04 juin 2015

Lesbos - Parce qu'il est difficile de ne pas s'enticher de Molyvos...

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Tous les lecteurs des Chroniques de San Francisco, et de son sixième tome Bye-bye Barbary Lane, connaissent Molyvos, où du moins la perception qu'en avait Armistead Maupin dans les années 1980, c'est-à-dire une vision très personnelle et très orientée. On ne retrouve rien aujourd'hui des provocations de l'écrivain dans l'attitude des visiteurs et des locaux, mais les descriptions de la beauté de Molyvos restent toujours respectueuses de la réalité.

Je peste fréquemment contre les restaurations de villages trop léchées, trop jolies, qui transforment le lieu en un décor factice qui hurle son artifice (exemple type de Mesta, à Chios). Or, Molyvos a beau avoir été entièrement retapé par un riche mécène dans les années 1960, le village dégage toujours une véracité palpable. Tout sonne juste parce que tout est beau. De loin, on aperçoit d'abord sa forteresse byzantine bâtie au sommet d'une colline, d'où dégringolent des maisons de pierre coiffées de tuiles, serrées les unes contre les autres. Si on reste en bas, par la route qui longe la mer, on arrive sur le petit port, croquignolet, absolument irrésistible : une vraie carte postale.

Molivos 

Molivos

Les marins de Molyvos sont des pirates...

Au XIVe siècle, les Gênois débaptiseront le village, qui répondait alors au nom de "Mithymna" pour lui donner celui de "Molyvos", qui serait la contraction du français "Mont d'Olives". Les deux noms sont utilisés depuis cette époque, même si à compter du rattachement de Lesbos à la Grèce en 1912, c'est officiellement l'appellation Mithymna qui fait foi (sur le dépliant touristique de la ville, le nom de Molyvos n'a pas droit de cité).

Si vous souhaitez rapporter des souvenirs, des objets, des douceurs, des herbes de Lesbos, délaissez les boutiques des venelles hautes, au profit de la Coopérative agricole des femmes, qui se trouve en bas de la ville, sur la rue qui mène au port. La qualité n'en sera que meilleure (leurs petits gâteaux sont absolument délicieux), et vous soutiendrez une jolie initiative. Pas de belle plage à Molyvos (oserais-je dire, pas de vraies belles plages de sable fin et blond à Lesbos ? Ben oui.), nous nous sommes donc rabattus sur Anaxos, à une dizaine de kilomètres à l'ouest ; une taverne et quelques cafés bordent une étroite plage de sable rugueux passable, mais comme nous n'y venons que pour nous baigner, nous n'en demandons pas plus.

Les habitants ont manifestement compris qu'il ne fallait rien dénaturer pour ne pas se vendre au tourisme de masse et aucune place n'est faite pour des constructions nouvelles. On se sent à Molyvos comme dans un écrin de pierre, protégé, un peu hors du temps – si vous êtes autant que moi sensible à son charme, bien entendu. Le village est piéton, on flâne le nez en l'air, l'œil captivé par mille détails (portes, ornements, fontaines, fleurs), à l'abri sous la glycine qui couvre les ruelles escarpées. Évidemment, il y a bien les marchands du temple sur le tracé principal, qui tentent d'attirer le chaland, mais en mai, ça reste très supportable. Il suffit de toute façon de monter plus haut, toujours plus haut et de profiter du panorama qui se dessine. On peut ensuite pousser jusqu'au kastro bien trapu, qui protégeait la passe étroite entre Lesbos et l'Asie mineure. Sa visite ne vous laissera pas un souvenir mémorable, mais la vue plongeante est fabuleuse. Cette forteresse en ruine a aussi été rafraîchie en 2007 et on peut se balader sur son chemin de ronde, entre de puissantes tours. Les Byzantins, les Gênois, les Turcs ensuite l'ont préservée, agrandie, améliorée. Le soir, elle s'illumine et semble veiller sur les habitants du lieu. Molyvos réussit le tour de force d'offrir une enclave harmonieuse, esthétique, polie sans être fade, cohérente sans être ennuyeuse, car elle mêle la rudesse et la force de la pierre séculaire aux variations douces de la mer et aux possibilités du large...

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Molivos

 

 

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31 mai 2015

Lesbos pratique - Le gite et le couvert

Pour rejoindre Lesbos à partir d’Athènes, deux moyens habituels, l’avion et le bateau. Le ferry de nuit a pour avantage de ne pas croquer le temps des vacances et d’arriver bien en forme à destination. Deux compagnies desservent les Égéennes du Nord : Blue Star Ferries et Hellenic Seaways, que nous avons testées pour l’aller, puis le retour. Á tarif similaire, pour une cabine double extérieure (avec fenêtre), aucune hésitation possible, Blue Star Ferries propose une qualité de services bien plus élevée. Le ferry d’Hellenic Seaways est vieillissant, un peu usé et mal entretenu (ne pas être trop regardant sur la propreté de la douche dans la cabine...). Le B.S. Ferries part du Pirée à 20h, fait une escale à Chios et arrive à Lesbos à 08h. Le quai de départ pour les Égéennes du Nord est le E2, à l’opposé de celui des Cyclades (prévoir 20 minutes de marche si vous êtes lestés de bagages, depuis l’arrêt du bus X96 venant de l’aéroport).

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Nous sommes arrivés au port de Mytilène, la "capitale" de Lesbos, un peu en dilettantes, sans aucune idée préconçue du lieu où nous allions nous poser. Le loueur de voiture qui nous attendait, nous envoya directement à Molyvos, le Sud de l’île étant balayé par un vent violent. Je le répète : Lesbos est la troisième plus grande île grecque après la Crète et Rhodes. Il est impossible de circuler dans l’île sans véhicule, le service de bus étant très limité. Si comme nous vous avez le temps de vous perdre un peu sur l’île, prévoyez deux points de chute successifs : l’un au Nord, l’autre au Sud pour limiter les kilomètres ; à titre d’indication, nous avons tout de même effectué en onze jours plus de 1000 kilomètres.  Nous sommes, c’est vrai, plutôt du genre gourmands de découvertes (vive les chemins de traverse, les pistes un peu chaotiques, les routes de montagne, – ma moitié ajouterait "et les nombreux demi-tours effectués suite aux lectures hasardeuses des cartes..." –, et passer de longues heures à rôtir sur une plage n’est pas notre occupation préférée. Oui, car on se baigne dès le mois de mai à Lesbos sans problème – même si certaines timorées de ma connaissance nous prévoyaient une eau frisquette. Les habituées des plages bretonnes ou de la Somme la trouveront délicieuse...

