13 février 2016

Mystra sous le soleil

Merci à I.G pour son cours dense mais très clair sur Mystra

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La situation géographique de Gythion permet à la fois de parcourir le Magne mais aussi de remonter vers une Sparte toute proche pour retrouver Mystra, vingt-quatre ans après ma première visite, au printemps 1992. J’ignore quelle est la fréquentation du site en pleine saison, mais en janvier, le lieu est d’un calme absolu et quasi-désert (nous ne croiserons en tout et pour tout qu’une quinzaine de visiteurs durant les trois heures et demie nécessaires pour arpenter cette cité fantôme construite à flanc de colline).

Si vous faites une légère overdose de colonnes, de temples et de théâtres antiques lors de votre périple dans le Péloponnèse, Mystra est là pour vous renvoyer tout droit à l’époque de la Quatrième Croisade, de la prise de Constantinople et de la famille de Villehardouin. Certes, la place forte franque a vu le jour en 1249, sur un piton rocheux qui surplombe la plaine de Sparte, mais elle est d’abord le résultat de la déconfiture des Byzantins devant les Italiens et les Francs en 1204, qui se partagèrent la bête vaincue en créant l’Empire latin de Constantinople. Geoffroy Ier de Villehardouin obtient la Principauté d’Achaïe* ou de Morée**, en récompense de ses loyaux services. Son second fils, Guillaume, devenu Prince d’Achaïe à la mort de son frère aîné, agrandit encore ses possessions en avalant toute la côte Est de l’actuelle Laconie. On peut accorder au garçon un certain goût pour les citadelles imprenables grandioses, au vu des forteresses qu’il bâtit, Mystra et Monemvassia. De ce nid d’aigle posé à 621 mètres d’altitude reste aujourd’hui le château fort à double-enceintes, une tour de guet et une chapelle. La montée ne vaut que pour la vue…

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Les Byzantins, retirés dans leur Empire de Nicée (pour faire simple, en Asie mineure), n’entendent pas laisser Constantinople aux mains de leurs ennemis et préparent leur revanche pour reprendre les territoires perdus. En 1259, c’est chose faite, lors de la bataille de Pélagonia, où Guillaume Villehardouin est fait prisonnier. En guise de rançon, il cède les forteresses d’Achaïe : Mystra bat désormais pavillon byzantin et va devenir une cité florissante, la « Florence de l’Orient ».

La stabilité politique y est pour beaucoup ; l'empereur de Byzance Jean VI Cantacuzène enverra son fils Manuel diriger la région, ce grand despotat de Morée dont Mystra est la capitale. Le long règne de Manuel (1348-1380) pacifie la région, calme les rébellions des gouverneurs locaux, et fait de la cité un important centre politique et culturel. Lorsque la famille rivale (les Paléologues) arrive aux affaires, elle mène une politique expansionniste ; Mystra s'agrandit, construit églises et monastères, sort de sa première enceinte, dévale toute la pente de la colline jusqu'aux maisons de maître construits par les familles nobles, bien plus bas. Certains monastères, construits d'abord à l'écart des habitations, sont rattrapés par une urbanisation galopante et se retrouvent englobés dans une large seconde enceinte. Cette période prospère s'étend du milieu du XIVe au milieu du XVe. Mystra est alors le siège d'une Renaissance hellénique, politique et culturelle. C'est un carrefour d'échanges intellectuels et religieux, où se croisent prélats de l'église orthodoxe,  savants, copistes, penseurs, philosophes... dans cette émulation commune, on retourne aux mythes anciens, on relit les auteurs antiques, jusqu'à fonder une nouvelle école philosophique néo-platonicienne qui résonnera jusqu'en Italie, à Florence.

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Las, des querelles de famille chez les Paléologue, qui se partagent trois despotats dans le Péloponnèse, affaiblissent leur autorité. Des stratégies d'alliances contraires, des divisions, les coups de boutoir des Ottomans qui frappent à la porte de Constantinople, précipitent la chute de Mystra qui tombe en 1460.

Mystra est donc le lieu d'un rayonnement de l'art byzantin au sein d'une cité entière, en liaison avec la redécouverte de l'Antiquité grecque. Et ce qui est stupéfiant, c'est qu'aujourd'hui encore, la ville semble toujours respirer. Si on retape les églises, les monastères, le palais du Despote pour les rendre pérennes, ce sont encore une fois les constructions en déliquescence qui me touchent le plus. Les édifices religieux, mélange de briques et de pierres sont évidemment remarquables (Sainte-Sophie, Vrontochio, les coupoles, les fresques - tout est matière à émerveillement) - mais le souffle vient plutôt pour moi des maisons en ruines, des escaliers, des passages, des ruelles étroites toujours lisibles, harmonieux. Dans ce silence qui règne en hiver sur le site dépeuplé, avec cette légère brume flottante qui s'accroche le matin aux arbres, les vieilles demeures de pierres semblent s'éveiller lentement de leur long sommeil. On ne serait pas étonnés de croiser un bout de manteau d'un seigneur franc, la capuche d'un prélat, ou l'épée d'un chevalier. Le décor fait bouillonner l'imagination parce qu'il est brut, naturel, originel et qu'il fait revivre une époque révolue.

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Vous viendrez sans doute à Mystra pour l'architecture byzantine, pour les fresques qui s'éloignent doucement des images religieuses traditionnelles, pour les plans un peu compliqués des églises, pour les monastères toujours en activité. Moi, j'y entrouvre pour quelques heures un livre d'histoire. 

 

* La principauté d’Achaïe englobe à l’époque une grande partie du Péloponnèse, rien à voir donc avec la région qui porte aujourd’hui ce même nom, située au Nord du Péloponnèse (chef-lieu Patras).

** Morée, autre nom du Péloponnèse

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06 février 2016

Gythion - une reine, un temple, un pantin

La petite ville de Gythion, aujourd’hui bien paisible et sage, pelotonnée sur la courbure du golfe de Laconie, réalise le grand écart entre le mythe et la grande histoire ; c’est ici, sur le petit îlot de Kranaï (appelé aussi Marathonissi), que le roi de Sparte Ménélas fût cocufié par sa reine pour la première fois. Pâris, en route vers Troie, fit une halte nocturne avec la belle Hélène sur ce petit bout de verdure isolé, avant de filer au matin pour d’autres horizons. La légende veut que sous l’ombre des pins, il s’en passa de belles… aujourd’hui, le lieu fait moins rêver, rattaché à la terre ferme par une digue étroite. On peut s’y promener, visiter la tour Tzanetakis du XVIIIe aménagée en musée, mais franchement, rien de bien mémorable. Ce nom de Kranaï viendrait de κράνος, casque oublié par un Pâris énamouré et étourdi sur l’îlot, lors de son embarquement pour Cythère, avant de rallier Troie (« Va, pars pour Cythère ! Sur cette galère, coquette et légère… » - Offenbach a décidemment laissé dans ma mémoire plus de souvenirs qu’Homére… ).

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Gythion, d’abord dépendante de Sparte, passa ensuite aux mains de Rome, puis fut délaissée après un important tremblement de terre (en 375 ap J.-C.), qui engloutit sous un raz de marée une part importante de la ville antique. Les recherches effectuées dans le port ont mis au jour des fondations de constructions romaines et surtout une importante installation de thermes. Redevenu un simple village au travers des épisodes byzantins et ottomans, Gythion se réveille pendant la guerre d’indépendance grecque et devient un important bastion de résistance aux envahisseurs de tout poil (des Turcs à Othon de Bavière), et surtout à tous ceux qui voudront mettre la Laconie au pas - comprendre, briser la toute-puissance des quelques familles dominatrices de la région.

