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25 février 2016

Le Magne - avant-propos

De quelle autre contrée rapprocher le Magne ? De Chios, bien sûr, pour sa minéralité, sa rusticité, son austérité, mais une Chios bariolée de vert, humide, coutumière des vents violents et des pluies d’hiver soutenues (sauf si, comme nous, vous passez entre deux dépressions). Á moins qu’il ne faille plutôt regarder vers San Gimignano, pour ses hautes tours de pierre bâties sur les collines. En fait, le Magne permet de concilier l’envoûtement des terres du Nord baignées de brouillard et secouées de rafales, avec une architecture rurale sévère et des habitudes claniques presque féodales, longtemps de mise en Toscane.

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Le Magne est la péninsule centrale du Péloponnèse, ce long doigt escarpé, montagneux, dont la crête émerge à plus de 1000 mètres. De chaque côté de cette griffe acérée, les habitants se sont installés dans de tout petits villages resserrés, tassés, isolés, protégés par les châteaux et les forteresses. Le sol aride et rocailleux, lessivé par les pluies et le vent, s’adoucit en descendant vers la mer, jusqu’à ressembler parfois aux landes irlandaises. La région est sauvage, brute, pauvre, protégée par ses frontières naturelles, et totalement discordante de l’image « paradisiaque » que l’on se fait souvent de la Grèce.

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Le Maniote n’est pas, en premier lieu, grec, il est avant tout le descendant des Spartiates - comprendre fier, libre, rétif aux envahisseurs et maîtres de tout poil. Après la chute de Sparte, un certains nombre de citoyens, plutôt que de reconnaître l’autorité des « souverains oppresseurs » se seraient retirés dans les montagnes du Magne, y faisant souche. Même les Ottomans se cassèrent les dents sur ce coin du bout du monde, qu’ils ne purent jamais totalement conquérir. Bien évidemment insoumis, réfractaires à un pouvoir central, les Maniotes se sont, des siècles durant, regroupés en famille, en faction, n’obéissant qu’à leur Protogéros, protégés derrière leurs hautes tours de pierre. L’absence d’organisation, de concertation, d’entente au sein de la région a favorisé la rivalité entre les clans locaux ; on affirme sa puissance en construisant des forteresses, des citadelles, épaisses, rectilignes, sans une once de fioriture ou de décoration (plus de huit cents au début du XIXe). Ces saillies souvent plantées sur les promontoires, protègent le clan et annoncent le prestige et la puissance de son patriarche. Excédées par la vendetta permanente, certaines familles Maniotes s’exilèrent en Corse au XVIIe... de quoi tomber de Charybde en Scylla… Repliés sur eux-mêmes, les Maniotes se sont construit une existence à part, qui fut difficile à concilier avec la notion d’État et les lois d’une société structurée, après l’Indépendance de la Grèce. Désenclavé, inscrit dans le développement du pays, le Magne se vide peu à peu de ses habitants, qui recherchent une vie moins difficile dans les grandes villes.

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Aujourd’hui, les centaines de tours se dressent dans le silence, abandonnées, malmenées sous un climat hostile. Des villages entiers se sont tus, enveloppés d’un brouillard qui se déchire sous les assauts du vent. Le contraste est souvent abrupt, entre le golfe de Laconie, baigné de soleil, et les contreforts montagneux, prisonniers des brumes. C’est sans doute ce qui frappe d’emblée, lorsque l’on quitte Gythion pour rejoindre Aréopolis, porte d’entrée de cette autre finis terræ ; la douceur du bord de mer disparaît sous les ombres des montagnes, le ciel bleu se dérobe, les nuages bas voilent de gris le paysage, l’atmosphère se rafraîchit, les premières tours fantômatiques se dessinent… dans un décor que le roman gothique anglais ne renierait pas.

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13 février 2016

Mystra sous le soleil

Merci à I.G pour son cours dense mais très clair sur Mystra

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La situation géographique de Gythion permet à la fois de parcourir le Magne mais aussi de remonter vers une Sparte toute proche pour retrouver Mystra, vingt-quatre ans après ma première visite, au printemps 1992. J’ignore quelle est la fréquentation du site en pleine saison, mais en janvier, le lieu est d’un calme absolu et quasi-désert (nous ne croiserons en tout et pour tout qu’une quinzaine de visiteurs durant les trois heures et demie nécessaires pour arpenter cette cité fantôme construite à flanc de colline).

Si vous faites une légère overdose de colonnes, de temples et de théâtres antiques lors de votre périple dans le Péloponnèse, Mystra est là pour vous renvoyer tout droit à l’époque de la Quatrième Croisade, de la prise de Constantinople et de la famille de Villehardouin. Certes, la place forte franque a vu le jour en 1249, sur un piton rocheux qui surplombe la plaine de Sparte, mais elle est d’abord le résultat de la déconfiture des Byzantins devant les Italiens et les Francs en 1204, qui se partagèrent la bête vaincue en créant l’Empire latin de Constantinople. Geoffroy Ier de Villehardouin obtient la Principauté d’Achaïe* ou de Morée**, en récompense de ses loyaux services. Son second fils, Guillaume, devenu Prince d’Achaïe à la mort de son frère aîné, agrandit encore ses possessions en avalant toute la côte Est de l’actuelle Laconie. On peut accorder au garçon un certain goût pour les citadelles imprenables grandioses, au vu des forteresses qu’il bâtit, Mystra et Monemvassia. De ce nid d’aigle posé à 621 mètres d’altitude reste aujourd’hui le château fort à double-enceintes, une tour de guet et une chapelle. La montée ne vaut que pour la vue…

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Les Byzantins, retirés dans leur Empire de Nicée (pour faire simple, en Asie mineure), n’entendent pas laisser Constantinople aux mains de leurs ennemis et préparent leur revanche pour reprendre les territoires perdus. En 1259, c’est chose faite, lors de la bataille de Pélagonia, où Guillaume Villehardouin est fait prisonnier. En guise de rançon, il cède les forteresses d’Achaïe : Mystra bat désormais pavillon byzantin et va devenir une cité florissante, la « Florence de l’Orient ».

La stabilité politique y est pour beaucoup ; l'empereur de Byzance Jean VI Cantacuzène enverra son fils Manuel diriger la région, ce grand despotat de Morée dont Mystra est la capitale. Le long règne de Manuel (1348-1380) pacifie la région, calme les rébellions des gouverneurs locaux, et fait de la cité un important centre politique et culturel. Lorsque la famille rivale (les Paléologues) arrive aux affaires, elle mène une politique expansionniste ; Mystra s'agrandit, construit églises et monastères, sort de sa première enceinte, dévale toute la pente de la colline jusqu'aux maisons de maître construits par les familles nobles, bien plus bas. Certains monastères, construits d'abord à l'écart des habitations, sont rattrapés par une urbanisation galopante et se retrouvent englobés dans une large seconde enceinte. Cette période prospère s'étend du milieu du XIVe au milieu du XVe. Mystra est alors le siège d'une Renaissance hellénique, politique et culturelle. C'est un carrefour d'échanges intellectuels et religieux, où se croisent prélats de l'église orthodoxe,  savants, copistes, penseurs, philosophes... dans cette émulation commune, on retourne aux mythes anciens, on relit les auteurs antiques, jusqu'à fonder une nouvelle école philosophique néo-platonicienne qui résonnera jusqu'en Italie, à Florence.

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Las, des querelles de famille chez les Paléologue, qui se partagent trois despotats dans le Péloponnèse, affaiblissent leur autorité. Des stratégies d'alliances contraires, des divisions, les coups de boutoir des Ottomans qui frappent à la porte de Constantinople, précipitent la chute de Mystra qui tombe en 1460.

Mystra est donc le lieu d'un rayonnement de l'art byzantin au sein d'une cité entière, en liaison avec la redécouverte de l'Antiquité grecque. Et ce qui est stupéfiant, c'est qu'aujourd'hui encore, la ville semble toujours respirer. Si on retape les églises, les monastères, le palais du Despote pour les rendre pérennes, ce sont encore une fois les constructions en déliquescence qui me touchent le plus. Les édifices religieux, mélange de briques et de pierres sont évidemment remarquables (Sainte-Sophie, Vrontochio, les coupoles, les fresques - tout est matière à émerveillement) - mais le souffle vient plutôt pour moi des maisons en ruines, des escaliers, des passages, des ruelles étroites toujours lisibles, harmonieux. Dans ce silence qui règne en hiver sur le site dépeuplé, avec cette légère brume flottante qui s'accroche le matin aux arbres, les vieilles demeures de pierres semblent s'éveiller lentement de leur long sommeil. On ne serait pas étonnés de croiser un bout de manteau d'un seigneur franc, la capuche d'un prélat, ou l'épée d'un chevalier. Le décor fait bouillonner l'imagination parce qu'il est brut, naturel, originel et qu'il fait revivre une époque révolue.

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Vous viendrez sans doute à Mystra pour l'architecture byzantine, pour les fresques qui s'éloignent doucement des images religieuses traditionnelles, pour les plans un peu compliqués des églises, pour les monastères toujours en activité. Moi, j'y entrouvre pour quelques heures un livre d'histoire. 

 

* La principauté d’Achaïe englobe à l’époque une grande partie du Péloponnèse, rien à voir donc avec la région qui porte aujourd’hui ce même nom, située au Nord du Péloponnèse (chef-lieu Patras).

** Morée, autre nom du Péloponnèse

30 juin 2016

Un petit air de Grèce par ce temps pourri...

LG

Pas d'Athènes et de Skyros avant dix longues semaines... de quoi déprimer dans un Paris saturé d'eau, aussi terreux et venteux qu'un beau matin de novembre. C'est peu dire qu'on avait comme un besoin soudain d'entendre d'autres refrains que les rincées sur les carreaux ! Alors ce soir, direction le Chat Noir*, pour un aparté grec, une soirée à la gloire du rébétiko, dont l'âge d'or remonte à l'entre deux guerres; que cela nous  a fait du bien...

Je fus d'abord surprise de découvrir que le répertoire allait être un petit peu revisité selon les usages à la Française, c'est-à-dire en piano-voix ; mais il faut reconnaître que cette transposition n'altère en rien la beauté des chansons, et souligne au contraire leur souplesse vers d'autres arrangements. Le pianiste et la jeune chanteuse, Grecs tous deux - Yannis Plastiras (piano) et Alexandra Kladaki (voix), ont d'ailleurs joué avec la proximité physique que leur permet l'instrument, lors d'échanges complices, pour une vraie complémentarité musicale. Cette soirée "amicale", sans prétention, a permis aussi aux néophytes du genre de découvrir le rébétiko de la meilleure manière qu'il soit, expliqué, décodé par l'un de ses traducteurs.

 

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J'avais lu la sélection des rébétika traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch**, sans imaginer un jour que je verrais l'un d'entre eux dans le rôle du passeur, venu rendre lisibles des textes peu accessibles pour un public sourd à l'argot du Pirée, au vocabulaire des fumeries de haschich, à la langue grecque matinée de turc revenue de Smyrne. Sans pontifier le moins du monde, Michel Volkovitch nous a raconté les origines, les particularités, la singularité de cette musique qui fait désormais partie de l'ADN des Grecs, même des plus jeunes, avant de nous présenter au fur et à mesure de la soirée, le texte de chaque chanson, interprétée par les deux artistes.

Si vous vous intéressez un tant soit peu à la langue grecque, pas forcément au rébétiko, vous trouverez aussi dans La Grèce de l'ombre une passionnante réflexion sur le travail du traducteur : le livre met en vis-à-vis sur des doubles pages, les chansons traduites par Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch, sans qu'ils se soient concertés. Le résultat est étonnant à plus d'un titre : on devine alors aux bords de quels abîmes se promène un traducteur avant de se jeter à l'eau, et comment sa sensibilité, ses choix, son implication dans le texte, sa relecture pour en saisir "la substantifique moëlle" va emmener toute une œuvre vers une tonalité plutôt qu'une autre. On aimerait - pour une prochaine édition ?"- trouver le texte grec en miroir des chansons pour une lecture fluidifiée, apprendre un peu de vocabulaire des bas-fonds et jouer nous aussi à l'apprenti traducteur, si ce n'est pas trop demander.

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* 76 rue Jean-Pierre Timbaud - 75011 Paris

** La Grèce de l'ombre, éditions Le miel des anges (lemieldesanges@gmail.com) - 2014

 

29 janvier 2016

En route pour Gythion (Γύθειο) - le pratique d’abord

Si l’on ne dispose que de quelques jours en hiver (eux-mêmes raccourcis par une durée d’ensoleillement rachititique - la nuit et les températures s’écroulant à 17h), impossible de visiter les deux doigts du Péloponnèse qui dessinent la région de la Laconie. Nous avons donc renoncé au dème de Monemvassia pour privilégier le Magne.

Le plus simple et le plus rapide consiste à emprunter le bus Ktel au départ du terminal A d’Athènes (odos Kifissou), toujours aussi sinistre, dans un quartier toujours aussi improbable, mais aucunement menaçant. Les bus sont confortables, fréquents et étonnement ponctuels. Même en plein hiver, il y a pléthore d’horaires pour relier Gythion via Sparte, où s'effectue la correspondance. Au final, comptez quatre heures et demie de trajet. Á l’aller, nous avons été accompagnés d’une pluie continue durant tout le voyage ; si le trajet n’est pas désagréable jusqu’en Argolide, la plaine de Tripoli, en janvier, par une matinée brumeuse, maussade et humide, est passablement lugubre : on se pendrait pour moins. Heureusement, à notre arrivée à Gythion, le grand beau était de retour et ne nous a pas lâchés du séjour.

Gythion, ancien port de Sparte, se trouve aux portes du Magne, posé entre mer et montagne - le golf de Laconie et la chaîne du Taygète. La petite ville, qui dégringole des hauteurs vers le quai, est absolument délicieuse ; pas de construction hideuse, de grand bazar à touristes, de verrue qui dénature et déshonore l’harmonie du lieu. Les toits de tuiles rouges, les façades colorées, les barques de pêcheurs, le bleu coupant du ciel et les neiges du Taygète composent un tableau délicat, gracieux et reposant. On s’y sent bien sur-le-champ et on a bien du mal à en repartir.

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Où se loger à Gythion ? C'est le point faible de la ville, de ne proposer aucun hôtel digne de ce nom. Le Routard s'extasie sur la Saga Pension, tenue par une Bretonne depuis des lustres. C'est bien tout le problème. Le lieu est vieillissant, la déco hors d'âge, la literie totalement périmée (de quoi vous coller d'office un bon lumbago). J'ai beau appartenir moi aussi à la Chouchen Connection, je ne trouve en toute franchise rien à sauver dans un hôtel* qui laisse ses clients sans chauffage en hiver (l'installation est bien là mais les tuyaux restent désespérément froids) ; rien ne sèche, tout empeste très vite l'humidité, des serviettes aux vêtements, même fraîchement lavés. Nous avons fui au bout de trois nuits à l'Aktaion Hôtel, autre établissement en front de mer, impersonnel au possible et aussi peu engageant, mais chauffé par une clim' réversible toute neuve ; une renaissance !