Á Molyvos, arrêt petit-déjeuner sur le port (ah, le premier yaourt au miel !), attablés au Sea Horse Hotel... pour faire simple, gros coup de cœur immédiat pour les gens, le lieu, l’ambiance. Renseignements pris, il reste des chambres libres et nous resterons là six nuits. Juste un détail pour ceux qui aiment les grasses matinées : le petit port abrite une vingtaine de bateaux de pêche qui reviennent tôt le matin. Dès sept heures, la journée commence avec moult palabres et vente du poisson à la hauteur des capacités vocales grecques... c’est un spectacle dont nous ne nous lassons pas, mais c’est un présupposé à prendre en compte. 

Pour découvrir le Sud, nous descendrons ensuite vers Plomari et la côte, à la recherche d’un endroit aussi attachant que le port de Molyvos ; nos investigations tourneront au casse-tête, tant je suis partie du Sea Horse ronchon. Persuadée que nous avons vu le plus beau de l’île, je traîne les pieds et dénigre tous les lieux possibles, avant que J-P décide de prendre les choses en main. Il marquera d’indéniables points avec Pano sto kyma, un ensemble de huit studios les pieds dans l’eau, au bord d’une plage déserte (en mai...). Le couple de propriétaires est adorable, le calme, absolu, la vue, superbe. Les nuits fraîches gardent à bonne distance les moustiques, mais en été, vu les doubles moustiquaires installées et la présence de roseaux, donc d’eau douce pas loin, je serais sans doute moins enthousiaste.

Au nord - À Molyvos (Mithymna)

Sea Horse Hotel (En bas, sur le port) / www.seahorse-hotel.com

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Au Sud - À Agios Isodoros, à 5 minutes de Plomari

Pano sto kyma (Plus bas que l’église, fléché et comme son nom l’indique, sur la vague, tout tout près des flots) / www.panostokyma.gr/fr

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Côté tables, les amateurs de poisson seront aux anges... Les pêcheurs ravitaillent les tavernes en direct, et pour ma part, ça a été open-bar un soir sur deux (je parle du poisson, pas de boisson... ). Du bar grillé accompagné de fleurs de courgettes farcies, on frôle la perfection. Pour ma moitié, calmars et poulpes, petites fritures et copieuses salades à partager. De toute manière, on mange toujours bien en Grèce, même si je déplore souvent la dose d’huile d’olives phénoménale dans laquelle baigne le briam ou l’Iman bayildi.

 

À Molyvos (Mithymna)

Table du Sea Horse Hotel *4

Le poisson saute de la mer dans votre assiette, homard sur commande en fonction de la pêche, toujours une alternative végétarienne dans les plats du jour, baklavas et kadaïfi à tomber par terre...

Deux autres tables sur le port tout aussi recommandables

- The Octapus (nappe rouge, en angle) / http://www.octapus-restaurant.com

- To Ouzadiko tou baboukou (Grands panneaux bleus bordéliques, avant Octapus).

Apéro au Bazaar café, juste avant de tourner sur la zone piétonne du port.

 

À Skala Sykaminias

I Mouria tou Myrivili / www.skamnia.net.gr

Comme à notre habitude, on écoute où la tonalité grecque est dominante et on fait confiance aux locaux. Bonne taverne avec un service un peu speed, vu les tablées à satisfaire.

 

À Petra

Café-pâtisserie-glacier Tsalikis, sur la place centrale / http://www.tsalikis.com.gr

Ici, on oublie son régime et on plonge dans le sucre et le miel jusqu’aux oreilles. Quand on m’amène avec mon café des petits gâteaux aussi savoureux, j’ai envie de tout goûter (verdict sur la balance au retour = trois kilos qui n’étaient pas prévus...)

 

À Sigri

Australia Restaurant

Tenu par un Grec revenu du pays des kangourous, table simple avec des plats du jour savoureux. C’est bon et sans prétention, la fréquentation des papis du coin ne saurait mentir.

 

À Skala Éressou

Nous nous sommes contentés d’un cocktail de fruits frais au Café parasol, en front de mer, alanguis sur des coussins moelleux. Un bel endroit coloré et sympa, où les jeunes du coin se retrouvent pour jouer au tavli.

 

À Mytilène ville

Dans Ermou , la rue piétonne derrière le front de mer, deux tavernes valeurs sûres :

Averof (oui, comme le navire) et l’Ouzeri Kalderimi (Pâtisserie O Kimonas à côté).

Averof est vraiment brut de décoffrage, un vieil établissement où l’on choisit parmi les plats du jour, présentés de la cuisine ouverte sur la salle. Pas de panique si cela paraît un peu rugueux, c’est ultra frais, vraiment bon marché (deux plats et une demi-portion de bamies, un demi-litre de blanc, 16 euros !) et visiblement très fréquenté.

 

À Paralia Thermis

Nous nous sommes arrêtés par le plus simple des hasards, très affamés après une matinée chargée en visites, ici, chez Artemion. Une espèce de grand bazar devant lequel s’alignait une dizaine de Toyota de bergers et d’agriculteurs. Nous ne saurons jamais ce qu’ils fêtaient, peut-être juste le plaisir d’être ensemble, mais il y avait un bon niveau sonore, des toasts portés toutes les cinq minutes, de la bière et de l’ouzo coulant à flots, de nouveaux arrivants, des chaises qu’on ajoute et une table qui s’allonge. J-P dégustera ses padaïkia en se léchant les doigts ; je ferai pour ma part honneur à un briam. La table vaut autant pour son authenticité, son ambiance que pour ces plats sans chichis.

 

À Plomari

Deux quartiers à Plomari, celui au bord de la mer où s’alignent les tavernes de poisson, et le quartier historique, riche de kafeneios et vieilles tavernes. Dans ce quartier historique, record battu de l’apéro le moins cher en douze ans de Grèce, six euros pour un ouzo (Barbayanni, of course) et un gin tonic, au Kafeneio Koytzamani (Καφενειο Κουτζαμάνη). J’y reviendrai.

Au bord de l’eau, deux tavernes qui se valent, présence de popes et de leurs familles. Vu leurs tours de taille, ces popes aimaient la bonne chair, nous les avons donc suivis, avec raison.

- Taverne Seven Seas / http://www.seven-seas.gr

- Taverne Sea Shell (Αχιβαδα) - du bar, encore du bar...

Chez O Platanos, dans le quartier qui porte ce même nom, changement d’ambiance et d’époque. Taverne à l’ancienne, pas de carte, plats du jour déclinés en grec, plats à la casserole. Simple, très bon, pas cher.

 

À Melinda

Taverna Maria

Mon cher et tendre me parle encore de ces calmars comme les meilleurs jamais mangés en Grèce. Melinda, c’est un bout de nulle part, une fin de route, le genre d’endroit où je l’on se pose pour méditer ou écrire ses mémoires, un "middle of nowhere". En mai, une seule taverne ouverte sur trois, deux seules possibilités de logement et une plage sauvage battue par les vagues. Mais des tablées de Grecs en ce dimanche chez Maria, tavern et room to let. Belle atmosphère, bonne table, bonnes ondes, belle vue... vous ne regrettez pas le détour. Nous retrouverons le gentil serveur à la distillerie Barbayanni de Plomari deux jours plus tard. Il nous expliquera qu’il travaille jusqu’à 14h à la distillerie, et là qu’il part assurer le service du midi et du soir à la taverne, – son emploi du temps de mai à septembre. Le prochain que j’entends dire que les Grecs regardent passer le temps en sirotant leur frappé, je le cogne !