Les Romains ont laissé une empreinte toujours visible aujourd’hui, le théâtre antique, très bien conservé, malheureusement ceinturé de grillages. C’est là qu’intervient Yiorgos Hassanakos, artiste peintre et plasticien originaire du Pirée, installé à Gythion depuis 1987. Nous l’avons rencontré par hasard, dans la boutique que tient son épouse au pied de l’hôtel Aktaion. Entrés pour une simple carte routière du coin, nous sommes repartis après moultes palabres (mélange de grec et d’anglais) en nous promettant de nous revoir le lendemain, pour visiter avec lui un lieu qui faisait saliver ma moitié, le musée du théâtre d’ombres. D’un théâtre à un autre, il n’y a qu’un pas. Alors que Yiorgos nous véhiculait dans sa propre voiture dans les rues de la ville, il nous mena d’abord sur l’ancien site (bâti sous Auguste), à côté duquel l’armée s’est construit une caserne. Le planton de service a bien commencé à s’époumoner en nous voyant nous approcher mais la présence de Yiorgos a immédiatement calmé le galonné. Pire, il a détourné le regard quand l’artiste de la ville a écarté deux pans de grillage pour entrer sur le lieu même, construit à flanc de colline et entouré d’oliviers. Oh, rien à voir avec la magnificence d’Épidaure ; l’endroit est tout petit (la scène faisait moins de 100 mètres), mais joliet comme un théâtre de poupée, toujours très lisible avec ses gradins de pierre (seul le premier rang était en marbre). On a tout loisir de grimper, de s’asseoir en hauteur pour admirer le demi-cercle gris qui tranche sur l’herbe bien verte. Les thymeliques (musiciens qui intervenaient durant les représentations de théâtre), se mesuraient ici dans des concours dédiés à Dionysos lors de grandes fêtes ponctuées de défilés devant le gratin romain local. Aujourd’hui, le lieu n’est ouvert que l’été pour quelques événements culturels.

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Yiorgos, féru d’art populaire, est photographe, peintre mais aussi "montreur d’ombres" et responsable du musée Karaghiozis de la ville. Il gère le fond, organise des représentations pour les enfants, fabrique de nouveaux pantins pour coller à l’actualité et prend un plaisir non dissimulé à vous emmener dans son antre. Car au-delà de la visite proprement dite qui vous entraîne sur les origines (supposées ou improbables) et l’évolution physique du personnage à travers le temps, Yiorgos vous fera rentrer dans l’envers du décor, derrière le rideau et vous initiera au maniement des pantins. Inutile de signaler que je me suis sentie bien godiche à tenter vainement de faire bouger "naturellement" les personnages. C’est un tour de main qui demande des années de pratique, surtout lorsque, en sus du maniement manuel, il faut aussi effectuer les bruitages... au-delà de ma pathétique tentative qui a fait, bien gentiment, rire notre hôte, nous avons passé une grosse demi-journée instructive et sympathique, en compagnie d’un homme généreux qui aime transmettre son savoir, faire découvrir sa région et aider les touristes en détresse (c’est par lui que nous sommes passés, après le désastreux épisode hôtelier de la "Saga pension", pour nous trouver un nouveau point de chute). N’hésitez pas à pousser la porte de sa boutique - sa femme est tout aussi avenante - pour papoter, et plus, si affinité.

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29 janvier 2016

En route pour Gythion (Γύθειο) - le pratique d’abord

Si l’on ne dispose que de quelques jours en hiver (eux-mêmes raccourcis par une durée d’ensoleillement rachititique - la nuit et les températures s’écroulant à 17h), impossible de visiter les deux doigts du Péloponnèse qui dessinent la région de la Laconie. Nous avons donc renoncé au dème de Monemvassia pour privilégier le Magne.

Le plus simple et le plus rapide consiste à emprunter le bus Ktel au départ du terminal A d’Athènes (odos Kifissou), toujours aussi sinistre, dans un quartier toujours aussi improbable, mais aucunement menaçant. Les bus sont confortables, fréquents et étonnement ponctuels. Même en plein hiver, il y a pléthore d’horaires pour relier Gythion via Sparte, où s'effectue la correspondance. Au final, comptez quatre heures et demie de trajet. Á l’aller, nous avons été accompagnés d’une pluie continue durant tout le voyage ; si le trajet n’est pas désagréable jusqu’en Argolide, la plaine de Tripoli, en janvier, par une matinée brumeuse, maussade et humide, est passablement lugubre : on se pendrait pour moins. Heureusement, à notre arrivée à Gythion, le grand beau était de retour et ne nous a pas lâchés du séjour.

Gythion, ancien port de Sparte, se trouve aux portes du Magne, posé entre mer et montagne - le golf de Laconie et la chaîne du Taygète. La petite ville, qui dégringole des hauteurs vers le quai, est absolument délicieuse ; pas de construction hideuse, de grand bazar à touristes, de verrue qui dénature et déshonore l’harmonie du lieu. Les toits de tuiles rouges, les façades colorées, les barques de pêcheurs, le bleu coupant du ciel et les neiges du Taygète composent un tableau délicat, gracieux et reposant. On s’y sent bien sur-le-champ et on a bien du mal à en repartir.

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Où se loger à Gythion ? C'est le point faible de la ville, de ne proposer aucun hôtel digne de ce nom. Le Routard s'extasie sur la Saga Pension, tenue par une Bretonne depuis des lustres. C'est bien tout le problème. Le lieu est vieillissant, la déco hors d'âge, la literie totalement périmée (de quoi vous coller d'office un bon lumbago). J'ai beau appartenir moi aussi à la Chouchen Connection, je ne trouve en toute franchise rien à sauver dans un hôtel* qui laisse ses clients sans chauffage en hiver (l'installation est bien là mais les tuyaux restent désespérément froids) ; rien ne sèche, tout empeste très vite l'humidité, des serviettes aux vêtements, même fraîchement lavés. Nous avons fui au bout de trois nuits à l'Aktaion Hôtel, autre établissement en front de mer, impersonnel au possible et aussi peu engageant, mais chauffé par une clim' réversible toute neuve ; une renaissance !

Côté table, dominance du poisson sous toutes ses formes, grillé, en soupe, en friture, et tout cela est très frais. La soupe de poisson à la grecque ressemble davantage à notre cotriade bretonne qu’à la soupe « moulinée », et elle tient bien au corps, croyez-moi. Il y a pas mal de tavernes le long du port, alimentées par les pêcheurs et les cartes se ressemblent toutes. Pas de coup de cœur réel, de repas mémorable, de plat remarquable (les pâtes aux langoustines de Pano Koufonissi auront du mal à trouver un challenger). On se nourrit correctement et richement mais « gustativement », ça manque un peu d’originalité et de finesse (je ne donne donc volontairement aucune adresse particulière).

Pour un « vrai » petit-déjeuner (puisque qu’aucun des deux hôtels n’en sert qui vaille le déplacement), nous passions rafler des douceurs à la pâtisserie de la place avant de nous attabler au café voisin pour le complément ; on se fait son petit coin entre le pope et les papis du quartier et on commence ainsi la journée avec le sourire.

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Petit-déj' de ma moitié, pourtant peu porté sur le sucre, les Dipla ; feuilles frites et roulées arrosées de miel... moi, je préfère les baklava !

Louer une voiture est obligatoire pour parcourir les environs (routes en excellent état) ; 25 euros la journée à l'agence Rozakis Travel, sur le quai, où le personnel est adorable, arrangeant, souriant. Pour le retour en bus vers Athènes, impossible d'acheter les billets dans cette agence. Il faut retourner là où le bus vous a laissés à l'aller et entrer dans la boulangerie pâtisserie qui fait office de bureau Ktel, à côté de la banque ; oui, c'est un peu bizarre mais c'est ainsi - et cela permet de perdre un bon en-cas avant de prendre la route.

