie est la plus ancienne partie fortifiée de la ville, dès l’Antiquité jusqu’au XVe siècle, sur les hauteurs de la presqu’île : les Francs construisirent deux enceintes, séparant le centre militaire et les habitations des Francs, du quartier grec, qui bénéficiait déjà d’un rempart dès l’époque byzantine. En 1470, les Vénitiens qui se savaient sous la menace ottomane prolongèrent les fortifications et ajoutèrent au « Castello dei Franchi » et au « Castello dei Greci », une nouvelle enceinte plus à l’Est, le « Castello di Toro ». Enfin, en 1706, après la première parenthèse ottomane, les Vénitiens bâtirent en 1706 le dernier bastion, dit « Grimani », qui n’empêcha pas les Turques de reprendre la cité en 1815. On grimpe à l’Akronauplie facilement en suivant les escaliers qui partent de la ville basse. Il suffit ensuite de se balader sur les hauteurs des fortifications, austères, dépouillées, pour découvrir un panorama de toute beauté, même avec un ciel bouché. N’ayant plus un poil de sec, j’ai déclaré forfait devant le fort Palamède à la rectitude tout militaire, (857 marches à gravir sous le déluge, même un canard aurait décliné), déjà bien impressionnant vu de l’Akronauplie, tel un vaisseau fantôme de pierre se révélant fugitivement dans un brouillard dense. Construite entre 1711 et 1714, c’est la pièce maîtresse de la défense de la cité, composée de huit bastions que l’on atteint après un long escalier zigzagant.

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Nous avons préféré nous mettre à l’abri et croquer des gâteaux aux amandes chez Glykos Peirasmos, tailler le bout de gras avec un traducteur grec quadrilingue qui nous alpaguera dans une ruelle, étonné de découvrir deux Français tout sourire malgré l’ambiance détrempée, et arpenter le quai avec le Bourtzi pour panorama, laiteux, embruiné, presque irréel, comme une Mer du nord au clair de lune sous le pinceau de Friedrich…

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* Othon de Bavière fut imposé comme souverain de la Grèce en 1833 par les puissances européennes, remplacé ensuite par un Danois en 1862…

 

16 juillet 2013

Esquisse de la Crète vénitienne… Etia (Ετια) et Voïla (Βοϊλα)

Dans l’imaginaire collectif, la Crète évoque la terre de rois légendaires, de monstres terrifiants, de palais fabuleux, le berceau d’une civilisation remarquable toujours auréolée de mystères. Mais elle est fût aussi romaine, arabe, byzantine, vénitienne et turque. Á la pointe orientale de l’île, il est aisé de se perdre dans le lacis de routes étroites et zigzagantes (pas toujours asphaltées) qui desservent de petits villages tranquilles, et qui vous plongent sans préliminaires dans une ambiance médiévale inattendue.

Etia* a émergé devant nous brusquement, alors que nous cherchions une supposée route, imaginée de toutes pièces par le Routard, dont le sens de l’orientation rivalise parfois avec le mien… (!). Petit village peuplé de ruines et de fantômes des temps glorieux, Etia déroule aujourd’hui des ruelles vides et silencieuses, entre des murs écroulés, jusqu’au Palazzo Seragio Serai, trapu comme une forteresse, construit au XVe siècle par ses riches propriétaires du temps jadis, les De Mezzo. Pour les amateurs d’Erotokritos (le poème ou l’opéra), la famille De Mezzo n’est autre que la branche maternelle de Vitsentzos Kornaros… Lorsque la Crète quitte l’escarcelle byzantine pour tomber entre les mains des Doges de Venise, ces derniers attribuent des fiefs aux nobles de la Sérénissime, des terres riches en vignes et en oliveraies, pour accroître encore davantage leur puissance commerciale. Pietro De Mezzo, d’abord installé à Sitia, construit sur les terres fertiles d’un petit village byzantin un magnifique palais de trois étages, flanqué de son blason. Etia se développe de concert jusqu’à devenir, à son âge d’or, le plus grand village de la région avec plus de 500 habitants.

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Devenu demeure des janissaires durant l’occupation turque, et refuge du plus cruel d’entre eux, Memetakis, tristement fameux pour ses actes de barbarie contre les chrétiens, le Pallazo sera décapité de deux étages lors de l’insurrection crétoise, la vindicte populaire faisant ainsi du passé mortifiant, table rase. En 2008, des travaux de réhabilitation ont redonné sa splendeur au bâtiment, sans toutefois lui restituer toute sa hauteur, stigmate assumé de la victoire grecque sur l’oppresseur.

Si, d’Etia, vous suivez la route de Katelionas, guettez (attentivement) le petit décrochage sur la droite, après Handras, qui vous mènera à Voïla, autre domaine abandonné, propriété de la famille vénitienne Zenos, qui se convertit à l’arrivée des Turcs jusqu’à modifier son patronyme en Tzen Ali ou Djinalis. Voïla est construit sur un rocher, comme une citadelle, plus austère que la belle demeure patricienne des De Mezzo. Du bâtiment principal de trois étages et de ses dépendances, ne restent qu’une tour, deux pièces voûtées, une église, quelques vestiges de maisons de paysans, dont une particulièrement bien conservée, avec un four extérieur. Si les vestiges sont plus délabrés qu’à Etia, le site distille un charme prenant, la lumière jouant sur le relief, le vent murmurant dans une nature qui a repris ses droits.

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Une seconde église, Agios Georgios, construite derrière la tour au XVe siècle, mérite que l’on pousse sa porte grinçante : elle y abrite, sous une fresque de la Vierge, la tombe d’un membre de la famille Solomos…dont on retrouve les armes au dessus de la porte. J’ignorais totalement que la dynastie du poète Dionysos Solomos prenait racine dans ce petit hameau crétois, et non à Zante.

Dans le même après-midi, en vagabondant dans le silence de ces ruines oubliées, nous avons croisé les ombres de trois grandes familles vénitiennes qui ont engendré deux immenses poètes grecs : il y a décidemment de sacrées bonnes ondes, sur ces chemins de traverse…

 * Pour en savoir plus, je vous recommande le livre de Nicole Fernandez, L'habitat crétois : instrument et symbole de la société, chez l'Harmattan - 2011

 

27 août 2013

Et Gortyne, ville antique, re-jaillit !

Si vous n’avez pas trop somnolé dans les amphis de Nanterre en cours de Fondements Historiques du Droit - première année -, l’énoncé du nom de Gortyne devrait allumer un phare dans la nuit, une lampe torche dans le brouillard, au moins une allumette sous le crachin. Ce cours était l’un des rares que l’on suivait sans bailler, heureux de quitter un moment les fiches de jurisprudence et les méandres de la procédure pénale, pour retourner tailler un brin de causette avec Hammourabi, les Hittites, Pharaon, Dîké, Aristote… Au contraire de V qui est toujours capable, à l’heure qu’il est, de me commenter de mémoire les grands arrêts du Droit Administratif, avec une prédilection notoire pour l’arrêt dit du « bac d’Eloka », Société commerciale de l’Ouest africain, Tribunal des Conflits, 22 janvier 1921, sans substance hallucinogène ou ivresse caractérisée (private joke de bonne guerrecontent (100)), j’ai en ce qui me concerne appuyé sur la touche reset de ma mémoire vive et supprimé ces dossiers périmés. Hé bien oui, mais voilà, le disque a dû buriner dans le dur et l’info est restée tapie dans les couches basses du programme, bien sournoisement, en attendant son heure.

Gortyne et sa Grande Inscription ! La plus ancienne législation écrite d’Europe, la Loi des Douze Tables, datée de la première moitié du Ve siècle av. J.-C., miraculeusement conservée et déchiffrée, Moïse à côté peut remballer. Le premier fragment de ce Code de Lois a été découvert en 1857, par un coup du sort, car réutilisé par un paysan dans la construction du mur de la maison de son moulin à huile. Déchiffré en 1878, on s’aperçu que ce fragment de pierre plate gravée discourait d'un sujet assez inattendu pour un moulin, l’adoption… Français puis Italiens saisirent très vite la portée de cette découverte et des fouilles furent alors organisées dans les champs voisins, à la recherche d’autres fragments de pierres gravées. Et c’est en réalité un mur circulaire d’1,75 mètre de haut sur 9 mètres de long, couvert d’inscriptions, qui fût mis au jour : les règles de vie de la Cité étaient en quelque sorte placardées sur les murs de l’Assemblée du peuple, pour n’être ignorées de personne.

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Cet Ekklesiasterion, fût transformé en Bouleutérion, puis en Odéon à l’époque romaine mais dura lex, sed lex, le Code de Gortyne traversa les siècles sain et sauf. Il est donc très émouvant de découvrir ce précurseur du Dalloz dans son emplacement d’origine, au fond de l’Odéon, derrière les gradins, protégé sous une structure en briques. La Grande Inscription ne couvre évidemment pas tous les domaines du Droit mais elle nous renseigne sur les pratiques de l’époque, les mentalités, les articulations d’une société : car ce registre des lois traite avant tout du Droit de la Famille (mariage, adoption, succession, héritage, donation, divorce), du Droit Pénal (cas d’adultère et de viol), du statut des esclaves plutôt bien protégés dans la Cité et de Procédure (la fonction de Juge et l’exécution de la sentence). Tous les commentateurs soulignent la grande modernité de la législation, la place faite aux femmes, la reconnaissance de certains droits aux esclaves, des règles justes, protectrices des plus faibles.

Le site de Gortyne se situe en Messara, à l’Est de Mirès. Contrairement à Phaistos et Agia Triada, les ruines y sont romaines, à l’exception donc de la Grande Inscription. Il s’agit du plus vaste site archéologique de Crète, d’une superficie de 400 hectares, sur les ruines duquel sont construits trois villages, qui ont englobé dans leurs constructions des morceaux de monuments antiques. Si vous arrivez par Metropoli, vous ne cesserez de freiner tous les 10 mètres pour observer les différents chantiers de fouille, les mosaïques, les colonnes et les pierres qui jonchent le sol, dans un indescriptible méli-mélo. On soupçonne vite que les habitants ne peuvent donner un coup de bêche dans leurs champs sans tomber sur des vestiges et des trésors archéologiques. Il faut souligner que le lieu est habité depuis le néolithique, que Gortyne succéda à Phaistos comme puissance dominante de la Messara, avant de ravir à Cnossos la place de capitale de la Crète romaine pour presque mille ans. On ne pouvait en attendre moins qu’une cité bénie des Dieux et berceau de Rois passés à la postérité : Zeus, métamorphosé en taureau s’acoquina avec Europe sous un platane campé sur les terres de la future cité, arbre tellement traumatisé par ce coït zoophile qu’il en restât tout vert, encore aujourd’hui ; de cette saillie naquirent Minos et son frère Rhadamanthe, fondateur supposé de Gortyne, parmi d’autres éventualités familiales (son frère, son fils…). C’est dans ces mêmes champs qu’un autre bovidé forniqua joyeux, cette fois-ci avec la Reine Pasiphaé, pour donner naissance au minotaure, dont le labyrinthe serait en fait tout proche, selon une croyance byzantine.

Si la tradition grecque chahute un peu ses Dieux et ses puissants, la tradition religieuse chrétienne est moins licencieuse… on raconte que l’apôtre Paul vint prêcher la bonne parole à Gortyne, et qu’il fit de l’apôtre Tite le premier évêque de Crète. C’est aussi dans l’amphithéâtre de Gortyne que furent martyrisés et décapités les Dix Saints (Haghioi Deka), perçus comme de dangereux perturbateurs, sur ordre de l’Empereur romain Trajan Dèce. Du passage de Paul et Tite, restent les ruines d’un magnifique bâtiment, que l’on a considéré indûment durant des siècles, comme la Grande Basilique de Tite. L’authentique basilique monumentale à cinq nefs, dévouée au premier évêque de Crète, se trouve en fait dans le village actuel de Metropoli, totalement détruite par un tremblement de terre, et il ne reste aujourd’hui plus grand’ chose à se mettre sous la dent.