 

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27 mai 2015

Et pourquoi pas Lesbos ? - Introduction

Melinda

Mais pourquoi si peu de Français à Lesbos* ? C’est une question que nous nous poserons durant tout le voyage (11 jours au total), tant l’île semble boudée de nos compatriotes. D’accord, elle n’a pas le charme carte-postaleux des Cyclades, elle est un peu excentrée à 11 heures de ferry, on ne sait pas très bien par quel côté l’aborder, vu sa forme bizarre, mais croyez-moi, qu’elle est attachante !

On va tout de suite préluder en cassant le mythe qui tourne au fantasme chez certains. Non, Lesbos n’est pas la réplique au féminin de Mykonos. Nous ne croiserons pas plus de lesbiennes se voulant visibles, qu’ailleurs. Certes, la ville natale de Sappho (Skala Eressou) accueille en septembre un festival pour les filles (et alors ?), mais l’île ne se transforme pas pour autant en boîte de nuit géante, façon Ibiza, proscrivant les garçons. Le tourisme est familial, discret, écologique (oui, j’y reviendrai), assez peu développé d’ailleurs, car la belle est un tantinet fauchée du côté plages. Mais il faut avouer qu’elle se rattrape par la diversité de ses paysages : plaines couvertes d’oliviers, forêts de grands pins, maquis de résineux, collines pierreuses, platanes protecteurs au-dessus des ruisseaux, il y en a pour tous les appétits. Sommairement, l’Ouest volcanique est sec, l’Est ressemble aux Ioniennes, et le Sud, creusé de deux golfes bordés de marais salants et de réserves d’oiseaux, offre un panorama très serein et doux. Cette grande île bien arrosée en hiver (les toits d’épaisses tuiles rouges l’attestent) déborde d’eau en mai et se farde d’un vert presque irlandais.

Á l’écart donc des circuits touristiques classiques, l’île a préservé une importante activité rurale : au bestiaire familier des îles (des chats, des chèvres, des moutons), on ajoute vaches et chevaux. Cette omniprésence de bien belles montures dans les près, très éloignées des percherons ou des simples canassons, est restée pour nous un mystère. Si l’élevage et la production d’huile d’olive sont toujours dominants, l’île garde les souvenirs de son passé industriel florissant (distilleries d’ouzo, savonneries, huileries) dans presque chaque village : usines désaffectées, matériel à l’abandon, bâtiments oubliés. Lorsqu’une nouvelle usine est construite, on garde néanmoins les ruines de la précédente à côté. Ce paysage parsemé de cheminées éteintes et de bâtiments de briques qui font doucement naufrage n’a rien de déprimant, juste un témoignage d’une certaine époque de l’île.

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Quels moments forts retenir de Lesbos au printemps ?

Le village de Molyvos, la ville de Plomari, l’église de Mégalochori, l’Agios Nikolaos de Petra, le monastère d’Ypsilou, la route de montagne reliant Antissa à Sigri, le vieux bain thermal de Paralia Thermis, les petits villages colorés de jaune, de rose et de bleu qui dévalent les collines, la plage d’Agios Isidoros déserte, les béliers à cornes torsadées, les calmars de Melinda, les baklavas de la maman de Dimitri…

Et puis, il faut aussi parler d’autre chose. Si vous passez un peu de temps sur la côte Est de l’île, de Molyvos à Mytilène, vous croiserez beaucoup de migrants. Ils arrivent la nuit par bateaux, venus de la Turquie toute proche. Ils sont nombreux. Les femmes du petit port de Molyvos, où certains sont « en attente », accueillent avec bonté et calme ces familles : eau, nourriture, vêtements, aide médicale, les Grecs donnent. L’Europe regarde ailleurs en laissant un pays déjà exsangue par la crise économique, se débrouiller tout seul. Ces migrants ne restent pas à Lesbos et remontent vers le Nord. Je doute fort que la suite de leur voyage rencontre cette même générosité désintéressée.

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* Lesbos, petit-fils d’Éole. On l’appelle aussi Mytilène, du nom de sa capitale

 

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08 mai 2015

Pour prendre le bon tempo en attendant le départ...

Concert Alkinoos Ioannidis à l'Unesco - 7 mai

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On ne pouvait rêver mieux avant de sauter dans l'avion pour Athènes dimanche prochain ; deux heures de musique acoustique qui semblent tomber des cieux, dans un lieu improbable, annoncées sans tambour si trompette. Si je ne m'étais pas baladée sur le site info-grèce, je serais totalement passée à côté de ce concert et cela aurait été bien regrettable. Parce qu'Alkinoos Ioannidis, c'est un peu mon chouchou, l'artiste grec (certes, un peu Chypriote d'abord) que j'écoute le plus ; je dis artiste et non chanteur, car le garçon, né en 1969, est auteur - compositeur - interprète mais aussi acteur, professeur, flûtiste, percussionniste, guitariste, joueur de luth... En 2005, il va même prendre l'air en Russie pour étudier la composition avec un ancien élève de Chostakovitch, où il élabore des pièces pour orchestre et de la musique de chambre atonale.

Sa musique mélange des influences byzantines et orientales avec le folk,  le rock et le classique. On peut glisser dans un même album de balades sombres aux arrangements minimalistes, aux pièces pour ensembles classiques et chœurs, puis à des batteries sauvages qui rythment des guitares électriques déchaînées, pour en revenir au final à une mélodie aux sonorités plus grecques. Il est une sorte d'électron très libre qui cisèle de plus ses textes comme un orfèvre : le premier titre de son premier album rendait d'ailleurs hommage à Edgar Poe... C'est souvent tourmenté, parfois lugubre et soudain lumineux et limpide, mais toujours très composé, articulé, construit ; ça tient debout tout seul, comme de la poésie, très très loin de la chansonnette folklorique pour bouzouki, sucrée comme un loukoum.

Hier soir donc, l'auditorium de l'Unesco accueillait Alkinoos Ioannidis et le violoncelliste et joueur de lyre crétoise, Yiorgos Kaloudis. Si vous avez assisté au concert du Lycabette de septembre 2006 (ou si le DVD fait partie de votre vidéothèque), vous aviez sans doute déjà repéré Kaloudis, qui accompagnait pour ce concert d'anthologie Alexiou, Malamas et Ioannidis. Ce musicien est un virtuose qui concentre sur ses mains tous les regards. Il obtient de sa lyre et de son violoncelle des sons prodigieux, car il semble pousser ces instruments aux limites de leurs possibilités. Il compose aussi ses propres morceaux (Ioannidis le laissera jouer un moment en solo) - pas toujours faciles d'accès, mais d'une impressionnante technicité et habileté.