Côté table, dominance du poisson sous toutes ses formes, grillé, en soupe, en friture, et tout cela est très frais. La soupe de poisson à la grecque ressemble davantage à notre cotriade bretonne qu’à la soupe « moulinée », et elle tient bien au corps, croyez-moi. Il y a pas mal de tavernes le long du port, alimentées par les pêcheurs et les cartes se ressemblent toutes. Pas de coup de cœur réel, de repas mémorable, de plat remarquable (les pâtes aux langoustines de Pano Koufonissi auront du mal à trouver un challenger). On se nourrit correctement et richement mais « gustativement », ça manque un peu d’originalité et de finesse (je ne donne donc volontairement aucune adresse particulière).

Pour un « vrai » petit-déjeuner (puisque qu’aucun des deux hôtels n’en sert qui vaille le déplacement), nous passions rafler des douceurs à la pâtisserie de la place avant de nous attabler au café voisin pour le complément ; on se fait son petit coin entre le pope et les papis du quartier et on commence ainsi la journée avec le sourire.

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Petit-déj' de ma moitié, pourtant peu porté sur le sucre, les Dipla ; feuilles frites et roulées arrosées de miel... moi, je préfère les baklava !

Louer une voiture est obligatoire pour parcourir les environs (routes en excellent état) ; 25 euros la journée à l'agence Rozakis Travel, sur le quai, où le personnel est adorable, arrangeant, souriant. Pour le retour en bus vers Athènes, impossible d'acheter les billets dans cette agence. Il faut retourner là où le bus vous a laissés à l'aller et entrer dans la boulangerie pâtisserie qui fait office de bureau Ktel, à côté de la banque ; oui, c'est un peu bizarre mais c'est ainsi - et cela permet de perdre un bon en-cas avant de prendre la route.

Ah, contact important, Yorgos Hassanakos ! Son épouse et lui tiennent une boutique de souvenirs, journaux, livres… au pied de l’Aktaion Hôtel. Ce monsieur, charmant, accueillant, bienveillant et serviable, peintre et marionnettiste, est une mine de renseignements sur la région et se met en quatre pour vous faciliter le séjour. Il nous a véhiculés une demi-journée dans Gythion, ce qui nous a permis de pousser quelques portes. Mais ça, ce sera le sujet du prochain post…

 

* Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le jus de d'orange coupé d'eau au petit-déjeuner... du jamais vu en quinze ans de Grèce, dans une région plantée d'orangers...

 

25 avril 2016

L'habit ne fait pas le moine...

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Le Peintre et le Pirate (Ο θρύλος του Κωσταντή - 1963), "roublardise" de Cóstas Hadziaryíris

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Cambourakis

  

« Nous sommes en l’an mil cinq cent, ou mil six cent, ou mil sept cent. Quand exactement, cela n’a guère d’importance, et d’ailleurs nous n’en savons rien. » On ne sait pas trop bien non plus d’où sort cet ancêtre de l’auteur, grand écumeur des mers sous son drapeau noir, virtuose du sabre et des supplices gratinés. La pseudo-histoire de piraterie prend vite l’eau et la tangente, quand le capitaine et son équipage se convertissent, avec toute la démesure des novices, à la religion chrétienne, passant d’une dialectique du massacre à une dialectique du salut. Cette révélation divine, bien orchestrée par le peintre du navire, manipulateur aux dents longues et stratège aguerri, aura raison de l’unité et de la santé mentale de l’équipage. Une crise mystique virera au massacre à bord de la frégate, laissant les survivants en proie aux repentirs et aux lamentations ; il est grand temps de laisser tomber la piraterie et d’effectuer une autre "conversion". Le Capitaine laissera son navire, rebaptisé Vierge Marie, aux mains de son second, amateur de robes de bure et d’encensoirs qui voguera vers l’Angleterre, annonciateur du Jugement Dernier, tandis que Costandis, le peintre - devenu son directeur de conscience -, et l’ancien cambusier rentrent en Grèce, faire main basse, pacifiquement, sur un petit village de campagne.

Mais quel escroc ce Cóstas Hadziaryíris ! Comme il sait entourlouper son monde, mettre sous le nez de son lecteur une invraisemblable histoire et le laisser en plan, se gausser d’avance de son désarroi, après avoir bâclé une fin rocambolesque. On referme les 173 pages dubitatif, perplexe, en s’interrogeant sur les motivations du monsieur. On rembobine alors l’intrigue, on se gratte un peu le cervelet, jusqu’à ce que, fiat lux, nove sed non nova.* Parce qu’à force de nous refiler des citations latines foireuses tronquées (legato alacrem eorum...**), une intrigue en trois parties bien distinctes, des personnages caricaturaux, une dramaturgie ampoulée, des effets très marqués, un chaos hénaurme, on finit par comprendre... qu’on est au théâtre. Le Peintre et le Pirate n’est ni une épopée, ni un pastiche, encore moins un roman, mais sans doute un "presque manuscrit" pour marionnettistes ou montreur d’ombres ; au moins une "farce" en trois actes facile à suivre, extrêmement drôle, sarcastique en diable, qui cache aussi des préoccupations contemporaines sous une intrigue faussement ludique.

Les personnages, tous masculins, ont une sensibilité hypertrophiée, des gestes larges, des attitudes bien en place, comme s’il fallait aller chercher le spectateur tout au fond, là-bas. Alors, ce qu’ils peuvent pleurer (de joie ou de tristesse), s’évanouir, se jurer des amitiés éternelles, exploser de joie, hurler et se taper dessus comme de simples pantins ! On s’assomme à coup de gourdin, on pend, on s’égorge, on vole, nous sommes en plein milieu d’une représentation d’un théâtre populaire, où le but n’est pas seulement de se distraire et de muscler ses zygomatiques.

Cóstas Hadziaryíris a écrit son manuscrit dans les années 1950, période bien sombre de l’histoire grecque contemporaine. Pas étonnant alors que l’auteur raille la loi du plus fort, la fausse vertu, la veulerie, la corruption, le mensonge et l’éveil de la Grèce à l’économie de marché, qui, entre les mains de villageois crédules, tourne à la sombre bouffonnerie. Fi d’une quelconque leçon de morale, l’auteur reprend la main à la fin de la représentation pour saluer ses lecteurs, comme Puck s’adresse aux spectateurs à la fin du Songe d’une nuit d’été : « Á partir d’ici, nous aurons du mal à poursuivre notre histoire. Les sources qui nous ont servi s’arrêtent là. Et pour tout dire, nous n’avons jamais eu de sources, mais de vagues rumeurs qui ne valaient pas bien cher. Nous nous sommes fiés à notre imagination, mais la malheureuse, elle aussi, est maintenant soumise à rude épreuve. Car elle est épuisée, notre héroïque patience, celle qui nous faisait écrire, sachant à l’avance que nos lecteurs payants ne seraient pas plus que deux. Oui, tel est le nombre de lecteurs fidèles qui vont m’acheter en librairie. Mais ce que j’éprouve pour ces deux-là, c’est plus que de la reconnaissance. Je les imagine en train de me lire, et profitant du fait que je ne les connais pas, mon imagination leur donne l’aspect le plus aimable, les idéaux les plus élevés. Ce sont, d’après moi, les êtres les plus parfaits. » Merci Cóstas !

  

*Comme quoi, le roi Loth d’Orcanie avait tort, cette citation-là est tout à fait utilisable, même loin de Kaamelott...

** Quand on fait du latin de cuisine à brailler, autant être précis : "Caesar vir a sumpti bonum et portavit legatos alacrem eorum a Venus edit : "Venus certe quis, Caesar illa tremens !"(variante pour les hellénistes potaches, "ουκ έλαβον πόλιν, αλλα γαρ ελπις εφη κακα"). 

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1 septembre 2014

Le Cercle des chats disparus...

9782848050140_1_75Les Sept Vies des chats d’Athènes (Οι Εφταψυχες των Αθηνων), roman de Takis Théodoropoulos

Éditions Sabine Wespieser, 2003

Voilà de quoi faire patienter ceux qui ne retourneront en Grèce, que lorsque les autres en seront rentrés. En attendant Athènes dans six jours (croix matinale sur le calendrier, comme le trouffion qui attend la quille), pour en retrouver la saveur et le caractère, voici un court récit qui philosophe un peu, se moque beaucoup et déraille énormément.

Si les Égyptiens et les Hindous donnent au chat neuf vies, les Grecs lui accordent sept âmes. Le chat efflanqué, le greffier solitaire, le félin errant, relèvent du nécessaire et de l’inévitable dans les rues d’Athènes ; car contrairement au matou châtré et obèse qui ronronne sur les cousins cossus de ses maîtres, «aussi longtemps que vivra le dernier chat de gouttière, rien ne sera perdu, l’esprit antique restera vivant et ne périra point ». Le Cercle des sept-âmes, assemblée de dames sur le retour, souvent veuves et un peu frustrées, dominé par un président érudit, spirituel et séducteur à ses heures, s’est donné la mission de défendre la présence des vagabonds à poil dans les cités européennes, mais surtout et d’abord à Athènes ; car ces vaillantes initiées et leur mentor sont convaincus que les chats de gouttière sont les nobles réincarnations des philosophes antiques, « qui errent parmi nous, drainant leur vérité ». Pour déchiffrer les mouvements et desseins de ces félins, les membres du Cercle ont découpé Athènes en territoire qu’elles arpentent nuitamment, suivant Platon ou le cynique Antisthène, dans leurs déambulations et jeux nocturnes.

Alors, lorsqu’en prévision des Jeux olympiques de 2004, la cité, berceau de la philosophie, doit éradiquer le chat des rues par mesure de salubrité, la contre-attaque s’organise ;  apprentissage du miaulement, sit-in à Syndagma, mobilisation de la télévision, articles de presse, réunion des chats philosophes entre la première et seconde lune du mois d’août, la cause devient une affaire d’état qui dépasse les plus folles espérances des pasionarias des gouttières.

Takis Théodoropoulos s’est visiblement beaucoup amusé à faire dialoguer le monde contemporain et l’antiquité, le quotidien et les sphères supérieures qui régissent les destinées, la réalité et le conte. La plume est vive, légère, insolente et désopilante. Nul besoin de potasser à nouveau vos livres de Terminales, Théodoropoulos donne aux chats philosophes leurs lettres de noblesse en les répertoriant selon des fiches biographiques officielles, légèrement revues et corrigées…

 

1 août 2015

Karaghiozis… si vous en voulez un peu plus.

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Karaghiozis – en turc Karagöz, occidentalisé-romanisé en Karagheuz ou Caragueuz ; étymologiquement, l’homme « à l’œil noir ».

Figure centrale du théâtre d’ombres et de marionnettes, Karagheuz a été naturalisé Grec au milieu du XIXè siècle, pour donner même par suite son nom au genre. Si, linguistiquement parlant, son origine turque ne saurait être mise en doute, sa transmission historique reste, et depuis plus d’un lustre, l’objet de houleux débats.

Il faut dire que les voyageurs-témoins occidentaux – écrivains-voyageurs, administrateurs, militaires... –, puis, a fortiori, les premiers historiens ou exégètes, se trouvèrent eux-mêmes fort désemparés devant ce type de spectacle, organisé primitivement, sélectivement, à l’occasion de fêtes (fin du ramadan, cérémonie de la circoncision, mariages), et devenu un spectacle populaire de rue, animant (nocturnement) les multiples cafés, puis de véritables « théâtres ».

Chacun d’en appeler alors, par simple homonymie et sans autre preuve, à des origines chinoises, en faisant à l’extrême, via la « lanterne magique », un ancêtre du cinématographe, le rattachant, à nouveau par homonymie, et sans plus de peur de l’anachronisme, au théâtre d’ombres montmartrois du Chat noir ! Bref, Karagheuz, c’était « le Punch pour l’Angleterre, Casperl pour l’Autriche, Polichinelle pour la France, Pulcinella pour les Napolitains... », “à une différence près”, furent tout de même contraints de souligner, unaniment, tous les commentateurs. Mais donc laquelle ? que l’on n’ose même plus souligner aujourd’hui.

Karagheuz, c’était l’ « anarchiste absolu », au sens où l’entendra Alfred Jarry en créant son père Ubu, défiant tous les pouvoirs, toutes les conventions, défenseur des pauvres contre les riches, et n’hésitant pas à descendre jusque dans la simple vie quotidienne pour y dénoncer la moindre inégalité. Cela, originellement, armé d’une seule arme, « la chose qui gêne », un hénaurme phallus. Les Grecs purent alors rattraper leur “retard épistémologique”, rappelant leur antique culte de Priape, pour la bouffonnerie, les comédies d’Aristophane, voire, pour la mise en scène, la caverne de Platon.

Du karaghiosis grec avant le début du XXe siècle, nous ne savons de fait que peu de choses : des mémoires plus que tardives, des textes censurés... L’homme « à l’œil noir » semble apparu à Ioannina, en Épire / Albanie, alors sous domination turque, au tournant du XVIIIe-XIXe siècle. On l’aurait repéré ensuite à Nauplie en 1841, à Athènes - à Plaka - en 1852, à Patras en 1890. La mémoire a surtout conservé les noms des plus importants « καραγκιοζοπαίκτης » (montreur de marionnettes) : Γιάννης B/Μπράχαλης / Iannis Brakhalis, arrivé de Turquie à Nauplie début 1840, puis s’illustrant au Pirée ; et Δημήτριος Σαρδούνης / Dimitrios Sardounis (1859-1912), qui prit le pseudonyme de Μίμαρος / Mimaros, installé à Patras, retenu comme celui qui a “hellénisé” Karagheuz, c’est-à-dire qui, anticipant sur toute censure, a gommé tous ses “débordements”, pour en faire un spectacle disant viser « tout public » – lors même, soulignons-le, que femmes et enfants, au grand dam des moralistes, y étaient antérieurement, amplement présents... Fini donc le phallus ; on ne trouve plus à sa place qu’un bras démesuré, accompagné éventuellement d’un pâle gourdin.

Nombre de montreurs se sont néanmoins depuis illustrés, et bon gré mal gré, – malgré le cinéma, malgré la télévision –, « le spectacle continue » : nous en avons retrouvé plus que trace, et par les affiches, à Paros, à Mytilène... Athènes recèle même deux petits « trésors » ou merveilles : les archives accumulées par la génération Spatharis [Sotiris S. (1892-1974), Eugenios S. (1924-2009)], très officiellement léguées à la municipalité de Maroussi en 1995, mais qui, depuis la mort de leur donateur, restent obstinément fermées au public ; celles de la génération Charidimos [Christos Ch. (1895-1970), Giorgios Ch. [1924-1996], léguées à la ville d’Athènes et abritées au « Centre Mélina [Mercouri] », ouvert gratuitement au public, entretenues activement par le dernier descendant, Sotiris.