Sur le même site que l’Odéon et la Grande Inscription, se dressent donc les vestiges d’une église du VIe siècle, appelée illégitimement « Saint-Tite », saisissante comme un décor d’opéra. Trois absides/chapelles latérales (?), comme sorties de terre en l’état se détachent sur le ciel ; devant elles, des pierres, des chapiteaux renversés, des colonnes à terre, comme accablés par la toute puissance de ce monument séculaire. Et c’est tout. Pourtant, je suis restée un long moment devant ce gardien d’un autre âge, cette porte du temps qui semble vous inviter dans son vortex, dans ses profondeurs arquées, sans trouver le passage très secret qui doit renvoyer les seuls initiés vers les splendeurs passées de Gortyne…

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3 février 2013

Ménélas Rebétiko Rapsodie, au Grand Parquet : monologue poignant d’un monarque brisé

Menelas_rebetiko_rapsodie_portrait_w193Ménélas n’a pas bonne presse : coincé entre son frère Agamemnon et les héros Achille ou Ulysse, le pauvre bougre en porte lourd sur la tête, raillé dans toutes les mémoires par Offenbach :

« Je suis l’époux de la reine, poux de la reine, poux de la reine : le roi Ménélas.  Je crains bien qu’un jour Hélène, qu’un jour Hélène, qu’un jour Hélène, je le dis tout bas, ne me fasse de la peine, n’anticipons pas. »

Comment dire… l’image du roi de Sparte, valeureux, batailleur et sans tâche prend un sérieux tampon : cocu brocardé, benêt trop confiant, la gaudriole en berne, le pauvre gars n’a eu, dans La Belle Hélène que ce qu’il méritait, la fuite de sa femme sous les quolibets goguenards. On se demandait donc ce que Simon Abkarian, formé au Théâtre du Soleil, à tu et à toi avec Shakespeare, Euripide et Eschyle, allait chercher chez ce mari bafoué. La présence à ses côtés, sur scène, d’un joueur de bouzouki et d’un guitariste grecs, augurait d’un mélange suffisamment insolite pour foncer vers la gare du Nord. Pour ceux qui l’ignorent, le Grand Parquet tient de la roulotte, du cabaret d’un soir, d’une salle éphémère aux murs de bois, tendue de toile, où l’on s’entasse sur des quasi bancs bien durs (fesses callipyges recommandées) dans un joyeux bordel. Fi des constipés, le spectacle pouvait commencer.

La scène a tout de la taverne :  une table, trois chaises, des verres épais et des petites flasques d’ouzo, éclairés par une guirlande de loupiottes, deux musiciens qui tirent en vrai sur d’authentiques clopes (pas de doute, nous sommes bien dans le XVIIIème un peu fumeux) en effleurant leurs cordes. Arrive un homme tiré à quatre épingles, le cheveu noir gominé, mais courbé, cassé, le regard balayant le sol, qui s’affaisse sur la dernière chaise, à leur côté. C’est Ménélas, à mille lieux de sa caricature, qui nous rappelle en même temps, tout de même furieusement, de par son physique, la stature et le rôle, la marionnette traditionnelle et populaire Karagheuz. Car durant une heure et demie, cet homme va parler d’amour, d’amour fou, comme un illuminé, un enragé, un être rongé, détruit par le plus violent poison qui soit. Ménélas vomit sa douleur, hurle son désespoir, maudit l’infidèle, l’insulte, foule aux pieds son souvenir. Et puis, de cette tragédie, émane aussi telle une onde furtive, une infinie douceur, l’évocation des jours radieux, un bonheur limpide et simple, la joie d’avoir été choisi par Hélène entre tous. Abkarian brise en deux ce roi, qui devient son propre contradicteur, oscillant entre la soif guerrière de vengeance dans une violence sans limites et son penchant naturel pour la vie, les plaisirs, la danse. Le verbe est rude, âpre, cru, et parcourt toute la gamme du tourment amoureux, du crachat à la supplique. Ménélas passe de l’acide sur ses plaies ouvertes en imaginant les ébats de sa femelle et du troyen, dans les détails les plus salés. Le public se défait alors en même temps que cet homme à terre, les yeux écarquillés devant ces visions exacerbées terrifiantes. Qu’importe que cet homme dément soit roi de Sparte ;  cet abîme où il sombre est celui au bord duquel chacun déambule.

Pas étonnant que la prose d’Abkarian se mêle au chant des rues, à la mélancolie du bouzouki, aux plaintes grinçantes du rebétiko. La passion d’un homme pour une femme qui l’a quitté redevient contemporaine, et on ne sait plus qui danse, qui tournoie sur scène, souple et gracieux, un monarque guerrier ou un pauvre bougre largué du Pirée. On en demanderait d’ailleurs bien davantage côté musique, envouté par la voix de Grigoris Vasilas, qui malmène aussi son Ελενη, en écorchant ses cordes.

Et l’on voudrait que cela dure longtemps encore, pour s’émerveiller de ces rois tombés à genoux, de ces hommes qui dansent et chantent entre eux, sans honte de leurs larmes, comme des rhapsodes d’un autre temps.

 

26 juin 2012

Ντίνα Νικολάου s’épanouit dans le VIème sans se diluer…

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Décidemment, les réussites gastronomiques grecques à Paris sont histoires de famille. Si la tribu chypriote Mavrommatis régnait sans partage depuis des décennies sur les bords de Seine, les sœurs Nikolaou lui taillent doucement des croupières.

Je tiens le restaurant du chef grec Dina Nikolaou et de sa sœur Maria, Evi Evane, pour la meilleure table grecque testée selon mes papilles. Nous y sommes retournés samedi dernier un peu par hasard pour goûter le menu déjeuner à 16 euros et je maintiens mon appréciation. Si le dîner du soir peut faire grimper l’addition (carte des vins excitante et plats à la carte plus élaborés), ce menu du midi tient bien la route. Haloumi saganaki, deux mezzés froids au choix, salade  grecque copieuse ou poulpes confits, suivis selon vos appétences d’un excellent poulet farci au poivron et à la feta, de keftedes grillés riches en herbes, d’une moussaka maison ou de brochettes marinées. Tout est ultra frais,  riche en goûts, léger, délicat et très raisonnable, vu les prix pratiqués dans ce quartier. Il y a toujours une importante marge de progression en ce qui concerne le service, qui peut vaciller dangereusement selon le serveur qui vous sera octroyé.  L’un est un garçon de Rhodes, charmant et souriant, l’autre… un vieux bougon à la comprenette ralentie, l’humeur chagrinée par les longs hivers parisiens sans soleil, qui a tout oublié de l’hospitalité légendaire de son pays (j’ai senti passer la correction glaciale d’un accusatif utilisé malencontreusement à la place d’un nominatif - oups, plantage -  assénée on ne peut plus sèchement). Pour un peu, il m’aurait envoyée au coin…

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Mais la bonne nouvelle, c’est l’ouverture d’une boutique « traiteur – épicerie – plats sur le pouce », à deux pas du Bon Marché, rue Saint Placide. Accueil plus enthousiaste, chaleur dans la voix, on se sent très bien venu… et on retrouve pour pas cher la bonne cuisine de la maison-mère. Goûtez leur tarama blanc, c’est juste l’extase. La volonté de ne proposer que des produits de très bonne qualité est évidente. Vous pourrez ainsi multiplier les saveurs en emportant des portions de vos mezzés préférés, ou des parts de plats familiaux (moussaka, gratins de légumes, poulets farcis…), feuilletés légers, salades savoureuses et colorées, nombreux fromages grecs, desserts (galatopita, baklavas, kourabiedes…), huiles d’olives, grand choix de vins (dont le Robola blanc de Céphalonie, vous m'en direz des nouvelles), tisanes bio, miels, ainsi que divers aliments de base pour confectionner des plats typiques quand le manque de la Grèce se fait trop sentir.

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13 février 2012

Les enfants de l’euro, portraits dans la crise grecque par Isabelle Guisan

9782888921448FSÈditions Xenia, 2011

Février 2011, la journaliste greco-suisse, Isabelle Guisan, parcourt la Grèce, de la Thrace aux Cyclades, à la rencontre de jeunes adultes qui sont l’avenir de leur pays. Si les journaux et les télévisions qui couvrent les événements grecs, nous abreuvent de chiffres apocalyptiques concernant l’ampleur de la dette, des déficits, des fortunes détournées, et brossent un portrait impitoyable de la corruption et des mauvaises habitudes des contribuables grecs, nous ne savons plus très bien ce qui est du ressort du poncif, du parti pris ou du fantasme. Nous n'avons le choix, à deux mille kilomètres d’Athènes, qu’entre les truismes de l’économiste pincé qui sait tout mais qui a laissé faire, l’arrogance des « y’a ka / fo kon », l’acharnement revanchard germanique, les raccourcis simplistes des journaleux qui bâclent leur papier. Pourtant, le marasme dans lequel s’enfonce la Grèce, c’est avant tout de l’humain, des existences brisées par six plans d’austérité successifs, qui n’ont fait qu’empirer les choses.

Isabelle Guisan a laissé parler treize jeunes (la plus âgée a 32 ans, la plus jeune, 18), tous d’origine modeste – à l’exception d’un seul –, représentatifs de la diversité de la société grecque d’aujourd’hui. Ces instantanés sont l’occasion d’entendre des voix que l’on ne perçoit jamais lorsque l’on passe un peu de temps en Grèce ; celle des minorités, ces Grecs musulmans dont j’ignorais tout, de ces Pomaques qui vivent à la frontière bulgare, des Kurdes irakiens en transit vers l’Italie, des Albanais qui pensent rentrer chez eux, puisque le déclin de la Grèce rend de nouveau leur pays attractif.

Tous font le constat d’un pays en panne, tous se débrouillent comme ils le peuvent à l’aide de petits boulots peu ou pas déclarés, souvent sans contrat et sans protection sociale. Leur quotidien s’assombrit à mesure que les années de récession s’enchaînent, leur laissant un avenir vide d’espoir. Témoins de l’épuisement d’un pays saigné à blanc, ils sont parfaitement lucides sur les raisons du chaos et la responsabilité de leurs aînés : « on se sent dans un pays sous-développé où rien n’est puni : que ce soit le fait d’exploiter ses employés, le vol déclaré ou l’argent évadé à l’étranger. » Tous de reconnaître une société viciée, dirigée par une clique vénale, des abus, des fraudes, mais dont ils profitent encore pour certains, laissant aux autres le soin d’appliquer le civisme dont ils rêvent pour le pays. Ces enfants de la Grèce semblent démunis sur le chemin à prendre, oscillant entre des envies d’exil, le repli dans le village familial et le désir d’un pouvoir fort à la tête de l’État, qui nettoierait les écuries d’Augias : « Dimitri n’est pas le seul à penser que leur pays aurait besoin d’une dictature, d’une nouvelle junte pendant un an ou deux, le temps de calmer les choses, de faire appliquer les lois. »

Brusquement, l’image encore très « carte postale » d’une certaine Grèce, prend un sérieux coup de plomb dans l’aile.

 

15 novembre 2011

Amsterdam en automne

Pas la peine de compter en grinçant des molaires, cela fait déjà treize ans que l’on n’a pas remis les pieds à Amsterdam ! Le soufflage annuel des bougies réglementaires sera une bonne opportunité de retrouver cette cité unique, où, quel que soit son âge, ses goûts, ses inclinations, ses caprices, on se sent toujours bien.

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On laisse le trip consacré « Red Light District / fumette et space cake / fast food Febo » aux routards tout frais, et on opte pour une piaule bien bath au Misc EatDrinkSleep, petit hôtel campé où il faut, gracieux en tout,  sauf peut-être pour votre CB (la crue des prix des chambres en dix ans est impétueuse).

Ensuite, la ville (sans voiture ou presque, sans pollution, sans embouteillage, quelle extase !) s’offre à tous, musées à foison, balades sur les canaux, shopping consciencieux, promenades dans les parcs, ou bien déambulation sans repère, le nez au vent, l’œil ravi des mille et un détails des façades, des pignons, des blasons, des vitraux, et de ces étroites habitations, glacées d’un noir coupant.

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Commémorer une date de naissance est aussi un prétexte pertinent pour tester des bonnes tables, distinguées par les locaux.