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Durant deux heures, les deux complices ont proposé une exécution intimiste, épurée, des grands succès (Apogevma sto dentro, Paraklisi, Oneiro Itane, Tha' mai Konta sou, Patrida, O Proskynitis - avec une chorale d'enfants qui se débrouillait plutôt bien en grec...), avant d'enchaîner avec des chansons traditionnelles chypriotes et quelques titres de son nouvel album. L'actualité n'est pas restée à la porte du concert, lorsqu'Alkinoos a rappelé que la chanson Panta tha ximeronei avait été écrite en hommage au rappeur grec Pavlos Fyssas, assassiné par un membre d'Aube Dorée, ou lorsqu'il dédie son dernier titre Mikri Valitsa aux Grecs contraints de quitter leur pays suite à la crise économique.

Nous étions au balcon (loin des premiers rangs du parterre réservé aux huiles et invités en costume), la meilleure place du point de vue de l'ambiance... car l'auditorium de l'UNESCO n'est pas taillé pour un concert grec où l'atmosphère est d’habitude survoltée. C'est un grand et haut bâtiment froid, bâti pour abriter des conférences. Heureusement, ça chantait autour de nous, surtout dans le coin du fan club (un groupe de filles chypriotes très en forme et en voix, qui ont carrément hurlé du balcon le titre de la chanson du rappel qu'elles voulaient entendre - Ioannidis s'est exécuté le sourire aux lèvres, ravi de chanter pour et avec elles). On aurait en fait souhaité le même concert mais dans une petite salle, au plus près des deux musiciens, pour davantage d'échange et d'émotion. Pas grave, l'espace d'une soirée, nous étions déjà un peu en Grèce, avant le vrai plongeon à Mytilène dans deux jours - on ne pouvait rêver plus musical prélude...

 

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03 mai 2015

Chez Rameau, il s'en passe de belles derrière votre frigo...

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Hippolyte et Aricie (1733)

Jean-Philippe Rameau - Enregistré au festival de Glyndebourne, 2013 / DVD 2014

Que les pisse-froids, les grincheux et les gardiens du temple acariâtres passent leur chemin, les Anglais ont encore frappé ! Les deux déjantés du Fairy Queen de Purcell (Jonathan Kent à la mise en scène, Paul Brown aux décors et aux costumes - déjà aux manœuvres à Glyndebourne en 2009) ont remis le couvert et secouent insolemment Racine et la tragédie, dans une version extravagante mais soucieuse de l’esprit baroque du premier opéra de Rameau. Si Platée vous a laissé un souvenir impérissable, vous devriez adhérer à cette autre représentation loufoque, revisitée par deux excentriques qui ont tout compris à ce que doit être l’opéra baroque au XXIe siècle. En ce qui me concerne j’exècre les mises en scène bien lisses en costumes d’époque, pâles et poussiéreuses. L’opéra doit trouver une résonnance contemporaine, sinon, je passe mon chemin. Et qu’est ce que le baroque, si ce n’est la folie, les excès, les contrastes, les effets marqués, la profusion ?

Librement adapté de Racine donc, le livret de Simon-Joseph Pellegrin propose une relecture du mythe de Phèdre plus adapté à l’art lyrique, en l’articulant autour du conflit Apollon versus Dionysos. S’opposent frontalement durant plus de trois heures deux conceptions de l’amour, celui pur et réservé d’Hippolyte et Aricie, et celui dévastateur, passionné, de Phèdre pour son beau-fils.

Le long prologue met face à face Diane, déesse de la chasteté et de la sagesse, et l’Amour, farfadet effréné et incontrôlable. Comment visuellement marquer cet antagonisme ?  La mise en scène joue sur le glissement sémantique du caractère de Diane, de chaste, on vire à glaciale, frigide, donc au frigidaire. Le monde de la déesse est monochrome, blanc, dépouillé, froid, et elle règne sur des espaces implacables et cruels : une glacière, une chambre froide, une morgue. Mais le drame racinien, trop oppressant pour du baroque, flirte avec la farce loufoque lorsque le dieu Amour surgit d’un œuf brisé, paré d’un plumage chatoyant, lorsque les nymphes sortent les brocolis géants du frigo pour figurer les forêts de Diane, ou qu’une bande marins en bordée vient chanter un rigaudon en se tapant les cuisses avant d’évoquer Neptune devant un aquarium...  L’objectif est bien de mêler drame et légèreté, émotions et rires, la fatalité et l’imprévu, le respect et l’impertinence.

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Aucune limite à la provocation lorsque, dans l’acte II, le Dieu Pluton et ses Euménides campent derrière ce même frigo, autour du moteur, figurant les enfers, les furies devenues mouches nécrophages, les Parques, des araignées cousettes, fileuses du Destin. Évidemment, les grandes machineries sont au rendez-vous pour respecter les "merveilles" et ce goût du spectacle au sens large : les dieux montent et descendent, des cintres aux trappes dérobées, Jupiter n’est pas avare de son tonnerre, Thésée, fils de Neptune ne fait pas que mouiller sa chemise dans ce drame, il prend carrément les flots de son père sur la tête. Les menuets, les rondeaux, les gavottes offrent des "divertissements dansés" sans cesse renouvelés, pour aérer un peu la dramaturgie. Les costumes des Immortels  (contrairement aux humains, en simples tenues de ville) rivalisent de féerie, d’inventivité, de folie et sont un régal pour les yeux.

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Ce goût de l’irrévérence ne se fait pas au détriment de l’émotion : la scène finale de l’acte IV voit Phèdre, accablée sous le poids des remords, subir le courroux des Dieux. Sa mort est inéluctable, son destin scellé, la dernière note retentit. Le noir se fait sur le plateau, mais Phèdre est encore cernée d’un petit faisceau lumineux et descend très lentement l’escalier qui la mène aux enfers dans un silence absolu. Chacun retient son souffle durant ces quelques secondes suspendues et se prend de compassion pour cette reine magnifique et déchue, jouet de ses passions.

Les choix de mise en scène permettent aussi d’apporter un point de vue personnel au final d’un opéra, qui se conclut bien souvent par un happy-end. Au dernier acte, Hippolyte et Aricie finissent par se retrouver sous la protection de Diane, entourés des habitants de la forêt qui gambadent autour d’eux. Pour Jonathan Kent et Paul Brown, les deux héros revenus des enfers ouvrent les yeux dans un institut médico-légal, entre un Thésée aveugle, puni par Neptune d’avoir condamné son fils sans preuve, et une Phèdre au cou mutilé, muette et spectatrice du bonheur de celui qu’elle a tant aimé. Le chœur est vêtu de noir, les nymphes font figure de pleureuses, et nos deux amants restent à distance, sans se toucher car Diane a triomphé de l’Amour, pendu du haut d’un cintre. Nulles passions, nulles émotions entre Hippolyte et Aricie, ils vivront une existence sage, chaste et mesurée. Voilà ce qui nous attend si nous refusons de vivre et d’aimer vraiment. Là où Rameau, du moins son librettiste-abbé, voyait une fin heureuse et morale, nos contemporains voient une mise au tombeau. Autres temps...