J-P, le complice des expéditions

26 juillet 2015

Karaghiozis pour les néophytes ou les curieux - le Melina Culturel Center d'Athènes

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Le personnage incontournable du théâtre turc et grec n'est pas le premier rendez-vous prévu lorsque l'on se rend à Athènes, c'est un fait. L'Acropole, les musées, l'agora, Plaka, le Lycabette, les îles saroniques toutes proches, Nauplie à un saut de bus... les jours défilent vite, surtout lors d'une première visite. Même lorsque l'on devient familiers des lieux, on se surprend à faire et à refaire les mêmes parcours, comme on viendrait rendre visite à un ami pour connaître son humeur du moment : en somme, on fait le tour du propriétaire, en fulminant si nos repères et nos habitudes sont bousculés (comme le bâchage tout vilain et inopiné de la Tour des Vents de l'agora romaine, - passage obligé sur le chemin de chaque premier apéro athénien sur Adrianou -, qui nous a laissé bien perplexes et  chiffonnés).

Mais on fait aussi la danse de la joie quand on tombe sur un endroit encore inexploré, surtout lorsqu'il satisfait une de nos marottes. Entre Thissio et Gazi, une ancienne fabrique de chapeaux abrite le Melina Culturel Center, qui consacre son rez-de-chaussée au théâtre d'ombres et de marionnettes. Plus mal balisé, on ne fait pas, aucun panneau ne l'indique lorsque l'on arrive de la station de métro Keramikos ; heureusement que les gens du coin sont bien urbains.

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Ma moitié visite en familier les théâtres d'ombres d'ici et d'ailleurs, pille sur le sujet les rayons de la librairie Politeia* à chaque voyage et m'entraîne à sa suite dans tous les lieux qui pourraient éclairer ses lanternes sur le Karaghiozis, à la fois personnage et genre à part entière. Il arrive que nous fassions chou blanc (musée ou théâtre privé fermé) mais aussi que la grâce nous tombe dessus. C'est un peu ce qui c'est passé quand nous avons poussé les portes du Melina Culturel Center à la recherche de la figure emblématique du "Guignol" grec ;  la famille Charidimos a légué au centre tout son matériel de conception, de création, de représentation de ce théâtre populaire très insolent, qui fait rire tous les Grecs, du bambin aux têtes chenues. Les figurines plates, articulées, sont manipulées derrière un écran éclairé par un "montreur d'ombres", avec grand renfort de bruitages variés et de textes improvisés. Les histoires s'inspirent autant de la mythologie, de la vie quotidienne des Grecs que de l'actualité politique et sociale. Si Karaghiozis reste un pauvre bougre toujours affamé, lesté d'enfants, manœuvrant avec habilité et fourberie pour triompher des puissants, il est aussi un infatigable vecteur de résistance à toutes les oppressions ; ce qui, vu les occupants de la Grèce, d'hier et d'aujourd'hui, explique sans doute son irréductible popularité.

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La famille Charidimos** met donc sous le regard des visiteurs un fond de 900 pièces, autour du travail des trois membres actifs du clan, outils, matériaux (papier, carton, cuir, métal....), décors peints sur toile, techniques (pantins ciselés ou peints) mais aussi une kyrielle de personnages, de photos, d'images d'archives. Les deux demoiselles qui vous accueillent tout sourire, vous aident (en anglais) à mieux appréhender cette profusion et à vous y retrouver dans l'évolution des procédés et du métier en lui-même.

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Au moment de quitter le musée, nous sommes tombés nez-à-nez avec Sotiris Charidimos en personne, dernier "dessinateur/graphiste" de personnages du théâtre d'ombres. L'homme est très accessible, avenant, accueillant, jusqu'à nous ouvrir son espace privé de travail. Nous resterons sidérés devant cette bienveillance et une simplicité manifeste. Nous aurons même droit à un découpage original d'un Karaghiozis à main levée, effectué avec une virtuosité prodigieuse.

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Ce lieu est entièrement libre d'accès, pour garder l'esprit du théâtre populaire, ouvert à tous. La ville d'Athènes ne voit pas cette gratuité d'un bon œil et n'aide en rien le musée à se faire connaître, puisqu'il ne rapporte pas grand' chose, au seul point de vue pécuniaire. C'est bien dommage.  Si vous passez par Athènes, si vous êtes blogueur, fidèle des réseaux sociaux, prof, journaliste ou simple curieux, donnez un petit coup de main au musée en faisant de lui le nouvel endroit incontournable d'Athènes, pour cerner un peu mieux l'âme grecque par son théâtre d'ombres. Le quartier de Gazi, branché et fêtard vaut déjà le détour ; il aura désormais son alibi culturel.

Melina Culturel Center, à l'angle de Heraklidon et de Thessalonikis, station Keramikos / Ouvert du mardi au samedi de 10h à 20h, 14h le samedi. Le Routard le mentionne enfin...

* librairie sur Asklipiou, à côté d'Akadimias (station Panepistimio)

** Sotiris Charidimos, toujours bien vaillant (né en 1941) est le fils du "montreur d'ombres" du Pirée Christos Charidimos (1895 - 1970) et frère de Giorgos Charidimos (1924 - 1996), lui aussi "montreur d'ombres".

 

11 janvier 2015

Christos Chryssopoulos… un rendez-vous presque manqué, mais pas tout à fait.

J’avais prévu de démarrer l’année avec lui, à l’heure où les beuglements venus d’outre-Rhin  contestent à un pays européen la plus élémentaire liberté de conscience, le choix d’élire qui lui sied. Le timing étant parfait, j’ai donc ouvert avec une mine réjouie Une lampe entre les dents (Φακος στο στομα) - Éditions Actes Sud, 2013, avant de déchanter et que le livre me tombe littéralement des mains. Je ne connaissais de Christos Chryssopoulos (né en 1968) que la réputation qu’on lui prête, ses dons multiformes (professeur, critique, traducteur, essayiste, photographe, vidéaste, lauréat du prix de l’Académie d’Athènes en 2008) et quelques avis de critiques littéraires patentés, le considérant comme « l’un des plus prolifiques et des plus originaux écrivains de sa génération ». Original, certainement. Tellement que je m’y suis perdue, incapable de trouver une place dans ce récit sec, fuyant, hybride, mais surtout anesthésié.

Une lampe entre les dents se veut le récit des déambulations de l’auteur dans les rues d’une Athènes bouleversée par plusieurs années de crise. Cette chronique tricote des éléments réels, de la fiction et des digressions générales sur la ville. Ce n’est pas un reportage, encore moins un essai, ni une réflexion, c’est un Objet Littéraire non Identifié où l’on apprend en fait peu de choses sur la transformation d’une capitale saignée à blanc par la récession. Car l’auteur parle avant tout beaucoup de lui, de son rapport à l’espace, à l’identité, à sa condition d’écrivain et même lorsqu’il échange avec un SDF, son discours le ramène toujours à son introversion. L’auteur flâne, photographie, constate froidement les modifications que le paysage urbain a subies, croise tous les laissés-pour-compte, sans empathie, sans émotion. À l’opposé, il se vautre avec délice dans l’intellectualisme le plus revêche, le plus hermétique, à grand renfort d’expressions pour moi nébuleuses : « La pensée se projette en un espace intermédiaire défini par notre répugnance à choisir une fois pour toutes l’un ou l’autre extrême (attention : je n’ai pas dit de façon disjonctive) ». Athènes fonctionnerait selon les lois de l’entropie, elle est une hétéropie, … un continuum spatial, … un gigantesque processus de subjectivation.

Page 67 : « Je regardais les passants quand mes yeux se sont attardés sur les pas d’un homme qui marchait pieds nus dans ses chaussures. Enveloppés de haillons en guise de chaussettes… Les lumières d’une vitrine voisine éclairaient une blessure qu’il avait sur la cheville gauche et ça m’a aussitôt fait penser aux chaussures du tableau de Van Gogh et au débat entre Heidegger et Schapiro* (avec entre eux l’intervention contestable de Derrida)… ». Alors, soit je fonçais questionner ma moitié sur les références philosophiques qui me font cruellement défaut - mais je pressentais de longues heures d’ennui assurées** -, ou bien je déclarais forfait, en feuilletant paresseusement les 53 pages restantes (heureusement, le Monsieur écrit court), toutes aussi assommantes. La deuxième option m’a semblé plus raisonnable. Je reposais donc le pensum en bougonnant.

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Mais dans la pile de livres qui m’attendait, dormait un second ouvrage du même auteur, La Destruction du Parthénon (Ο Βομβιστης του Παρθενωνα) - Éditions Actes Sud, 2012, plus proche d’un roman - et encore… - que d’un embrouillamini égocentrique et indigeste. Quatre-vingt onze pages alignent les pièces du dossier, morcelé comme autant de vérités, un peu bancal, impartial aussi (témoignages, aveux, pièces à conviction, photographies, archives) d'un attentat fomenté par un jeune athénien contre le monument qui veille sur la ville depuis deux mille cinq cents ans, le Parthénon, l'incarnation quasi-sacrée d'Athènes dans l’inconscient collectif. Il y avait bien eu dans les années 1940 une bande d'énergumènes*** pour coucher sur le papier la volonté de faire carrément sauter l'Acropole, mais désormais c'est chose faite, le Parthénon est parti en fumée un soir d'été. Évidemment, avec Christos Chryssopoulos, ce n'est jamais limpide et on se doute bien que le Parthénon n'est qu'un prétexte tout trouvé pour nous parler d'autre chose****. Car l’édifice voué à Athéna n'est jamais nommé, il est "Lui", "Il", entité trop puissante, ou trop distante, dont il ne faut pas prononcer le nom : "Qu'est ce que la ville sans Lui ? N'était-ce pas auprès de Lui que nous trouvions refuge quand cela était nécessaire ? ... Notre ville ne Le méritait pas, elle ne Le valait pas... c'est la ville, c'est elle qui L'a tué. Car derrière le Parthénon, c’est de l’identité grecque qu’il s’agit : comment exister lorsque l’on a perdu « un point de repère unique qui, pour cette raison même, remplit de multiples fonctions. Il n’existe alentour aucun autre jalon identifiable et si ce lieu de mémoire venait à manquer, alors nous aurions le sentiment de vivre dans un monde étranger. » Faut-il sacrifier le passé, se détacher des vieilles pierres pour enfin exister ? Car après tout, l’édifice - du moins ce qu’il en reste, enlaidi d’étais et de grues -  n’a comme grandeur que celle qu’on veut bien lui prêter. « Je cherchais seulement à nous libérer de ce que d’aucuns considéraient comme la perfection indépassable. Je me voyais comme quelqu’un qui offre un cadeau, qui propose une issue, qui relève un défi… il devait tomber, à n’importe quel prix. » Le criminel, Ch. K. (dont les initiales ressemblent étrangement à celles de l’auteur) abomine la disparition de l’idéal antique au détriment de la laideur d’une ville indigne de son histoire : qu’ont fait les Athéniens de cet idéal de Beauté, devenue vertu oubliée ? Le monologue de l’insoumis vire alors au réquisitoire à charge contre ses contemporains : avidité, ignorance, bêtification, repli sur soi, lâcheté, torpeur, et surtout cette servitude aux colonnes de marbre mal rafistolées, tout y passe. Mais lorsque le symbole s’écroule, que là où Il se dressait, il n’y a plus que le ciel, les Athéniens, pour la première fois, « n’ont plus d’origine… le parcours doit être réinventé, l’histoire doit être réécrite. »

Le sacrilège fera t-il office de catharsis pour contraindre les Grecs à se construire un futur en tournant le dos à un passé trop accablant ? La prise de conscience n’aura pas lieu, on rebâtit à l’identique le Parthénon. Christos Chryssopoulos cite Giorgio Agamben (philosophe italien né à Rome en 1942) comme dernière pièce du dossier « le sacrilège est la tâche politique de la génération qui vient » *****. Selon l’auteur, « cela signifie que cette génération doit être capable de changer elle-même »…

 

* Je vous rassure, je ne sais absolument pas de qui on parle non plus…

** Oui, on peut être totalement sourde à la Philo, je n’y peux rien.

*** La Société des Saboteurs Esthétiques d'Antiquités, par la voix de son Président, le poète surréaliste Yorgos Makris (1923 - 1968).

**** De nombreux lecteurs grecs ont pris au pied de la lettre la provocation de Chryssopoulos, l’amenant à se justifier d’avoir choisi une telle métaphore. « La destruction de monuments est moralement fausse et politiquement inutile », a-t-il martelé à chaque interview ou conférence. Cette réaction épidermique des Athéniens justifie à elle seule le roman.

***** Profanations, trad. Martin Rueff, Rivages Poche, n° 549, 2006, 128 p. – un livre d’actualité...

 

30 janvier 2014

Dans les rues d'Athènes

Athènes est bien souvent pour les visiteurs une porte d’entrée vers les îles où l’on s’attarde peu ; on y passe une nuit avant d’embarquer dans les ferries du matin, on visite l’Acropole au pas de charge avant l’avion du retour. Le périmètre rassurant déborde rarement du delta Syndagma, Monastiraki, Plaka, où le novice pose doucement ses marques. Et puis au fil des voyages, des passages, on ose sortir à pas feutrés du secteur balisé pour faire connaissance avec la ville, lever le regard, écouter, respirer, ressentir le juste tempo…

On peut par exemple s’éloigner de la si commerçante, si fréquentée et si standardisée rue Ermou (boutiques de fringues en enfilade, où s’affichent les logos des marques que l’on retrouve dans toutes les grandes villes d’Europe), en tournant à angle droit sur Athinas (οδος Αθηνας), la station Monastiraki dans le dos. Étonnant comme en trois cents mètres, on peut changer d’atmosphère ! Ici, pas de baskets ou de jeans tendance, mais un joyeux capharnaüm, des façades un peu fanées, du bruit, du trafic, de la vie, et des magasins de jardinage, de bricolage, des brocantes un peu toc, de vastes antres où s’entassent de la vaisselle, des fripes, de la déco vintage, de grands bazars poussiéreux. Sur les trottoirs, on slalome entre les bétonneuses, les gros bidons de lait et les cages à oiseaux. Nous, on adore ! Surtout que, bien avant d’arriver place Omonia, Athinas vous mène au ventre d’Athènes, aux Halles. Il ne faut pas avoir la narine sensible dans les rangées consacrées à la viande : l’odeur de barbaque, laissée à l’air libre, sature l’atmosphère et vous poisse le museau à vous secouer l’estomac ; les bouchers s’égosillent, ça bêle, ça brame, ça meugle, ça découpe, ça scie, ça tranche prestissimo ! Du côté des étals des poissonniers, j’en connais un qui salivait devant le banc des encornets, sèches, calmars, pieuvres, poulpes… et des petits poissons bien rangés.

Halles viande

De l’autre côté de la rue, les marchands de fruits et légumes jouent avec les couleurs des végétaux, alignent leurs produits au cordeau, sourient, vous interpellent, communiquent leur bonne humeur,  l’éventaire des fromagers laisse perplexe (mais combien de sortes de feta existe-t-il ?), les fruits secs et les épices adoucissent l’air de leurs senteurs douces et moelleuses. C’est un spectacle pour les yeux, les oreilles et le nez, qui peut vous ouvrir ou vous couper l’appétit, selon le sens parcouru.