Testée et approuvée à deux reprises… (toquade à la limite de l’égarement, mais bon, mieux vaut dépenser ses économies que de les confier à de forbans requins), la table de « Greetje », un peu décentrée vers l’Est. Lieu cosy, intime, - boiseries, lambris, bougies -, où règne une brigade de garçons qui enchaînent trois services à la file sans  perdre leur bonne humeur : une cuisine de terroir, goûteuse mais légère, d’excellents produits locaux (gibier de saison, viande du cru, pêche du coin…), une carte des vins sans exagération. Très peu de touristes lors de nos deux passages, visiblement une table que les amoureux discrets, ou les tablées d’Hollandais braillards, apprécient. Réservation indispensable.

Autre très bonne adresse, située dans le centre « D’Vijff Vlieghen », enchevêtrement de superbes petits salons, lovés en réseau dédaléen, dans plusieurs maisons pittoresques. Là aussi, décor de boiseries, carreaux de Delft, tomettes, anciennes bouteilles de genièvre sur de lourds buffets, comme si la déco datait de Rembrandt, mais sans faire toc. La cuisine mérite le détour, car elle se positionne clairement vers l’audace et le renouvellement de vieilles recettes. Mise en bouche, saumon mariné aux betteraves fondant, colin parfaitement cuit, succulentes côtelettes aux aubergines avec muffin de pommes de terre, du très bon, bien travaillé. Le bémol viendra de l’effroyable sans-gêne du patron,  qui durant le service, fait visiter ce lieu-musée, en tonnant un hollandais guttural et râpeux, sans s’inquiéter le moins du monde de troubler la tranquillité des convives sidérés.

Aux côtés de quelques établissements d’excellence, la cuisine hollandaise ne laisse en général pas de grands souvenirs aux visiteurs. Mais elle permet de se rassasier pour pas cher à l’heure du déjeuner : soupes réconfortantes, sandwichs reconstituants, pancakes à la mode du Nord,  poissons fumés de bonne facture, croquettes de crevettes (« je persiste, Lou Kane, c’est très bon ces petits trucs là ») dans des cafés bruns ou des restos conviviaux (« Haesje Claes », « Kapitein Zeppos », « Pancakes », « The pancake Bakery »…).

Et si vous avez un peu de temps, ne pas hésiter à prendre un bus (gare routière côté mer et non côté ville) pour les villages du Waterland (Edam, Marken et consorts), havres de paix où le temps semble s’être arrêté.

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21 décembre 2015

Winter is coming chez Bruegel

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Les Groseilles de novembre, roman d’Andrus Kivirähk* (édition originale, 2000)

Éditions Le Tripode, 2014

Traducteur : Antoine Chalvin

« Ton prochain tu voleras, le Diable tu ridiculiseras, la peste tu combattras ». Voilà à quoi se résume le quotidien d'un obscur village bâti près de la Baltique sous la plume d'Andrus Kivirähk, dans ce que l'on pourrait appeler "le long Moyen-Âge estonien". Mais un Moyen-Âge bien barré, peuplé de bouseux tarés, de paysans convoiteux, de valets de ferme bêtes à manger du foin, d’intendants vauriens ; tous ont un boulon desserré. Rien ne tourne rond dans ces contrées qui grelottent, monde givré et farfelu tombé à la renverse, « légèrement » décalé du nôtre.

Andrus Kivirähk choisit le mode de la chronique, de la courte farce hénaurme, pour effeuiller les annales d’un mois de novembre de l’An de grâce d’il y a très longtemps. Du temps où les barons allemands régnaient sur toute la contrée, amenés par les soldats-templiers venus évangéliser ce coin oublié, terre de paganisme et de superstitions. La noblesse germaine posait pour sept siècles ses lourdes bottes sur le cou des Estoniens, ravalés au rang de simples serfs.

Mais dans ce trou paumé, le système féodal a volé cul par-dessus tête, et ce sont les gueux, les purotins, les pouilleux qui détiennent discrètement les clefs du manoir local. La ruse, la filouterie, les barbotages élevés au rang d’art, sont le quotidien saumâtre des paysans pauvres comme Job, qui inventent sans cesse des mensonges, d’autant plus avalés qu’ils sont monumentaux. Le baron et sa famille, grugés, dindonnés, sont les jouets naïfs de la cupidité des paysans. De toutes façons, le baron allemand n’est pour eux qu’un usurpateur, qui détient illégalement ce qui appartient de droit aux Estoniens. La bouffonnerie pourrait être seulement comique, elle est surtout extrêmement cruelle, car les villageois ne se contentent pas de voler les riches pour nourrir les pauvres, ils ont le larcin et l’avidité chevillés au corps. La grange du voisin, le garde-manger de l’ami, les étables des compères, tout se visite et tout se prend, non pour subsister mais pour entasser, accumuler : « Que vaut-elle donc votre vie ? Vous rôdez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! ».

Alors, pourquoi savourer ces 265 pages si ces pauvres hères sont aussi peu urbains ? D’abord parce ce qu’ils sont extrêmement drôles, malins et terriblement attachants. Ces déplorables bougres, dont les instincts les plus primaires guident les décisions, sont loin d’être des chapardeurs aguerris et tombent bien souvent sur plus roublards qu’eux. Comme des bambins à qui l’on chiperait le hochet, ils ronchonnent un moment et repartent de plus belle à l’assaut des greniers. Et surtout, quel univers fantastique est le leur ! On croise, sur ces terres étrillées par le vent, la pluie et les neiges, des démons, des génies, des pelunoirs, des suce-lait, des tourbillonneurs, des chaussefroides, des vaches bleues de mer, autant de créatures venues de ces légendes du Nord, souvent malveillantes, qui causent bien des soucis à nos pillards. De toutes façons, chez ces païens mal convertis, on s’entend d’avantage avec le cornu qu’avec les auréoles, et l’on traite directement avec le diable pour obtenir un petit coup de pouce. « Á quoi cela sert-il d’entretenir des relations avec Dieu ? Tu lui adresses des prières, mais que t’a-t-il donné en contrepartie ? Avec le diable au moins, c’est toujours utile de faire des affaires : tu lui donnes ton sang, et lui te procure en échange quelque chose dont tu as cruellement besoin. Pas la peine de le prier ni de l’implorer. C’est un marché tout ce qu’il y a de plus clair et de plus honnête ! ». Au pays de l’étrangeté, on rencontre des jeunes filles qui se transforment en louves pour gambader dans la neige, on mange de la bouillie magique pour traverser les murs, on croise la peste sous forme de chèvre ou de cochon, on soigne sa malaria à grandes goulées de vodka, les bonhommes de neige récitent des poèmes et des romances vénitiennes, les sorcières boivent du thé à la souris, et trois personnages tombent amoureux… la farce satirique vire au conte, le médiocre au merveilleux, la truculence à la délicatesse.

Peine perdue, ces quelques « détraquements » qui parsèment le mois de novembre n’iront pas bien loin, et la vie de brigandage reprend son cours, comme un interminable servage qui condamne toute tentative de liberté : « Tout ce que nous possédons, c’est ce que nous avons réussi à voler… Le manoir ne cesse de nous donner des ordres, notre vie aussi est volée, et nous devons chaque jour la voler à nouveau en nous aidant de toutes sortes de trucs et d’astuces, afin de rester vivants jusqu’au lendemain ».

* Andrus Kivirähk, écrivain estonien né en 1970 à Tallinn

 

13 décembre 2015

Singing in the rain... ou la danse du balai

BoreaDVDLes Boréades (probablement 1762)

Jean-Philippe Rameau - enregistré à l’Opéra Garnier 2003 / DVD 2004

 

Comment le dernier opéra de Rameau a-t-il pu dormir plus de deux-cents ans d’un sommeil de plomb ? Pourquoi avoir dû attendre 1982 pour découvrir la toute première représentation scénique d’une œuvre aussi renversante ? Qu’avaient donc bien pu faire le librettiste Cahusac et le dernier des baroqueux pour mériter la colère d’un roi et l’implacable condamnation de la censure ?

Voilà ce qui arrive quand l’ultime partition d’un octogénaire (!) toujours subversif vient dynamiter, avec quelques années d’avance, l’ordonnancement depuis trop longtemps établi d’un monde appelé à disparaître ; si Rameau le pressent, Louis XV et sa clique s’en défendent, en mettant les agitateurs à l’index. Car tout sent la poudre dans cet opéra, le livret comme la musique. Pas étonnant donc que les répétitions des Boréades furent ajournées en 1763, un an avant la mort de Rameau, précipitant une amnésie générale.

La reine Alphise doit épouser selon la tradition l’un des deux fils de Borée, roi des vents du Nord. Aucun lien d’affection dans ce trio, seule la raison d’État les pousse à ce mariage arrangé. Alphise leur préfère un obscur serviteur d’Apollon, Abaris, lui aussi épris en secret de la reine. Celle-ci choisit d’écouter ses sentiments et renonce au trône pour épouser le "roturier" inférieur à son rang. Les fils de Borée n’entendent pas qu’on bouscule l’étiquette et invoquent leur géniteur divin, qui déchaîne les éléments sur le royaume d’Alphise, raptée au passage. Abaris, après quelques atermoiements, descend chez les Boréades muni d’une flèche magique reçue des mains d’Eros, mate les vents féroces, et emporte sa belle avec la bénédiction d’Apollon. Happy End. Pas étonnant que le roi et ses sbires aient toussé. Où irait la société si le libre arbitre menait le monde, si les femmes décidaient seules de leur devenir, si l’autorité royale était assimilée à de la tyrannie, et que la rébellion politique et sociale ait droit de cité ? Pour Rameau, l’abus de pouvoir n’engendre pas la crainte, elle déclenche des révolutions. D’ailleurs, vingt-sept ans plus tard, patatras ! Entendre claironner dans l’acte II « le bien suprême, c’est la liberté », était au delà du séditieux... hop, aux oubliettes les Boréades !

Présentée comme une énième tragédie-lyrique, nous sommes pourtant très loin des codes établis par Lully. Certes, on retrouve cinq actes traversés par des "divertissements", des ballets, des machineries pour des effets saisissants, bref, un spectacle pour les oreilles et les yeux, avec des héros, des dieux, des amours contrariés, du merveilleux. Mais, habilement reconsidéré par ce contestataire de Rameau.

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D’abord, on oublie évidemment le prologue allégorique qui glorifie le souverain du moment. Ensuite, on brouille le découpage marqué des actes pour ne pas entraver la narration, comme un long continuum. L’intrigue est épurée, resserrée autour d’un seul événement dramatique et surtout, on ne lâche pas les deux protagonistes, dont on suit le parcours initiatique au travers d’épreuves, afin qu’ils découvrent qui ils sont réellement (comme le souligne William Christie dans une interview, Mozart et sa Flûte enchantée ont un illustre ancêtre en Rameau). Cette hardiesse de considérer d’abord le bonheur personnel et la réalisation de soi avant la gloire, la peur des Dieux, les conventions sociales et la déférence envers les puissants, se double d’une musique surprenante. Oubliés les longs récitatifs au clavecin, la pâte orchestrale parfois timorée, les instruments à vent s’en donnent ici à cœur joie. La force dramatique ne vient nullement du texte ou des péripéties de l’intrigue, mais de la partition, qui sait à elle seule représenter le cheminement intérieur des deux héros ; d’où de nombreux "divertissements" - ces moments où l’action se suspend au profit des chœurs, des danses, et des arias - tous remarquables, voire même étonnamment modernes. Certains musicologues voient ainsi dans les Boréades, "des motifs aussi disloqués, des harmonies aussi tâtonnantes que celles d’un Stravinsky ou d’un Varèse".

Alors, on ne pouvait que se réjouir de voir ces Boréades entre les mains de Robert Carsen, metteur en scène adepte des époussetages un peu rudes. Nombre de critiques lui sont tombés dessus, pointant une dichotomie trop caricaturale et binaire dans sa conception des deux mondes qui s’affrontent ; les Boréens prisonniers de leurs longs vêtements noirs, blafards et dépersonnalisés, opposés aux lumineux Apolloniens, de blanc peu couverts, folâtrant sous le soleil. Les premiers, raides comme la vertu et le protocole, les seconds, libres, désinvoltes et jouisseurs. 