Si l’opéra porte pour titre le nom des jeunes héros malmenés par des puissances qui les dépassent, ce sont pourtant Phèdre et Thésée qui vocalement se distinguent nettement. Sarah Connolly, pétrie d’une vraie passion racinienne, incarne la reine altière, imposante, capable soudain de se défaire sur scène quand elle s’accuse de la mort injuste d’Hippolyte. Ce mélange de force, de violence, puis d’intense délicatesse, portée par cette voix qui chante les vers comme si elle les déclamait naturellement, irradie sur scène au point de rendre falots les  autres chanteurs. Les deux seules voix à pouvoir rivaliser avec son intensité dramatique sont celles de Stéphane Degout (Thésée) et le baroqueux François Lis (Jupiter / Pluton / Neptune) : quel timbre ont ces deux-là ! Puissant sans être forcé, poignant sans être théâtral, subtil mais toujours audible et empreint d’un vrai caractère, d’une intention réelle de camper un personnage. Á leurs côtés, le couple de jeunes chanteurs (l’anglais Ed Lyon - Hippolyte et l’allemande Christiane Karg - Aricie) est bien pâlichon, limite ennuyeux et peu convaincants. Certes, ils n’ont visiblement pas biberonné aux vers classiques mais on aurait aimé un peu plus d’implication, de projection de la voix, de profondeur. La comparaison avec Emmanuelle de Negri (grande prêtresse, chasseresse) est cruelle pour Christiane Karg, surtout au dernier acte où le grand air "du rossignol amoureux" tourne à la leçon de chant. Au pupitre, celui qui tutoie Rameau depuis plusieurs décennies, William Christie, entouré de l’orchestre de l’Âge des Lumières, tout en nuances. L’élégance de la musique n’entre pas en contradiction avec l’audace de la mise en scène : loin de s’opposer, elles forment deux manifestations du baroque, à quelques siècles d’écart...

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Pour le plaisir des yeux... François Lis en Pluton et au naturel...

 

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22 avril 2015

Pierre Boulez à la Philharmonie - dissonance et discipline

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A., avec qui je déjeunais la veille de ma visite à l’exposition Pierre Boulez à la Philharmonie, a manqué s’étouffer quand je lui ai fait part de ce projet du week-end : « Mais qu’est ce que tu vas y faire, pour toi la musique s’arrête avec Mahler ? » Une remarque un peu excessive sur le moment mais dans le fond, le garçon n’avait pas tout à fait tort. Je fais partie des indécrassables réactionnaires pour qui, une musique sans ligne mélodique, ben, ce n’est pas de la musique. D’où une mise à distance sévère avec une grande partie de ce qui vient juste après, la musique atonale, le dodécaphonisme, la musique sérielle et autres bizarreries écorcheuses de tympans. Le souci, c’est que ma moitié maîtrise et apprécie ce que je nomme, moi, du bruit (le fourbe !) et qu’il m’arrive de me laisser entraîner - rarement-, dans ses délires acoustiques. J’ai souvenir d’un concert Xenakis au Châtelet en 2002, d’où je suis sortie sonnée d’un déferlement de sons, d’un déchaînement de percussions, d’un boucan tintamarresque doublé des piaillements d’un baryton survitaminé. Je lui demandais, hébétée et migraineuse, s’il s’agissait d’une « Symphonie pour napalm et fin du monde », la réponse claqua, avec l’égard tout relatif qu’on a pour les bêtassous : « Mais enfin, il s’agit d’Aïs, une sorte d’incantation basée sur des textes grecs scandés d’Homère et de Sappho ! ». Mais bien sûr… moi, mes oreilles saignaient.

Alors, passer deux heures avec Boulez n’allait pas vraiment de soi. Pourtant, une exposition bien ficelée doit permettre aux béotiens d’avancer pas à pas dans ce qui les dépasse, sans devoir supporter un long concert éprouvant : encore que, certaines œuvres de Boulez ne dépassant pas 10 minutes, ça doit être expéditif.

Hé bien, force est de constater que cette exposition joue parfaitement son rôle, et qu’elle ouvre des espaces, un peu minces encore mais réels, dans une démarche phonique (je ne peux toujours pas dire musicale), qui jusqu’alors m’était impénétrable. Pierre Boulez souffle cette année ses 90 bougies, et la Philharmonie 2 (l’ancienne Cité de la Musique, pas le bâtiment Nouvel) lui consacre donc une sorte de parcours chronologique et thématique sur deux étages.

La mise en espace, le choix des pièces visuelles et des œuvres à l’écoute, les vidéos, les articles de presse, l’agencement aéré, les éclairages, font de l’exposition une réussite. Elle permet de mieux appréhender le créateur dans toutes ses facettes, du jeune étudiant en mathématiques passé par la classe de Messiaen au conservatoire, devenu compositeur puis chef d’orchestre. On le suit du théâtre de Barrault à celui de Chéreau, du Petit Marigny à l’Orchestre philharmonique de New-York, de la BBC à l’Ircam, et surtout on est sidéré de constater à quel point cet homme est inscrit dans son temps. Moi qui l’imaginais esseulé dans une tour d’ivoire, racorni et misanthrope, aussi atrabilaire que sa musique, je me suis bien fourvoyée ! Sa composition ne sort pas ex-nihilo, elle s’agrège autour des grandes œuvres du XXè, qu’il s’agisse de littérature et de poésie (Joyce, Claudel, Char, Artaud, Mallarmé), de peinture (Klee, Mirò, Mondrian, Giacometti, Staël, Bacon - superbe triptyque dans la seconde partie de l’expo), de musique (Stravinsky, Stockhausen…), d’architecture (Renzo Piano, Frank Gehry, Christian de Portzamparc), de mise en scène d’opéras, de danse, mais aussi de philosophie (Foucault, Deleuze)… il fait le grand écart entre l’école viennoise de Schoenberg et Webern, et la musique assistée par ordinateur, en couvrant presque un siècle de création. Qui n’a-t-il pas croisé, avec qui n’a-t-il pas échangé, de qui ne s’est-il pas nourri ? Et il fut aussi professeur, théoricien, polémiste, titulaire d’une chaire au Collège de France, n’en jetez plus !

