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Ça va aller, tu vas voir (Κάτι θα γίναι, θα δεις - 2010), recueil de 16 nouvelles de Chrìstos Ikonómou**, traduites du grec par Michel Volkovitch

Quidam Éditeur, 2016 

 

« Je regarde mon fils et au lieu de voir devant moi je retourne au passé ; Et j’ai honte comme si maintenant c’était un crime, la nostalgie. Et je fais tout le temps des rêves de passé. Je rêve à ce que ça ferait si les choses s’étaient passées autrement. En principe on ne fait pas des rêves de passé mais d’avenir, non ?… Et le boulot mon vieux. Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur. »

Amer constat de Tákis, serveur à Nikaia (ou Kokkinia pour les rebétès), banlieue populaire du Pirée minée par le chômage et la débâcle. Christos Ikonómou chronique la pauvreté, la faim, le désespoir des plus miséreux dans un quartier qui n’a pas attendu la Troïka et les plans de sauvetage pour sombrer. Seize nouvelles dissèquent les tranches de vie, les épreuves, les revers et les défaites de toute une armée des ombres qui tourne en rond dans les faubourgs d’un port qui s’essouffle. Les usines ferment, les chantiers débauchent, les ateliers disparaissent. Dans cette plaie béante, à vif, pas si loin des beaux quartiers encore en sursis, survivent comme ils le peuvent les laissés-pour-compte, les invisibles ; pas d’espoir néanmoins pour ces opprimés, la cigüe de l’humiliation se boit jusqu’à la lie, condamnés à tenir encore un peu, sans savoir pour quoi, sans savoir pour qui.

Cet enterrement de la classe ouvrière ne se fait pas sans heurts, sans drames, sans cruelle déception, sans trahison, sans dégoût. Tout est bon pour survivre, alors tant pis s’il faut piétiner un peu le voisin, voler moins pauvre que soi, retourner sa veste, fayoter avec les syndicats corrompus, tabasser ou tuer. Résister, protester n’est même plus de mise quand l’urgence de la survie contraint à pactiser avec l’ennemi. Quand un monde s’écroule et qu’au cœur de la tourmente on ne nourrit plus sa famille qu’avec les rogatons des autres, la rébellion devient un luxe très théorique.

Tous les personnages d’Ikonómou sont malhabiles à communiquer, à exprimer leur souffrance, qui les retient dans un mutisme asphyxiant, comme un hurlement muet. Le silence, la stupeur, l’hébétude imposent leur chape qui s’abat comme un éteignoir sur les relations humaines. On lit bien encore les poètes d’ailleurs, des contes lointains, on s’invente des histoires, on raconte ses rêves, tout est bon pour supporter l'insupportable, les souvenirs amers des jours heureux, les factures en attente, les appels des banques, les retards de versements, les appartements qu’on ne peut plus chauffer quand ils ne sont pas tout simplement saisis, les proches qui crèvent faute d’argent pour graisser la patte des médecins. Mais on tait le plus dur, on se terre sous les draps, on refuse d’avouer cette peur primitive qui colle à la peau, qui obscurcit jusqu’au ciel (le climat du Pirée s’ajuste méchamment aux désespoirs des hommes ; ce qu’il peut geler, tempêter, venter, pleuvoir à seaux dans ces quartiers perdus !). Cette frayeur unit tous ces pauvres bougres dont l’existence n’est plus que ruine ; « petit bout par petit bout ils me prennent tout ». Leurs vies se dissolvent irrémédiablement, sans que rien ni quiconque puisse la remettre à flot : « Mais maintenant Nίki a peur. Il y a plein de petites choses toutes petites qui lui font peur. Et puis cette douleur dans la poitrine. Comme si quelque chose était abîmé, décroché… comme un ressort cassé….elle observe les lignes de sa main… droites obliques tournantes. Certaines ressemblent à des barbelés, d’autres à des arbres déracinés. Certaines se croisent et s’estompent, s’arrêtent brusquement comme des routes qui mènent au bord du gouffre ».

Si le regard de l’auteur se penche sans pitié ni fards sur ces petites vies banales, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’il leur garde leur humanité, dans ce qu’elle a de plus brutal quand il s’agit de subsister, mais aussi dans sa plus exquise et délicate expression quand demeure encore un peu d’amour ou d’amitié. Un ferrailleur « plein d’un vide incroyable » sait encore lever sa pancarte, tout seul devant un chantier fermé, un lundi de Pâques frileux, pour raconter au monde la mort cruelle de son collègue, même si cette pancarte reste désespérément vide. Un vieil homme, qui ne peut accepter la mort de son épouse, relave sans cesse robes et chemisiers pour garder un contact physique avec la défunte tant aimée. Les retraités se serrent les coudes au-dessus d’un brasero de fortune pour supporter la nuit passée à attendre que les portes de la Sécu s’ouvrent. Une femme est prête à coller ses mains à celles de son compagnon pour ne jamais être séparés, un père avale des clous par solidarité avec son fils envoyé en prison … et deux ouvriers récitent les vers de Miguel Hernandez, en sachant « qu’il y a des mains dans ce monde faites seulement pour tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons ».

Christos Ikonómou utilise une langue très acérée, très précise, pour scruter les tourments des âmes en détresse, une voix forte et rythmée où l’existence des faibles peut s’accrocher. La ponctuation vole en éclat pour ne pas perdre de temps, les phrases tournent en boucle comme un cercle infernal sans issue possible, le tempo se fait chaotique, la parole se fragmente, et puis soudain revient à la longue sentence sinueuse, sans respiration, callée sur la suffocation de ses personnages sidérés.

 

* Jean Cocteau, in Le Journal d’un inconnu

** Chrìstos Ikonómou est un journaliste, né à Athènes en 1970. Il est l’auteur à ce jour de trois recueils de nouvelles.

*** La quatrième nouvelle « Et un œuf Kinder pour le petit » est un intense joyau funèbre de 12 pages, implacable. Á lire absolument.