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Le cycle des saisons rythme l’action, s’ouvrant sur les Boréens arrachant les fleurs de l’été pour apporter les feuilles mortes de l’automne, puis la neige et la tempête, avant que le printemps ne revienne pour fêter le mariage de la reine Alphise et d’Abaris. Simple, peut-être, mais terriblement efficace. Le résultat est une succession de tableaux merveilleusement esthétiques et sublimement éclairés. On ne se lasse pas de ces sombres Boréens traversant le large plateau, essaimant de leurs parapluies retournés des feuilles mortes rouges et or, au son d’une contredanse bien rythmée. Honnêtement, c’est sublime. Ce jeu des oppositions propose une lecture limpide de l’histoire, pour nous permettre de nous concentrer sur la musique et ses subtilités. Sans oublier des clins d’œil humoristiques, comme ces Boréens balayant à tour de bras les fleurs de l’été, en même temps que les Apolloniens, comme pour rétablir l’ordre et l’autorité de leur dieu des vents. Ou ce tapis de parapluies frissonnants, figurant la bourrasque, le noroît ou le blizzard, vents du Nord tremblant de peur devant un simple mortel solaire, devenus incapables d’obéir à leur maître Borée.

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Alors, certes, les nombreuses danses, tout aussi modernes que la mise en scène, posent un vrai problème de clarté ; cet art est déjà pour moi un sujet d’incompréhension et de questions sans fin, pour ne pas dire d’ennui profond, tant il me touche peu. Là, le chorégraphe a oublié de nous donner le mode d’emploi pour suivre un minimum ces mouvements d’hystérie collective, de gestuelle mécanique débridée et illisible, en décalage voulu avec la musique. Cette frénésie de mouvements décomposés ressemble pour ma part à ceux du préposé des ADP qui fait décoller les avions avec ses petits drapeaux. C’est incongru comme une danse de Saint-Guy, répétitif, fatiguant à suivre, disgracieux à vous fissurer la rétine.

Heureusement, le plateau vocal masculin est digne, lui, de tous les éloges. Quel plaisir de retrouver Paul Agnew, Stéphane Degout, Laurent Naouri et Nicolas Rivenq, que l’on croise au gré des productions baroques. On a l’impression de retrouver de vieux complices, dont au connaît les qualités vocales, la présence scénique, les petits tics et les immenses qualités de diction. Parce que l’un des grands écueils d’un opéra de Rameau ou de Lully repose sur ce phrasé très particulier du français, cette articulation spécifique, ces voyelles muettes prononcées, cette manière de "chanter comme on parle" qui ne s’acquiert pas du jour au lendemain. Alors, la pauvre reine Alphise de l’américaine Barbara Bonney est à la peine ; physiquement (ben oui, elle a l’air d’être la mère de Paul Agnew/Abaris, la romance n’est pas crédible pour un sou !) et vocalement : aigus poussifs, ornementations inexistantes, souffle court, inertie émotionnelle, français savonné au mieux, inaudible au pire. On se demande ce qu’elle vient faire dans cette production d’experts de la déclamation baroque.

William Christie avait prévenu préférer les mises en scène modernes aux reconstitutions périmées, qui enferment les opéras dans un passé dépassé. Avec Robert Carsen, on est servi !

 

3 décembre 2015

La Machine Infernale, de Bursa à Détroit

MMiddlesex, roman de Jeffrey Eugenides  

Éditions de l’Olivier, 2003 - Prix Pulitzer 2003

 

Mais par où commencer ? Par quel bout prendre ces 667 pages serrées, denses, foisonnantes, qui, sous prétexte de nous coller aux basques d’une lignée grecque, exilée aux États-Unis après la Grande catastrophe, nous parle d’identité, de fatalité, d’apprentissage et de réconciliation avec soi-même.

La fresque familiale se double d’un long traveling historique, partant des collines du Mont Olympe en Asie Mineure et de Smyrne en flammes, jusqu’au brouillard de San Francisco dans les années 1970, en passant par le Michigan, la prohibition, les usines Ford, la naissance de la Nation of Islam, les émeutes raciales de 1967, le mouvement hippy. Voilà pour la toile de fond.

Mais surtout, pas d’hérédité grecque sans mythe, tragédie, oracle, Deus ex machina, et ces lois aveugles du destin, auxquelles aucun mortel ne peut se soustraire. Car si les Olympiens regardaient avec bienveillance les unions incestueuses, les travestissements, les flottements de genres, les changements brusques d’identités sexuelles, les indécisions de Dame Nature et les mariages consanguins rencontrent ici-bas moins d’enthousiasme, Œdipe en sût quelque chose. Alors, quand l’espièglerie des Dieux rencontre l’inexorabilité de la providence et l’ignorance des humains, l’histoire promet d’être explosive.

Il faut dire aussi que dans les petits villages des collines de Bursa, on n’est pas trop tatillon sur le livret de famille, et il arrive fréquemment, faute de prétendants nouveaux-venus dans ces territoires isolés, que l’on se marie entre cousins « à la mode grecque ». Mais après neuf générations de ces unions en vase clos, les chromosomes commencent à tirer la langue et à s’emmêler les pinceaux. Surviennent des bizarreries, des gènes récessifs qui somnolent en tapinois, attendant que la fatalité se mette en marche pour retrouver leur moitié perdue et devenir ainsi gènes dominants ; la Grande catastrophe en sera le détonateur.

Ainsi, Desdemona et Eleutherios Stephanides, à la fois cousins mais aussi frères et sœurs, profiteront de leur anonymat dans leur long voyage vers Détroit pour dépasser l’interdit et se marier en 1922. Leur fils épousera lui aussi sa propre cousine, qui donnera naissance à Calliope Helen Stephanides, narrateur* de la saga. « Récapitulons : Sourmelina n’était pas seulement ma tante, elle est également ma grand-mère. En plus d’être mes grands-parents, Desdemona et Lefty étaient ma grand-tante et mon grand-oncle. Mes parents étaient mes cousins au second degré, et mon frère était aussi mon cousin au troisième degré. » Alors certes, même si Ex ovo omnia**, l’arbre généalogique des Stephanides nécessite de prendre des notes.

La transmission du gène maudit et les histoires de famille racontées comme une épopée font place, au milieu du livre, au « cas » Calliope, victime candide des turpitudes héréditaires, de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de chaque berceau. On glisse alors de la saga classique au roman introspectif, réaliste, où le souffle de l’histoire fait place aux théories médicales et au road movie d’un adolescent parti à la recherche de lui-même. Si le médecin qui l’a mise en monde l’a déclarée « fille », il faudra à Calliope devenue Cal, une bonne dose d’hardiesse, de persévérance et de résistance à l’incommensurable bêtise et forfanterie des charlatans psycho-hormonaux pour reprendre sa vie en main et s’assumer en tant que garçon.

Car Calliope/Cal est un hermaphrodite parfait, mâle génétiquement mais doté de deux organes sexuels, élevé comme une fille dans l’ignorance absolue de sa spécificité, pour cause de cécité médicale. Si ces données contradictoires tenaient la route tant bien que mal durant la petite enfance, le bouleversement hormonal de l’adolescence va semer la pagaille dans le corps et le cœur de Calliope/Cal, qui ne s’y retrouve plus. Le livre vire à un réquisitoire au vitriol contre les psys, sexologues, endocrinologues de tous poils, qui regardent et tripotent avec une pitié malsaine ces hermaphrodites et les considèrent d’abord comme des malades qu’il faut soigner et « reconfigurer », évidemment sans leur demander leur avis. Le choix de leur attribuer un sexe ou l’autre, de les mutiler définitivement, de les gaver d’hormones, varie selon les modes, la résonnance d’un article, la renommée d’un sexologue, l’audace d’une nouvelle théorie.

Mais Calliope/Cal voit venir de loin le charlatan boursouflé d’ego qui fourrage dans son intimité et lui fait mater du porno au kilomètre pour « étudier » ses réactions (l’adolescent/e n’a alors que 14 ans et nous sommes dans les années 70’ !) ; elle/il joue avec les certitudes et les préjugés du pseudo-médecin avec une ruse consommée, avant de lui claquer dans les doigts et de fuir vers la côte Ouest pour partir enfin vers sa vérité, en laissant loin derrière son « sexe d’élevage ».

Jeffrey Eugenides possède, lui, la double appartenance culturelle, américain par sa naissance, grec par son ADN. Le romancier évite l’écueil du roman à thème un peu bourratif qui aurait plombé la narration. Il prend des chemins de traverse, s’autorise des digressions poétiques et subtiles, sait regarder le monde à hauteur d’enfant et d’adolescent, décrit avec une extrême délicatesse ce qu’il peut rester de grec dans la vie de frais émigrés, en notant avec un peu de mélancolie aussi le contraste entre le monde des hommes et celui des femmes, des blancs et des noirs, la vieille Europe et le Nouveau Monde, les traditions et le modernisme et bien évidemment, le destin et le libre-arbitre.  

Middlesex, c’est un peu tout cela, de la culture de la soie en Asie Mineure au début du XXe, jusqu’aux arguties des partisans de l’acquis contre l’inné un siècle et demi plus tard, au travers du regard d’un être un peu à la marge, donc particulièrement bien placé pour dévider le fil de la petite et de la grande Histoire. C’est surtout une réflexion sans dogmatisme ni réponse assénée brutalement sur ce sexe « intermédiaire » qui se fracasse sur la notion de « normalité », pas si normale que cela. « Il y a toujours eu des hermaphrodites, toujours. D’après Platon, le premier homme était hermaphrodite, moitié homme, moitié femme. Puis, les deux parties se sont séparées. C’est pourquoi, tout le monde recherche son autre moitié. Sauf nous. Nous avons déjà nos deux moitiés ».

 

*Calliope, muse de la poésie et de l’éloquence

**in les Métamorphoses – Ovide

 

21 mars 2015

Gand, une histoire de quais...

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En sortant du beffroi, nos pas nous ramènent vers la Lys et le pont Saint Michel, où nous n'étions pas seuls à mitrailler cette vue photogénique sur les trois clochers de Gant (la cathédrale, le beffroi et celui de l'église Saint-Nicolas), ainsi que le couvent des Dominicains, de l'autre côté. Certes, cette vue orne tous les guides de la ville mais lorsque les flèches gothiques pointent sur un ciel bleu acier, c'est un vrai saut dans le temps qui s'opère.

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Ce décor de conte perdure dans nos prunelles lorsque l'on glisse vers la gauche, vers ces deux quais emblématiques de l'imagerie de Gand : le Graslei (quai aux Herbes) et le Korenlei (quai au Blé). Le Graslei n'est autre que l'ancien port de Gand, bordé de maisons à pignons, toutes liées au commerce du grain - les Gantois ayant obtenus des privilèges commerciaux qui assuraient la fortune et l'approvisionnement continu de la ville en céréales. Le restaurant Belga Queen a d'ailleurs investi la Maison de l'étape du blé, datée du début XIIIème, imposant grenier trapu de pierres grises. Le quai aligne des demeures de styles variés, du Roman dépouillé au Renaissance plus tarabiscoté de volutes et d'arabesques : Maison des bateliers francs (reconnaissable à la caravelle de pierre au-dessus de la porte), des mesureurs de grains, des maçons, toutes méritent qu'on s'y attarde pour détailler leur façade. Entre deux bâtiments qui portent haut la toute-puissance d'une corporation, on passerait presque à côté de la minuscule Maison de la douane qui nécessite, pour percevoir les taxes, bien moins de mètres carrés que pour entreposer du grain.

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Sur la rive opposée de la Lys, le Korenlei est bordé de maisons plus tardives, baroques et classiques, témoins des évolutions de la société et de la perte des certains avantages : il faut attendre le XVIIIè pour que les bateliers non francs (comprendre non gantois) aient l'autorisation de transporter des marchandises sur la Lys et l'Escaut et s'organisent en corporation. Leur maison, rococo et coiffée d'un navire doré, n'a plus rien à voir avec la magnificence, l'opulence et le pouvoir des bateliers francs d'en face.