Et la musique dans tout cela ? La commissaire de l’exposition a choisi de mettre en lumière un choix d’œuvres maîtresses de Boulez, pour certaines liées à de grands textes ou à une nouvelle façon de concevoir leurs exécutions en public : 2e Sonate pour piano (1948), Le Marteau sans maître (1954), la 3e Sonate pour piano (1956-1957), Pli selon Pli (1957-1962),  Rituel (1974-1975) et Répons (1981-1988). C’est toujours pour moi une énigme que l’on puisse volontairement écouter cette suite de notes au rythme infernal, sans repères, sans règles de composition que je comprenne, sans respect des harmonies, sans tonalité, sans émotions.

Mais, c’est en me penchant au dessus des partitions exposées que j’ai un peu mieux compris ce vers quoi tend en fait Boulez. Elles sont vraiment étonnantes, colorées, un peu comme des dessins qu’on ne saurait prendre dans un sens clairement défini, comme des fragments, on ignore d’ailleurs si la composition est achevée ou en gestation. Est-ce de la musique ou un problème mathématique ? Une suite aléatoire ? Un support ouvert où chaque interprète choisit son chemin ? Une foultitude de possibilités sans forme classique ?

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Boulez aurait souhaité trouver dans la musique la même liberté qu’en littérature - d’où cette fascination pour le Coup de dés de Mallarmé (texte, forme, typographie), forme sans contrainte qu’il retranscrit dans ses partitions drôlement mises en pages. C’est Umberto Eco* qui synthétise le mieux le projet boulézien en écrivant : la troisième Sonate de Boulez, le Klavierstück XI de Stockhausen… ne constituent pas des messages achevés et définis, des formes déterminées une fois pour toutes. Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres « ouvertes », que l'interprète accomplit au moment même où il en assume la médiation ». D’aucuns, d’appeler cela de la musique…

 

* L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979

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14 avril 2015

Un requiem et des couacs...

La C

La Clarinette, roman de Vassilis Alexakis

Seuil, 2015

 

J’apprécie habituellement chez Alexakis son aptitude à associer astucieusement fiction et réel, à donner des clefs inattendues pour un peu mieux cerner ses compatriotes, à doser son bagage d’érudit, je goûte ses dérapages, ses digressions, sa manière de faire parler les absents, sa fausse légèreté, son élégance. Mais encore faut-il que le texte, parfois glissant, se resserre autour d’un centre fort, d’un sujet clairement défini. Or, ce dernier roman souffre d’un assemblage contraint de propos discordants, que l’auteur tente maladroitement de faire cohabiter : les coutures deviennent alors trop ostensibles, la narration boiteuse, le dessein confus.

Ça partait pourtant bien : le narrateur se rend compte un beau matin qu’il a oublié le mot clarinette, en français comme en grec, impossible de retrouver le nom de l’instrument. Son parcours dans les rues de Paris pour retrouver le mot fugueur vire à la traque cocasse avant de devenir un gouffre qui peut tout engloutir. Car cette étourderie lui renvoie surtout sa mémoire usée, mise depuis trop longtemps à contribution pour garder le contact avec sa langue et son pays d’origine. En grec, c’est la chose oubliée qui prend l’initiative de disparaître, de se soustraire à notre vigilance. Puisque les mots ont leur vie propre, qu’ils sont enclins à se carapater et que l’on tient à garder des bonnes relations avec son passé, c’est qu’il est temps de rentrer à Athènes. Mais on ne retrouve pas les siens, vivants ou partis, sans faire un état des lieux précis de son pays d’origine, surtout lorsque la crise économique, la mainmise de la Troïka et l’influence croissante d’Aube dorée, ont redistribué les cartes.

Le roman devait d’ailleurs s’imposer en langue grecque, avant que l’éditeur et ami de longue date d’Alexakis ne soit irrémédiablement rattrapé par la maladie. L’écrivain, porté sur les dialogues d’outre-tombe, poursuit alors ses conversations avec ce frère choisi trépassé : Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que j’avais besoin de te parler et qu’il était absurde de m’adresser à toi dans une langue que tu ne pouvais comprendre. Le grec nous aurait éloignés l’un de l’autre. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec un livre bancal, qui oscille entre le passé et le présent, la Grèce et la France, les réminiscences heureuses et l’actualité cruelle, les fêtes athéniennes et le pavillon des cancéreux, Exarcheia et le 6ème arrondissement de Paris. L’écriture est indécise, hésitant entre le journal intime tendre et le reportage journalistique sec. Pour toute béquille justificative, l’auteur fait dire à son ami qui subit une lourde thérapeutique, j’ai l’impression que l’Europe et le FMI infligent un traitement analogue à ton pays. Mais il paraît que cela ne sert pas à grand’chose. Un peu facile, le raccommodage tout de même…

De plus, Alexakis met son lecteur dans une position de voyeurisme assez inconfortable, dans ce qui n’est que de l’anecdote germanopratine redondante : les pages consacrées à son éditeur disparu (Jean-Marc Roberts*, pour ne pas le nommer) sont un sommet d’ennui pour tous ceux qui gravitent loin du microcosme parisien des prix littéraires. Le lecteur subit les longues pages de leurs dîners assommants (avec moult détails des menus), les dessous de leur vie privée et familiale, leurs goûts respectifs en matière de femmes, leurs tête-à-tête vides, la liste précise des errances immobilières de Roberts dans Paris, l’étendue de son carnet d’adresses et de ses bonnes relations avec les gens qu’il faut, son panégyrique dithyrambique constant, et on baille ferme. Décidément, les bons sentiments et la littérature ne font pas bon ménage. S’imaginer que les relations amicales d’un écrivain vieillissant et de son éditeur (même devenu personnage de fiction) intéresseront quelqu’un, passées les frontières du boulevard Saint-Germain, relève d’une sacrée suffisance.

Alors, évidemment, il y a ces pages consacrées à Athènes, qui, elles, tapent dans le mille. On boit du petit lait à suivre Vassilis Alexakis pilonner l’église orthodoxe, - rappelant son avidité, ses mensonges historiques et ses liaisons dangereuses avec l’extrême-droite -, et s’écharper carrément par voie de presse avec le métropolite du Pirée (p. 98, 99 et 100). On aime qu’il prenne le temps de remettre en perspective historique les raisons de la gabegie financière commencée dès les années 1980, quand Andréas Papandréou a chargé l’avenir des dépenses du présent,  pour sortir le pays de la pauvreté. Car la Grèce est passée à côté de la Renaissance et a ignoré le siècle des Lumières qui a établi les principes de la modernité. Placé sous contrôle étranger, le pays a vu émerger une classe politique sans pouvoir, dont l’idéologie se limitait à la défense acharnée de leurs intérêts particuliers. Les dirigeants sont toujours écartelés entre la nécessité de satisfaire leurs protecteurs et leurs électeurs. Ils ont conservé la même vision clientéliste du pouvoir qui explique l’hypertrophie de l’administration et aussi sa médiocrité (p. 314 et 315). On l’écoute nous raconter des anecdotes de la Grèce « d’avant », celle des rapatriés de 1922, celle de l’hiver 1941-1942 où les gens mouraient de faim en pleine rue, nous amener sur les traces de Sophocle et de Périclès, nous rappeler les origines du rébétiko, nous apprendre à danser le zeïbékiko. On le suit au cimetière du Céramique, où les amoureux sans toit se retrouvent la nuit, mais aussi dans les quartiers pauvres d’Athènes, qui accueillent les réfugiés comme ils le peuvent. Le constat est lucide sans être amer : comment avons-nous fait pour rendre aussi misérable un si beau pays ? Nous avons toujours excellé dans la fabrication des mythes : c’est le seul talent que nous avons hérité de nos ancêtres. Hélas, nous avons renoncé à leur goût pour la vérité et "faute d’un mot, j’ai été entraîné dans la fuite et l’exil, et la vie de mendiant pour toujours" **.