Les Halles fruits

Olives et feta

 

Arrivé à Omonia, on peut bifurquer en biais sur la droite, en remontant Themistokleous (Οδός Θεμιστοκλέους) pour déambuler dans Exarchia (Εξάρχεια). Quartier rebelle et frondeur, contestataire, repère de ceux qui pensent un peu différemment et le font savoir - par conséquent aussi, lieu d’affrontements vifs avec les policiers -, Exarchia a su garder son caractère et ses particularités. Contrairement au Ve arrondissement de Paris, nul embourgeoisement ni reniement des idéaux, le coin reste le refuge des démerdars et d’une certaine forme de bohème (à des années-lumière de la « bobo attitude » parisienne). De vrais gens y vivent, s’organisent, affrontent les séquelles des plans de rigueur successifs, s’autogèrent, occupent les espaces, cultivent des jardins visiblement partagés. Nulle grisaille, neurasthénie ou prostration à Exarchia, la couleur, les œuvres d’artistes, les îlots de verdure, les murs peints, les banderoles racontent l’histoire et les combats du quartier. Alors, oui, il y a aussi comme une odeur « d’herbe » qui flotte parfois et d’autres substances ne seraient pas très difficiles à se procurer ici. Mais en plein jour, ce sont les petits cafés, les restos un peu branchés, les magasins de livres et de disques, les ruelles qui grimpent sec, les cours intérieures, la végétation un peu folle, qui donnent à ce petit espace un charme incontestable. 

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En parlant de livres, pour ceux qui cherchent des librairies pointues, c’est à la sortie du métro Panépistimio (ligne rouge) que vous trouverez votre eldorado. Le carré des rues Solonos, Asklipiou, Akadimias foisonne de librairies (l’université est tout à côté), grouille d’étudiants et de leurs professeurs. On ne soulignera jamais assez la gentillesse et la disponibilité des Athéniens : un professeur de mathématiques, rencontré par hasard parce qu’il nous avait entendu parler français, nous servira de guide et de traducteur dans le dédale des librairies, à la recherche d’un livre sur le Théâtre d'Ombres. Il nous consacrera une bonne demi-heure, interrogeant pour nous le responsable, nous conseillant, échangeant avec nous sans une faute de grammaire (cinq langues à son actif !), alors que son fils l’attendait patiemment. Quand on sait comment les touristes sont considérés chez nous et le niveau pitoyable d’anglais qui est le nôtre…

Si votre temps est trop serré pour cette balade, dépasser Monastiraki et allez flâner dans Psiri (Ψυρή), vieux quartier des artisans. De jour, les devantures débordent de marchandises, on découvre de vieilles boutiques de cuivre, des ateliers anciens, des antiquaires, des temples de la mercerie ou de la plomberie ; c’est un peu désuet parfois mais les habitants détournent aussi les objets d’une manière toute personnelle… le soir et tard dans la nuit, les bars et les restos à la mode s’ouvrent sur une ambiance on ne peut plus festive !

Psiri bobines

Psiri

15 août 2013

Les monastères à la crétoise… des bastions fortifiés (Odiyitria et Toplou)

Terre de pillages, de conquêtes et d’occupations successives, mais aussi de désobéissance et d’insurrection face à toutes les tyrannies, la Crète porte les signes de ses frondes opiniâtres dans son architecture, civile comme religieuse : loin des monastères romanesques (Μονή Μουνδων), mythiques (Νέα Μονή) ou prodigieux (Παναγια Χοζοβιωτισσα), l’île engendre des citadelles, des fortins bien épais, lestés d’héros légendaires, de combats mémorables et de tragédies marquées au fer. Pousser les portes d’un monastère crétois ne porte pas au recueillement mais à la leçon d’histoire.

Πονη Οδηγητριας, à quelques kilomètres de Matala, est un monastère de la fin du XIVe siècle, rénové au XVIe sous sa forme actuelle. Si l’agencement des cellules basses des moines lui confère des allures douces d’hacienda mexicaine, le lieu est fameux pour ses fortifications, refuge des résistants crétois à l’oppression turque, comme il le sera plus tard durant l’occupation allemande. Base arrière de toutes les rebellions, le monastère fournit abri, subsides, soutien et réconfort, autant spirituel que matériel. Le monastère entretient toujours la mémoire de Ioannis Markakis, plus connu sous le nom de Xopateras, pope valeureux, protecteur zélé des chrétiens brutalisés par les Turcs. Ayant tué un janissaire, il est chassé des rangs de l’Église et, avec un groupe de maquisards, fuit la vengeance des oppresseurs. Informé de l’assaut programmé contre le monastère d’Odiyitria pour fraternisation avec les rebelles, Xopateras et ses hommes combattront durant trois jours et trois nuits dans la tour du monastère aux côtés des moines, avant de se faire massacrer par les Turcs en surnombre : ces derniers le décapiteront et ficheront sa tête au bout d’une pique, portée en triomphe dans les campagnes environnantes…

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Dévasté, le monastère sera restauré en 1841 : il reste aujourd’hui une infime partie du mur d’enceinte, l’église à deux nefs peinte de fresques du XVe siècle, très abimées, de belles icones, ainsi que la fameuse tour, qui conserve, malgré de nombreux rapiéçages, ses caractéristiques premières. Á l’opposé de la porte d’entrée, une partie du monastère est devenue musée ; de vieux instruments, pressoirs, moulins, métiers à tisser méritent quelques minutes.

Plus à l’Est, proche de Sitia, Πονη Τοπλου (appelé aussi Notre-Dame de l’Akrotiri - Παναγία η Ακρωτηριανή) est réputé pour être un vieux briscard de la lutte pour l’indépendance de la Crète, et l’un des mieux conservés : il faut dire qu’il saisit avec ses allures de forteresse austère et froide, son haut mur d’enceinte, sa façade altière qui se lève d’un seul bloc compact sur le bleu outremer du ciel.

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S’il n’existe aucune archive datant précisément la construction du monastère, on peut imaginer que Toplou a émergé de ces innombrables petites communautés religieuses développées à la fin du XIVe siècle, autour d’un simple Katholiko, accueillant les rebelles crétois pourchassés par l’occupant vénitien. Une première source fiable vénitienne du XVe siècle relate des attaques pirates en 1471 et 1498 contre un monastère côtier de la Vierge, déjà suffisamment riche pour intéresser des pillards. Deux familles de Sitia (hé oui, toujours les Kornaros et les de Mezzo) vont décider au XVIe siècle de doter le monastère de solides défenses, capables de protéger moines et biens de la puissance maritime turque, qui vient de faire tomber Rhodes et Chypre. C’est à cette époque que le monastère est désigné comme Ακρωτηριανή, (d’ακρωτήρι, la pointe, le cap), vu sa situation aux confins de la côte orientale de l’île. En 1612, un fort séisme secoue le monastère : le Sénat vénitien finance les rénovations et modifie la structure des lieux, telle qu’elle apparaît encore de nos jours, pour consacrer Notre-Dame de l’Akrotiri dans son rôle d’avant-poste de défense de la côte Est. C’est alors l’âge d’or du monastère avec un afflux constant de moines, de dons, extension des dépendances et rachats de terres fertiles. Les Vénitiens vont commettre l’erreur de faire appel aux Chevaliers de Malte pour contrecarrer les velléités d’expansion des Turcs… Les Chevaliers, débarquant à Sitia, préféreront s’adonner au sac des monastères et au brigandage des richesses de la Crète, plutôt que de renforcer les protections de l’île et s’enfuiront comme des lâches devant les navires turcs. Notre-Dame de l’Akrotiri prend alors le surnom de Toplou (du turc top, obus ou canon), eu égard à la pièce d’artillerie que les Vénitiens lui avaient concédée, pour assurer sa mission de bastion défensif. Ce nouvel occupant mènera la vie dure aux congrégations religieuses, écrasées sous de lourds impôts et le vol de ce qui leur restait d’objets précieux. Le monastère résistera avec bravoure, jusqu’à la délivrance du joug turc, cachant des rebelles, des munitions, malgré de sanglantes représailles, des moines torturés et des terres saisies. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le monastère perpétuera cette tradition de lutte contre toutes les tyrannies en protégeant, au péril de la vie des moines, les résistants crétois. Aussi, pénétrer dans la cour du Πονη Τοπλου se fait avec déférence : on est étonné de l’exigüité d’un lieu entré dans la grande histoire, de son très petit patio central, sa modeste chapelle, ses portes étroites et basses, ses ouvertures étriquées, ses modestes arcades : seule s’élève cette façade démesurée, qui a du en imposer à bien des malandrins, comme un rempart écrasant à l’oppression.

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PS : ne pas manquer l’icône du XVIIIe siècle de Ioannis Kornaros, représentation picturale en 61 scénettes de la prière de la Grande Bénédiction (Megas ei Kyrie – Tu es Grand, Seigneur)

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1 août 2013

Mode d’emploi de la Messara

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L’organisation d’un premier voyage en Crète peut rapidement virer à l’essorage du cervelet devant la dimension de la terre promise. Où poser son sac, quels coins privilégier, comment restreindre les longs déplacements en voiture… et vite comprendre qu’on ne pourra pas prendre l’île à bras le corps, qu’il faudra se contenter de morceaux choisis à défaut de l’œuvre complet.

La première halte sur le chemin fût donc pour la Messara, plein Sud un poil vers l’Ouest : la région additionne les bons points, avec Gortyne, Phaistos, Agia Triada pour les amateurs de vieilles pierres, de vastes plages de sable (Kalamaki, Kommos), des villages pas trop rancis, de bonnes tables, et la montagne toute proche s’il vous prend des envies de fraicheur, de monastères et de chapelles retirées. Nous avions élu Kamilari comme camp de base… après usage, je prêcherais plutôt pour Sivas, village plus harmonieux, à l’architecture vénitienne plus préservée et qui propose aussi la meilleure table du coin, Sactouris, ignorée du Routard.

Je ne vous conseille pas vraiment notre point de chute, Asterousia où nous ne serions pas restés si je n’avais commis la bévue de régler l’addition de Paris. Impossible de réserver moins d’une semaine à moins de payer un supplément (alors que certains studios resteront vides), ambiance plus germanique que grecque (rédhibitoire en ce qui me concerne), pas l’ombre d’un coup de balai dans la piaule ou de serviettes changées en 6 jours, et gros travail de sape du proprio qui ironise lourdement sur notre prochaine étape Kato Zakros (« mais qu’allez-vous faire là-bas, y’a rien ! »), désireux d’encaisser une semaine de location supplémentaire. Quand nous découvrirons ce paradis qu’est la pointe extrême orientale, une soudaine envie de lui claquer rétrospectivement le museau me démangera sérieusement.

Et il y a le cas Matala, ancien village de pêcheurs quasi inévitable, qui a un peu, beaucoup, vendu son âme… témoin pourtant de la petite comme de la grande histoire, d’abord point de chute de Zeus lorsqu’il revint en Crète après avoir enlevé Europe, puis ancien port de Phaistos pour les Minoens, de Gortyne à l’époque romaine, mais aussi escale des hippies sur la route de Katmandou. Il ne reste plus grand’ chose d’authentique dans cet endroit, dont on entretient la légende fanée avec de faux vestiges et quelques nouveaux « décroissants » qui habitent les grottes des falaises à la place de Joni Mitchell, Bob Dylan et Cat Stevens. Cependant, il faut bien reconnaître que le soir et le calme revenus, lorsque les à-pics, qui bordent le croissant de plage s’allument, la baie de Matala retrouve un peu de sa séduction et on perçoit le charme qu’elle pouvait distiller alors.

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Nous avons été plus sensibles au cachet de Zaros, village de montagne blotti au pied du mont Psiloritis, au Nord de Mires, et à la gentillesse de ses habitants diamétralement opposée à l’humeur ronchonnante des attrape-nigauds de Matala. 

De Zaros, filez à Vorizia, et descendez ensuite, sur la gauche, en suivant la direction de Valsamonero (μονη βαλσαμονερου), puis d’Agios Fanourios (Αγιος Φανουριος) : si vous êtes en veine, cette toute petite église, insignifiante de l’extérieur, ne vous opposera pas porte close et vous laissera bouche ouverte. Agios Fanourios appartenait autrefois à l’un des plus éminents monastères de Crète, vaste ensemble de bâtiments, foyer d’érudition, reconnu pour sa bibliothèque et son école religieuse. De ce monastère Valsamonero, bâti au XIVe, ne reste que cette église, dont la première des trois nefs, vouée à la Vierge, date de 1332. La nef Sud, dédiée à Αγιος Ιοαννις, est ajoutée en 1428 et dix ans plus tard, une nef latérale, consacrée à Αγιος Φανουριος complètera le bâtiment. Les murs sont totalement recouverts de fresques magnifiques, et très bien conservées, issues de cette école crétoise qui prospère sous l’occupation vénitienne : même si l’on reste un peu sur notre faim de ne trouver aucune monographie disponible sur le lieu, on suit sans trop de difficultés les grandes scènes bibliques qui se déroulent sous nos yeux émerveillés.

Agios Fanourios

 

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5 février 2014

Sounion sous le soleil

L’Odyssée, chant III (Voyage de Télémaque à Pylos)

« Nous naviguions ensemble, au sortir des combats,
Quand, devant Sunium, le cap sacré d’Athènes,
Phœbe-Apollon tua de ses flèches sereines
Phrontin, fils d’Onétor, nocher de Ménélas. »

Un camp de base de plusieurs jours à Athènes permet non seulement de profiter des différentes facettes de la ville mais aussi de rayonner dans les îles saroniques, en Argolide ou en Attique. Lorsque l’on arrive de Paris avec les poumons bien encrassés, on a soif de grand air, d’embruns et de larges espaces dégagés. Surtout lorsque le ciel matinal s’est peinturluré de bleu outre-mer, à peine moucheté de cotons blancs. Rendre visite au temple de Poséidon, posé au bord d’une falaise de 80 mètres, sous un chaud soleil quasi-printanier, au bout du bout du monde, du cap, de la péninsule, était alors une évidence. Les lunettes de soleil n’étaient pas de trop, on se serait même tâté de ressortir la crème solaire – d’accord, j’exagère un brin, mais nous croiserons à plusieurs reprises, en longeant la mer avec le bus, des plages bien garnies et des baigneurs batifolant dans la grande bleue.

Pour vous rendre à Sounion en transport en commun, ne suivez pas les indications du Routard, il y a beaucoup moins compliqué : le bus orange KTEL passe aussi tout prêt de Syndagma, rue Filellinon, à droite de la place quand on regarde le Parlement. Douze euros soixante pour un trajet aller-retour, qui suit une côte trop bétonnée, peu engageante et monotone. Fort heureusement, Sounion bénéficie encore d’un environnement protégé, puisque classé parmi les dix parcs nationaux de Grèce. Aucune construction anarchique, pas de marchands du temple, le site n’est troublé que par des fouilles archéologiques.

Sounion

Que le dieu de la mer possède son temple là où une terre s’achève n’a rien d’étonnant : Zeus le lui aurait accordé pour calmer sa fureur d’avoir été recalé, comme protecteur d’Athènes, au profit d’Athéna. C’est aussi de ce promontoire que le roi Égée se serait jeté dans les flots par désespoir, croyant son fils Thésée occis par le Minotaure, en distinguant les voiles noires de son navire, que l’on avait oublié de remplacer au retour par des blanches.