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De ces quais qu'on ne se lasse pas d'arpenter de jour de comme nuit, partent de petites embarcations pour des promenades sur la Lys et la Lieve. Nous avons eu de la chance de tomber sur un guide jeune et plein d'humour, heureux d'expliquer l'histoire de sa ville et ses transformations. C'est à faire surtout pour appréhender Gand d'une autre manière (les points de vue à hauteur d'eau sont très différents) et visiter les quartiers Nord, anciens cloaques bordant la Lieve où l'on déversait à peu près tout et n'importe quoi, et où l'espérance de vie ne dépassait pas quarante ans au début du XXème. Les restos et bars branchés mais discrets ont remplacé les tanneries et les ateliers, les bâtiments ont été réhabilités, le coin respire un calme étonnant à quelques centaines de mètres du centre de Gand. La luminosité est magnifique tout au long de la balade, jusqu'au Rabot, ancienne écluse fortifiée qui gardait l'entrée de la ville. Une parenthèse reposante bienvenue  qui n'est pas à négliger quand les mollets commencent à tirer !

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30 août 2015

De la querelle des anciens et des modernes pour un opéra monté en version XVIIIe.

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Hippolyte et Aricie (1733)

Jean-Philippe Rameau - Enregistré à l'opéra Garnier 2012 (Création au Capitole en 2009) / DVD 2014

Á un an d'écart, Glyndebourne et Paris ont proposé deux versions du premier opéra de Rameau, aux antipodes l'une de l'autre. Là où les Anglais ramènent l'œuvre vers un univers contemporain, loufoque, décapant, avec de vrais choix scéniques et dramatiques tranchés, le metteur en scène Yvan Alexandre choisit de rester dans l'univers et le siècle du compositeur : éclairage feutré, décor de toiles peintes rouge éteint, costumes fabuleusement travaillés, danses, gestes et poses tout droit venus d'une autre époque, machinerie fantastique... L'habillage est somptueux, raffiné, élégant, mais aussi hélas, un peu compassé, raide, statique, corseté dans une tradition qui n'a aujourd'hui plus cours. Bref, ça manque de souffle et de vie.

Yvan Alexandre s'est longuement expliqué sur sa mise en scène dans une interview qui laisse un peu perplexe ; Il s'étend amplement sur la forme "caduque" (sic) de cet opéra, au prétexte que Rameau mêle tragédie et divertissement, Racine et les "rossignols amoureux", Phèdre et les "bondissants moutons". Sa proposition, "pour à la fois déployer les fastes propres à la tragédie lyrique, sans y perdre le souffle et le théâtre, et pour ouvrir largement la voie à la danse et aux divertissements sans mettre en péril la tension", se limite à remonter dans le temps. D'abord, faire demi-tour en 1733 est une gageure car nul ne sait à quoi ressemblait une représentation de cet opéra, mais je n'arrive pas bien à cerner l'intérêt de cette régression que rien ne justifie. Il y aurait donc "un ailleurs, qui n'est ni Lully, ni Gluck, ni Berlioz, ni Wagner, qui se nomme Rameau, et qui a plein de choses à nous dire dans sa langue, dans son théâtre. Allons voir !" Serait-il inévitable, inéluctable, de monter des opéras à l'heure de leur création pour les bien comprendre et s'en émerveiller ? Le monsieur n'aurait-il pas tout simplement choisit la facilité, par - au mieux - humilité, - au pire - paresse ? Un tel manque d'audace, de risque, de lecture personnelle et novatrice est un peu décevant. Va-t-on à l'opéra (surtout au tarif prohibitif actuel) pour remettre de la poussière sur le tapis ?

De nombreux spectateurs se sont gaussés des postures rigides, stoïques, frontales au public, des personnages censés échanger entre eux. D'aucuns ont bien tenté de défendre le "style" pour masquer l'absence de direction d'acteurs, voire un certain "hiératisme" qui collerait bien avec le sujet mais difficile de prétendre respecter le théâtre quand on isole et fige des personnages. Yvan Alexandre donne là encore une explication aberrante. Le couple d'amoureux contrariés par Phèdre, Hippolyte et Aricie, ne croise jamais leur regard. Selon le metteur en scène, "si vous laissez les chanteurs se regarder dans les yeux, si vous laissez le psychologisme (diantre !) s'emparer des vers, les alexandrins prennent tout de suite une couleur "conversation à la Coupole" qui sort du cadre". Comme si donc un livret écrit en langue classique générait par nature une situation, une temporalité, des gestes particuliers, auxquels il serait sacrilège de toucher. Nous sommes donc bien dans une mise en scène de musée où Rameau sent la naphtaline.

S'il est vrai que cette "version" bénéficie au moins d'une parfaite synthèse d'un certain "rêve baroque" où tous les éléments du spectacle se répondent en harmonie, est-ce suffisant pour en faire un spectacle du XXIe siècle qui fasse sens, qui ait pour nous une autre résonance qu'une simple émotion esthétique, qu'un vague évocation d'un XVIIIe fantasmé ? Un spectateur a qualifié sur un forum le spectacle "d'ennui luxueux", où la production flatte l'œil au détriment de toute vie sur scène. La formule est assez pertinente, car la débauche de moyens ne comble pas notre attente d'énergie, de mouvements, de sentiments si tragiques soient-ils, d'émotions, de théâtre, en somme. Car si la partition est, elle, gravée dans le marbre, la mise en scène est l'unique possibilité d'éclairer un texte vieux de plusieurs siècles, d'en extraire la substantifique moelle tout en nous le rendant accessible, intelligible, compréhensible. J'ai longuement ronchonné contre le Cadmus et Hermione et son épouvantable reconstitution de carton-pâte à la bougie, plombé par la diction à l'ancienne, aussi laide qu'insupportable. Sans tomber dans des travers aussi manifestes, cette version d'Hippolyte et Aricie nous donne l'impression d'un rendez-vous manqué, d'un "tout cela pour cela", où les rares hardiesses de mise en scène (comme l'acte II dans les enfers de Pluton) sont étouffées sous le poids des conventions imposées sans raison.

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Cette chape qui pèse sur les relations entre les personnages empêche les chanteurs d'ouvrir les vannes et la voix. Sarah Conolly est une Phèdre baîllonée, sous-exploitée, qui ruse comme elle peut pour livrer un peu de tragédie et de passion ; ce muselage revendiqué, Yvan Alexandre s'en explique par une remarque surréaliste : "Phèdre est un corset qui craque, un volcan qui fume. Si j'abandonne l'interprète à sa seule spontanéité, elle risque de pencher vers Elektra, ou vers la Blanche du Tramway de Tennessee Williams". Ben voyons ! Hormis Stéphane Degout et Jaël Azzaretti (mais l'acte des Enfers, un peu en décalage dans l'œuvre, permet à Thésée de lâcher un tantinet les chevaux, quand le personnage de l'Amour est aussi le seul à amener de la vie dans cette "continence" de bon ton), tous les chanteurs chantent en retenue. Les projections sont flottantes, le vibrato d'Anne-Catherine Gillet trop sage, le pauvre Hippolyte de Topi Lehtipuu disparait derrière la gestuelle édictée et se perd littéralement sur la plateau, quant à François Lis (Pluton) relégué en fond de scène, il peine à être audible.

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C'est tout de même effrayant qu'une mise en scène fossilisée et des choix très douteux torpillent la partition de Rameau, dirigée de plus un peu mollement par Emmanuelle Haïm. Ce soir, Arte retransmettait le concert d'inauguration de la Philharmonie mené tambour battant par un William Christie farceur, espiègle, inspiré ; son Rameau des Indes Galantes (chantées de plus par Danielle de Niese) avaient une autre sonorité, une autre cadence, une tout autre tenue et cela fait du bien !

8 mai 2015

Pour prendre le bon tempo en attendant le départ...

Concert Alkinoos Ioannidis à l'Unesco - 7 mai

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On ne pouvait rêver mieux avant de sauter dans l'avion pour Athènes dimanche prochain ; deux heures de musique acoustique qui semblent tomber des cieux, dans un lieu improbable, annoncées sans tambour si trompette. Si je ne m'étais pas baladée sur le site info-grèce, je serais totalement passée à côté de ce concert et cela aurait été bien regrettable. Parce qu'Alkinoos Ioannidis, c'est un peu mon chouchou, l'artiste grec (certes, un peu Chypriote d'abord) que j'écoute le plus ; je dis artiste et non chanteur, car le garçon, né en 1969, est auteur - compositeur - interprète mais aussi acteur, professeur, flûtiste, percussionniste, guitariste, joueur de luth... En 2005, il va même prendre l'air en Russie pour étudier la composition avec un ancien élève de Chostakovitch, où il élabore des pièces pour orchestre et de la musique de chambre atonale.

Sa musique mélange des influences byzantines et orientales avec le folk,  le rock et le classique. On peut glisser dans un même album de balades sombres aux arrangements minimalistes, aux pièces pour ensembles classiques et chœurs, puis à des batteries sauvages qui rythment des guitares électriques déchaînées, pour en revenir au final à une mélodie aux sonorités plus grecques. Il est une sorte d'électron très libre qui cisèle de plus ses textes comme un orfèvre : le premier titre de son premier album rendait d'ailleurs hommage à Edgar Poe... C'est souvent tourmenté, parfois lugubre et soudain lumineux et limpide, mais toujours très composé, articulé, construit ; ça tient debout tout seul, comme de la poésie, très très loin de la chansonnette folklorique pour bouzouki, sucrée comme un loukoum.

Hier soir donc, l'auditorium de l'Unesco accueillait Alkinoos Ioannidis et le violoncelliste et joueur de lyre crétoise, Yiorgos Kaloudis. Si vous avez assisté au concert du Lycabette de septembre 2006 (ou si le DVD fait partie de votre vidéothèque), vous aviez sans doute déjà repéré Kaloudis, qui accompagnait pour ce concert d'anthologie Alexiou, Malamas et Ioannidis. Ce musicien est un virtuose qui concentre sur ses mains tous les regards. Il obtient de sa lyre et de son violoncelle des sons prodigieux, car il semble pousser ces instruments aux limites de leurs possibilités. Il compose aussi ses propres morceaux (Ioannidis le laissera jouer un moment en solo) - pas toujours faciles d'accès, mais d'une impressionnante technicité et habileté.

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Durant deux heures, les deux complices ont proposé une exécution intimiste, épurée, des grands succès (Apogevma sto dentro, Paraklisi, Oneiro Itane, Tha' mai Konta sou, Patrida, O Proskynitis - avec une chorale d'enfants qui se débrouillait plutôt bien en grec...), avant d'enchaîner avec des chansons traditionnelles chypriotes et quelques titres de son nouvel album. L'actualité n'est pas restée à la porte du concert, lorsqu'Alkinoos a rappelé que la chanson Panta tha ximeronei avait été écrite en hommage au rappeur grec Pavlos Fyssas, assassiné par un membre d'Aube Dorée, ou lorsqu'il dédie son dernier titre Mikri Valitsa aux Grecs contraints de quitter leur pays suite à la crise économique.

Nous étions au balcon (loin des premiers rangs du parterre réservé aux huiles et invités en costume), la meilleure place du point de vue de l'ambiance... car l'auditorium de l'UNESCO n'est pas taillé pour un concert grec où l'atmosphère est d’habitude survoltée. C'est un grand et haut bâtiment froid, bâti pour abriter des conférences. Heureusement, ça chantait autour de nous, surtout dans le coin du fan club (un groupe de filles chypriotes très en forme et en voix, qui ont carrément hurlé du balcon le titre de la chanson du rappel qu'elles voulaient entendre - Ioannidis s'est exécuté le sourire aux lèvres, ravi de chanter pour et avec elles). On aurait en fait souhaité le même concert mais dans une petite salle, au plus près des deux musiciens, pour davantage d'échange et d'émotion. Pas grave, l'espace d'une soirée, nous étions déjà un peu en Grèce, avant le vrai plongeon à Mytilène dans deux jours - on ne pouvait rêver plus musical prélude...