Ah, contact important, Yorgos Hassanakos ! Son épouse et lui tiennent une boutique de souvenirs, journaux, livres… au pied de l’Aktaion Hôtel. Ce monsieur, charmant, accueillant, bienveillant et serviable, peintre et marionnettiste, est une mine de renseignements sur la région et se met en quatre pour vous faciliter le séjour. Il nous a véhiculés une demi-journée dans Gythion, ce qui nous a permis de pousser quelques portes. Mais ça, ce sera le sujet du prochain post…

 

* Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le jus de d'orange coupé d'eau au petit-déjeuner... du jamais vu en quinze ans de Grèce, dans une région plantée d'orangers...

 

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23 janvier 2016

Athènes avant la Laconie - un petit coin de ciel bleu en janvier, qui pourrait virer au noir...

Rebelote, les bons auspices, les jours alcyoniens (rappel de la légende, ici) furent de nouveau de la partie, comme il y a deux ans, en Grèce en ce début janvier. Tout le monde nous prédisait du froid, de la pluie et du vent dans le Magne ; que nenni, la parenthèse de beau temps, inespérée en janvier, s'est ouverte le 08, pour se clore le samedi 16, il est vrai. Et Athènes, par trois petits degrés, éteinte sous un ciel cendreux, parcourue de violentes rafales de vent, c'est tout de suite beaucoup moins agréable.

Petite info pour les lecteurs gays qui passeraient par ici ; si vous cherchez LA librairie gay d'Athènes, il faut aller au 6 Antoniadou, station de métro ligne verte Victoria, chez Polychromos Planitis. Nous sommes allés chercher en ce lieu un exemplaire du scénario de Strella, film de Pános Koútras dont nous sommes de grands fans (Koútras et Yorgos Lánthimos sont d'incroyables réalisateurs du cinéma grec actuel / si vous tombez sur le Canine de Lánthimos, n'hésitez pas mais accrochez-vous !). Il ne s'agit en fait pas d'une boutique mais d'un appartement planqué, transformé en librairie, à la sonnette très discrète. Je ne croyais pas les grecs aussi culs-serrés... y'a encore du chemin à faire au pays de Sapho et de Cavafy.

D'ailleurs, comment va-t-elle Athènes, lorsqu'elle n'est plus sous les feux de l'actualité ? Pas très bien. Elle a beau garder ses décorations de Noël encore allumées pour donner un air de fêtes et de légèreté à ses rues, peine perdue, ça craque de partout.

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Toujours plus de sans abris, de rideaux baissés, d'immeubles désertés aux fenêtres définitivement closes ; passé la place Iroon, Psiri est devenue une zone fantôme, silencieuse, qui a déclaré forfait. Le quartier d'Omonia n'était déjà pas bien folichon, mais la capitulation est désormais bien palpable. Grève des bus le week-end de notre retour, manifestation d'agriculteurs et routes bloquées hier vendredi, le train de réformes délirantes et contreproductives imposées par les technocrates de Bruxelles entraîne encore la colère des Grecs mais quelque chose s'est éteint et cela se ressent. La gestion des migrants, abandonnée aux mains des Grecs sans qu'aucune aide ne leur soit apportée (sinon une bordée de reproches de ne pas savoir garder les frontières de l'Europe - sic !), laisse une lourde empreinte sur la ville ; d'Omonia à Victoria, donc dans le centre ville d'Athènes, les réfugiés s'entassent. Si la Macédoine décide de fermer sa frontière, la Grèce va-t-elle se transformer en un gigantesque camp de réfugiés sans moyens ? C'est la double peine pour Athènes, qu'on a saignée à blanc avant de lui refiler un problème sans solution. Si cet afflux continu commence à tailler des croupières à la seule ressource qui reste à la Grèce, le tourisme, c'est le chaos qui guette le pays. À se demander si tout cela n'est pas fait intentionnellement...

Je remonte, pour un peu de légèreté, le post vieux de deux ans sur les restos grecs, mis à jour. Car le fait de revenir sans cesse à Athènes permet d'être plus curieux gustativement et de laisser les incontournables Palia Taverna tou Psara et autres Scholarchio Ouzeri Kouklis pour de nouvelles rencontres.

To Kafenio, Epicharmou 1 Plaka

Tout à côté du Scholarchio, dans un quartier très touristique, table moyenne qui doit beaucoup à son emplacement calme et à sa jolie salle. Cuisine toute simple mais inégale (choisir les plats annoncés "maison" plutôt que les classiques beignets de courgettes ou croquettes de légumes, clairement industriels). Féta étonnamment caoutchouteuse. Préférez clairement le Scholarchio.

Evcharis, Adrianou 49 Monastiraki

Testé au déjeuner et au dîner. De l'ambiance, vu l'importante fréquentation. La salle du fond sous verrière est bien engageante avec sa jolie déco, musique le soir. Très bon agneau au four en papillote (arvaki), salades très fraîches. Beaucoup plus de Grecs que de touristes malgré l'adresse.

Dia Tafta, Adrianou 37 Monastiraki

Dans la même rue que le précédent, un peu plus loin lorsque l'on va vers la station Thissio. Malgré des chaises de paille inconfortables au possible, bon repas de taverne, sans surprise mais réconfortant. Assiettes généreuses, trois mezzés sont suffisants pour rassasier le soir deux estomacs.

Ciccus, Andrianou 31 Monastiraki

Ciccus est le lieu où nous prenons souvent un verre (pas sur sa terrasse très fréquentée mais à l'intérieur, sous sa verrière, pour la déco), ouzo pour J-P, Aperol Spritz pour moi. Coincés un soir de fin septembre par un temps exécrable, nous y avons dîné, faute de pouvoir mettre un pied dehors sans être immédiatement douchés. La carte est plus "moderne" que les tavernes habituelles et nous avons été assez étonnés de la qualité des plats, et surtout par la carte des vins (attention, l'addition peut très vite s'envoler). Un plan B (effectué de nouveau en janvier, par grosse flemme) qui s'est révélé plus que convenable.

To Steki tou Ilia, Eptahalkou 5 Thissio

Pas facile à trouver, cette psistaria ! Prendre à droite, dans le chemin sous les arbres, juste après la station de métro, ne surtout pas remonter Apostolou. Vous ferez un saut dans le temps et l'espace. L'établissement semble ne pas avoir bougé depuis des décennies, avec ses nappes à carreaux, ses murs couverts de lambris et ses tonneaux en hauteur. C'est Grec de chez Grec, ça parle haut, ça fume beaucoup et ça boit sec. Courte carte, les locaux viennent pour les païdakia de haute volée. J'en connais un qui s'en lèche encore les doigts... Deux merveilles trouvées dans la traduction très poétique des plats en français : Tirokafteri devient trempette dans le fromage épicé et les Païdakia,  lait de brebis... le repas n'a pas commencé mais vous êtes déjà de bien belle humeur... 

Nikitas, Agion Anargyron 19 Psiri

Ne cherchez plus To Zidoron, juste à côté, remplacé désormais par un café

Bonne cantine de déjeuner, blindée à partir de 14h30 par les employés du coin. Plats du jour à la craie sur l'ardoise murale, pas toujours faciles à déchiffrer. Le plus simple, aller en cuisine et choisir sur place. Service souriant. Bœuf mijoté à la tomate et aux petites pâtes (kokkinisto me kritharaki) goûteux. 

To Krassopoulio tou Kokkora, Esopou 4 Psiri

Voilà le genre d'endroit comme on les aime, où on se sent bien sans savoir pourquoi, où l'on revient sans se poser de question. Un lieu vite familier, où l'on a l'impression de dîner depuis des lustres, comme en famille. Très belle déco de chineur bien chargée (transistors collector, vieilles horloges, gravures de mode, affiches d'époque - en tout cas pas de la nôtre -, photos des années cinquante, certaines un peu coquines mais il faut s'approcher de très près pour les voir), bref, plus une place sur les murs. Produits d'excellente qualité (tourte à la courgette succulente, poulet au yaourt et au miel fondant, plats aux saveurs de l'Asie Mineure, desserts maison) et vin chaud à la cannelle en pousse-café. Propriétaire avenant qui aime papoter avec les étrangers et éclairer la crise grecque de ses réflexions toutes personnelles. Gay friendly aussi.