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Mais plus qu’un simple temple, Sounion est depuis le VIIe siècle av. J.-C. un sanctuaire archaïque, un vaste site où deux cultes étaient rendus à deux endroits distants de 500 mètres : celui de Poséidon à l’aplomb de la mer, majestueux et imposant, et celui d’Athèna, modeste, sur une colline plus au nord et dont il ne reste que peu de vestiges. Les somptueux et imposants kouroi, que l’on peut admirer au Musée Archéologique d’Athènes, datent de cette époque (615-590 av. J.-C.) ; ils étaient au total dix sept, certains haut de trois mètres, dressés dans le téménos ; ces géants de marbre devaient faire un fameux effet aux marins qui doublaient le cap… Et c’est au début du Ve siècle av. J.-C. qu’un premier temple fut construit dans l’enceinte sacrée de Poséidon : il fut détruit par les Perses en 480, avant même l’achèvement de sa construction. Un second temple fut élevé sur le même plan, entre 450 et 440, dont il ne reste aujourd’hui qu’une sorte de carcasse dégraissée. En 412, les Athéniens bâtirent la forteresse de Sounion, qui encerclait largement tout le promontoire et le temple, pour protéger leurs navires transportant le blé des agressions spartiates. Le mur de la forteresse fut ensuite renforcé au IIIe siècle av. J.-C., avec un bastion et un double mur de fortification, au dessus de l’anse où mouillaient les bateaux. Á l’époque romaine, les temples de l’Attique sont abandonnés ou déplacés dans l’Agora d’Athènes. Le temple de Poséidon perd de sa superbe sous Auguste, et est totalement abandonné dès le IIe siècle ap. J.-C.

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Aujourd’hui, si les restes du mur de la forteresse sont bien visibles, on ne peut en dire autant des propylées et des deux portiques, que l’on devine plus qu’autre chose. Mais les vestiges très diminués du téménos sont de toute façon écrasés par la silhouette altière du temple, ces longues colonnes rendues encore plus hautes par l’effet d’optique (diamètre plus large à la base qu’au sommet). On se réjouit presque que le naos pointe aux abonnés absents et que la lumière puisse jouer sur toute la rondeur du marbre. Six colonnes au Nord, neuf au Sud, leurs architraves, deux pilastres, une unique colonne du pronaos… et c’est tout. Et cela suffit pour vous laisser tout ému devant cette succession de pleins, de vides, de courbes, de creux, telle une épure, une esquisse qui griffe le bleu du ciel d’un fin pinceau blanc. On se pose alors sous son ombre, les yeux portés vers le large, effleuré par la brise, bercé par la mélancolie d’un « culte déserté, d’un dieu négligé, immergé dans l’absence ».*

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* Jean Starobinski in L’invention de la liberté, 1964

 

26 janvier 2014

Un dimanche à Égine – le temple d’Aphéa (Aphaia ou Αφαια)

Réflexion de Πουλακι μου : « T’as eu grand beau à Athènes ? Tu peux remercier Alcyioné ». Longues secondes de flottement et d’intense pédalage dans les méandres de la mémoire… mais oui, les jours alcyoniens (Αλκυονιδες ημερες), je les avais oubliés ceux-là ! La fille d’Éole et son époux Céyx, transformés en oiseaux pour s’être prétendus plus heureux qu’Héra et Zeus ! Alcyoné, contrainte de pondre ses oeufs en plein hiver et de voir ses petits mourir de froid, finit par obtenir la clémence de Zeus qui lui accorda en janvier quelques jours de soleil et de températures clémentes pour l'éclosion de ses oisillons. Au XXIe siècle, les Olympiens gardent toujours à leur manière un œil sur la vie des citoyens grecs ; ces télescopages sont absolument savoureux !

Et lorsque l’on se réveille sous un ciel bleu tranchant un dimanche matin, prendre l’air à Égine s’impose – d’autant plus qu’il y en a un dont le moral atteint des sommets de béatitude dès qu’il met le pied sur un ferry. Métro ligne verte, arrêt Pirée, billets, direction Gate 8… et là, notre ignorance des usages nous a définitivement recalés dans la catégorie « touristes neuneux ». J’ai dû arpenter à fond de train ce quai à la recherche du ferry dans tous les sens avant de comprendre qu’un petit « Dolphin » vert n’est pas un gros cachalot façon « Blue Star Ferries » et qu’il ne nous attend pas sagement en se dandinant sur l’eau. Prévu à 11h, il s’est pointé à 10h55 et est reparti aussitôt.

Vers Egine

 

Le port d’Égine est bien agréable, inondé d’un soleil qui teinte les murs ocres de nuances miel, avec sa chapelle moult fois photographiée, ses marchands de pistaches et son petit marché aux poissons.

Egine

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Faute de bus, nous négocierons un aller et retour en taxi au temple d’Aphéa, qui forme avec Sounion et l’Acropole le triangle sacré. Nous serons seuls sur le site durant les 45 minutes que nous passerons à tourner autour du temple dorique, ne nous lassant pas de voir jouer la lumière sur ses colonnes. Construit au sommet d’une colline, le temple d’Aphéa est en fait un sanctuaire, où, dès 1300 ans avant notre ère, un culte était rendu à une déesse-mère, selon les statuettes mycéniennes retrouvées. Trois temples y furent construits successivement, le dernier, très bien conservé, vers 500 av. J.C. Aphéa, de son vrai nom Britomartis, serait une nymphe crétoise poursuivie par Minos, recueillie en mer par un pêcheur qui l’emmena à Égine, et qui finit par se cacher des assiduités des hommes dans les bois de l’île où elle disparut pour toujours : elle devint "Αφανης", "celle qu'on ne peut plus voir". Ce culte se confondit ensuite avec celui d’Athéna, qui ornera les deux frontons du temple en leur centre.

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La relative bonne santé du temple permet de visualiser facilement son état d’origine et d’y reconnaître les différents éléments : comme le commun des mortels ne pouvait passer la porte sacrée, une galerie, un périptère, permettait d’en faire le tour (6x12 colonnes) ; au centre, on distingue la salle principale, le naos, et sa rangée de colonnes surmontée d’un second étage de colonnes ; c’est dans cette antre consacrée que trônait la statue de la déesse Aphéa, recouverte d’or et d’ivoire. Le site est réellement magnifique, la vue sur la mer par temps clair, superbe, et on n’arrive pas à se décoller de ce lieu magnétique quand aucune voix humaine ne vient troubler le silence. Sans doute aussi parce que la main de l’homme du XXe siècle a su rester discrète (contrairement au Parthénon) et que l’on se dit qu’il a sans doute encore des nymphes ou des déesses pour venir humer le vent chaud qui caresse la pierre blanche à l’en faire frémir …

Temple d'Aphéa - Egine  Temple d'Aphéa - Egine

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11 juillet 2013

Crète - Route de montagne du Psiloritis (ou mont Ida), entre Anogia et le plateau de Nida

Le premier jour en Crète fût source de contrastes, comme un clair-obscur très prononcé, un contre-pied flagrant, où le meilleur succède au pire. Après avoir pris le pouls d’Héraklion, quel que soit le périple que l’on s’est choisi dans l’île, le passage par le site de Cnossos est quasi inéluctable. Comme beaucoup d’autres visiteurs avant nous, l’enthousiasme répondit aux abonnés absents… Lorsque l’archéologue anglais Evans le met au jour en 1900, celui-ci part du principe qu’il s’agit des ruines du palais du roi Minos et décide de le « restaurer » en partant de ce présupposé, totalement dénué de rigueur scientifique. On sait aujourd’hui, suite au déchiffrage des tablettes trouvées en ces lieux, qu’il s’agit bien plus sûrement d’un centre administratif et religieux, très loin des chimères romanesques d’Evans. Le souci, c’est que le monsieur est intervenu à grands coups de béton, aujourd’hui très abimé, et de peinturlurage, qui jure un peu beaucoup. Les plus belles pièces du « palais » sont à ce jour inaccessibles, parce que l’on restaure… les restaurations. Le rouge Ripolin des colonnes et les copies criardes des fresques donnent au site un côté frelaté du plus mauvais effet. De toutes façons, vue la fréquentation frénétique du site, même tôt le matin en juin, il est difficile de s’immerger  dans cet espace et de laisser, hélas, monter une quelconque fascination.

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C’est en feuilletant un guide bien connu (page 204 pour l’édition 2013/2014), que nous sommes tombés sur un descriptif on ne peut plus engageant, une montée vers la Crète des montagnes, entre les villages d’Anogia et le plateau de Nida, dominé par l’imposant mont Psiloritis. C’est un peu longuet d’arriver à Anogia à partir d’Héraklion, mais les vingt kilomètres dans un paysage grandiose quasi vierge pallient de beaucoup la durée du trajet initial. Nous ne croiserons pas âme qui vive, suivant les méandres de la route qui serpente sur une terre constellée de pierres plates, parsemée d’arbustes, comme si les titans avaient fracassé au sol de colossaux rochers lors de combats légendaires. Ces pierres sont d’ailleurs utilisées pour l’élaboration des refuges de berger, ces mitata* circulaires, pour certaines toujours en service.

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La route asphaltée s’arrête brutalement sur une espace de grand parking où les bergers garent leur Toyota : vous pouvez partir à pied explorer la grotte du mont Ida, lieu de naissance supposé de Zeus (mais une grotte du plateau du Lassithi brigue aussi cet honneur), tout du moins cachette dégotée par sa mère Rhéa, pour mettre le nourrisson déjà braillard hors de portée de la gloutonnerie de son père Cronos. Si les histoires de famille des Olympiens ne font vibrer aucune corde sensible chez vous, allez vider une Mythos et goûter le fromage fait sur place (il sèche sur les bords des fenêtres), dans une « taverne » aux allures de bunker, qui ne doit pas voir passer beaucoup de touristes. Ses fenêtres s’ouvrent sur une large dépression fertile, vert tendre, où paissent de nombreux troupeaux de moutons, cernée de montagnes. L’altitude atténue la chaleur, le paysage se boit des yeux, pas un bruit hormis le bêlement des animaux, on déguste le fromage de brebis encore tout laiteux pendant que le taiseux berger fait des réussites derrière nous… sans doute une version un peu d’Épinal de la Crète, mais elle est telle que je l’imaginais, très très loin du trafiqué Cnossos.

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* On les appelle de deux façons : To Mitato ou O Koumos. Pour certains, l’appellation dépend de la région (mitato en Crète occidentale, koumos dans les autres montagnes) ; pour d’autres, c’est la forme du toit qui diffère, plat pour le mitato et pointu pour le koumos ; et pour d’autres encore, c’est l’usage qui les distingue : koumos pour un simple refuge et le stockage de matériel, mitato pour une fromagerie.

 

2 novembre 2012

Khaos, les visages humains de la crise grecque…. le degré zéro de l’analyse.

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J’ai un souci avec ce documentaire. J’ai longtemps attendu de faire ce post, prenant la température, écoutant les spectateurs à la sortie, questionnant autour de moi ceux qui vivent depuis 20 ans entre Athènes et Paris et dont les avis, argumentés et réfléchis me semblaient nécessaires pour ratifier ou invalider mes impressions.

Khaos, est un reportage d’une heure et demie, réalisé par la franco-roumaine Ana Dumitrescu, lors de trois voyages en Grèce, effectués entre janvier et mai 2012. Á Athènes, en Thessalie, sur l’île de Kéa, elle recueille la parole des laissés pour compte de la crise économique, sociale et politique, qui vivent au quotidien les décisions insensées et contreproductives de la Troïka (FMI, BCE et UE) : paupérisation extrême, désespoir profond, avenir condamné. Les sacrifices démesurés imposés au peuple par ces créanciers, les purges budgétaires, la dérèglementation du travail, la perte de souveraineté, l’effondrement de la demande intérieure dû au chômage record, plongent le peuple dans un temps de désolation, de misère et de dépression. Ana Dumitrescu saisit avec sa camera les histoires, le quotidien des Grecs qui ont vu leur monde s’écrouler en quelques années.

La démarche est bien évidemment louable. Même si les gens qui aiment ce pays vont régulièrement y prendre eux-mêmes la température, savent aller chercher l’information et suivent très régulièrement grâce au Net, aux blogs des expats, aux sites économiques et aux journaux (comme Courrier International, Le Monde Diplo…) l’évolution de la crise, il est toujours plus percutant de donner des visages et une voix à la souffrance, pour marquer les esprits, diffuser large et éveiller les consciences. Est-ce cependant suffisant ?

Comme la réalisatrice n’est pas grecque, qu’elle est en fait restée très peu de temps sur place et qu’il lui fallait un passeur pour appréhender le pays et les gens, elle s’est associée au blogueur grec Panagiotis Grigoriou, qui intervient dans ce « road-movie » pour faire le lien entre les témoignages. Mais quand on se présente comme une journaliste, cela implique OBLIGATOIREMENT des responsabilités, un point de vue, une mise en perspective. Il ne suffit pas d’aligner 90 minutes de trop courts entretiens, morcelés, mal montés, pour donner du sens. Or, Khaos n’est qu’un constat passif et hélas bâclé, certes humainement déchirant, qui se disperse sans fil directeur, à en devenir presque anecdotique. Comment peut-on parler de la crise grecque en passant sous silence le rôle de l’église orthodoxe ? Ana Dumitrescu se contente de 25 secondes avec un pope, qui annonce froidement que tant qu’on a Dieu dans son cœur, tout va bien (à peu de choses près). Cette séquence n’aurait de signification que si on la mettait en parallèle avec le statut du clergé grec qu’il faut rappeler, ses prérogatives et ses passe-droits, les récents scandales de corruption. Et, ici, rien de tout cela, hop, on passe vite à un autre portrait.

On entend presque tous les intervenants tenir des propos évidemment très critiques vis-à-vis de la classe politique et des élus. On se dit qu’on se rapproche alors du cœur du problème et que Dumitrescu va faire son boulot d’approfondissement en insistant sur cette relation ou plutôt non relation, que les Grecs entretiennent avec leurs représentants, cette défiance s’expliquant en partie par leur histoire *. Dans le supplément livres de Libération, Vassilis Alexakis demande d’ailleurs qu’on appréhende la crise de son pays avec une lecture philosophique, et non comptable, et que le mode de vie consumériste de l’Europe ne pouvait pas fonctionner en Grèce, au regard de ce qu’elle est, foncièrement. Mais Dumitrescu préfère enchaîner les « micro-trottoirs » décousus plutôt que de creuser sur ce qui a façonné la Grèce d’aujourd’hui et a engendré « l’homo hellenicus » du XXIème siècle.

Aligner à l’écran une tentative de suicide en direct, le dénuement extrême, le désespoir profond, la faim, les larmes, la tentation de l’exil, la montée des fachos, me gêne, quand ces images ne sont pas éclairées par le recul et la réflexion. Les images « chocs », données brut de décoffrage dans leur crudité « morbide » n’ont jamais changé le monde. Elles permettent juste à leur auteur de se faire remarquer. Cette vision très parcellaire de la crise grecque ne peut à mon avis pas fonctionner seule du tout, si on souhaite toucher le spectateur au-delà de l’épiderme, de son empathie première et le faire s'interroger. Jouer uniquement sur l’émotion ou la colère, donner la parole à l’indéboulonnable Manolis Glezos, qui vous explique la crise en trois points à grand coup de « ya ka, fo kon », c’est refuser de se poser des questions sans doute moins confortables, de dépasser les lieux communs rassurants, les théories de complot organisé qui dédouane des responsabilités. Et c’est aussi fermer la porte à toute sortie de crise.