  

* Jean-Marc Roberts (passé par Julliard, le Seuil, Fayard puis enfin Stock), éditeur donc de Vassilis Alexakis depuis ses débuts, de Michel del Castillo, de Philippe Claudel, d’Érik Orsenna, mais aussi d’Aurélie Filippetti, de Christine Angot et de Marcela Iacoub - moins classe sur le déclin - amateur de coups médiatiques et ami fidèle du détrousseur de vieilles dames, François-Marie Banier.

** In Œdipe à Colone, Sophocle.

 

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01 avril 2015

Gand, the last - visites en vrac

Le centre historique de Gand nécessite donc une longue journée bien remplie pour en savourer tous les charmes.  Les deux jours suivants, nous les passerons à sillonner les autres quartiers de la ville le nez en l'air, à pousser les portes de quelques musées et à nous perdre dans les ruelles, à vélo. Les petits matins de novembre, la lumière très basse des rayons du soleil joue avec la brume qui tarde à se dissiper sur la Lys, rendant fantomatiques les constructions qui la bordent. Le silence, la léthargie ambiante, l'atmosphère cotonneuse, donnent à ce séjour hivernal dans la ville de Gand une saveur très particulière.

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Nous nous sommes rendus le matin aux deux béguinages que compte la cité flamande. Le premier est situé au Nord Ouest, près de l'ancienne écluse du Rabot. Cet Oud Begijnhof (vieux béguinage de Sainte-Élisabeth) remonte au XIIIe siècle, même s'il n'offre plus du tout aujourd'hui le même visage. Le site est spacieux, ceint d'une double rangée de petites maisons basses et de demeures de briques plus imposantes, autour d'une église et de sa vaste pelouse. Le lieu est à l'abri des nuisances sonores, reposant, apaisant et hors du temps.

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Plus au Sud, le détour par le Klein Begijnhof n'est pas forcément nécessaire : construit à la même époque, il est cependant moins remarquable, moins émouvant que le vieux béguinage. Si la façade de son église baroque est délicate, les bâtiments qui existent encore datent du XVIIe et du XVIIIe, sans rien de singulier qui accroche le regard. Disons que le lieu est bien situé pour faire une petite pause en remontant du Musée des Beaux-Arts, mais il ne mérite pas un détour pour lui-même.

Au sud donc, dans ce quartier des Arts, aux côtés du STAM que nous avons tant apprécié, on trouve le MSK (Musée des Beaux-Arts) et le SMAK (musée d'Art contemporain), - ancien casino de la ville-, tous deux situés à l'orée du Citadelpark, grand espace vert de 16 hectares. Les œuvres du MSK sont exposées aujourd'hui dans un bâtiment construit en 1902, pas terrible d'extérieur mais bien agencé et très lumineux. Le musée en lui-même date de 1798, au moment où les gouvernements autrichien, puis français, confisquaient les biens des églises et des couvents. Cette collection publique est donc d'abord un reflet très riche de l'art flamand du Moyen Âge au XVIIe, avant d'être enrichie de toiles plus récentes, issues de plusieurs courants européens (symbolisme, expressionnisme, surréalisme, jusqu'à Ensor, Delvaux et Magritte). Je fais partie des gens qui saturent assez vite dans un musée, incapables d'absorber un trop plein d'œuvres et qui finissent par ne plus rien voir. J'ai donc privilégié la partie flamande, qui justifie à elle seule la venue au MSK : triptyques religieux, peintures sur bois, les Bosch, les Maerten de Vos, Breughel le jeune, Rubens, Jordaens, van Dyck..., il y a vraiment de belles choses à voir dans ce musée un peu décentré et très calme.

Si vous venez avec des enfants, ils seront sensibles à la mise en espace de la vie quotidienne à Gand au XIXe de la Maison Alijn (Het Huis Van Alijn), située dans le quartier Nord de Patershol. Dans un ensemble de maisons-Dieu restaurées, on découvre un musée populaire qui retrace les grands rituels d'une vie (naissance, mariage, décès) dans des intérieurs reconstitués, des échoppes anciennes, les divertissements d'époque... même si on a plus dix ans depuis longtemps, on se prend vite au jeu de cette restitution très réussie, riche de meubles, d'objets, de photos qui nous familiarise en une heure avec la ville de Gand, et ses us et coutumes d'un autre temps.

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21 mars 2015

Gand, une histoire de quais...

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En sortant du beffroi, nos pas nous ramènent vers la Lys et le pont Saint Michel, où nous n'étions pas seuls à mitrailler cette vue photogénique sur les trois clochers de Gant (la cathédrale, le beffroi et celui de l'église Saint-Nicolas), ainsi que le couvent des Dominicains, de l'autre côté. Certes, cette vue orne tous les guides de la ville mais lorsque les flèches gothiques pointent sur un ciel bleu acier, c'est un vrai saut dans le temps qui s'opère.

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Ce décor de conte perdure dans nos prunelles lorsque l'on glisse vers la gauche, vers ces deux quais emblématiques de l'imagerie de Gand : le Graslei (quai aux Herbes) et le Korenlei (quai au Blé). Le Graslei n'est autre que l'ancien port de Gand, bordé de maisons à pignons, toutes liées au commerce du grain - les Gantois ayant obtenus des privilèges commerciaux qui assuraient la fortune et l'approvisionnement continu de la ville en céréales. Le restaurant Belga Queen a d'ailleurs investi la Maison de l'étape du blé, datée du début XIIIème, imposant grenier trapu de pierres grises. Le quai aligne des demeures de styles variés, du Roman dépouillé au Renaissance plus tarabiscoté de volutes et d'arabesques : Maison des bateliers francs (reconnaissable à la caravelle de pierre au-dessus de la porte), des mesureurs de grains, des maçons, toutes méritent qu'on s'y attarde pour détailler leur façade. Entre deux bâtiments qui portent haut la toute-puissance d'une corporation, on passerait presque à côté de la minuscule Maison de la douane qui nécessite, pour percevoir les taxes, bien moins de mètres carrés que pour entreposer du grain.