Pour prendre un verre, avant ou après, The Party, plus haut en remontant Karaiskaki.

Oineas, Esopou 9 Psiri

Dans la même rue que le précédent. Resto fréquenté par les Grecs et par les touristes. Belle déco chinée à l'intérieur et carte très sympa, qui propose de bonnes salades (boulgour, lentilles, tomates séchées), de la féta au miel, des légumes grillés et des plats de viandes savoureux ; ça ne désemplit pas jusqu'à très tard et pourtant le service reste sympa et souriant (patronne un peu portée sur la boisson qui peut devenir collante...)

Psistaria Achilléas, Valtetsiou 62 Exarchia

Taverne de quartier, fréquentée par les habitués et ce jour-là par quelques prof's de fac. Service un peu bourru mais l'assiette de briam nettoyée en cinq minutes mettra le sourire aux lèvres du serveur. Bons mezze. Sans surprise mais couleurs locales assurées.

Diporto Agoras, à l'angle de Théatrou et de Sokratou Omonia

Taverne à l'ancienne, en sous-sol, non indiquée donc, ouvrez l'oeil, les deux trappes sont marrons. Pas de carte, le patron débite les 5 plats du jour (ou vous demandera de le suivre derrière les fourneaux et vous renverra à votre table avec un "κάτσε" bien claquant !) Deux plats de légumes, deux de viande, une salade et des sardines. Simple, copieux, pas cher, mais on descend surtout pour un joli voyage dans le temps. Salle tapissée de tonneaux, ambiance typiquement athénienne, bonnes ondes, atmosphère détendue. Vous aurez du mal à remonter à la surface ensuite !

Athinaïkon, Thémistokléous 2 Omonia

Vieille taverne fondée en 1932, où l'on croise touristes et locaux. Bon assortiment de mezze, plats copieux, bonnes ondes, on en redemande et on y retourne.

O Andreas, Themistokléous 18 Omonia

Toute petite ouzeri cachée dans une ruelle qui coupe Themistokléous sur sa gauche, lorsque l'on descend d'Exarchia vers Omonia. On y vient pour sa longue carte d'ouzo, ses produits de la mer très frais (sardines, poulpes, calmars...) et son atmosphère vraiment grecque (pas un seul touriste à chacun de nos passages). Une bonne taverne de quartier où il fait bon se poser aussi sous l'auvent, quand la pluie tombe à pleins baquets.

Klimataria, Platia Theatrou 2 Omonia

Taverne traditionnelle à laquelle on s'attache vite ; décor sympa, vigne qui dégringole et barriques de vin, musique à partir de 22h certains soirs, fréquentée bien davantage par les Athéniens que par les touristes. Les plats mijotés cuisent des heures sous des espèces de grosses cloches pour un fondant et une saveur délicate. Selon mon carnivore, leur agneau talonne de très près celui d'Amorgos, pour le moment jamais égalé. Pour les mangeurs de verdure, très bon ragoût de légumes aux herbes et au citron. Cuisine sans chichi mais qui ouvre l'estomac et vous met de bonne humeur. Service enjoué et souriant.

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Karamanlidika, au croisement de Sokratous et d'Evripidou Omonia

Épicerie de quartier aux saveurs d'Asie mineure, où l'on déguste les produits phares, les fromages et la charcuterie. C'est brut, bien envoyé, on est à Omonia, que diable ! Comme les noms des produits étaient pour nous un peu nébuleux, on a laissé le garçon choisir à notre place ; assiette de fromages et de pastrami et deux sortes de saucisses de Cappadoce. Goûtez, picorez et on laisse loin derrière la moussaka et le tzatziki, pour d'autres saveurs, et des goûts plus épicés et marqués. Vraiment traditionnel, et super ambiance.

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Paradosiako Oinomageirio, Voulis 44A Syndagma/Plaka

Á deux pas de la flopée d'hôtels des rues Apollonos et Mitropoléos, toute petite taverne familiale sympathique, grecque à l'heure du déjeuner, fréquentée par les touristes le soir. Plats simples de taverne, poissons du jour, pas chers et copieux. Mais un peu bruyant car situé en angle de deux rues très fréquentées.

O Tzitzikas kai o Mermygas, Mitropoleos 12-14 Syndagma

Changement d'ambiance avec un resto plus jeune dans sa déco design et ses plats plus originaux. Salade d'épinards bien troussée, mille feuilles de légumes entre deux fromages de mastelo, feuilles de vigne fines et parfumées, riches d'herbes et de feta, une cuisine moderne et légère. Tsipouro avant le dîner, liqueur de mastic à la sortie. Desserts au poil !

The Greco's Project, Nikis 9 Syndagma

Si votre ferry arrive au Pirée vers 15h30, que vous avez huit heures de traversée à jeun dans les jambes et que votre petit-déjeuner pris à 6h00 vous semble bien loin, où grignoter dans le quartier de Syndagma vers 17h, après vous être dessalés sous la douche à votre hôtel ? Trop tard pour un vrai déjeuner, bien trop tôt pour un dîner, pas envie de sucre à la pâtisserie du coin, nous avons donc tenté ce nouveau lieu à l'angle de Mitropoléos et de Nikis. Un peu branchouille, mais l'assiette, sans être transcendante, s'est révélée honnête et pas chère. 

Sardelles, Persephonis 15 Gazi

Comme son nom l'indique, taverne de poissons de bonne tenue dont les prix varient selon le produit de la mer que vous choisissez. Il y en a pour tous les goûts, toutes les bourses, selon l'arrivage du jour (poissons frais, mais aussi salés ou fumés). Pour les viandards, alternative carnée avec Butcher Shop à côté, appartenant au même proprio.

Kanella, Konstantinoupoléos 70 Gazi

Resto découvert par hasard en arpentant le quartier. Rien à voir avec une taverne, il s'agit d'un lieu lumineux à la déco tout à la fois simple mais tendance. La carte est imaginative et propose des assiettes plus originales que la sempiternelle horiatiki et autres tiropites ; très bons plats de pâtes, viandes sautées relevées, salades sympas, saveurs méditerranéennes bien marquées en bouche, c'est vif et bien troussé. Service jeune et souriant.

 

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17 janvier 2016

Pour faire taire les Cassandre...

Alors, spéciale dédicace pour Isabella, Dominique et Oana... tout faux les filles !

 

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La Laconie en janvier, ce n'est pas l'apocalypse, bien au contraire... parasol07a

  

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02 janvier 2016

Boulevard du crépuscule pour Blanche Dubois

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La vie rêvée de Rachel Waring (Wish her safe at home - 1982), roman de Stephen Benatar

Éditions Le Tripode, 2014 

Il est bien rare qu’un roman soit proscrit d’un prix littéraire, non du fait de ses défauts mais à cause de ses qualités. C’est pourtant cette infortune qui plombât le devenir de La vie rêvée de Rachel Waring, en 1982, lorsque les membres du “Booker Prize” l’écartèrent sans ménagement de la sélection. Trop original, trop déconcertant, mais surtout trop perturbant.

Il faut avouer qu’entrer dans la tête d’une femme sans histoire, qui finit en camisole de force trois-cent quarante pages plus loin, sans que le lecteur soit capable de déterminer le moment exact où son esprit s’en va irrémédiablement battre la campagne, n’est pas des plus confortable. Où passe la frontière entre une personnalité très originale, une sensibilité exacerbée, une imagination romanesque, une propension à ré-enchanter sa vie, un goût prononcé pour la poésie et la musique, et la bizarrerie, le déséquilibre, la confusion, enfin la démence ? À quel moment fait-on le grand saut et pour quelles raisons ? Il serait si simple et si rassurant d’étiqueter, de classer, de distinguer les sains d’esprit des siphonnés, comme si le cerveau érigeait des digues, des remparts fiables et étanches aux dérives soudaines et inattendues, qui n’emporteraient que les "malades mentaux" avérés. Alors, quand un romancier nous tend un miroir, sous-entendant que le destin de son héroïne pourrait nous échoir un de ces quatre matins avec "discrétion et élégance", on n’est plus sûr de rien, et on scrute nos propres petites manies et autres singularités avec un peu d’angoisse.