En sortant du film, j’ai entendu la remarque d’une spectatrice qui n’avait pas adhéré non plus aux choix de la réalisatrice : « Il sert à quoi son film ? On le sait que les Grecs crèvent à petit feu, mais on ne sait toujours pas, pourquoi ! ». Tout est dit.

 

* Quatre siècles d’occupation turque, mise en place à la tête du jeune état indépendant d’hommes de paille des grandes puissances (un Russe, un Bavarois, un Danois), la déroute en Asie Mineure, main mise des États-Unis sur le pays après la guerre, régime des Colonels et enfin la tentation européenne avec le résultat que l’on connaît

 

29 octobre 2012

Si tu ne viens pas à Athènes, c’est Athènes qui viendra à toi !

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Haroula, Dimitra mais aussi Hadjidakis, Loizos, Theodorakis….

On peut toujours compter sur les trois μοϊρα pour vous retourner le destin : alors qu’on partait pour un dimanche frigo (2° à 08 h 30 !) - écharpes et gants ressortis des armoires -, saturé d’infos du monde dépressives au possible, avec pour seul horizon ce mois de novembre où il fait nuit à 17h30 (en breton, on le traduit par « Du », qui veut dire aussi « noir », le mois sombre), deux places providentielles pour l’Olympia nous ont ramenés en Grèce, le jour de la grande fête du NON (το oχι), pour le concert d’Haris Alexiou et Dimitra Galani.

Barrière de la langue oblige, les Français connaissent très peu les grandes voix de la chanson grecque, à l’exception d’Angélique Ionatos, qui fait partie depuis près de quarante ans de notre paysage immédiat (et qui ne semble en revanche pas très connue dans son propre pays d’origine). Au mieux, Alexiou et Dalaras, parfois Eleftheria Arvanitaki, et puis c’est tout (résultats issus d’un petit sondage perso). Si πουλάκι μου n’avait pas pris en main mon éducation musicale grecque, j’afficherais assurément les mêmes lacunes.

Les travées de l’Olympia accueillaient donc un public aux trois quarts grec ou au moins hellénophone, mais de tous âges, déjà au taquet, disposé à faire la fête, le verbe haut, la belle humeur contagieuse. Habituée aux salles de spectacles depuis longtemps, je pense pourtant avoir assisté à un de mes concerts les plus barrés. Haris Alexiou et Dimitra Galani affichent au compteur 62 ans chacune, leur répertoire ressemble assez peu à des chansons pop rock et cependant, l’ambiance dans la salle était incroyable ! Contrairement aux Parisiens poseurs blasés, raides du balai vissé dans leur fondement, déjà fatigués de devoir applaudir avant le premier titre, les Grecs vivent la rencontre, chantent à la première chanson, tapent dans les mains, réagissent dès la seconde note, se lèvent s’ils en ressentent le besoin pour manifester leur bonheur, saluent une phrase du texte qui les touche par une salve d’applaudissements spontanés et surtout… ils dansent ! Pendant le Αποψε θελω να πιω d’Haroula, ma voisine de droite, jeune fille d’à peine vingt printemps, s’est levée de son fauteuil pour un zeibekiko gracieux, circulaire et ondulant, totalement absorbée par la musique et la voix. Á côté de la console de son, d’autres filles, entre 25 et 65 ans, tournaient lentement aussi, bras levés, comme un Zorba hypnotisé par le sandouri. Le public se sent libre de ressentir avec tout son corps la musique, de faire totalement abstraction des autres, de se laisser aller aux sensations et d’exprimer par la danse leurs émotions. L’ambiance dans la mezzanine était, il est vrai, bien plus débridée qu’au parterre, où les huiles et les sommités se devaient de modérer leur naturel tapageur. 

Nos deux chanteuses vibraient elles aussi d’énergie, de chaleur, communiant avec un public tout acquis, comme un peuple suivrait ses prêtresses. Haris Alexiou et Dimitra Galani ne chantent pas seulement avec des voix fabuleuses mais avec leurs âmes, donnent sans compter, sans tricher, comme le dernier privilège qui leur serait octroyé. Durant deux heures et demi, elles passent en revue, chacune leur tour, puis en duo, leurs grands succès mais aussi les chansons traditionnelles, qu’elles entonnaient à leur début dans les rades de Plaka ; le rythme s’accélère alors, les Grecs se déchaînent, ça chante à plein poumon, le bouzouki fume, le violon s’envole, nous ne sommes plus à Paris, on est à Athènes. Avec courtoisie, Haris et Dimitra communiqueront aussi en français avec nous (même si on enrage de ne pas comprendre les plaisanteries, les private joke, les remarques affectueuses, ces tonneaux de tendresse qu’elles déversent sur leurs compatriotes transportés) pour nous rappeler pourquoi la Grèce reste la terre de la beauté, qu’elle est immuable et qu’il faut toujours l’aimer …

 

28 septembre 2012

Le théâtre des ombres… entre Guignol et Karaghiozis

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L’enfant grec, roman de Vassilis Alexakis

Éditions Stock, 2012

« Il me semble que quelque chose s’est rompu à Aix, que l’opération a modifié ma perception de la réalité.» On ne saurait mieux dire, quand un auteur incontesté né à Athènes en 1943, primé du Médicis (1995) et du Grand prix du roman de l’Académie Française (2007), se met à dérailler dans les grandes largeurs, pour retrouver les joies d’une enfance vouée aux livres.

Le narrateur nous balade dans un pseudo roman autobiographique, récit de sa convalescence post-op’ dans un hôtel de la rue Madame, à deux pas du Luxembourg. Boiteux, empêtré de ses béquilles, obnubilé par le souvenir cuisant de ce premier vrai pépin de santé et de son hospitalisation (les premières pages sur le sujet sont d’ailleurs un peu longuettes), le narrateur se met à couvert au vert, et parcourt les allées du jardin en traînant péniblement la patte. Il explore les recoins du Luxembourg, en découvre les usages, les visiteurs, les habitués, l’ombre des personnages issus de l’imagination de Hugo ou de Balzac, tout comme ceux qui y ont élu pour ainsi dire domicile, sénateurs, marionnettiste du théâtre de Guignol, vagabond lettré ou savoureuse dame-pipi.

Cette plongée au cœur d’un lieu pétri d’Histoire et de romanesque, au moment où la camarde l’a raté de peu, lui ouvre de nouveau les portes de son paradis perdu, son propre jardin de la banlieue d’Athènes, où les personnages fabuleux des « Classiques illustrés » venaient le retrouver dans la remise pour de grandes aventures. La magie des romans populaires, leurs héros courageux, les aventuriers intrépides, répondent de nouveau présents pour que le réel soit supportable. Quand la Grèce s’enflamme, que l’exilé ne reconnaît plus son pays, qu’il n’y a plus beaucoup de vivants avec qui partager des souvenirs, la littérature reprend ses droits, la réalité se délite et bascule dans une fiction où l’imagination pétulante règne en maître : « J’ai su très tôt en somme que la meilleure façon de raconter un événement était de l’inventer ».

Alors le narrateur choisit, comme Alice, de plonger tête la première dans le terrier, et partage son petit-déjeuner sans sourciller avec le Lapin Blanc de la Reine de Cœur,  tient des discours aux pantins chahuteurs et dissipés du Guignol qui apprécient l’hommage qui leur est rendu, croise Milady dans une librairie, subit une attaque de Peaux-Rouges qui brandissent lances et tomahawks sur le pavé parisien et voit enfin flamber le Sénat après une attaque de pantins géants, avant de fuir par les égouts et les carrières souterraines, porté à dos d’homme tel Marius avec Jean Valjean. Ce glissement progressif vers le burlesque permet au texte de ne jamais sombrer dans la réminiscence funèbre ou une nostalgie mélancolique. Le crayon (puisque le narrateur écrit encore au crayon de papier sur les feuilles blanches les mieux disposées envers lui dans une rame, persuadé que certaines feuilles préfèrent lui manifester une réelle hostilité en repoussant ses idées…) témoigne de détails, d’accros, de cocasseries, de remarques décalées, déroutantes et souvent drôles qui rappellent la fulgurante maîtrise de la langue d’Alexakis. Remarquant que le prince Mychkine ressemble trop au Christ, il répond à son frère qui lui demande de lui résumer L’Idiot : « c’est un épisode inédit de la vie de Jésus qui se passe chez les alcooliques russes »… « L’âme russe ?... une sorte de nationalisme parfumé d’encens »…

C’est élégance de ton, ce mélange d’innocence retrouvée, de mensonges assumés et d’ironie caustique (les pages sur la crise grecque sont sans concession) est d’autant plus savoureuse à l’heure où d’autres auteurs se complaisent dans le trash et le narcissisme sinistre. Vassilis Alexakis préfère rendre un magnifique hommage à la littérature, à Dumas et à Stevenson, à Jules Verne et à Dickens, avec poésie et une âme d’enfant encore immaculée.

 

27 avril 2012

Παπαρούνα

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« Παπαρούνα» est le premier mot de grec moderne inscrit dans ma mémoire. Et c’est aujourd’hui son anniversaire, les vingt printemps d’un petit mot pimpant et rutilant, qui me fut donné lors d’un voyage d’étudiants fin avril 1992… je garde en général à distance la nostalgie larmoyante, mais je retiens de ce premier contact avec la Grèce des images intactes et limpides. Alors étudiante en droit, des auspices ingénieux et quelques bonnes relations m’avaient accrochée à un périple d'hypokhâgneux d’Henri IV, soutenus par de frais Normaliens, à la découverte du Péloponnèse.

Á l’opposé de ces cervelles bien faites et imprégnées de culture hellène, je touchais une terre quasi-inconnue, mais je trouvais, grâce à mes compagnons de fortune, les réponses à mes incessantes et tannantes questions, qui révélaient des lacunes confinant à l’ignorance la plus crasse. Tous jonglaient avec les dates, les conflits, les batailles, les subtilités de l’architecture, les références culturelles, ce qui me faisait cruellement défaut (je me revois demander à D.B. avec hardiesse, qui était cette ATOLOS que nous devions rencontrer à Delphes… sa mine déconfite et limite effrayée me renvoyait illico à ma cancrerie : j’eus droit cependant à un premier cours improvisé sur les temples circulaires, ce qui me permit de rentrer crânement sur le site, prête à admirer la Tholos…).

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Avec patience, amusement parfois, et hilarité spontanée souvent, ces étudiants de Lettres Classiques m’ont transmis un peu de leurs lumières, m’ouvrant un modeste passage vers la compréhension et l’amour de ce pays. Mais au-delà des lieux mythiques parcourus, qui font cavaler l’imaginaire et la rêverie (Mystra, Olympie, Delphes, Mycènes, Corinthe), j’ai eu la chance de découvrir la Grèce à cette période fugace où la nature fait fleurir et flamboyer la terre, libre de toute invasion touristique, ou presque. Nous fûmes ainsi seuls à escalader les gradins du temple d’Épidaure, libres d’écouter, fascinés, les voix de la chorale du lycée Henri IV monter de l’orchestra. Ces parenthèses solaires et radieuses flottent encore quelquefois, deux décennies plus tard, suspendues dans ma mémoire :

-         la montée au Lycabette pour découvrir Athènes d’un seul regard

-         une bataille de polochon débridée dans une chambre de filles déchaînées

-         une fin d’après-midi passée à refaire le monde dans un champ couvert de coquelicots

-         les ruelles de Plaka

-         le silence de Mystra

-         les oranges grecques (non, rien à voir avec les autres…)

-         la moussaka - presque végétarienne - d’une taverne près de Mycènes, saveur jamais retrouvée

-         l'agneau, présent à chaque repas lors de cette semaine de carème, auquel je refusais catégoriquement de goûter

-         le Cap Sounion au coucher du soleil

-         une nuit blanche passée dans l’ancien aéroport d’Athènes à attendre un avion « delayed »

-         le sourire craquant d’un prof de grec ancien et son écharpe rouge

-         les nouveaux amis qui n’imaginent pas encore qu’ils seront toujours là vingt ans plus tard

-         et ceux que l’on a perdus en chemin et que l’on regrette à perpétuité.

Merci à Domy, Isabella, Ballon, Berny (qui y était sans le savoir), Luigi et les autres, d’avoir été ... très "aποτροπαιοι"  (very, private joke).

 

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photos : avec autorisation d' I.G.

30 mars 2016

Le Magne, suite et fin - Les bergers ont toujours raison

"Νομίζω ότι είμαστε χαμένοι"*, la phrase du séjour ! Impossible de dire combien de fois nous avons tourné en rond, fait volte-face, ou demandé notre chemin pour tenter de nous repérer sur les petites routes. S’il faut être vraiment distrait pour se perdre sur la seule voie qui fait le tour de la péninsule, c’est tout de suite une autre histoire lorsque que l’on s’engage sur les chemins de traverse. J’avoue que mon sens de l’orientation est en coma dépassé, que pour moi, il y a la droite, et "l’autre droite", et que la beauté ensorcelante des paysages n’aide en rien la concentration sur la carte. Fort heureusement, quand les panneaux sont délavés, imprécis, ou un peu malmenés par les vents, il y a toujours une gentille mamie ou un berger tombé du ciel pour vous mettre dans la bonne direction ou vous conseiller de le suivre sur les hauteurs pour voir... Pour voir un sublime petit monastère en ruines (comme je les aime, pas trop retapé à la bétonneuse, mais en état de légère déliquescence naturelle - à l’exception de la chapelle rénovée, protection des fresques oblige), qui domine toute la baie de Kotronas, sur la côte Est. On monte d’abord par le petit village de Gonéa, construit au XVIIe par une célèbre et très ancienne famille crétoise (les Kallergis) qui fuyait les persécutions ottomanes, village aujourd’hui abandonné et désert. Le monastère Μεταμóρφωσης του Σωτήρος, construit au XIVe, est perché tout là-haut, au bout d’une route cimentée praticable, offrant une vue à couper le souffle (et aussi un très bel observatoire naturel pour scruter la mer et de possibles envahisseurs).

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(ruches construites en pierres)

Le berger qui nous a ouvert la voie, une fois ses bêtes abreuvées, se posera sur un bout de muraille et n’en bougera plus, buvant du regard ce panorama exceptionnel. Le monastère a, quant à lui, un charme fou. L’ensemble des bâtiments est fortifié, ceint d’un rempart sérieux, à l’abri duquel les habitants du coin pouvaient se réfugier. L’architecture intérieure est encore bien lisible (cellules, cuisine, réfectoire...), et c’est un vrai plaisir de déambuler entre les pierres, de passer sous les ogives, de grimper les escaliers qui s’envolent aujourd’hui vers le bleu du ciel. Le point fort du monastère se trouve dans sa petite chapelle, avec des fresques bien conservées, fantasques et fantastiques aux couleurs encore claquantes (admirez...).