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Sur la rive opposée de la Lys, le Korenlei est bordé de maisons plus tardives, baroques et classiques, témoins des évolutions de la société et de la perte des certains avantages : il faut attendre le XVIIIè pour que les bateliers non francs (comprendre non gantois) aient l'autorisation de transporter des marchandises sur la Lys et l'Escaut et s'organisent en corporation. Leur maison, rococo et coiffée d'un navire doré, n'a plus rien à voir avec la magnificence, l'opulence et le pouvoir des bateliers francs d'en face.

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De ces quais qu'on ne se lasse pas d'arpenter de jour de comme nuit, partent de petites embarcations pour des promenades sur la Lys et la Lieve. Nous avons eu de la chance de tomber sur un guide jeune et plein d'humour, heureux d'expliquer l'histoire de sa ville et ses transformations. C'est à faire surtout pour appréhender Gand d'une autre manière (les points de vue à hauteur d'eau sont très différents) et visiter les quartiers Nord, anciens cloaques bordant la Lieve où l'on déversait à peu près tout et n'importe quoi, et où l'espérance de vie ne dépassait pas quarante ans au début du XXème. Les restos et bars branchés mais discrets ont remplacé les tanneries et les ateliers, les bâtiments ont été réhabilités, le coin respire un calme étonnant à quelques centaines de mètres du centre de Gand. La luminosité est magnifique tout au long de la balade, jusqu'au Rabot, ancienne écluse fortifiée qui gardait l'entrée de la ville. Une parenthèse reposante bienvenue  qui n'est pas à négliger quand les mollets commencent à tirer !

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14 mars 2015

Gand, une cathédrale, un chef d'œuvre, un beffroi

Contrairement à Anvers, Gand est une grande cité au centre historique plus vaste. Il demande une bonne journée de visite, que l'on débute souvent par sa cathédrale, pour éviter la cohue devant le joyau "L'Autel de Gand", retable plus communément appelé "L'Agneau mystique". La cathédrale Saint-Bavon (Sintbaafskathedraal) ne laisse aucun souvenir impérissable. Il s'agit d'un bâtiment assez sobre de l'extérieur, presque modeste, doté d'une haute tour épaisse au-dessus du portail. Peu d'ornements, de fioritures, d'enjolivements. Construite sur les décombres d'une église romane du XIIe s. dédiée au Baptiste, elle s'agrandit, s'étend, se transforme au fil des siècles, subit les assauts des iconoclastes, les flammes de plusieurs incendies (elle en perd ses vitraux), et enfin, de gros travaux de restaurations.

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Elle semble aujourd'hui faite de bric et de broc, sans aucune unité : la crypte est romane, le chœur gothique, la nef et le transept gothique tardif, le maître-autel baroque et la chaire rococo. Elle empile trois matériaux successifs selon les moyens disponibles aux différentes étapes de sa construction, la pierre gris-bleu de Tournai, pierre blanche d'Alost, puis simple brique. Le déambulatoire longe 25 chapelles latérales dont deux méritent attention : la 15ème (à gauche du chœur), dédiée aux Saints Pierre et Paul abrite un Rubens - la seule toile de la cathédrale à avoir de l'intérêt -, qui illustre la conversion du Comte Adlowin, futur Saint Bavon, renonçant à sa vie dissolue (le peintre anversois a d'ailleurs donné ses traits au Saint protecteur de Gand) et la 11ème, qui a renfermé le fameux triptyque avant qu'il ne soit transféré dans la 25ème, mieux adapté à sa conservation.

La seule présence de "L'Agneau mystique" justifie d'une visite à la cathédrale. À la fois pour l'œuvre, unique et honnêtement magnifique, mais aussi pour ses légendes. Le retable à trois volets et vingt quatre panneaux, est une commande de l'échevin Judocus Vyd et de sa femme aux frères Van Eyck, Hubert et Jan (en 1420). Si le second est un peintre attesté, on ne connaît cependant aujourd'hui aucune autre peinture pouvant être attribuée à son frère ainé Hubert. La seule preuve de son existence est une pierre tombale dans la cathédrale, mais rien ne prouve, à l'exception du quatrain figurant sur le cadre du retable, sa paternité d'artiste. À partir de 1794, les Français sont alors maîtres de Gand, le triptyque sera tout à tour, démembré, transféré, vendu, légué au musée de Berlin, redonné aux Belges, caché, enfin reconstitué en 1919 ! Mais en 1934, les deux panneaux du volet inférieur gauche furent dérobés. Contre rançon, le voleur restitua l'un des panneaux, mais l'autre est à ce jour toujours dans la nature. Pour la petite histoire, durant la deuxième guerre mondiale, le retable fut retrouvé par l'armée américaine dans une mine de sel allemande, après que le gouvernement de Vichy, qui avait fait main basse sur le triptyque, l'eut transféré outre-Rhin. C'est un quasi-miracle que le retable soit parvenu jusqu'à nous sans autres dommages.

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Il est présenté au public ouvert et l'on tourne autour pour apprécier ses deux faces. Normalement, "l'Agneau mystique" ne se déplie que pour de grandes fêtes religieuses. Fermé, il est austère, et ne présente qu'une Annonciation (l'ange Gabriel est tout de même une splendeur), le portrait des donateurs et deux imitations de sculptures du Baptiste et de l'Évangéliste. Mais de l'autre côté, c'est un festival de couleurs qui vous claque à la rétine ! La peinture religieuse, si elle sert d'abord l'église, a aussi pour but la diffusion et l'adhésion à sa doctrine. Les fidèles doivent comprendre le message, et quoi de mieux qu'un tableau à la fois lisible et magnifique ! En haut, l'humanité (Adam et Ève), Dieu, la Vierge et saint Jean, des anges et en-dessous, l'Agneau, symbole de la rédemption de l'humanité.

Tous les visiteurs restent bouche ouverte devant le triptyque, saisis par la délicatesse des étoffes et des broderies, la précision du pinceau, la finesse de l'exécution, le raffinement des détails, la grâce qui émane du tableau, que l'on soit ou non sensible au sujet. Même si vous devez longuement faire la queue avant d'entrer dans la chapelle, c'est un monument unique de la peinture qu'il ne faut manquer à aucun prétexte. 

Pour nous remettre de nos émotions, petite halte devant la cathédrale pour déguster une bonne bière belge, avant de continuer vers la Halle aux Draps, datée du XVe, beau bâtiment gothique, flanqué de la prison et surtout du beffroi ; haut de 91 mètres, symbole du pouvoir civil et de l'autonomie administrative de la cité, il est flanqué à son sommet d'un dragon, gardien des privilèges et des chartes des libertés. On y grimpe en ascenseur, puis à pied depuis l'étage des cloches et de l'imposant bourdon, dont on voit clairement le mécanisme. La vue sur la vieille ville par temps dégagé est remarquable !

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