 

20 février 2015

Gand - Musée du STAM*, "Le Récit de Gand"

Le STAM a été notre dernier musée visité, ce qui fut une erreur. C'est par lui qu'il faut rencontrer la ville, car il retrace toute la métamorphose de cette cité des Flandres dans un lieu magnifique, une abbaye du XIIIème, dite de la Bijloke**. Le site, à l'époque en dehors de l'enceinte de la ville - risque de contagion oblige -, a abrité d'abord un simple hospice, puis dès 1250 un grand hôpital, complété quelques années plus tard par une chapelle, enfin par une importante abbaye cistercienne et son couvent. Seul le réfectoire, salle gothique à voûte de bois en berceau, ornée de peintures murales, et une partie du dortoir, ont échappé à la fureur calviniste  (1577 - 1584) qui endommagea considérablement les bâtiments. Au fil des siècles, le lieu a bénéficié de reconstruction, de restauration, d'agrandissement, tout en gardant sa vocation caritative et médicale. La vétusté des locaux a sonné le glas de la poursuite des activités hospitalières en 1982, date à partir de laquelle, les murs de l'abbaye et du couvent se reconvertissent en lieux culturels (musées, salles de concert, expositions temporaires, ballets en résidence...).

Réfectoire

Aujourd'hui, on entre dans le STAM par un bâtiment moderne tout en verre, qui jouxte une partie de l'ancien cloître intérieur du XVIIe ; on se promène alors, tout au long du circuit de l'exposition, dans les murs même de l'abbaye. Le musée accueille et organise des fonds dispersés, pour raconter l'histoire de Gand dans un parcours chronologique de six périodes :

-       Les origines

-       La métropole (1200 – 1600)

-       Une époque paisible (1600 – 1800)

-       La cité de l’industrie (1800 – 1950)

-       Une ville en croissance (1950 – aujourd’hui)

-       La ville de demain,

plus deux salles consacrées à des sujets qui dépassent la seule ville de Gand, comme Charles Quint, et le vol du panneau des Juges Intègres, volet du polyptique l’Agneau mystique des frères Van Eyck. Tout comme son comparse d'Anvers, le MAS, le STAM bénéficie de la muséographie du XXIe qui bannit le didactisme périmé, assistée des moyens numériques modernes, sur un site historique d'exception.

Nos salles préférées furent celles qui retracent l'apogée de Gand au Moyen Age, riche et puissante grâce à son industrie drapière florissante : plus de la moitié de la population travaille pour cette activité, favorisée par la situation géographique de la ville sur deux fleuves, qui la met aussi à l'abri des difficultés de ravitaillement. Gand deviendra même le passage obligé de toutes les importations en grains du comté de Flandre, la préservant de toute famine. Gand se veut, de part sa prospérité, une cité farouchement indépendante qui s'oppose souvent au pouvoir central des Comtes de Flandre, aux Ducs de Bourgogne puis aux Habsbourg. La mise en espace de ces salles, particulièrement inventive et bien aidée par le numérique, nous plongent vraiment dans l'atmosphère médiévale de Gand. Passer un peu de temps aussi dans la salle de Charles Quint rappelle qu'à la fureur des iconoclastes calvinistes répondit la violence des catholiques espagnols tout autant enragés : persécution, destruction, radicalisme, fanatisme... cette incapacité à accepter que d'autres pensent différemment n'est décidemment pas d'aujourd'hui. 

Avant de quitter l'exposition sur le développement urbain futur de Gand, poussez la porte de la Trésorerie de l'Hôtel de ville, déménagée et installée au STAM, salle magnifique tendue de cuir de Cordoue, avec lambris et cheminée baroque, qui nous ramène dans l'ambiance du XVIIème. 

Trésorerie

* Musée de la ville de Gand – quartier des Arts. Arrêt Verlorenkost sur la ligne 1 du tramway que l'on prend place Sint-Veerleplein / fermeture le lundi

** Bijloke = "endroit fermé" en néerlandais, fermé par la Lys

15 février 2015

Gand (Gent), si proche et si loin de Bruges - Introduction

La Flandre peut paraître une destination un peu fraîche pour un mois de novembre, mais après le joli périple anversois, une envie de maisons à pignons dentelés, de balades à vélo, de béguinages et de bonnes bières est venue nous chatouiller l’humeur. Pas de fringale pour Bruxelles en hiver, de caprice pour Ostende déserte dès les premiers frimas, ni de tocade pour Bruges, la ville-musée assoupie. Gand a l’avantage de mêler tout ce que l’on aime des vieilles villes flamandes à une modernité maîtrisée. La cité est vaste, bigarrée, opulente, généreuse, fière de son passé mais aussi bien campée dans son temps, éveillée, dynamique et très attrayante.

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Le centre historique ne se résume pas à une large place bordée de maisons de guildes, il est étendu, aéré, dans la boucle que forment les deux fleuves de la ville, la Lys et l’Escaut. Tout au Sud, le quartier des Arts et des musées ; au Nord, Patershol et Prinsenhof, les quartiers médiévaux rénovés. Quatre jours sont nécessaires pour arpenter Gand en tous sens, à pied et en vélo, pour visiter quelques musées, longer les quais en bateau, goûter aux douceurs sucrées d’une ville très gourmande, profiter de la sérénité des habitants qui savent prendre leur temps.

Le Thalys vous dépose à Bruxelles et toutes les heures en hiver, un train relie la capitale belge à Ostende, en passant par Gand, puis Bruges. Attention à ne pas vous emmêler les pinceaux avec le flamand, votre train part pour Gent et non pour Genk, autre destination à l’opposé de la première. Heureusement que ma moitié est là pour corriger inlassablement mon désastreux sens de l’orientation…

L’office de tourisme gantois est un passage obligé pour retirer la City Card, bien pratique pour accéder aux tramways, aux bus et aux musées. Elle comprend aussi une balade en bateau que nous n’avons pas regrettée. Le souci, c’est que cet endroit est fort mal indiqué. Situé au pied du château des Comtes, sur la Sint-Veerleplein, il faut passer sous la statue de Neptune, visible de loin avec son trident, gardien de l’entrée de l’ancien Marché aux Poissons, pour y accéder. Les employés sont très serviables, patients et débrouillards, surtout quand il s’agit de nous trouver deux vélos pour ce long week-end du 11 novembre. Une seule adresse dès le mois d’octobre, Max Mobiel, derrière la gare Saint-Pierre, atelier de réparation et loueur de lourdes bécanes bien entretenues. Faire vraiment très attention dans le centre historique ultra fréquenté, entre les piétons, les locaux en vélos qui foncent comme des brindezingues, les bus, les voitures, et surtout les tramways et leurs rails, traîtres en diable.

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Les hôtels ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Le Routard donne une liste de B&Breakfast et de chambres d’hôtes bien fournie. Nous nous sommes posés chez Simon Says, dans le Prinsenhof, lieu de rencontre des Gantois du quartier, du petit-déjeuner au goûter tardif. Au-dessus de ce petit café convivial qui ne désemplit pas de la journée, on peut louer deux grandes chambres design joliment agencées. Le lieu est tenu par deux Anglais avenants et bien faits de leur personne, ce qui ne gâche rien. Si votre estomac crie encore famine après le petit-déjeuner pantagruélique (produits bios, ça va de soi), vous pouvez aussi y déjeuner sur le pouce (soupes, tartes salées, sandwiches savoureux et desserts alléchants). Tout est fait maison et orienté végétarien, ne boudons pas notre plaisir. La température glaciale n’empêche nullement les Gantois de rester au grand air, chaque café et restaurant fournissant des couvertures à leurs clients.

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Pour profiter au maximum des courtes journées d’hiver, nous avons fait l’impasse sur de vrais déjeuners, nous contentant de grignoter entre deux visites. Mais lorsque le soleil se couche, il est temps de suivre les locaux vers les temples de la gourmandise. Max est une vieille pâtisserie (1839 !) à la déco Art Nouveau, où seraient nés la gaufre et le beignet soufflé aux pommes. La légende dit ce qu’elle veut, mais on la croirait sans problème lorsqu’arrivent sur votre table ces deux merveilles. L’ambiance est familiale, le service vif mais affable, voilà un bel endroit, certes un brin touristique, mais incontournable.

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Á quelques pas, le chocolatier artisanal qui a fait chauffer la carte bleue, Luc Van Hoorebeke... j’ai peu de goût d’ordinaire pour le chocolat belge, que je trouve trop gras et trop sucré. La seule joliesse de la boutique m’avait faite entrer, mais lorsque la gentille dame me mit dans la bouche le plus fin des pralinés, je remisais au placard mes préjugés et dévalisais le présentoir. Nous y sommes même retournés le lendemain, la première réserve ayant servi de carburant lors d’une balade nocturne le long de la Lys.

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Pas très loin de la place Sint-Veerleplein, on trouve la petite boulangerie Himschoot, l’une des plus anciennes de la ville, qui propose des pains et des biscuits qui valent le détour. L’espace est réduit mais déborde de ces bons gros pains du Nord, riches de céréales brutes, de levains bien prononcés, de fruits secs, dodus, riches, lourds en main, mais savoureux en bouche. On y trouve toutes sortes de biscuits secs et des spéculoos maison délicats et aériens.

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Côté assiette, coup de cœur pour le Belga Queen, sur le quai Graslei, niché dans un ancien entrepôt du XIIIème siècle, tout en pierre et poutres apparentes. Le lieu est magnifique, à la fois contemporain, raffiné mais dans le respect du vieux bâtiment. La carte est orientée poissons et nous nous sommes régalés de saumon massé à la Rodenbach, d’anguille de l’Escaut fumée, d’un bar poêlé́ avec son risotto d’orge et coques, et d’un délicat turbot rôti. Les vins termineront de ratisser votre portefeuille mais nous ne regretterons pas ce dîner dans un cadre enchanteur.

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Pour le dîner suivant nous avons choisi un tout autre endroit, beaucoup plus simple, car nous l’avons vu déborder de jeunes qui l’ont adopté comme QG, le Grand Café Godot. On dîne dehors, les genoux sous une bonne couverture, de tapas, de bruschetta, de pâtes bien garnies, arrosés d’une bonne bière. L’endroit est parfait pour observer la vie nocturne gantoise, c’est sympa, sans prétention et on s’y sent très bien. Nous avons choisi pour le dernier dîner la brasserie Packhuis, d’abord pour le décor mais la table se tenait tout à fait debout. Il s’agit là aussi d’un ancien entrepôt daté XIXè dont on a gardé la structure métallique. Nous avons craint une cuisine standardisée mais que nenni : croquettes de crevettes, sashimi de bar, faisan et saumon, revisités à la mode de Flandre, bonne bière locale, une bonne surprise que nous recommandons.

Pakhuis

A contrario de toutes ces bonnes choses, éviter le cuberdon, sucrerie locale composée de gomme arabique violette fourrée d’un sirop très sucré aux fruits rouges ; déjà peu appétissante à voir mais quelconque en bouche.

 

Vélos MAX MOBIEL / Voskenslaan 27http://www.max-mobiel.be/Home

B&B SIMON SAYS / Sluizeken 8 / http://simon-says.be/fr

Pâtisserie MAX / Goudenleeuwplein 3 / http://www.etablissementmax.be/en

Chocolatier Luc Van HOOREBEKE / Sint-Baafsplein 15 / http://www.chocolatesvanhoorebeke.be

Boulanger HIMSCHOOT / Groentenmarkt 1 / http://www.bakkerijhimschoot.be

Restaurant BELGA QUEEN / Graslei 10 / http://www.belgaqueen.be/fr/Ghent.aspx

GRAND CAFÉ GODOT / Hooiard 8 / http://www.godotgent.be

BRASSERIE PAKHUIS / Schuurkenstraat 4 / http://www.pakhuis.be/fr

 

14 mars 2015

Gand, une cathédrale, un chef d'œuvre, un beffroi

Contrairement à Anvers, Gand est une grande cité au centre historique plus vaste. Il demande une bonne journée de visite, que l'on débute souvent par sa cathédrale, pour éviter la cohue devant le joyau "L'Autel de Gand", retable plus communément appelé "L'Agneau mystique". La cathédrale Saint-Bavon (Sintbaafskathedraal) ne laisse aucun souvenir impérissable. Il s'agit d'un bâtiment assez sobre de l'extérieur, presque modeste, doté d'une haute tour épaisse au-dessus du portail. Peu d'ornements, de fioritures, d'enjolivements. Construite sur les décombres d'une église romane du XIIe s. dédiée au Baptiste, elle s'agrandit, s'étend, se transforme au fil des siècles, subit les assauts des iconoclastes, les flammes de plusieurs incendies (elle en perd ses vitraux), et enfin, de gros travaux de restaurations.