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Toujours sur cette côte Est, deux petits villages, certes moins remarquables que Vathia, valent qu’on s’y arrête pourtant : Flomochori, et plus au Sud, Lagia. Bien dans leur jus avec leurs tours de pierres, une architecture harmonieuse et cohérente, sans doute rien de singulier, mais une belle atmosphère, et toujours ce sentiment d’être seuls au monde en ce mois de janvier quand on arpente leurs ruelles pavées.

Le paysage grandiose du Magne est aussi parsemé d’une foultitude d’églises dans les villages, mais surtout dans la campagne ; elles se cachent au creux d’un vallon, dans le repli d’une colline, derrière un renflement rocheux. Elles sont le plus souvent toutes simples, basses, trapues, solides, ornées de motifs décoratifs en briques à l’extérieur, et de fresques plus ou moins bien conservées à l’intérieur. En remontant du cap Ténaro vers Aréopolis, sur la côte Ouest donc, nous sommes tombés sur trois petites merveilles.

D’abord, Aghios Stratégos, datée du XIe, à Ano-Boularioi. Il faut partir vers la droite, commencer à grimper au-delà du village pour la découvrir lovée dans une ornière de la pente rocheuse. Les pierres plates, qui recouvrent une partie de son toit, la camouflent encore davantage des curieux, et l’agrègent parfaitement à son environnement. Elle semblerait presque minéralisée, comme encastrée dans la montagne. Même si nous avons trouvé porte close, la beauté du lieu isolé et silencieux, l’allure de cette petite chapelle un peu rabotée, suffisent à justifier une visite, surtout quand le soleil d’hiver allume le vallon et projette l’ombre mouvante des oliviers sur la pierre claire.

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Un peu plus au Nord, se sont les murets et les figuiers qui cachent une autre église du XIe, Aghios Soter, à Gardenitsa. Celle-ci n’a pas du tout l’humilité de la précédente, elle pointe haut sa coupole et son clocher. Piliers de marbre extérieurs, narthex ouvert, arches soulignées de briques, murs ornementés, dessins géométriques, mille détails attirent l’œil et retiennent le visiteur qui ne cesse de tourner autour d’elle (à l’intérieur, par grand’chose à se mettre sous la dent).

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Enfin, en se rapprochant d’Aréopolis, arrêt à Dryalos pour sa double-église : Aghios Georgios et Phanéroméni s’emboîtent en angle droit, se serrent bien fort pour se donner un peu d’importance, tant elles affichent des dimensions de maisons de poupées, posées sur le bord d’une petite route de campagne.

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Vous en verrez beaucoup, de ces chapelles de pierres toutes simples, certaines à nef unique et sans coupole, comme un écho à l’austérité et la pauvreté de la région. Elles n’en sont que plus émouvantes.

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* Je crois que nous sommes perdus.

28 août 2012

Qu'est-ce qu'on se fait suer...

9782841004805Les îles grecques - Lawrence Durrell - 1978 -  Rééd. Bartillat, 2010

Il faut dire aussi que les francophones ont de la chance : Jacqueline de Romilly, Jean-Pierre Vernant et Jacques Lacarrière forment, vue de ma fenêtre, la Sainte Trinité de l’hellénisme éclairé, dans lesquelles on va piocher selon son humeur. Des récits, des réflexions, des études, des voyages, quelquefois un peu escarpés, d’autres plus accessibles mais toujours animés d’un enthousiasme prodigieusement communicatif.

On se dit alors qu’ils n’y a pas de raison que nos voisins grands-bretons ne partagent pas notre emballement bouillonnant, surtout lorsqu’un écrivain anglais, né en Inde, passé par Alexandrie, a parcouru autant de miles dans le bassin méditerranéen, pour nous offrir 339 pages de réflexions sur son histoire avec la Grèce. Un détail m’avait pourtant interloquée en feuilletant l’ouvrage : entre 1935 et 1956, Durrell choisit de se fixer à Corfou, Rhodes puis à Chypre, en somme sur la périphérie du monde hellénique actuel. Un choix un tantinet « timoré », comme si le monsieur était un poil chichiteux, limite sophistiqué coincé, ce qui n’augurait rien de bon pour ses relations avec le peuple grec contemporain.

Morceaux choisis :

« La vie dans les petits villages… c’est le règne de l’étroitesse d’esprit, de l’ignorance, des bas coefficients d’intelligence, qui signifient la mort de l’art. C’est une vie horrible non seulement à cause des privations matérielles mais de l’asphyxie intellectuelle. » Sic.

« Les pays pauvres n’ont pas les moyens de produire de grands cordons-bleus, et sans doute risque-t-on de manger abominablement mal en bien des endroits en Grèce…une fois passées les premières déceptions, on se résigne rapidement à accepter avec impassibilité la pitance qui se présente – de toute façon, il se présente aussi des choses excellentes, comme les homards ou les langoustes à Hydra ». Re-Sic.

On hésite entre tomber de sa chaise ou se dilater sauvagement la rate, ça dépend de l’humeur du jour. Ce voyageur poseur, fat, bêcheur exprime bien souvent du mépris pour les habitants, comme un colon pour les indigènes. Certes, il chérit la Grèce ou du moins, une certaine idée de la Grèce, son histoire prodigieuse, ses mythes et ses légendes, sa grandeur passée, ses paysages et sa lumière. Il est vrai que ses digressions sur l’archéologie, l’architecture, la littérature et la poésie, sont pertinentes et fines, la beauté de son écriture est manifeste, sa solide culture classique lui permet de belles pages sur la Crête et  Rhodes. Mais Durrell n’a pas la générosité, la chaleur, la flamme d’un Lacarrière, pétri d’empathie pour les Grecs. Il trouve plus piquant de distiller sa morgue et ses opinions lapidaires avec un aplomb renversant :

« … escale inintéressante dans l’île d’Ikaria : elle a l’air rude et mal tenue, comme si elle n’avait jamais été aimée de ses habitants. La première impression de désordre et d’incertaine utilité se trouve renforcée par le réseau routier qui semble avoir été conçu par un facteur saoul. Il serait parfaitement vain d’essayer d’en dire plus long sur cette île ».

Si Durrell touche le fond, il creuse encore avec Amorgos, où il expose sa bêtise crasse :

« île plutôt sinistre qui n’a pas grand' chose à son crédit…si par hasard vous vous laissiez coincer là, vous y péririez d’ennui comme un géranium qu’on a oublié d’arroser. »

Tenant Amorgos pour la plus belle des Cyclades, je ne peux que vous engager à vous tenir très loin de la mesquinerie de Durrell et à vous replonger, encore et toujours, dans L’Été grec.

 

18 juin 2014

Athènes après Corfou... comme on se sent tout de suite mieux !

C’est bien beau de décider sur un coup de tête qu’une île décevante ne vaut pas qu’on y reste, surtout sous le vent et les averses, encore faut-il avoir un plan B… si avancer un vol se fait sans trop de dommage pécuniaire avec les nouveaux billets « flex » d’Aegean, trouver un hôtel à Athènes du matin pour trois soirs, en plein mois de mai, ressemble au parcours du combattant. Tous nos points de chute habituels s’affichaient archi-bondés, même en s’éloignant du centre. Il a fallu ouvrir la bourse et accepter les tarifs exorbitants de l’hôtel Herodion, situé derrière le musée de l’Acropole (4 odos Rovertou Galli, Koukaki), un quatre étoiles qu’il faut fuir comme le choléra (piaule minuscule en RDC, vue sur un mur, accolée au climatiseur de l’hôtel qui ronronne toute la nuit… j’ai fini par agresser, à quatre heures du matin, en petite tenue, les cheveux en pétard, la bave aux crocs, le staff de nuit pour obtenir une chambre où il était possible enfin de dormir. Miracle, il y avait des chambres inoccupées dans les étages ! Le personnel de jour tentera bien de nous renvoyer en bas au matin mais, peine perdue, mes cordes vocales utilisées à plein volume devant des touristes anglais un peu coincés, produiront l’effet escompté.)

Hormis ce souci de gîte, quel soupir de soulagement en remontant la rue Vyronos pour une première Mythos chez Diogène, en bas de Plaka, là ou commence tout séjour athénien ! Il fait grand bleu, pas trop chaud, on se recale les grandes balades classiques autour de l’Acropole, un saut à Sounion pour comparer la lumière de janvier à celle de mai, les musées qu’on aime, Exarchia dans tous les sens, un bout de Kolonaki pour le Lycabette, la halte crème glacée de 19h, dans la petite rue qui croise Ermou à la hauteur de l’église de la Kapnikréa, et les cantines préférées, To Steki tou Ilia pour l'un, To Krassopoulio tou Kokkora, pour l'autre.

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Comme tous les touristes, on revient régulièrement saluer le Musée de l’Acropole, le Musée national (qui reste mon préféré, et pas seulement pour le point de vue imprenable sur les fesses des Kouroi… malgré ce qu’en dit perfidement mademoiselle I.G. sourire119), et admirer les figurines du Musée d’Art cycladique. Mais si vous avez des enfants que lassent ces grands espaces un peu froids, n’hésitez pas à les emmener dans des plus petits endroits, comme le Musée grec d’Art populaire de Plaka, où sont exposés des costumes traditionnels, des tenues de fêtes excentriques, ainsi qu’une jolie exposition sur la manière de vivre dans l’île de Karpathos (et pour J-P qui est resté un grand gamin, quelques panneaux consacrés au Théâtre d’Ombres).

Si vous traînez dans Monastiraki le soir, avant ou après dîner, voilà deux adresses où nous avons nos habitudes :

- Ciccus, sur Adrianou au numéro 31, le long de la voie ferrée, là où s’enchaîne une longue succession de bars et de restos. Ne pas rester en terrasse, bondée et bruyante mais rentrer, aller au fond, sous une sorte de verrière assez haute qui abrite un jardin intérieur. Excellents cocktails et très bonne programmation musicale, ciblée trentenaires.    

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- Θεσις 7, agios Filippou, que l’on prend en venant de Psiri. Organise certains soirs des concerts live. Ce fut le cas le 14 mai avec un trio formidable (voix + instruments à vent), mélange de créations du groupe et de chansons traditionnelles grecques que le public reprend en chœur. Convivial, chaleureux, on est vite intégré dans l’ambiance, sans voir le temps défiler. Venir vers 23h les soirs de concert.

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Et pour se faire beau quand on est un garçon, pour ceux qui crèchent entre Syndagma et la place Mitropolis, allez tenter l’expérience du barbier-coiffeur à l’ancienne, sur Apollonos. Il fallait au moins cela pour récupérer les abominables échelles que j’avais infligées à la nuque de ma moitié. Ambiance délicieusement surannée avec ces deux barbiers qui ont largement dépassé les 70 printemps, mais un coup de ciseau magistral, un beau résultat assez moderne (pas une coupe de papy) et une franche jubilation du Figaro local, devant le carnage effectué par mes soins : « don’t touch him anymore, hair cut is a job » - message reçu !

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En passant un soir très tard dans Mitropoléos (il devait être pas loin d’une heure et demie), nous avons aperçu, sur le parvis de la basilique, un jeune couple qui valsait, dans la nuit silencieuse. Pas de musique, juste leurs pas glissants sur le sol. Cette vision de deux silhouettes légères tournant sans bruit dans la nuit avait quelque chose d’irréel et d’éminemment gracieux…

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6 février 2016

Gythion - une reine, un temple, un pantin

La petite ville de Gythion, aujourd’hui bien paisible et sage, pelotonnée sur la courbure du golfe de Laconie, réalise le grand écart entre le mythe et la grande histoire ; c’est ici, sur le petit îlot de Kranaï (appelé aussi Marathonissi), que le roi de Sparte Ménélas fût cocufié par sa reine pour la première fois. Pâris, en route vers Troie, fit une halte nocturne avec la belle Hélène sur ce petit bout de verdure isolé, avant de filer au matin pour d’autres horizons. La légende veut que sous l’ombre des pins, il s’en passa de belles… aujourd’hui, le lieu fait moins rêver, rattaché à la terre ferme par une digue étroite. On peut s’y promener, visiter la tour Tzanetakis du XVIIIe aménagée en musée, mais franchement, rien de bien mémorable. Ce nom de Kranaï viendrait de κράνος, casque oublié par un Pâris énamouré et étourdi sur l’îlot, lors de son embarquement pour Cythère, avant de rallier Troie (« Va, pars pour Cythère ! Sur cette galère, coquette et légère… » - Offenbach a décidemment laissé dans ma mémoire plus de souvenirs qu’Homére… ).

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Gythion, d’abord dépendante de Sparte, passa ensuite aux mains de Rome, puis fut délaissée après un important tremblement de terre (en 375 ap J.-C.), qui engloutit sous un raz de marée une part importante de la ville antique. Les recherches effectuées dans le port ont mis au jour des fondations de constructions romaines et surtout une importante installation de thermes. Redevenu un simple village au travers des épisodes byzantins et ottomans, Gythion se réveille pendant la guerre d’indépendance grecque et devient un important bastion de résistance aux envahisseurs de tout poil (des Turcs à Othon de Bavière), et surtout à tous ceux qui voudront mettre la Laconie au pas - comprendre, briser la toute-puissance des quelques familles dominatrices de la région.

Les Romains ont laissé une empreinte toujours visible aujourd’hui, le théâtre antique, très bien conservé, malheureusement ceinturé de grillages. C’est là qu’intervient Yiorgos Hassanakos, artiste peintre et plasticien originaire du Pirée, installé à Gythion depuis 1987. Nous l’avons rencontré par hasard, dans la boutique que tient son épouse au pied de l’hôtel Aktaion. Entrés pour une simple carte routière du coin, nous sommes repartis après moultes palabres (mélange de grec et d’anglais) en nous promettant de nous revoir le lendemain, pour visiter avec lui un lieu qui faisait saliver ma moitié, le musée du théâtre d’ombres. D’un théâtre à un autre, il n’y a qu’un pas. Alors que Yiorgos nous véhiculait dans sa propre voiture dans les rues de la ville, il nous mena d’abord sur l’ancien site (bâti sous Auguste), à côté duquel l’armée s’est construit une caserne. Le planton de service a bien commencé à s’époumoner en nous voyant nous approcher mais la présence de Yiorgos a immédiatement calmé le galonné. Pire, il a détourné le regard quand l’artiste de la ville a écarté deux pans de grillage pour entrer sur le lieu même, construit à flanc de colline et entouré d’oliviers. Oh, rien à voir avec la magnificence d’Épidaure ; l’endroit est tout petit (la scène faisait moins de 100 mètres), mais joliet comme un théâtre de poupée, toujours très lisible avec ses gradins de pierre (seul le premier rang était en marbre). On a tout loisir de grimper, de s’asseoir en hauteur pour admirer le demi-cercle gris qui tranche sur l’herbe bien verte. Les thymeliques (musiciens qui intervenaient durant les représentations de théâtre), se mesuraient ici dans des concours dédiés à Dionysos lors de grandes fêtes ponctuées de défilés devant le gratin romain local. Aujourd’hui, le lieu n’est ouvert que l’été pour quelques événements culturels.