Rachel Waring est l’archétype de la vieille fille anglaise ordinaire, anonyme, déjà ménopausée mais toujours pucelle, qui partage son appartement dans la banlieue de Londres avec une co-locataire mal lunée. Tout est gris dans cette vie monotone et solitaire, de l’emploi modeste à la lecture régulière des petites annonces. Mais, une grand’tante oubliée lui lègue bientôt une grande maison à Bristol, où Rachel s’imagine pouvoir refaire sa vie ; ou plutôt construire une autre vie conforme à ses rêves, à ces chansons de comédies musicales, où les héroïnes romantiques toujours jeunes et belles concentrent tous les regards, nouent des amitiés éternelles, et rencontrent leur prince charmant : bref, la mélodie du bonheur. Installée dans sa nouvelle demeure, Rachel vit enfin cette existence tant désirée, entourée de ses nouveaux amis, s’essayant à l’écriture d’un roman, fédérant autour d’elles les esprits anticonformistes, s’investissant dans la vie associative et religieuse de Bristol, et surtout, en rencontrant l’homme qui lui était destiné. Enfin presque. Car tout le roman n’est que le long monologue de Rachel, comme un journal intime, un aparté pour soliste. Quelle place est alors véritablement donnée à l’exactitude des faits ? Où commencent les espoirs, les petits arrangements avec la réalité, l’affabulation, la fiction, dans ce discours à sens unique ? Tout doucement, le lecteur est entraîné sur une pente glissante où il ressent des dissonances, des incohérences dans le comportement de Rachel. L’allegro se hérisse de fausses notes et dérape inéluctablement vers une totale cacophonie.

Car Rachel est la "reine des erreurs d’interprétation" ; son extrême sensibilité est un fardeau qui rend sa vie impossible ; pour tenir le réel à distance, le rendre moins coupant, moins blessant, elle se protège derrière un univers de fiction qu’elle crée en permanence. Lorsqu’elle se retrouve "déplacée" à Bristol, loin de ses repères, de ses habitudes, sans travail, totalement isolée, "la vie rêvée" de Rachel va prendre peu à peu le pas sur la véracité des faits, son monde intérieur submerge et réécrit les événements les plus anodins. Chaque rencontre, même fortuite, avec des voisins, des commerçants, le notaire ou le prêtre de sa paroisse, est matière à relectures, méprises, incompréhensions, fantasmes (surtout si l’interlocuteur est masculin). Son désir de plaire, de réussir, d’être reconnue et aimée est aussi hypertrophié que sa capacité d’aveuglement, et elle choisit d’imaginer qu’elle a satisfait ses ambitions, jusqu’à sombrer dans la névrose obsessionnelle.

On pourrait craindre un livre plombant, sinistre, caustique, loin s’en faut ; Rachel Waring se comporte comme une héroïne de comédie musicale, toujours positive, légère, primesautière, habillée et maquillée comme une jeune fille qu’elle n’est pourtant plus, persuadée d’être la cible de tous les regards et des admirations éperdues. L’auteur préfère la coquetterie d’un comique de situation irrésistible (so british !) au portrait psychologique appuyé caricatural. Si le livre commence pianissimo, l’auteur distille par petites touches quelques fantaisies, quelques bizarreries, qui mettent du temps à troubler le lecteur. Lorsque Rachel s’amourache de l’ancien propriétaire de sa maison, mort en 1793, dont le portrait orne sa cheminée, (jusqu’à imaginer être son épouse légitime...), l’absurdité de la situation est à peine relevée. L’auteur présente la relation comme naturelle, évidente, pas plus fantastique que celle de Madame Muir et son fantôme.

Aussi, et c’est là l’un des tours de force de Stephen Benatar, le lecteur prend dès les premières pages faits et causes pour Rachel. On aime son audace, son insouciance, son optimisme à tout crin, qu’elle dise tout haut ce que la bienséance ou la bonne éducation d’ordinaire tait, qu’elle rembarre les fâcheux et les raseurs (la lettre qu’elle envoie à son banquier, qui s’inquiète de son découvert, est un mélange fabuleux de frivolité, d’inconscience et d’une certaine rectitude morale foncière). On s’inquiète pour elle, lorsque les gens "normaux" commencent à la regarder d’un drôle d’air, quand les vautours flairent la bonne poire bien mûre facile à rouler, quand la réalité vient torpiller son ivresse de bonheur. Rachel est peut-être un peu dérangée, mais parfois, la folie est aussi un synonyme de liberté.

 

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21 décembre 2015

Winter is coming chez Bruegel

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Les Groseilles de novembre, roman d’Andrus Kivirähk* (édition originale, 2000)

Éditions Le Tripode, 2014

Traducteur : Antoine Chalvin

« Ton prochain tu voleras, le Diable tu ridiculiseras, la peste tu combattras ». Voilà à quoi se résume le quotidien d'un obscur village bâti près de la Baltique sous la plume d'Andrus Kivirähk, dans ce que l'on pourrait appeler "le long Moyen-Âge estonien". Mais un Moyen-Âge bien barré, peuplé de bouseux tarés, de paysans convoiteux, de valets de ferme bêtes à manger du foin, d’intendants vauriens ; tous ont un boulon desserré. Rien ne tourne rond dans ces contrées qui grelottent, monde givré et farfelu tombé à la renverse, « légèrement » décalé du nôtre.

Andrus Kivirähk choisit le mode de la chronique, de la courte farce hénaurme, pour effeuiller les annales d’un mois de novembre de l’An de grâce d’il y a très longtemps. Du temps où les barons allemands régnaient sur toute la contrée, amenés par les soldats-templiers venus évangéliser ce coin oublié, terre de paganisme et de superstitions. La noblesse germaine posait pour sept siècles ses lourdes bottes sur le cou des Estoniens, ravalés au rang de simples serfs.

Mais dans ce trou paumé, le système féodal a volé cul par-dessus tête, et ce sont les gueux, les purotins, les pouilleux qui détiennent discrètement les clefs du manoir local. La ruse, la filouterie, les barbotages élevés au rang d’art, sont le quotidien saumâtre des paysans pauvres comme Job, qui inventent sans cesse des mensonges, d’autant plus avalés qu’ils sont monumentaux. Le baron et sa famille, grugés, dindonnés, sont les jouets naïfs de la cupidité des paysans. De toutes façons, le baron allemand n’est pour eux qu’un usurpateur, qui détient illégalement ce qui appartient de droit aux Estoniens. La bouffonnerie pourrait être seulement comique, elle est surtout extrêmement cruelle, car les villageois ne se contentent pas de voler les riches pour nourrir les pauvres, ils ont le larcin et l’avidité chevillés au corps. La grange du voisin, le garde-manger de l’ami, les étables des compères, tout se visite et tout se prend, non pour subsister mais pour entasser, accumuler : « Que vaut-elle donc votre vie ? Vous rôdez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! ».