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Elle semble aujourd'hui faite de bric et de broc, sans aucune unité : la crypte est romane, le chœur gothique, la nef et le transept gothique tardif, le maître-autel baroque et la chaire rococo. Elle empile trois matériaux successifs selon les moyens disponibles aux différentes étapes de sa construction, la pierre gris-bleu de Tournai, pierre blanche d'Alost, puis simple brique. Le déambulatoire longe 25 chapelles latérales dont deux méritent attention : la 15ème (à gauche du chœur), dédiée aux Saints Pierre et Paul abrite un Rubens - la seule toile de la cathédrale à avoir de l'intérêt -, qui illustre la conversion du Comte Adlowin, futur Saint Bavon, renonçant à sa vie dissolue (le peintre anversois a d'ailleurs donné ses traits au Saint protecteur de Gand) et la 11ème, qui a renfermé le fameux triptyque avant qu'il ne soit transféré dans la 25ème, mieux adapté à sa conservation.

La seule présence de "L'Agneau mystique" justifie d'une visite à la cathédrale. À la fois pour l'œuvre, unique et honnêtement magnifique, mais aussi pour ses légendes. Le retable à trois volets et vingt quatre panneaux, est une commande de l'échevin Judocus Vyd et de sa femme aux frères Van Eyck, Hubert et Jan (en 1420). Si le second est un peintre attesté, on ne connaît cependant aujourd'hui aucune autre peinture pouvant être attribuée à son frère ainé Hubert. La seule preuve de son existence est une pierre tombale dans la cathédrale, mais rien ne prouve, à l'exception du quatrain figurant sur le cadre du retable, sa paternité d'artiste. À partir de 1794, les Français sont alors maîtres de Gand, le triptyque sera tout à tour, démembré, transféré, vendu, légué au musée de Berlin, redonné aux Belges, caché, enfin reconstitué en 1919 ! Mais en 1934, les deux panneaux du volet inférieur gauche furent dérobés. Contre rançon, le voleur restitua l'un des panneaux, mais l'autre est à ce jour toujours dans la nature. Pour la petite histoire, durant la deuxième guerre mondiale, le retable fut retrouvé par l'armée américaine dans une mine de sel allemande, après que le gouvernement de Vichy, qui avait fait main basse sur le triptyque, l'eut transféré outre-Rhin. C'est un quasi-miracle que le retable soit parvenu jusqu'à nous sans autres dommages.

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Il est présenté au public ouvert et l'on tourne autour pour apprécier ses deux faces. Normalement, "l'Agneau mystique" ne se déplie que pour de grandes fêtes religieuses. Fermé, il est austère, et ne présente qu'une Annonciation (l'ange Gabriel est tout de même une splendeur), le portrait des donateurs et deux imitations de sculptures du Baptiste et de l'Évangéliste. Mais de l'autre côté, c'est un festival de couleurs qui vous claque à la rétine ! La peinture religieuse, si elle sert d'abord l'église, a aussi pour but la diffusion et l'adhésion à sa doctrine. Les fidèles doivent comprendre le message, et quoi de mieux qu'un tableau à la fois lisible et magnifique ! En haut, l'humanité (Adam et Ève), Dieu, la Vierge et saint Jean, des anges et en-dessous, l'Agneau, symbole de la rédemption de l'humanité.

Tous les visiteurs restent bouche ouverte devant le triptyque, saisis par la délicatesse des étoffes et des broderies, la précision du pinceau, la finesse de l'exécution, le raffinement des détails, la grâce qui émane du tableau, que l'on soit ou non sensible au sujet. Même si vous devez longuement faire la queue avant d'entrer dans la chapelle, c'est un monument unique de la peinture qu'il ne faut manquer à aucun prétexte. 

Pour nous remettre de nos émotions, petite halte devant la cathédrale pour déguster une bonne bière belge, avant de continuer vers la Halle aux Draps, datée du XVe, beau bâtiment gothique, flanqué de la prison et surtout du beffroi ; haut de 91 mètres, symbole du pouvoir civil et de l'autonomie administrative de la cité, il est flanqué à son sommet d'un dragon, gardien des privilèges et des chartes des libertés. On y grimpe en ascenseur, puis à pied depuis l'étage des cloches et de l'imposant bourdon, dont on voit clairement le mécanisme. La vue sur la vieille ville par temps dégagé est remarquable !

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17 juillet 2014

Anvers - de deux maisons il faut choisir la bonne… Rubenshuis versus Rockoxhuis.

Lorsque l’on passe à Bruxelles, on va saluer Magritte, à Amsterdam, Rembrandt et Van Gogh, à Ostende, Ensor et à Anvers, Rubens. C’est sans doute le seul attrait notoire de cette ville qui m’ait laissée de marbre ; quand on aime Le Caravage, Le Greco et Zurbaran, le pinceau de Rubens, et ses anatomies féminines grassouillettes dégoulinantes, paraît à la fois épais et excessivement surchargé. Ça ne se discute pas, question de sensibilité. Mais si vous faites partie du fan club, vous allez atteindre l’extase, Rubens s’ingurgite dans moult églises et musées.

Á tout seigneur, tout honneur, la maison du maître, la Rubenshuis, que l’on ne peut ignorer, au vu de la longue queue multilingue qui s’étire devant. Autant la demeure de Rembrandt à Amsterdam m’avait un peu émue (comme quoi…), autant celle de Rubens m’a assommée : nous avons réussi à nous glisser entre un troupeau d’Allemands bruyants et un groupe d’Espagnols moins sonores pour tenter de nous imprégner de l’ambiance mais peine perdue, le soufflé est retombé avant même d’avoir levé. Car, il reste très peu d’éléments d’époque, la demeure, intacte jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, a été entièrement transformée depuis. Les  seuls vestiges ayant gardé leur aspect original, sont le portique en arc de triomphe et le pavillon du jardin (comme le mentionne le guide papier de la Rubenshuis, mais comme semble l’ignorer le Routard). Quant aux toiles du peintre, elles sont disséminées dans le monde entier… il faut donc se baser sur quelques éléments restants pour tenter d’appréhender le lieu, qui transpire un peu le m’as-tu vu, oserais-je dire le bling bling d’époque. Explications : Rubens rentre à Anvers après un voyage en Italie ; à 31 ans, il est déjà peintre de la Cour, riche, reconnu, diplomate, homme d’affaire et représentant officiel de sa ville natale. Il lui faut donc une demeure à sa mesure, qu’il va agrandir au fil des années, agrémenter, parer, pour devenir une vitrine de son rang, de sa puissance, mais aussi un investissement ; galerie des sculptures antiques, collection unique pour l’époque de peintures italiennes et flamandes des XVIe et XVIIe siècle, portique de statues… la maison flamande austère devient « palazzo italien baroque » pour incarner les idéaux artistiques de Rubens et recevoir les Grands de ce monde. On est bien loin de la vision romantique de l’artiste nécessiteux, maudit et incompris ! Alors y a-t-il vraiment un intérêt aujourd’hui à franchir le porche d’une maison qui, hormis son architecture extérieure, n’abrite plus les œuvres ni le quotidien de Rubens ? Certes, les salles transformées préservent de beaux objets, quelques toiles des contemporains de peintre, mais ça sent tout de même l’artifice : lorsque l’on traverse la chambre à coucher, la lingerie, les pièces à vivre, il n’est nulle part clairement indiqué que Rubens n’a jamais pu fouler un tel agencement. C’est bien dommage et très limite.

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Rubens doit une grande partie de sa bonne fortune à Nicolas Rockox (1560 - 1640), échevin et bourgmestre d’Anvers ; mécène, humaniste, collectionneur, il passe à Rubens d’importantes commandes pour les bâtiments les plus importants de la cité, l’hôtel de ville, la cathédrale, deux églises, mais aussi à titre personnel.  La demeure de ce généreux protecteur est devenue un petit musée fort plaisant, la Rockoxhuis. Elle abrite aujourd’hui son importante collection privée et certaines pièces marquantes du musée royal des Beaux-Arts, fermé pour cinq ans. Les quelques salles sont agencées d’une manière chronologique, telles des Cabinets d’Art qui auraient traversé les siècles : cabinet d’art du Moyen Âge tardif, puis Renaissance, Baroque, pour finir sur une dernière salle consacrée au cabinet d’étude, où, aux côtés des peintures, il y avait place pour les petits objets, les monnaies, les bijoux, les gravures et les livres. La disposition des œuvres picturales ne ressemble en rien à l’accrochage d’un musée ; elles occupent tout l’espace disponible sur les murs, comme on le faisait alors, enchâssées les unes aux autres comme les pièces d’un puzzle. Nulle hiérarchie entre les Rubens, les van Dyck, les Jordaens, les Brueghel, et les petits maîtres. C’est à chacun de s’approcher et de faire de belles découvertes, même si le nom de certains peintres sont moins connus (ou pas du tout…). Le musée fait aussi la part belle à du mobilier de très fine facture, coffrets à bijoux, armoires, petits secrétaires, vaisselles. Même si on imagine que la demeure de Rockox n’est plus tout à fait conforme à ce qu’elle était du temps de son prestigieux propriétaire, on est immergé dans ce Siècle d’Or anversois, qui a vu s’épanouir les arts, les sciences et la culture. Avec une délicieuse impression de changer d’époque, d’être pris par la main par un érudit très éclairé, qui nous fait partager son goût pour les pièces rares, dans le cadre intime de son intérieur quotidien.

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23 juillet 2014

Anvers - du gothique, du baroque... et Rubens !

Impossible de faire l’impasse sur la plus grande cathédrale gothique des anciens Pays-Bas méridionaux, construite au long de quatre siècles (1124 - 1520), depuis la modeste chapelle des origines jusqu’à l’imposant édifice qui se dresse derrière la Grand’place. Si la première pierre de l’actuelle cathédrale date de 1352, cette construction d’un nouveau bâtiment se fit sur les vestiges d’une ancienne petite église romane consacrée à Notre-Dame. La cathédrale affiche une allure un peu bancale, de l’extérieur, avec une seule et unique tour Nord de 123 mètres de haut. Les plus grands architectes se sont succédés sur le chantier, rivalisant d’audace pour mener à bien ce projet de prestige et clamer ainsi la toute puissance d’Anvers : sept nefs, 125 piliers, chœur élancé, déambulatoire à cinq chapelles, la cathédrale en impose. Un peu trop pour certains, puisque le lieu a subi coups du sort et dévastations, pour à chaque fois renaître encore plus beau : incendie en 1533, « furie iconoclaste » en août 1566 (les calvinistes apprécient peu le culte des images pieuses qu’ils associent à de l’idolâtrie et dévastent sans remords la cathédrale), interdiction du culte catholique par les protestants et mise à sac de la cathédrale au début des années 1580, et enfin razzia consciencieuse des Français en 1794, au nom de l’idéal républicain. Après chaque cataclysme, les commandes affluent de nouveau, on reconstruit plus riche, on embellit, on décore et on se retrouve aujourd’hui avec un assemblage d’éléments hétéroclites remontant à des époques diverses et formant un nouvel ensemble sans discordance marquée.

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Á la suite des dégâts majeurs opérés par les protestants, l’église catholique reprend la main et commande à Rubens cinq tableaux. Trois sont encore présents aujourd’hui, auxquels est venu s’ajouter un quatrième, transféré du Musée d’Anvers. Même sans être ordinairement transportée devant le pinceau de Rubens, j’avoue que la Descente de Croix fait son petit effet et mérite qu’on s’y arrête un long moment.