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Yiorgos, féru d’art populaire, est photographe, peintre mais aussi "montreur d’ombres" et responsable du musée Karaghiozis de la ville. Il gère le fond, organise des représentations pour les enfants, fabrique de nouveaux pantins pour coller à l’actualité et prend un plaisir non dissimulé à vous emmener dans son antre. Car au-delà de la visite proprement dite qui vous entraîne sur les origines (supposées ou improbables) et l’évolution physique du personnage à travers le temps, Yiorgos vous fera rentrer dans l’envers du décor, derrière le rideau et vous initiera au maniement des pantins. Inutile de signaler que je me suis sentie bien godiche à tenter vainement de faire bouger "naturellement" les personnages. C’est un tour de main qui demande des années de pratique, surtout lorsque, en sus du maniement manuel, il faut aussi effectuer les bruitages... au-delà de ma pathétique tentative qui a fait, bien gentiment, rire notre hôte, nous avons passé une grosse demi-journée instructive et sympathique, en compagnie d’un homme généreux qui aime transmettre son savoir, faire découvrir sa région et aider les touristes en détresse (c’est par lui que nous sommes passés, après le désastreux épisode hôtelier de la "Saga pension", pour nous trouver un nouveau point de chute). N’hésitez pas à pousser la porte de sa boutique - sa femme est tout aussi avenante - pour papoter, et plus, si affinité.

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14 avril 2016

Á la recherche de l’Autre perdu

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Le Dicôlon (Σαν μυθιστόρημα - 1995), roman de Yannis Kiourtsakis*

Traduction René Bouchet

Éditions Verdier, 2011

 

De la littérature grecque contemporaine, je connais peu de chose ; je picore ça et là, je découvre, je pioche au hasard. Si, jusqu’à présent, certains auteurs, certains poètes m’ont captivée ou émue, c’est la première fois que je suis convaincue d’avoir ouvert un Grand livre, une œuvre singulière, exigeante et considérable : cinq cent pages mouvantes, ondoyantes, insaisissables, qu’il m’est impossible de qualifier sans les atrophier, les ébrécher : roman, quête, fresque familiale, autobiographie, réflexion, essai, journal… j’ignore à quelle forme rattacher le lourd pavé, puisqu’il est un peu tout cela sans l’être réellement. L’auteur s’est visiblement posé ce même insoluble problème puisqu’il le nomme en grec « Comme un roman ».

Le Dicôlon est un livre écrit par fragments entre 1986 et 1994, qui ouvre une trilogie. Ce premier tome était destiné à raconter l’histoire du frère de l’auteur, Haris, mort par asphyxie au gaz en Belgique en 1960, à l’âge de 26 ans. Mais comment raconter l’indicible, la tragédie, le suicide de l’aîné qui leste à jamais la vie du cadet ? Il fallait attendre que le travail d’écriture s’impose, qu’hier réapparaisse sans crier gare, un matin de décembre, sur la colline d’Ékali : « soudain, le filet infranchissable qui sépare le présent du passé s’est déchiré sous mes yeux. J’ai senti que cette lumière avait tout à coup usé l’étoffe du temps, et qu’elle ramenait sous mon regard ma vie d’autrefois… j’ai senti mon frère mort revivre dans mon sang ».

Sur ce terreau mémoriel qui aurait pu tourner au narcissisme plaintif, Yannis Kiourtsakis relie l’infortune personnelle et le destin d’un pays tout entier. Le livre se construit sous les yeux du lecteur, au fil des années, enrichi de lettres, d’archives, de recherches, d’inserts où l’auteur se dédouble et se parle à la deuxième personne pour s’interroger sur la finalité de son projet. Et nous sommes conscients d’être les témoins d’une vraie gestation littéraire, d’une réflexion sur la création, la construction d’une œuvre qui va dépasser le postulat d’origine de son initiateur, un peu à la manière d’un Proust qui prend prétexte aux souvenirs déclenchés par une simple madeleine pour élaborer une réflexion sur la mémoire et le temps : « De même que l’homme qui écrit à présent ouvre son âme pour faire face à son passé, de même cet enfant ouvrait son âme pour faire place à son avenir ; et le monde devenait toujours plus grand, et le soir, avant que je m’endorme, le train qui quittait une fois de plus la gare de Larissa ne sifflait plus tristement, mais gaiement et résolument, prêt à transpercer la ligne d’horizon et la nuit noire, me révélant déjà les espaces qu’il allait traverser au-delà d’Athènes, déroulant désormais le vaste monde qui me contenait et contenait toute chose, voyageant déjà dans l’avenir qui, lui aussi, mûrissait dans l’obscure chambre à coucher, dans le corps et la sensibilité d’un petit enfant, dans ma veille et mon sommeil. »

Pour comprendre le présent, les ratages et les faiblesses des vivants, il faut se retourner vers ceux dont l’auteur et son frère sont les héritiers, remonter le fil du récit vers la Crète originelle à la fin du XIXe et son rattachement bien tardif à la Grèce. Le père de Yannis et Haris Kiourtsakis appartient à cette génération qui a vécu ses années de jeunesse et de maturité à l’époque où le pays actuel s’est construit : on le suit de Vénizélos à Métaxas, en passant par les guerres balkaniques et la grande Catastrophe ; cette période d’enthousiasme, d’événements terribles, d’ébranlements profonds, a forgé une conscience nationale, façonné les personnalités et l’identité collective actuelle. Acteur et témoin de l’Histoire, procureur intègre, leur père s’engage dans les luttes qui bâtissent un monde nouveau, une langue vivante accessible à tous (le démotique) et une justice libre et impartiale. La corruption (déjà !) aura raison de cet homme droit, comme si la marche du pays vers la « modernité », son rapprochement avec les mœurs européennes l’avait fait tomber, comme tombera son fils Haris, parti étudier puis travailler loin de chez lui. Vouloir réformer un pays, changer ce qu’il est intrinsèquement, modifier ses valeurs, balayer le Mythe reviendrait-il alors à renoncer à son identité ? La mentalité, la sensibilité, l’histoire grecque sont tellement ancrées, inscrites dans les gènes des personnages que la relation avec un Occident moins « antique » ne peut-elle que tourner à l’échec, à moins de renier tout bonnement sa patrie pour un ailleurs ?

Car bien plus qu’un simple récit familial sur deux générations, Le Dicôlon nous parle de l’âme grecque, d’exil, de nostalgie**, donc de ce νόστος, ce désir d’un retour impossible vers la terre natale. Or, pour Yannis Kiourtsakis, la patrie n’est pas seulement géographique ; elle est surtout le vert paradis des amours enfantines, elle n’est autre « que cette première fusion, cette sensation première que tout ce qui t’entoure, tout ce qui t’arrive, tout ce que tu sens, vois, entends, les choses et les mots sont tes choses, tes mots, que ce pays est ton pays, une part de toi-même. » Une patrie n’est un lieu qui n’existerait que dans la mémoire ou l’imagination et où il est impossible de revenir. Ce voyage du retour n’est que chimère, illusion, une quête de ce premier « moi » qui nous échappe toujours mais qu’on ne cesse de poursuivre. Alors, comment accepter cette perte originelle quand la patrie nouvelle que l’on s’était choisie déçoit, et qu’elle renvoie dans le même temps une image archaïque de sa terre d’origine ?

La correspondance d’Haris Kiourtsakis avec les siens ne cesse de relayer cette oscillation constante entre les deux mondes : « L’Europe, c’est les lumières, le progrès, la civilisation ; mais les Européens se révèlent souvent inhumains et barbares. Á l’opposé, notre petite Grèce, pauvre et attardée, a encore du chemin à faire pour atteindre cette civilisation : mais les Grecs ont quelque chose de précieux qui fait défaut à ces Européens « civilisés » : ils ont de l’humanité, un cœur d’homme et cet état d’esprit particulier qui est l’héritage de la culture antique. » Mais avoir deux parties, c’est n’en avoir aucune. Yannis Kiourtsakis qui, comme son frère, quittera la Grèce pour étudier en Europe, trouvera par l’écriture l’unique possibilité du retour, l’unique voyage intérieur qui abolit l’exil pour le ramener vers ses racines.

Et même davantage, il est un Dîcolon, cette figure du carnaval bossue qui porte en permanence sur son dos le cadavre de son frère : il est le vivant et le mort, le passé et le présent qui se confondent dans un même corps, dans une même langue, personnages d’un même roman qui transcende leur vie. Le livre devient un combat pour regagner le temps perdu, se fondre avec les siens et revenir là où tout a commencé, au paradis de l’enfance, la seule patrie qui soit. « Chacun de nous ne désire-t-il pas revenir à un paradis, chacun de nous n’a-t-il pas une patrie, chacun de nous ne porte-il pas une Grèce en lui : cette lumière de l’amour et de la connaissance dont il ne cessera d’être profondément nostalgique ? Tout comme toi : l’écrivain ou le lecteur, le frère de Haris ou un autre, ton moi unique qui n’a pas son pareil ou n’importe qui d’autre – quand reviendras-tu en Grèce, quand reviendrons-nous en Grèce ? »

Pour en savoir plus sur Yannis Kiourtsakis et Le Dîcolon - excellente revue chez Flammarion, L'Atelier du Roman du 16 mars 2011

 

* Essayiste (spécialiste de Karaghiozis / du théâtre d’ombres grec), traducteur et romancier, né à Athènes en 1941.

**Nostalgie, « l’algie du nostos », soit la douleur du retour impossible.

 

 

15 mars 2016

"Tout poète se souvient de l'avenir"*

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Ça va aller, tu vas voir (Κάτι θα γίναι, θα δεις - 2010), recueil de 16 nouvelles de Chrìstos Ikonómou**, traduites du grec par Michel Volkovitch

Quidam Éditeur, 2016 

 

« Je regarde mon fils et au lieu de voir devant moi je retourne au passé ; Et j’ai honte comme si maintenant c’était un crime, la nostalgie. Et je fais tout le temps des rêves de passé. Je rêve à ce que ça ferait si les choses s’étaient passées autrement. En principe on ne fait pas des rêves de passé mais d’avenir, non ?… Et le boulot mon vieux. Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur. »

Amer constat de Tákis, serveur à Nikaia (ou Kokkinia pour les rebétès), banlieue populaire du Pirée minée par le chômage et la débâcle. Christos Ikonómou chronique la pauvreté, la faim, le désespoir des plus miséreux dans un quartier qui n’a pas attendu la Troïka et les plans de sauvetage pour sombrer. Seize nouvelles dissèquent les tranches de vie, les épreuves, les revers et les défaites de toute une armée des ombres qui tourne en rond dans les faubourgs d’un port qui s’essouffle. Les usines ferment, les chantiers débauchent, les ateliers disparaissent. Dans cette plaie béante, à vif, pas si loin des beaux quartiers encore en sursis, survivent comme ils le peuvent les laissés-pour-compte, les invisibles ; pas d’espoir néanmoins pour ces opprimés, la cigüe de l’humiliation se boit jusqu’à la lie, condamnés à tenir encore un peu, sans savoir pour quoi, sans savoir pour qui.

Cet enterrement de la classe ouvrière ne se fait pas sans heurts, sans drames, sans cruelle déception, sans trahison, sans dégoût. Tout est bon pour survivre, alors tant pis s’il faut piétiner un peu le voisin, voler moins pauvre que soi, retourner sa veste, fayoter avec les syndicats corrompus, tabasser ou tuer. Résister, protester n’est même plus de mise quand l’urgence de la survie contraint à pactiser avec l’ennemi. Quand un monde s’écroule et qu’au cœur de la tourmente on ne nourrit plus sa famille qu’avec les rogatons des autres, la rébellion devient un luxe très théorique.

Tous les personnages d’Ikonómou sont malhabiles à communiquer, à exprimer leur souffrance, qui les retient dans un mutisme asphyxiant, comme un hurlement muet. Le silence, la stupeur, l’hébétude imposent leur chape qui s’abat comme un éteignoir sur les relations humaines. On lit bien encore les poètes d’ailleurs, des contes lointains, on s’invente des histoires, on raconte ses rêves, tout est bon pour supporter l'insupportable, les souvenirs amers des jours heureux, les factures en attente, les appels des banques, les retards de versements, les appartements qu’on ne peut plus chauffer quand ils ne sont pas tout simplement saisis, les proches qui crèvent faute d’argent pour graisser la patte des médecins. Mais on tait le plus dur, on se terre sous les draps, on refuse d’avouer cette peur primitive qui colle à la peau, qui obscurcit jusqu’au ciel (le climat du Pirée s’ajuste méchamment aux désespoirs des hommes ; ce qu’il peut geler, tempêter, venter, pleuvoir à seaux dans ces quartiers perdus !). Cette frayeur unit tous ces pauvres bougres dont l’existence n’est plus que ruine ; « petit bout par petit bout ils me prennent tout ». Leurs vies se dissolvent irrémédiablement, sans que rien ni quiconque puisse la remettre à flot : « Mais maintenant Nίki a peur. Il y a plein de petites choses toutes petites qui lui font peur. Et puis cette douleur dans la poitrine. Comme si quelque chose était abîmé, décroché… comme un ressort cassé….elle observe les lignes de sa main… droites obliques tournantes. Certaines ressemblent à des barbelés, d’autres à des arbres déracinés. Certaines se croisent et s’estompent, s’arrêtent brusquement comme des routes qui mènent au bord du gouffre ».

Si le regard de l’auteur se penche sans pitié ni fards sur ces petites vies banales, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’il leur garde leur humanité, dans ce qu’elle a de plus brutal quand il s’agit de subsister, mais aussi dans sa plus exquise et délicate expression quand demeure encore un peu d’amour ou d’amitié. Un ferrailleur « plein d’un vide incroyable » sait encore lever sa pancarte, tout seul devant un chantier fermé, un lundi de Pâques frileux, pour raconter au monde la mort cruelle de son collègue, même si cette pancarte reste désespérément vide. Un vieil homme, qui ne peut accepter la mort de son épouse, relave sans cesse robes et chemisiers pour garder un contact physique avec la défunte tant aimée. Les retraités se serrent les coudes au-dessus d’un brasero de fortune pour supporter la nuit passée à attendre que les portes de la Sécu s’ouvrent. Une femme est prête à coller ses mains à celles de son compagnon pour ne jamais être séparés, un père avale des clous par solidarité avec son fils envoyé en prison … et deux ouvriers récitent les vers de Miguel Hernandez, en sachant « qu’il y a des mains dans ce monde faites seulement pour tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons ».

Christos Ikonómou utilise une langue très acérée, très précise, pour scruter les tourments des âmes en détresse, une voix forte et rythmée où l’existence des faibles peut s’accrocher. La ponctuation vole en éclat pour ne pas perdre de temps, les phrases tournent en boucle comme un cercle infernal sans issue possible, le tempo se fait chaotique, la parole se fragmente, et puis soudain revient à la longue sentence sinueuse, sans respiration, callée sur la suffocation de ses personnages sidérés.

 

* Jean Cocteau, in Le Journal d’un inconnu

** Chrìstos Ikonómou est un journaliste, né à Athènes en 1970. Il est l’auteur à ce jour de trois recueils de nouvelles.

*** La quatrième nouvelle « Et un œuf Kinder pour le petit » est un intense joyau funèbre de 12 pages, implacable. Á lire absolument.

 

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Le Présent Défini
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