Alors, pourquoi savourer ces 265 pages si ces pauvres hères sont aussi peu urbains ? D’abord parce ce qu’ils sont extrêmement drôles, malins et terriblement attachants. Ces déplorables bougres, dont les instincts les plus primaires guident les décisions, sont loin d’être des chapardeurs aguerris et tombent bien souvent sur plus roublards qu’eux. Comme des bambins à qui l’on chiperait le hochet, ils ronchonnent un moment et repartent de plus belle à l’assaut des greniers. Et surtout, quel univers fantastique est le leur ! On croise, sur ces terres étrillées par le vent, la pluie et les neiges, des démons, des génies, des pelunoirs, des suce-lait, des tourbillonneurs, des chaussefroides, des vaches bleues de mer, autant de créatures venues de ces légendes du Nord, souvent malveillantes, qui causent bien des soucis à nos pillards. De toutes façons, chez ces païens mal convertis, on s’entend d’avantage avec le cornu qu’avec les auréoles, et l’on traite directement avec le diable pour obtenir un petit coup de pouce. « Á quoi cela sert-il d’entretenir des relations avec Dieu ? Tu lui adresses des prières, mais que t’a-t-il donné en contrepartie ? Avec le diable au moins, c’est toujours utile de faire des affaires : tu lui donnes ton sang, et lui te procure en échange quelque chose dont tu as cruellement besoin. Pas la peine de le prier ni de l’implorer. C’est un marché tout ce qu’il y a de plus clair et de plus honnête ! ». Au pays de l’étrangeté, on rencontre des jeunes filles qui se transforment en louves pour gambader dans la neige, on mange de la bouillie magique pour traverser les murs, on croise la peste sous forme de chèvre ou de cochon, on soigne sa malaria à grandes goulées de vodka, les bonhommes de neige récitent des poèmes et des romances vénitiennes, les sorcières boivent du thé à la souris, et trois personnages tombent amoureux… la farce satirique vire au conte, le médiocre au merveilleux, la truculence à la délicatesse.

Peine perdue, ces quelques « détraquements » qui parsèment le mois de novembre n’iront pas bien loin, et la vie de brigandage reprend son cours, comme un interminable servage qui condamne toute tentative de liberté : « Tout ce que nous possédons, c’est ce que nous avons réussi à voler… Le manoir ne cesse de nous donner des ordres, notre vie aussi est volée, et nous devons chaque jour la voler à nouveau en nous aidant de toutes sortes de trucs et d’astuces, afin de rester vivants jusqu’au lendemain ».

* Andrus Kivirähk, écrivain estonien né en 1970 à Tallinn

 

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13 décembre 2015

Singing in the rain... ou la danse du balai

BoreaDVDLes Boréades (probablement 1762)

Jean-Philippe Rameau - enregistré à l’Opéra Garnier 2003 / DVD 2004

 

Comment le dernier opéra de Rameau a-t-il pu dormir plus de deux-cents ans d’un sommeil de plomb ? Pourquoi avoir dû attendre 1982 pour découvrir la toute première représentation scénique d’une œuvre aussi renversante ? Qu’avaient donc bien pu faire le librettiste Cahusac et le dernier des baroqueux pour mériter la colère d’un roi et l’implacable condamnation de la censure ?

Voilà ce qui arrive quand l’ultime partition d’un octogénaire (!) toujours subversif vient dynamiter, avec quelques années d’avance, l’ordonnancement depuis trop longtemps établi d’un monde appelé à disparaître ; si Rameau le pressent, Louis XV et sa clique s’en défendent, en mettant les agitateurs à l’index. Car tout sent la poudre dans cet opéra, le livret comme la musique. Pas étonnant donc que les répétitions des Boréades furent ajournées en 1763, un an avant la mort de Rameau, précipitant une amnésie générale.

La reine Alphise doit épouser selon la tradition l’un des deux fils de Borée, roi des vents du Nord. Aucun lien d’affection dans ce trio, seule la raison d’État les pousse à ce mariage arrangé. Alphise leur préfère un obscur serviteur d’Apollon, Abaris, lui aussi épris en secret de la reine. Celle-ci choisit d’écouter ses sentiments et renonce au trône pour épouser le "roturier" inférieur à son rang. Les fils de Borée n’entendent pas qu’on bouscule l’étiquette et invoquent leur géniteur divin, qui déchaîne les éléments sur le royaume d’Alphise, raptée au passage. Abaris, après quelques atermoiements, descend chez les Boréades muni d’une flèche magique reçue des mains d’Eros, mate les vents féroces, et emporte sa belle avec la bénédiction d’Apollon. Happy End. Pas étonnant que le roi et ses sbires aient toussé. Où irait la société si le libre arbitre menait le monde, si les femmes décidaient seules de leur devenir, si l’autorité royale était assimilée à de la tyrannie, et que la rébellion politique et sociale ait droit de cité ? Pour Rameau, l’abus de pouvoir n’engendre pas la crainte, elle déclenche des révolutions. D’ailleurs, vingt-sept ans plus tard, patatras ! Entendre claironner dans l’acte II « le bien suprême, c’est la liberté », était au delà du séditieux... hop, aux oubliettes les Boréades !

Présentée comme une énième tragédie-lyrique, nous sommes pourtant très loin des codes établis par Lully. Certes, on retrouve cinq actes traversés par des "divertissements", des ballets, des machineries pour des effets saisissants, bref, un spectacle pour les oreilles et les yeux, avec des héros, des dieux, des amours contrariés, du merveilleux. Mais, habilement reconsidéré par ce contestataire de Rameau.

les_boreades fleurs

D’abord, on oublie évidemment le prologue allégorique qui glorifie le souverain du moment. Ensuite, on brouille le découpage marqué des actes pour ne pas entraver la narration, comme un long continuum. L’intrigue est épurée, resserrée autour d’un seul événement dramatique et surtout, on ne lâche pas les deux protagonistes, dont on suit le parcours initiatique au travers d’épreuves, afin qu’ils découvrent qui ils sont réellement (comme le souligne William Christie dans une interview, Mozart et sa Flûte enchantée ont un illustre ancêtre en Rameau). Cette hardiesse de considérer d’abord le bonheur personnel et la réalisation de soi avant la gloire, la peur des Dieux, les conventions sociales et la déférence envers les puissants, se double d’une musique surprenante. Oubliés les longs récitatifs au clavecin, la pâte orchestrale parfois timorée, les instruments à vent s’en donnent ici à cœur joie. La force dramatique ne vient nullement du texte ou des péripéties de l’intrigue, mais de la partition, qui sait à elle seule représenter le cheminement intérieur des deux héros ; d’où de nombreux "divertissements" - ces moments où l’action se suspend au profit des chœurs, des danses, et des arias - tous remarquables, voire même étonnamment modernes. Certains musicologues voient ainsi dans les Boréades, "des motifs aussi disloqués, des harmonies aussi tâtonnantes que celles d’un Stravinsky ou d’un Varèse".

Alors, on ne pouvait que se réjouir de voir ces Boréades entre les mains de Robert Carsen, metteur en scène adepte des époussetages un peu rudes. Nombre de critiques lui sont tombés dessus, pointant une dichotomie trop caricaturale et binaire dans sa conception des deux mondes qui s’affrontent ; les Boréens prisonniers de leurs longs vêtements noirs, blafards et dépersonnalisés, opposés aux lumineux Apolloniens, de blanc peu couverts, folâtrant sous le soleil. Les premiers, raides comme la vertu et le protocole, les seconds, libres, désinvoltes et jouisseurs. 

boréades balais

Le cycle des saisons rythme l’action, s’ouvrant sur les Boréens arrachant les fleurs de l’été pour apporter les feuilles mortes de l’automne, puis la neige et la tempête, avant que le printemps ne revienne pour fêter le mariage de la reine Alphise et d’Abaris. Simple, peut-être, mais terriblement efficace. Le résultat est une succession de tableaux merveilleusement esthétiques et sublimement éclairés. On ne se lasse pas de ces sombres Boréens traversant le large plateau, essaimant de leurs parapluies retournés des feuilles mortes rouges et or, au son d’une contredanse bien rythmée. Honnêtement, c’est sublime. Ce jeu des oppositions propose une lecture limpide de l’histoire, pour nous permettre de nous concentrer sur la musique et ses subtilités. Sans oublier des clins d’œil humoristiques, comme ces Boréens balayant à tour de bras les fleurs de l’été, en même temps que les Apolloniens, comme pour rétablir l’ordre et l’autorité de leur dieu des vents. Ou ce tapis de parapluies frissonnants, figurant la bourrasque, le noroît ou le blizzard, vents du Nord tremblant de peur devant un simple mortel solaire, devenus incapables d’obéir à leur maître Borée.