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 Á quelques pas de cette saillante construction, la rue vous mène sur une petite place bien jolie, la/le (?) Hendrik Conscienceplein (Hendrik Conscience, auteur anversois du XIXe siècle), bordée du beau bâtiment de la bibliothèque municipale et de l’église Saint-Charles Borromée (Sint-Carolus-Borromeuskerk). L’imposante façade, robuste, vaste, exubérante, rappelle étonnement les églises italiennes, furieusement baroques… en s’approchant, on distingue trois étages de colonnes, des niches, des statues, de l’ornement, du tarabiscotage et un emblème familier, IHS… ah, ben oui, pas de doute, entre les deux lieux de culte, nous avons fait un petit bond dans le temps ! Qui dit IHS, dit Jésuites, donc Baroque. Nous voilà au début du XVIIe siècle, lorsque la Contre-Réforme balaie l’austérité des protestants en laissant les artistes s’en donner à cœur joie. Pas étonnant donc, qu’on ait confié à Rubens le décorum extérieur, qui doit attraper le regard des passants et les ramener dans le droit chemin. Ce goût du mouvement, de la mise en scène, du faste, de l’exubérance, on le retrouve une fois la porte poussée. Si la nef claque un peu moins qu’espéré, c’est la chapelle de la Vierge qui porte le plus haut les codes baroques : marbre blanc, dorures, plafond et peinture de Rubens toujours (une copie, en fait !), statues, autel foisonnant, l’ensemble est fort d’effets visuels, de trompe-l’œil, de contrastes, d’énergie, autant de sources d’émotion qui rappellent aux croyants la grandeur de la religion catholique. Car si les protestants tiennent à distance les images et les enjolivements, les catholiques entendent bien se servir de leur puissance évocatrice.

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La nef a subi en 1718 les dégâts de la foudre, qui a réduit en cendre la voûte originelle, porteuse de trente neuf toiles de Rubens, ainsi que nombre de marbres. La chaire, les confessionnaux, les lambris sont postérieurs à ce jour funeste mais valent le coup d’œil : exaltation des valeurs de l’église dans les personnages, présence de symboles forts, compréhensibles par tous, combats dantesques entre le bien et le mal dans les compositions, la nef devient une scène de spectacle ; car contrairement aux églises gothiques conçues pour la déambulation et les processions (nefs latérales, chœur ouvert, maître-autel noble), l’église baroque oppose une nef large, dominée d’une chaire imposante, ouvragée, souvent allégorie d’un sujet biblique, pour donner toute son importance au prêche, au sermon, aux harangues, aux admonestations ! La célébration de la foi se métamorphose alors en dramaturgie…

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27 avril 2014

La Trilogie « Gormenghast », romans de Mervyn Peake

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Titus d’Enfer (Titus Groan, 1946) / Gormenghast (Gormenghast, 1950) / Titus Errant, (Titus Alone, 1959)

Éblouissante traduction de Patrick Reumaux, chapeau bas...

La postérité peut être sacrément injuste dans le tri qu’elle fait des écrivains. Si elle est incapable de les ranger dans le bon tiroir, si ça dépasse, si ça coince, si ça se singularise à outrance, vlan, aux oubliettes de l’histoire littéraire, perte sans profit, voilà ce qui arrive aux singuliers qu’on ne peut mettre au pluriel. Dessinateur, illustrateur des Contes de Grimm, d’Alice au pays des Merveilles, de L’île au trésor, poète, dramaturge et romancier, Mervyn Peake (1911 - 1968), fait figure d’artiste bizarre à peine identifié, même dans son Albion natale. Si l’on sait ce que sa trilogie n’est pas, bien malin celui qui pourrait la définir en deux lignes : trop tardive pour être rattachée au Roman gothique, dont il n’a gardé que le goût pour les châteaux et les ruines, pas assez insolite pour lorgner vers l’Heroic Fantasy, trop réaliste pour s’arrimer au fantastique, trop sombre pour un conte, trop atypique pour devenir une légende... on la présentera comme un long récit imaginaire de 1512 pages et puis c’est tout, je ne me risquerai pas au-delà.

Le lecteur se cramponne comme il le peut à son seul point d’ancrage, le gigantesque, le dantesque château de Gormenghast, berceau héréditaire des Comtes d’Enfer : forteresse inextricable, dédale de pierres extravagant, masse grise démesurée hérissée de tours hirsutes, fantaisie architecturale, construction oppressante et lourde qui incarne les rêves excentriques des 76 Comtes qui se sont succédés dans ces murs, la superbe du château règne sur le roman, loin devant le destin des personnages, les intrigues, les rebondissements. Avant tout dessinateur, Mervyn Peake possède le don merveilleux d’une prose visuelle qui donne vie à son décor : les longues descriptions des différentes ailes du château ne sont jamais rébarbatives ou superfétatoires. Il peut se permettre de nous prendre par la main pour une balade de dix-huit pages sur les toits du château, sans que notre attention faiblisse. Il faut bien avouer que la structure de Gormenghast recèle d’inventions très graphiques, comme ces arbres jaillissant à angle droit de la maçonnerie, suffisamment énormes pour que des personnages s’y promènent comme sur un boulevard et y prennent le thé, ou ces tours circulaires, transformées en bassin par l’eau des pluies, servant de piscine naturelle pour les juments et leurs poulains… Dessinateur mais aussi poète, donc narrateur délicat, adepte de la nuance, de la demi-teinte, de la phrase qui se déroule lentement avec grâce : « accrochant à son col une broche de pierres précieuses, il soupira, et au sein de l’océan tragique de ce soupir se fit entendre le murmure d’une vague moins amère ».

Ce fief austère, trop vaste, humide, vétuste, voire déliquescent, pourri par des pluies diluviennes, est un monde clos, figé, silencieux, vide, d’une incommensurable tristesse. La famille d’Enfer, ses serviteurs, son médecin, forment une galerie de portraits curieux, très imagés. Si au commencement était le verbe, Mervyn Peake donne à ses personnages des noms très évocateurs, pour les croquer d’un simple trait : Craclosse, Lenflure, Finelame, Tombal, Salprune, Grisamer, Brigantin, ces noms caractérisent immédiatement la nature de l’individu. Ils sont saisis sur le vif, par un détail de leur anatomie, un tic de langage, une attitude, une gestuelle, qui résume leur caractère ou leur destin : « Le Dr Salprune sourit, exhibant deux éblouissantes rangées de dents plantées dans ses gencives comme des pierres tombales… le rire du Dr Salprune faisait partie de sa conversation… ce rire évoquait le vent sifflant dans les combles, ou le hennissement du cheval. Ce n’était d’ailleurs pas un rire humoristique, mais un simple accident de conversation… ». Le chef des cuisines, l’énorme Lenflure, entre en scène et harangue ses jeunes marmitons avec un laïus à la saveur toute personnelle : « Venez mes calculs ! Venez mes biliaires ! Écoutez-moi avec attenchion ! Mes chérubins tranchpirants, dites-moi qui je chuis ? Lenflure ! C’est tout ce que chavez mon petit ochéan de trognes ? Chilenche ! Chef de Gormenghast, homme et garchon, chage et fou, choleil et pluie, chable et chiure, cornes et cul, tout cha pluche une pinchée de poivre rouge ! ». Mervyn Peake excelle dans ces représentations réalistes, animées, saisissantes, éminemment drôles, de ses personnages. Avec toujours le détail qui fait mouche : « Irma était étendue de tout son long sur le sol. Elle se contorsionnait comme une anguille qu’on vient de couper en deux et qui garde encore quelques idées personnelles sur les contorsions ».

La trilogie relate l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte de l’héritier de Gormenghast, Titus d’Enfer, au moment où un jeune apprenti des cuisines, Finelame, décide de s’élever dans l’échelle sociale du château, au prix de manigances, de trahisons et de meurtres. Ces deux personnages vont, chacun à leur manière, dynamiter l’ordonnancement du château, ses rites ancestraux, son protocole, sa tradition étouffante qui régissent la vie de ses habitants. Plus que le Comte Tombal d’Enfer, c’est Grisamer, Maître du Rituel, Gardien des documents, qui règne en ces lieux et qui régit, avec l’aide de vieux volumes poussiéreux, l’emploi du temps de la famille : « dans le premier des trois tomes, la date était suivie par la liste précise de tout ce que le comte devait faire minute par minute pendant la journée. Les heures exactes, les vêtements à porter en chaque occasion, les gestes symboliques à accomplir ». Aucun affectif pour les membres de la famille, la Loi de Gormenghast, l’obéissance à la tradition, priment sur les individus : « Aucun membre de la famille en chair et en os n’éveillait en lui la loyauté qu’il éprouvait pour le symbole. Que le grand fleuve sombre de lignée poursuivît indéfiniment son cours, sans jamais sortir du lit de la terre sacrée, était son unique souci ». Nos deux insoumis verront sur les deux premiers volumes leurs destinées se croiser, se combattre, s’opposer dans la conception même de leur mutinerie : Titus d’Enfer cherche à se réaliser hors du château, quand Finelame sème le chaos pour se rendre maître des lieux. Ce combat à l’issue fatale contamine jusqu’au cœur même des pierres, qui suintent devant l’ennemi : « le mal est dans le château… quelque chose a changé… il y a quelqu’un, un ennemi… ce n’est pas un fantôme, la rébellion ne démange pas les fantômes… la malfaisance rode. » Combattant Finelame durant une tempête apocalyptique qui noie le château sous d’incessantes trombes d’eau, Titus sauvera Gormenghast du sinistre arriviste, comme une fin du parcours initiatique, où il laisse, en même temps que les dépouilles des siens, une partie de son innocence. Titus quittera alors sa terre natale pour éprouver cette liberté nouvelle, hanté par la pensée de cet autre monde qui pouvait exister hors de Gormenghast.

Ce dernier opus, qui relate les errances de Titus d’Enfer très loin de chez lui, souffre de l’absence de la forteresse, source première de fascination chez le lecteur. Le monde imaginé par Mervyn Peake ne ressemble à rien de connu, tout en étant vaguement familier, comme une excroissance de pierre sortie de terre, un magma originel aux limites floues, autour duquel tournerait tout l’univers.  « Il n’y a pas d’ailleurs. Tu ne feras que parcourir un cercle, Titus d’Enfer. Il n’y a pas de route, pas un sentier qui ne te ramène à ta demeure. Car tout mène à Gormenghast ».

 

5 avril 2014

Théorème de la lumière…Jacques Lacarrière à la galerie Desmos

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Pour tous ceux qui, dans leurs jeunes années, ne connaissaient de la Grèce que L’Été grec, le premier voyage en terre hellène avait forcément quelque chose de décalé ; même si les derniers chapitres ajoutés au livre pour sa réédition nous montraient un Lacarrière tout déconfit par les bouleversements qu’avait connus le pays, lors de son retour en terre promise après une longue parenthèse choisie, nous n’avions pris le pouls de la Grèce qu’au travers des déambulations pédestres d’un jeune homme qui l’avait arpentée à une époque totalement révolue. On avait du mal à raccorder ses récits avec ce que l’on avait sous les yeux, un état moderne et prospère (enfin, pour la prospérité, je parle des années 90…). 

Lacarrière nous a fait goûter la saveur d’un monde disparu, que nous avions un peu tendance à idéaliser, comme une sorte de paradis perdu dont on garde une nostalgie, mal à propos : combien de fois ai-je subi les admonestations de πουλακι μου, me claironnant aux oreilles l’état d’extrême pauvreté de la Grèce qui se relevait alors comme elle le pouvait de la guerre civile et la dureté du régime qui s’est instauré ensuite ? Je faisais à chaque fois profil bas, sachant pertinemment le bien-fondé de ses remarques.

Mais j’ai tout de même couru dans le XIVe, dès que j’ai su que Lacarrière avait aussi joué de son Leica lors de ses pérégrinations et que l’on allait replonger dans la Grèce « d’avant »… Des clichés noirs et blancs, des portraits, la vie des humbles ou des reclus (superbes photos des ermites du mont Athos), des jeux d’ombres de lumière, de cette lumière coupante qui aplatit les reliefs, « un pays, en somme, où la rigueur janséniste de la chaux s’opposait aux vertiges de l’ombre, un pays presque inhumain tant il devient austère ». « Ces lieux nus et brûlants avec leurs arêtes vives et leurs surfaces arasées évoquent pour moi les vieilles géométries d’Euclide et de Thalès. C’est d’ailleurs ici qu’elles sont nées, dans ce pays géométrique où le soleil joue aux mathématiques avec l’ombre. »

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Photographies de Jacques Lacarrière - "Ombre et lumière"

Librairie-galerie Desmos

14 rue Vandamme – 75014 PARIS

Jusqu’au 13 avril / 15 heures – 19 heures

Métro Edgar Quinet ou Gaité

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Le Présent Défini
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