Les-Boreadesneige

 

boreadesparapluie

Alors, certes, les nombreuses danses, tout aussi modernes que la mise en scène, posent un vrai problème de clarté ; cet art est déjà pour moi un sujet d’incompréhension et de questions sans fin, pour ne pas dire d’ennui profond, tant il me touche peu. Là, le chorégraphe a oublié de nous donner le mode d’emploi pour suivre un minimum ces mouvements d’hystérie collective, de gestuelle mécanique débridée et illisible, en décalage voulu avec la musique. Cette frénésie de mouvements décomposés ressemble pour ma part à ceux du préposé des ADP qui fait décoller les avions avec ses petits drapeaux. C’est incongru comme une danse de Saint-Guy, répétitif, fatiguant à suivre, disgracieux à vous fissurer la rétine.

Heureusement, le plateau vocal masculin est digne, lui, de tous les éloges. Quel plaisir de retrouver Paul Agnew, Stéphane Degout, Laurent Naouri et Nicolas Rivenq, que l’on croise au gré des productions baroques. On a l’impression de retrouver de vieux complices, dont au connaît les qualités vocales, la présence scénique, les petits tics et les immenses qualités de diction. Parce que l’un des grands écueils d’un opéra de Rameau ou de Lully repose sur ce phrasé très particulier du français, cette articulation spécifique, ces voyelles muettes prononcées, cette manière de "chanter comme on parle" qui ne s’acquiert pas du jour au lendemain. Alors, la pauvre reine Alphise de l’américaine Barbara Bonney est à la peine ; physiquement (ben oui, elle a l’air d’être la mère de Paul Agnew/Abaris, la romance n’est pas crédible pour un sou !) et vocalement : aigus poussifs, ornementations inexistantes, souffle court, inertie émotionnelle, français savonné au mieux, inaudible au pire. On se demande ce qu’elle vient faire dans cette production d’experts de la déclamation baroque.

William Christie avait prévenu préférer les mises en scène modernes aux reconstitutions périmées, qui enferment les opéras dans un passé dépassé. Avec Robert Carsen, on est servi !

 

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03 décembre 2015

La Machine Infernale, de Bursa à Détroit

MMiddlesex, roman de Jeffrey Eugenides  

Éditions de l’Olivier, 2003 - Prix Pulitzer 2003

 

Mais par où commencer ? Par quel bout prendre ces 667 pages serrées, denses, foisonnantes, qui, sous prétexte de nous coller aux basques d’une lignée grecque, exilée aux États-Unis après la Grande catastrophe, nous parle d’identité, de fatalité, d’apprentissage et de réconciliation avec soi-même.

La fresque familiale se double d’un long traveling historique, partant des collines du Mont Olympe en Asie Mineure et de Smyrne en flammes, jusqu’au brouillard de San Francisco dans les années 1970, en passant par le Michigan, la prohibition, les usines Ford, la naissance de la Nation of Islam, les émeutes raciales de 1967, le mouvement hippy. Voilà pour la toile de fond.

Mais surtout, pas d’hérédité grecque sans mythe, tragédie, oracle, Deus ex machina, et ces lois aveugles du destin, auxquelles aucun mortel ne peut se soustraire. Car si les Olympiens regardaient avec bienveillance les unions incestueuses, les travestissements, les flottements de genres, les changements brusques d’identités sexuelles, les indécisions de Dame Nature et les mariages consanguins rencontrent ici-bas moins d’enthousiasme, Œdipe en sût quelque chose. Alors, quand l’espièglerie des Dieux rencontre l’inexorabilité de la providence et l’ignorance des humains, l’histoire promet d’être explosive.

Il faut dire aussi que dans les petits villages des collines de Bursa, on n’est pas trop tatillon sur le livret de famille, et il arrive fréquemment, faute de prétendants nouveaux-venus dans ces territoires isolés, que l’on se marie entre cousins « à la mode grecque ». Mais après neuf générations de ces unions en vase clos, les chromosomes commencent à tirer la langue et à s’emmêler les pinceaux. Surviennent des bizarreries, des gènes récessifs qui somnolent en tapinois, attendant que la fatalité se mette en marche pour retrouver leur moitié perdue et devenir ainsi gènes dominants ; la Grande catastrophe en sera le détonateur.

Ainsi, Desdemona et Eleutherios Stephanides, à la fois cousins mais aussi frères et sœurs, profiteront de leur anonymat dans leur long voyage vers Détroit pour dépasser l’interdit et se marier en 1922. Leur fils épousera lui aussi sa propre cousine, qui donnera naissance à Calliope Helen Stephanides, narrateur* de la saga. « Récapitulons : Sourmelina n’était pas seulement ma tante, elle est également ma grand-mère. En plus d’être mes grands-parents, Desdemona et Lefty étaient ma grand-tante et mon grand-oncle. Mes parents étaient mes cousins au second degré, et mon frère était aussi mon cousin au troisième degré. » Alors certes, même si Ex ovo omnia**, l’arbre généalogique des Stephanides nécessite de prendre des notes.

La transmission du gène maudit et les histoires de famille racontées comme une épopée font place, au milieu du livre, au « cas » Calliope, victime candide des turpitudes héréditaires, de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de chaque berceau. On glisse alors de la saga classique au roman introspectif, réaliste, où le souffle de l’histoire fait place aux théories médicales et au road movie d’un adolescent parti à la recherche de lui-même. Si le médecin qui l’a mise en monde l’a déclarée « fille », il faudra à Calliope devenue Cal, une bonne dose d’hardiesse, de persévérance et de résistance à l’incommensurable bêtise et forfanterie des charlatans psycho-hormonaux pour reprendre sa vie en main et s’assumer en tant que garçon.

Car Calliope/Cal est un hermaphrodite parfait, mâle génétiquement mais doté de deux organes sexuels, élevé comme une fille dans l’ignorance absolue de sa spécificité, pour cause de cécité médicale. Si ces données contradictoires tenaient la route tant bien que mal durant la petite enfance, le bouleversement hormonal de l’adolescence va semer la pagaille dans le corps et le cœur de Calliope/Cal, qui ne s’y retrouve plus. Le livre vire à un réquisitoire au vitriol contre les psys, sexologues, endocrinologues de tous poils, qui regardent et tripotent avec une pitié malsaine ces hermaphrodites et les considèrent d’abord comme des malades qu’il faut soigner et « reconfigurer », évidemment sans leur demander leur avis. Le choix de leur attribuer un sexe ou l’autre, de les mutiler définitivement, de les gaver d’hormones, varie selon les modes, la résonnance d’un article, la renommée d’un sexologue, l’audace d’une nouvelle théorie.

Mais Calliope/Cal voit venir de loin le charlatan boursouflé d’ego qui fourrage dans son intimité et lui fait mater du porno au kilomètre pour « étudier » ses réactions (l’adolescent/e n’a alors que 14 ans et nous sommes dans les années 70’ !) ; elle/il joue avec les certitudes et les préjugés du pseudo-médecin avec une ruse consommée, avant de lui claquer dans les doigts et de fuir vers la côte Ouest pour partir enfin vers sa vérité, en laissant loin derrière son « sexe d’élevage ».

Jeffrey Eugenides possède, lui, la double appartenance culturelle, américain par sa naissance, grec par son ADN. Le romancier évite l’écueil du roman à thème un peu bourratif qui aurait plombé la narration. Il prend des chemins de traverse, s’autorise des digressions poétiques et subtiles, sait regarder le monde à hauteur d’enfant et d’adolescent, décrit avec une extrême délicatesse ce qu’il peut rester de grec dans la vie de frais émigrés, en notant avec un peu de mélancolie aussi le contraste entre le monde des hommes et celui des femmes, des blancs et des noirs, la vieille Europe et le Nouveau Monde, les traditions et le modernisme et bien évidemment, le destin et le libre-arbitre.  

Middlesex, c’est un peu tout cela, de la culture de la soie en Asie Mineure au début du XXe, jusqu’aux arguties des partisans de l’acquis contre l’inné un siècle et demi plus tard, au travers du regard d’un être un peu à la marge, donc particulièrement bien placé pour dévider le fil de la petite et de la grande Histoire. C’est surtout une réflexion sans dogmatisme ni réponse assénée brutalement sur ce sexe « intermédiaire » qui se fracasse sur la notion de « normalité », pas si normale que cela. « Il y a toujours eu des hermaphrodites, toujours. D’après Platon, le premier homme était hermaphrodite, moitié homme, moitié femme. Puis, les deux parties se sont séparées. C’est pourquoi, tout le monde recherche son autre moitié. Sauf nous. Nous avons déjà nos deux moitiés ».

 

*Calliope, muse de la poésie et de l’éloquence

**in les Métamorphoses – Ovide

 

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19 novembre 2015

Fragment d'un voyage immobile... vers la léthagie.

BoussoleBoussole, roman de Mathias Énard

Actes Sud, 2015 - Prix Goncourt 2015

 

Quelle consternation ! Quelle déconvenue ! Trois ans d’attente depuis le dernier opus pour 378 pages indigestes, asphyxiantes, inabordables. Si fort que j’aime Mathias Énard, si idolâtre que je sois de ses précédents livres, il m’est impossible de défendre celui-ci, qui m’est tombé des mains par trois fois, et dont je ne suis péniblement venue à bout que par déférence envers l’homme de plume ; un pensum, un Himalaya de l’ennui, - d’aucuns* l’ont même élu somnifère de l’année -, un gavage forcé qui vous laisse hébété.

Comment parvenir à assommer à ce point un lecteur quand on lui parle d’avant et d’ailleurs, du XIXème et des rêves d’opium, de Palmyre et d’Istanbul, de Liszt et de Mahler, de Rimbaud et d’Annemarie Schwarzenbach ?

On aurait tant aimé retrouver dans Boussole, un peu de cette poésie, de cette grâce, de cette délicatesse de style dont Mathias Énard faisait preuve pour nous raconter Michel-Ange, et ses projets de pont sur la Corne d’Or. Mais à trop vouloir nourrir son propos, à radoter un peu aussi, à laisser filer sa plume sans contrôle ni relecture (combien de fois retrouve-t’on le mot « altérité » ? - j’ai cessé de compter à 15…), l’écrivain passe à côté d’un grand ouvrage.

Le livre (je n’ose dire roman, puisqu’aucune trame, aucune histoire ne vient soutenir l’édifice) se confond avec le monologue et les divagations d’un musicologue insomniaque viennois durant une nuit pluvieuse, qui vient d’apprendre que ses jours sont désormais comptés. Le quadragénaire rumine son infortune, fait le bilan d’une carrière universitaire sans grande envergure et reconstruit ses souvenirs du Proche-Orient, sillonné au hasard de ses postes, lorsqu’il n’était encore qu’un jeune chercheur. Et surtout, il s’adresse à sa belle inaccessible, une Orientaliste de renom qui fuit toujours plus à l’Est, avec qui les rendez-vous manqués furent légion.

Alors, indéniablement, globe-trotter formé aux Langues O’, familier de l’arabe et du persan, chercheur en Turquie, Syrie et Iran, Mathias Énard maîtrise son sujet et insuffle à son livre le vécu de ses rencontres, de ses découvertes et son savoir encyclopédique. Mais sans se demander à aucun moment si le lecteur moyen peut le suivre dans ce catalogue étouffant de références livresques, d’anecdotes, de culture démente, d’érudition si pointue qu’elle en devient infernale.

Les rêveries du musicologue sont une suite de digressions sans fin, de détours prompts sur un détail, de cabrioles impétueuses, de virages en épingle à cheveux, comme une bille de flipper hors de contrôle qui ricoche frénétiquement. Mathias Énard manie de plus un « name dropping » continuel un peu crispant : sur deux simples pages qui précèdent le récit du dernier concert viennois donné par Beethoven déjà atteint de surdité, il est capable de suivre soudain une idée et de rebondir sur pas moins de vingt cinq noms, de Hammer-Purgstall à Louis-Philippe, en passant par Beethoven, Dr Glossé, A. et T. Apponyi, Chopin, Liszt, Sand, Balzac, Hugo, Lamartine, Metternich, Napoléon, Talleyrand, Goethe, Hafez, Schubert, Mendelssohn, Schumann, Strauss, Schönberg, Rückert, Jalal od-Din Roumi, Louis XVI et Louis XVIII ! Cela devient totalement apocalyptique lorsqu’il s’amuse ainsi avec des compositeurs, poètes, traducteurs, philosophes, diplomates arabes, voire des leaders de tribus bédouines, de nous connus ni des lèvres ni des dents : pas une note, pas une ligne biographique, le néant, on navigue en terre inconnue.

S’attacher aux personnages est difficile, tant leur seule raison d’être est d’étaler continuellement leur bagage doctoral, même lorsqu’ils se draguent, qu’ils s’adonnent à l’opium, qu’ils fréquentent les bordels, qu’ils fouillent des sites archéologiques, qu’ils organisent des nuits à la belle étoile, ou qu’ils perdent pied dans des crises de folie. Sont-ils verbeux et pédants ! De plus, tous répondent à un schéma préétabli qui confine à la caricature ; la belle est évidemment sublime, brillante, insaisissable, multilingue, incarnant à elle seule toutes les saveurs de l’Orient, les chargés de thèse sont vieux et libidineux, les archéologues trafiquent les œuvres d’art en sahariennes et foulards couleur crème, les chercheurs abusent des paradis artificiels et finissent timbrés…

Mais qu’est donc censé servir ce colloque perpétuel pontifiant ? L’Orient, ou plutôt les relations entre Orient et Occident, leurs limites floues, leurs enchevêtrements, leurs allers-retours culturels, les échanges et les emprunts ; « sur toute l’Europe souffle le vent de l’altérité, tous ces grands hommes utilisent ce qui leur vient de l’Autre pour modifier le Soi, pour l’abâtardir, car le génie veut la bâtardise, l’utilisation de procédés extérieurs pour ébranler la dictature du chant de l’église et de l’harmonie ». Ainsi, la musique s’enrichit de ces dialogues constants où elle va et vient, adoptée, renouvelée, puis renvoyée dans sa culture d’origine où elle séduit encore davantage, comme s’il y a avait du soi en l’autre. Pas d’Occident dominateur ni d’Orient dominé, car l’Orient est une construction, une illusion, un ensemble de représentations dans laquelle chacun puise à l’envi. C’est à Lucie Delarue-Mardrus que nous devons cette phrase extraordinaire : « Les Orientaux n’ont aucun sens de l’Orient. Le sens de l’Orient, c’est nous autres, les Occidentaux, qui l’avons. » L’Orientalisme n’est en fin de compte qu’une construction mentale, une rêverie, une déploration, une exploration toujours déçue. Tous les voyages vers l’Est sont une confrontation  avec ce songe. Il y a même un courant fertile qui construit sur ce rêve, sans avoir besoin de voyager. Heinrich Heine glissera à Liszt avant son départ pour Constantinople : « Comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ? »

Nombreux furent ces orientalistes tentés de guérir leur mélancolie foncière par cet ailleurs ; la quête de soi au travers des autres… Peine perdue, ils se sont fracassés sur leur propre exil.

 

* Je parle de vrais lecteurs, pas de la presse cireuse de pompes.

 

Posté par Kefalonia à 00:49 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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